DONJONS
Il n'y a iK)int d'emplacem^t fixe pour le donjon d'une forteresse. On peut dire en général qu'on choisissait de préférence le
Fig. LXXXII. Château de Vincennes.
lieu le plus élevé et d*accès le plus difficile. Tantôt le donjon s'é-
(i) Voir les |Wiges 'log el 32 1 de ce volume.
lève au milieu de l'enceinte (voir la fig. LXXX), tantôt il est tangent aux remparts , tantôt il en est complètement isolé.
FIfç. TAXXUI. Donjon de Coucy.
FIg. LXXXIV. Château de Coucy.
L'étendue et les dimensions du donjon sont toujours proportionnées à celles de l'enoi^inte dont il doit compléter la défense.
DE l/ AMATEUR. ly^l
Quelquefois c'est une citadelle avec tours et courtines , renfermant une basse-cour et de nombreux bâtiments. (Voir la fig. LXXXII.) Quelquefois aussi, et c'est le cas le plus ordinaire, le donjon con-
Flg. LXXXV. Tourd'Alluye.
siste en une haute tour, séparée de la basse-cour par un fossé avec pont-levis, souvent élevée sur une base conique artificielle et toujours fort escarpée. Ailleurs, enfin, on donne le nom de don-
Fig. LXXXVI. Château de Saiiiiiu
jon à une tour plus forte que \os autres et sans rominunicatiou avec le rempart.
i')28 LE CABINET
De ces trois espèces de donjons , la premièro se trouve dans les villes et dans quelques va<%tes châteaux destinés à recevoir une {garnison nombreuse.
Fig. LXXXVII. ville et château de Carcassoiine. Avilie,
B enceinte intérieure , C enceinte extérieure, D fossé , E château, F poterne.
La seconde s'applique à toutes les forteresses seigneuriales , particulièrement aux plus anciennes ; enfin, la dernière peut être
UE i/amateur. 5i9
i^unsidérée comme une sorte de palliatif destiné à remplacer le donjon dans des circonstances exceptionnelles.
Les défenses extérieures des donjons ne donneront lieu à presque aucune observation nouvelle. Elles peuvent consister dans un fossé, des lignes de palissades , un système de tours et de courtines, etc. En un mot, on peut considérer le donjon comme une place renfermée dans une autre et n*en différant que par les dimensions.
On doit pourtant noter ici quelques dispositions qui, si elles ne sont pas caractéristiques et uniquement applicables aux donjons, s'y rencontrent du moins assez fréquemment pour que nous nous arrêtions à les examiner.
Rarement , on le sait, les donjons étaient assez vastes pour renfermer une garnison nombreuse. Lorsque les défenseurs d'une place de guerre se retiraient dans ce dernier asile, ils avaient fait des pertes pendant le siège , et Tespoir de prolonger la résistance était fondé, moins sur le nombre des combattants , que sur la force et la hauteur de leurs murailles. Le donjon n'avait donc point de vastes logements et ne recevait presque jamais de chevaux. Tous les moyens de défense étaient calculés pour une petite troupe d'infanterie; en conséquence, sa porte était fort étroite, et fréquemment placée à une hauteur teUe que l'ennemi n'y pût parvenir que par une escalade périlleuse ; souvent même il n'y avait point de porte à proprement parler , et l'on n'entrait que par une fenêtre au moyen d'une longue échelle , ou bien d'une espèce de panier qu'on élevait et qu'on abaissait avec des poulies. Quelquefois encore un escalier étroit et roide conduisait à l'entrée, toujours fort élevée au dessus du sol.
LK CABINKT
Fig. LXXW m. Tour dii château de Fiiugères.
Exposé à tous les projectiles des plates-formes, dominé par les mâchicoulis, Tassiégeant pouvait rarement, on le conçoit, essayer une attacpie de vive force (1). Un grand nombre de donjons,
(i) On volt un exemple ancien de ces escaliers exlérii'urs dans lo donjon d*AI-
Fig. LXXXIX. Maison de Sallacaro (Corse);
luye (Eure-et-Loir). Ils sont encore très coaimuns en Corse, et étaient même usités dans les constructions civiles du siècle dernier.
même fort vastes, n'ont jamais eu de portes. Nous avons observé un exemple curieux de ce système dans le château de Hauvoisin (Hautes-Pyrénées), dont l'enceinte intérieure est un carré qui n*a pas moins de 1 1 0 mètres de côté.
