‹ Le Cabinet de l'amateur (volume 2)Chapitre 3 sur 54 · AU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

AU MOYEN AGE

ENDANT la longue période historique qui s'étend du cinquième au onzième siècle , depuis la prise de Rome par les Goths jusqu'aux premiers successeurs de Hugues Capet, un voile épais couvre l'histoire de l'art du centre de l'Europe.

Le monde romain envahi et subjugué par les barbares, l'art antique disparut avec la civilisation. C'est en vain que Théodoric , animé des plus nobles intentions, tente de le relever; que Charlemagne essaye, plus tard, de restaurer la littérature et les sciences : la race conquérante devait avoir des artistes, un art à elle, des représentations particulières à son génie.

Les antiquaires français n'ont pas su distinguer, dans le petit nombre de moimments de cette époquequi nous ont été conservés, la physionomie, le caractère qui distinguent l'art des diverses nationalités barbares qui ont dominé l'Europe pendant six siècles, ni faire la part de chacune. L'art romain, par exemple, qui disparut complètement en France après l'invasion, avait, en Italie, des racines trop profondes pour ne pas y conserver à l'art de la conquête un ressouvenir latin, une sobriété d'ornementation qui manquent à l'Allemagne et à la France, plus directement placées sous l'influence de l'art tourmenté et violent du nord ; caractère qui les différencie essentiellement.

Il aurait fallu chercher, chez les Wisigoths du midi de la France et de l'Es-

A-l LE CABINET DE L'AMATEUR,

pagne, l'expression moins mélangée, plus pure de l'art national qu'ils avaient apporté des rives du Danube.

Quelques écrivains modernes ont usé des mots hjzantiii et mérovingien, sans s'apercevoir que ce que l'on est convenu d'appeler style byzantin ou n'existait pas encore, ou n'a aucune analogie avec le caractère des monuments auxquels il était appliqué. Cet art, du reste, dont l'apparition fut très-courte en Italie, n'a jamais étendu son influence au delà des Alpes.

La personnalité la plus brillante de l'époque mérovingienne est cette célèbre reine Brunehaut, princesse wisigothe, qui vint étonner les Francs d'Austrasie, encore barbares, par son éclatante beauté, par son esprit, son luxe et sa magnificence, traînant à sa suite tout un cortège dé serviteurs et d'artistes. Sa renommée remplit les pages de VEdda et des Nibelimgen. Plus connue par les amours et par les tragédies sanglantes dont sa vie est semée , Brunehaut eut une grande influence sur les arts. Digne fille d'Atlianagilde , un de ces rois goths d'Espagne grands constructeurs , elle couvrit de monuments et de travaux utiles les pays qui lui étaient soumis, et mérita le surnom de magna œdificatrix. La grande voie de communication qui reliait ensemble Soissons, Paris et Tours est encore connue sous le nom de chaussée de Brunehaut. Après le meurtre de sa sœur Galsuinte par Chilpéric , Limoges , longtemps wisigothe avant la conquête de Clovis , retourna en son pouvoir et devint la métropole des arts dans le centre de la Gaule. C'est des écoles, ou plutôt des monastères fondés à Limoges par Brunehaut que sont sortis une foule d'artistes habiles, la plupart Goths d'origine, qui propagèrent l'art chez les Francs. Le plus célèbre parmi eux est saint Éloi; le plus ancien est peut-être le monétaire Abijon, son maître. C'est ainsi que les travaux artistiques, exécutés sous les Mérovingiens, n'ont rien qui les sépare de l'art gothique du reste de l'Europe, et qu'ils doivent être compris sous une même dénomination.

Nous avons dit que les monuments antérieurs au onzième siècle étaient rares : en effet, à part trois ou quatre fragments d'édifices défigurés par le temps, il ne nous reste qu'un très-petit nombre de manuscrits à miniatures et quelques pièces d'orfèvrerie ; mais les sculptures en ivoire de la même époque sont nombreuses et peuvent facilement présenter à elles seules un tableau chronologique complet de l'art pendant cette première partie du moyen âge. Nous publierons un choix des plus significatives, destinées à servir de guide aux amateurs, pour discerner l'âge et la nationalité de ces sortes de monuments.

La belle crosse à double volute, dont nous donnons ici le dessin, est restée plus d'un siècle et demi, avant de nous appartenir, dans la collection du baron de Crassier de Liège. Elle nous servira à revenir prochainement sur les bâtons pastoraux en forme de tau, des premiers siècles, que l'on a confondus récemment avec les bâtons de chantre.

L'illustre Bernard de Montfaucon , à qui cet ivoii-e fut soumis , répondait à

LE CABINET DE L'AMATEUR. 43 de M. de Crassier, dans une lettre du 3o septembre i^iS : « Je crois qu'il est de la seconde race de nos rois, et comme je ne suis pas en état d'en faire usage présentement, je vous le renvoyé avec actions de grâces. »

Gl-amleiir de l'original.

Double crosse épiscopale d'ivoire en forme de Iciii, de la collection de M. Eiig. Piot.

Page 1