AU VATICAN
Lorsqu'on a parcouru an Vatican les loges et les slanse, on croit généralement avoir tu toutes les fresques que Raphaël a peintes en Tbonnenr de la papauté. Car Raphaël, dans les stanze surtout, n^est pas Thistorien du catholicisme, il est Thistoriographe officiel des papes. Ses peintures sont presque toujours des allusions à Thistoire amtemporaine.
Cependant au dessus des chambres nues et austères où TC/rdina^ a tracé les hauts faits épiques, héroïques, du catholicisme, au dessus de ces peintures solennelles et nujestueuses , inspirations lyriques du plus grand génie de Part , il y a une toute petite salle anonyme que presque personne ne visite, ne connaît même.
Lorsqu'on monte par ces hauts escaliers de brique , rompus et lurisés sous le pied des mules qid portent Peau au grenier du Vatican , et qu'on est arrivé au troidëme étage, on pousse une petite porte qui ouvre sur une galerie de bois, suspendue extérieurement au dessus de la seconde cour. Cette galerie de planches n'a qu'une grossière balustrade. Elle longe les fenêtres cintrées qui éclairent la salie de Constantin,
Après avoir fait trente pas, on arrive à la porte d'un logement decame-^ rière. On entre d'abord dans une cuishie. Rien de plus simple, de plus patriarcal que cette cuisine reléguée sous les combles du Vatican. On trouve là toute une colonie de poules et de pigeons, espèce de b98se-cour aérienne, qui roucoule et caquette sur la tête de la papauté^
DE l' AMATEUR. 444
Là, demeure une fomille, ce qui est rare dans les habitatkms pontificales, car presque toutes les charges sont accordées au clergé ordinaire ou séculier. G^est là qu*on demande à visiter les bains de Jules il, permission qui n'est guère accordée que par les domestiques et en Tabsence des locataires. Cette salles de bains, perdue et oubliée au troisième étage , a été gravée dans la coUecdon générale des œuvres de Raphaél, et n'est mentionnée dans aucun itinéraire, dans aucune histoire de la peinture. Cependant cette salle est, avec la chambre de la Fomarina , une des curiosités les plus instructives pour Phistoire de Tart, et les plus intéressantes pour la biographie de Raphaél.
Cette salle , qui n'a guère plus de huit pieds, est, à quelques dégradations près, entièrement conservée. Il n'est pas douteux que l'architecture ne soit de Raphaël. La petite fenêtre cintrée, qui éclaire la pièce, rappelle exactement le style de Bramante que Raphaël s'était approprié. Cette fenêtre est décorée avec ime coquetterie de moulures que le Bramante , sobre jusqu'à la éécheresse*, n'eût jamais voulu admettre. Sur chaque face des murs, l'artiste a mis une niche de même dimension, de même ibrme que la fenêtre, et ornée aussi de moulures dorées. Dans ces niches, qui peuvent avoir un mètre de hauteur, il y avait probablement des aiguières et des eaux de senteur pour Sa Sahiteté ; car , s'il faut en crdre ces pehitures, le rude et fougueux La Rovère , qui déposait volontiers la mitre pour le casque , qui laissait la bénédiction pour le coup d'épée , et opérait contre ses sujets rei)elles des conversions à coups d'arquebuse , mettait assez aisément une voluptueuse élégance dans les détails de sa toilette.
La mosaïque est de vert antique. On voit encore les ornements de marbre des deux conduits qui versaient l'eau dans la baignoire ; mais la partie la plus curieuse de cette salle , c'est l'ornementation. Malheureusement ces fresques ont beaucoup souffert. Autrefois cette salle servait d'office. On trouve partout la trace des clous où les cuisinières accrochaient les jambons. Plus tard , le cameHère y instala son cabinet de travail. Les livres et les étagères remplacèrent les jambons» Toute une fresque même a été enlevée par le fait de la négligence ou d'une admiration trop vive. Quoi qull en soit, il reste encore un grand nombre de ces admirables peintures.
Toutes les biographies racontent que Raphaël entra un jour avec son élève , Jean d'Udine , sous les voûtes des Thermes de Titus, et qu'après avoir co|rfé les arabesques qui ornaient la maison d'or de Néron , il fit combler les salles qu'il avait explorées, afin d'ensevelir son plagiat. Quelques critiques révoquaient en doute cette bistohre , d'autant plus que les arabesques et les figurines des loges peuvent ^ire inspirées , mais ne sont
Ïk2 LE CABINET
cartainemeot pas copiées des arabesques et des figurines aatiqaes. L'élément de la reiiaissaDce y domine l^élément do paganisme ; cnsaile , il n'entrait pas dans les idées de Raphaâ ni dans celles dn riède, d^otiUser la tradillon -en la dégnisant : on la prenait, on se Tassimilalt , mais on ne s*en cachait pas.
Cependant la salle de bains de Joies II semMe promror chez Raphaâ on plutôt chez Jean dUdine, rimltatioD des fresques antiques. Les tons sont les mêmes sur les mêmes (bnds rouges. Vous croiriez voir un tricHnium de PompéifOn les bains de Livie.
L'antiquilé, dans les ornements des bains de Jules II, n'est pas interprétée : iransformée par le génie propre dn peintre et de Fépoque, comme dans les arabesques des loges, elle est copiée , décalquée en entier.
L'ornementation de cène salle est donc antérieure à celle des loges, qui est beaucoup plus originale. Ainsi à l'époque de sa dernière manière, Raphaël s'éloignait lui-même et cherchait à éloigner son école de l'antiquité. Dans les ornements de la Famésine, il n'y a pfus trace des modèles des thermes de Titus et des bains de Lirie.
Les sujets que Raphaël a traités et mis sous les yeux du pape scmt de ciuienses révélations pour les mœurs do temps. Le boudoir de la célèbre courtisane impéria , ensevelie à Saint-Grégoire avec une inscription tumulaire : a Gi-gtt la couriiBane impéria , digne d'un si grand nom ; m ce boudoir n'avait certes pas de peintures. Je n'ose dire aussi licencieuses, mais tout au moins aussi païennes. Ces figurines , dessinées avec toute la grAce de Sanzlo, avec cette passion un peu sensuelle du Triomphe de Galatée, représentant des scènes d'amour, des nymphes et des satyres, Vénus et Gupidcm, Apollon qui caresse une nymphe ; enfin tout ce que la poésie grecque avait de réminiscences erotiques était étalé sur ces murailles, où le grand pontife des doctrines de continence venait déposer sa robe sans tache , et, nu devant des figures nues, s'entourer , comme saint Antohie, de visions voluptueuses, pour avoir le mérite de les combattre.
Il est vrai qu'aujourd'hui des livres de piété cachent les baisers des nymphes et des faunes.
EL'i.ÈNE PELLETAN.
VENTE