Avant l'invention de la poudre, les moyens de défense étaient bien supérieurs aux moyens d'attaque , aussi les châteaux fortifiés par des ingénieurs habiles n'étaient pris en général que par un blocus, ou bien par une surprise ; contre ce dernier danger on avait accumulé plusieurs moyens de résistance faciles à employer par quelques hommes cx)ntre une troupe nombreuse. C'est ainsi que le passage des escaliers conduisant aux salles intérieures était barricadé par des grilles ou des portes solides , défendu par des mâchicoulis et des meurtrières , interrompu quelquefois par des lacunes d^ns les marches ; lacunes qu'on ne pouvait franchir que sur une espèce de pont mobile. Enfin des boules de pierres d'un diamètre considérable , placées en ré^rve dans les palliers supérieurs , pouvaient être roulées dans les escaliers de manière à obstruer le passage et à renverser même un ennemi victo- * rieux (1).
Si le donjon a quelque étendue, il renferme lui-même un réduit destiné à offrir , après la prise du donjon , le refuge que le donjon devait donner aux défenseurs du château. dont il dépendait. Ce réduit est une tour, plus forte que les autres, qu'on appelle tantôt ffiaitresse taitr en raison de ses dimensions, tantôt tour du belfroi ou beffroi^ parce que la cloche d'alarme y était placée d'ordinaire (2), Nous ne nous occuperons ici que de cette tour , car , ainsi qu'on l'a dit plus haut , les fortifications du donjon n'offrent que la reproduction réduite de celles de l'enceinte extérieure.
La maîtresse tour a presque «toujours son escalier disposé de manière â ne point rétrécir l'aire, des appartements intérieurs. De
(i) On trouve de semblables boules de pierre dans beaucoup de châteaux ( mais leur usage n*est pas absolument certain. Nous avons rapporté l'opinion k plus accréditée, mais il serait possible que ces espèces de boulets eussent été destinées à être lancées par des machines ou même par' des bouches à feu.
(a) Dans le Midi, on donne souvent i cette tour les noms de tourasse , tourillam^ et même trouilUuse, par antiphrase.
•VM LK CABINKT
là l'usage de renfermer cet escalier dans une tourelle accolée à la tour principale. (Voir fig. XC.) L'épaisseur de l'enveloppe ou cage de Tescajier, étant génépalemeiit moindre que celle des autres murs , on la plaçait sur le point où les machines de Tennemî étaient le moins à craindre. Très scmvenl l'escalier ne conduit pas à l'étage supérieur; il s'arrête a un pallier, et pour monter plus haut, on se servait d'une échelle (|u'on retirait à l'intérieur. Cette disposition, autant que nous en avons pu juger, est plus fréquente dans le Midi que dans le Nord. Dans les* Pyrénées et en Corse, elle est pour ainsi dire générale. Le logement que le pape Pierre de Luna occupa a*u château d'Avignon est ainsi séparé des salles inférieures du même château.
Fig. XC. Tour (In Montlliéry.
Fig. XC bh.
L'escalier, en raison de ces dimensions très resserrées , ne pouvait guère servir à porter aux étages supérieurs les armes et les provisions dont on avait besoin. Pour obvier à cet inconvénient, on avait coutume de laisser un vide assez grand dans les voûtes ou les planchers des différents étages, et par cette ouverture on montait les objets dont on avait besoin , de la même manière qu'on transporte sur le pont d'un vaisseau les provisions contenues dans sa cale.
DE L AMAÏEL'R. 533
Le rez-de-chaussée de la tour servait de magasin , et comme en général, il n'y avait point de portes à cette hauteur, on n'y accédait que par l'ouverture dont on vient de parler, ou par un escalier spécialement destiné à ce service., D'ailleui*s, les salles basses étaient à peu près inhabitables en raison de l'obscurité qui y régnait, car c'est à peiiie si Voti osait y percer d'étroites meurtrières. Ces salles cependant contiennent souvent le four à cuire le pain ; en outre , des cabinets en communication avec elles servaient de cachot au besoin , car Q'était toujours dans les donjons que l'on renfermait les prisonniers d'importance. Quelquefois il y a sous la salle basse un ou plusieurs étages «outerrains. Nous y reviendrons tout à l'heure.
Destinées à loger le propriétaire du château , les salles supérfeures de la maîtresse tour étalent décorées fréquertiment avec luxe et élégance, et c'est là surtout que l'on peut trouver ces ornements qui caractérisent les époques de construction. Presque toutes ont de vaçtes cheminées à chambranles énormes surmontées d'un manteau conique. Les voûtes sont ornées souvent de clefs pendantes, d*écussons, de devises ou de peintures. De fort petits cabinets pratiqués dans l'intérieur des murailles sont attenants à ces salles. La plupart servaient de chambres à coucher. (Voir fig. XLH, plan de la tour Blanche d'fssoudun.) ' •
Kg. xci.
En général, le logement du châtelain est à une fort grande hauteur, soit pour être plus à l'abri d'une surprise, soit surtout pour être hoirs de l'atteinte des projectiles de l'ennemi. Les fenêtres , presque toujours irrégulièrement percées , ne se correspondent
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pas d'étage à étage (4). Pratiquées dans les murs très épais, leurs embrasures forment comme autant de cabinets élevés d'une marche ou deux au dessus du plancher de la salle qu'elles éclairent. Des bancs de pierre régnent de chaque c6té. C'était la place ordinaire des habitants de la tour , lorsque le froid ne les obligeait pas à se rapprocher de la cheminée.
Fig. XCII. Fenêtre avec bancs en pierre.
Pai' une dernière conséquence du principe général que nous avons exposé en commençant (qui consiste à rendre les parties.
Fig. XCIII. Donjon de Chalusset
d'une forteresse susceptibles d'être isolées), on imagina de diviser souvent la maîtresse tour en deux parties indépendantes l'une de
(i) On craignait sans doute d'afraiblir les murailles en y perçant des ouverture» sur la même ligne.
DE I/VMATELK. 53.">
l'autre, séparées par un mur de refend, ayant chacune un escalier distinct , et ne communiquant l'une avec l'autre qu'au moyen de portes étroites. Le donjon de Chalusset (Haute-Vienne) oifre un exemple de cette disposition , assez rare d'ailleurs.
Dans beaucoup d'anciennes forteresses , on observe , dans la maçonnerie des murs , des vides ménagés à dessein , formant comme des puits étroits et dont la destination est encore fort problématique, car je ne sache pas qu'on en ait exploré de manière à savoir où ils aboutissent. Les uns ont supposé que ces vides servaient aux mêmes usages que les ouvertures des voûtes dont nous avons parlé plus haut, c'est-à-dire au transport des munitions aux étages supérieurs; d'autres, avec plus de vraisemblance, y ont vu des conduits pour la voix , destinés à établir une communication entre les personnes placées à différents étages. Les dimensions très variables, mais ordinairement resserrées de ces tuyaux, peuvent donner lieu encore à plusieurs autres interprétations , qu'il serait inutile de rapporter ici. 11 serait à désirer qu'on pût explorer les aboutissants de ces cavités, presque toujours encombrées de pien'es , et nous ne pouvons que recommander cette recherche au zèle des correspondants (1). Ces tuyaux ou ces puits, car il est difficile de leur donner un nom, sont en général verticaux, ou bien légèrement obliques; cependant on a reconnu des cavités semblables, mais horizontales , dans le château de Gisors , et cette disix)sition est encore moins expliquée que les autres.
Il est rare que la maîtresse tour ne soit pas aussi la plus haute d'un château. Quelquefois cependant la disposition des localités
(i) n existe à Tours, rue des Trols-Pucellcs, une maison eu briques, du XV« siècle, connue sous le nom de Maison du l)Ourreau , et dont une tradition popi^ iaire fait la demeure de Trislan-rErmite. (L'origine de celte tradition est des plus ridicules, et repose tout entière, sur une cordelière sculptée autour des chambranles ; or cette cordelière, ornement très fréquent, comme on sait, passe aux yeux du vulgaire pour une corde à pendre , ei Ton en a conclu que pareille enseigne ne pouvait convenir qu'au compère de Louis XL) Au dernier étage d'une tourelle de cette maison, on remarque une petite niclie où aboutit l'ouverture d'un tuyau circulaire , d'environ cm. i5 de diamètre. On^ ne connaît pas l'autre extrémité. On sait seulement qu'il descend assez bas, car des réparations récentes ont fait reconnaître qu'il se prolongeait jusqu'au bas de la tourelle. A partir de là, le tuyau est o))strué. Comme il n'est point garni de plomb ni niémc de moi-, lier k l'iiUérli-ur, on ne peut supposer qu'il ait svn'i de conduit pour l'eau.
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a nécessité la construction d'une tour spécialement destinée k servir d'observatoire ou de guette , comme on disait au moyenâge. Les tours de cette espèce sont fort élevées, mais d'une bâtisse légère, n'ayant point de rôle à jouer dans la défense matérielle. Souvent elles correspondent avec d'autres tours placées sur des points culminants, en sorte qu'au moyen d'un signal convenu on pouvait être instruit en fort peu de temps de l'approche d'une troupe ennemie. On voit beaucoup de ces tours dans les Pyrénées (4 ), et en Corse, elles forment comme une espèce de ceinture autour de Tîle. On en trouve un assez grand nombre dans tous les pays de montagnes et le long des grands fleuves. La liaison de ces tours entre elle serait intéressante à étudier , car elle pourrait fournir des renseignements précieux sur les frontières des provinces au moyen-âge.
Quelques châteaux ont deux donjons, ou même un plus grand nombre. C'est le développement, ou si l'on veut l'exagération du principe de l'isolement des ouvrages composant un système de fortification. C'est ainsi qu'à Gliauvigny (Haute-Vienne) on voit , compris dans ta même enceinte, quatre donjons assez grande cha-^ cun pour recevoir le nom de château.
L'existence simultanée de plusieurs châteaux très rapprochés les uns des autres, mais non compris dans la même enceinte, et appartenant à des propriétaires différents , est un fait qui n'est pas très rare, mais dont Texpiication est encore bien difficile. A une époque où les seigneurs châtelains vivaient les uns à l'égard des autres dans un état sinon d'hostilité , du moins de suspicion continuelle, ce rapprochement a quelque chose d'incompréhensible. Nous en avons vu un exemple fort remarquable àTpurnemire, près d'Aurillac, où sur le même plateau existent les ruines de cinq châteaux ou donjons, contemporains en apparence [du XnP au XIV»), ayant eu différents maîtres, et situés à un trait d'arc l'un de Tautre. Sur les bords du Rhin et de la Moselle , et ]e long des versants orientaux des Vosges, on voit aussi nombre de châteaux situés si près les uns des autres qu'il faut supposer que dans le principe ils auraient été bâtis par le même proprié-
(i) On les appelle dans le Hou^silioj3 alalayes.
DE l'amateik. .")37
taire , et qu'ils auraient fait partie d'un même système de fortification.
L'usage des donjons s'est conservé jusque dans les fortifications du' XVI» siècle. Nous en donnons ici un exemple assez curieux ,
Kig. XC:IV. TourdeCiaiiliayos<Drôiiic').
ï'iii. XCV. lourde Clausayes».
A rez-de-chaussée , B Premier éiagc.
OÙ l'on peut l'eniarquer la forme bizarre de la coustruction dont le plan varie k chaque étage, et Je systèVne des meui1rière.s (pour des amies à feu), beaucoup pluscompliqué que recollement efficace.
i>38 I.E CABINET