LETTRE A M"' DE ZUYLEN
Mademoiselle,
Accablé de projets qui se heurtent et se croisent, d'embarras qui se multiplient, je ne say le plus souvent que devenir; quelque dissipation que je prenne, mes torts me suivent partout, et je passe mes jours à ne rien faire de ce que devrois et voudrois ; quand je suis dans la meilleure intention , des importuns me font remettre au lendemain suivi d'autres lendemains. Je profite de cet instant pour me jetter à vos pieds et obtenir le pardon que je crois mériter par la vivacité de mes regrets.
Quand on a seu enfin où j'étois à la campagne, on m'a envoyé le joli etuy d'Aix-la-Chapelle garni d'un billet digne de vous, aussi prétieux que vous-même. Le cœur et l'esprit pleins de vos charmes, j'ai été enlevé au plaisir de vous en témoigner ma sensibilité ainsi que le chagrin d'avoir perdu l'occasion de recevoir Monsieur le baron de Thuyl ; il n'étoit plus à Paris lorsque j'y suis accouru. ,Te n'ai jamais été à la campagne si à contretemps. Je voudrois bien que la curiosité de voir les fêtes de Mgr le dauphin pût me procurer la satisfaction de vous prouver combien je suis et serai toujours plein de la plus vive reconnoissance et du plus tendre attachement pour tout ce qui porte le nom de Zuylen et de Thuyl. Je vous supplie de présenter mes hommages et mes souhaits pour tout ce qui peut être agréable à Monsieur le baron votre très honoré père. Mes-
LE CABINET DE L'AMATEUR. 13 sieurs vos frères, et Monsieur et Madame votre cher oncle et chère tante, Mad*^ et Mesde"<^= de Mars, Milord et Milady et tout ce qui vous appartient
J'ay l'honneur d'être avec le dévouement le plus respectueux Mademoiselle,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
De la Tour.
Aux galeries du Louvre, ce 5 mars 1770.
,Te vais ajouter un mot à cettre lettre que je n'ay pas jugée digne de vous être envoyée, ainsy que bien d'autres jettées au feu. Vous jugerez combien je crois avoir rempli mes devoirs, dès que je m'en suis occupé ; cette tournure d'esprit m'a fait beaucoup de torts et me laisse dans un désordre pénible, et dont je ne sortiray peut-être jamais.
Toujours occupé de perfections en tout genre, et par conséquent du bonheur du genre humain, je m'oublie comme un atome dans l'espace de l'univers. Je devrois être dégoiité de ce zèle de perfection, puisqu'il m'a fait gâter tant d'ouvrages. Ce n'est point par vanité que je les regrette, c'est qu'il prive la nature des sentimens de reconnoissance pour les talents singuliers qu'il luy plaît de dispenser. Les poètes, les musiciens reviennent à ce qu'ils ont fait de mieux, quand leur correction éteint le feu qui avoit produit le sublime ; mais tout est perdu dans mon pastel quand je me suis livré à un instant qui diffère de l'instant donné; l'unité est rompue. Le peintre à l'huile, avec de la mie de pain et de l'esprit de vin, retrouve l'esprit.
Comme je voudrois que les tableaux eussent des touches, des manières de peindre aussi différentes entre elles, que les choses représentées le sont dans la nature ; de même je désirerois que nos poètes eussent varié leur style, suivant les personnages ; de grands vers nerveux pour les Hercules, pompeux pour les héros, majestueux pour les grands hommes, terribles pour les scélérats, doux, coulans, faciles, tendres suivant le caractère des femmes mises en scène, de mesure et de rime variées, redoublées quelquefois, ainsi que pour les sujets subalternes. C'est s'occuper de chimères, on ne fait ny tableaux ny poèmes tels que je les désire. Cette perfection est au-dessus de l'humanité ; je l'éprouve actuellement : j'ay sur le chevallet le portrait de feu M. Restout, fait et donné à l'Académie en 1 744 j j ay voulu depuis sa mort luy témoigner ma reconnoissance des grands principes de peinture qu'il m'a communiqué, en remaniant cet ouvrage. Après avoir fait cent changemens, on me dit : « Quel dommage !» Il y avoit un mouvement qui se communiquoit à ceux qui le voyoient. Je suis encore après et ay changé jusqu'à ce jour ; je ne puis dire quand il sera fini. On attend d'autres ouvrages faits anciennement, que j'ai eu en fantaisie de remanier; je les renverray si un compagnon de voyage arrive avant. Il n'y a pas d'apparence que
Ifi LE CABINET DE L'AMATEUH.
je puisse faire ce que vous désirez pour celuy de Mad'^ d'Atlilone. .l'ai bien du regret que vous ne vous soyez pas amusé aussi agréablement dans le temps que j'avois le bonheur d'être à Zuylen ; je vous aurois conseillé de ne pas tourmenter les teintes quand elles sont justes, de passer légèrement le petit doigt, d'employer peu de couleurs et de conserver le papier pur pour les ombres fortes; l'ouvrage en sera aussi plus légèrement fait.
Quant aux taches de moisissures par le sel qui est dans les pierres noires et dans presque tous ceux en pastel, il faut éviter qu'ils fassent corps, épaisseur; simplement frôlés sur le papier, ils ne font pas taches : alors avec la pointe d'un couteau elles s'enlèvent; on leur présente un fer chaud près, pour épuiser l'humidité du sel qu'ils contiennent, et en ôter avec le couteau l'épaisseur. C'est l'essay que j'en ai fait depuis peu, ainsi que de mettre avec une brosse une légère teinture d'ocre jaune à l'eau simple, bien délayée ensemble avec un peu de jaune d'œuf sur du papier bleu ; cela empêche le lourd qu'il est difficile d'éviter par la quantité de couleurs nécessaires pour couvrir le bleu du papier.
PosT-scRiPTUsi. Me flattant toujours pouvoir vous annoncer que mes tourmens alloient finir, j'ay différé d'achever ce barbouillage d'écritures ; les regrets de l'Académie m'obligent de tâcher de remettre le portrait de Restoutà peu près comme il était. Voilà bien du temps perdu et des efforts in vanum. Mieux que bien est terrible ! On ne se corrige pas puisque j'ay tombé dans le cas plus de cent fois. Bonne leçon pour vous, Mademoiselle, qui courez cette carrière. Si vous n'avez pas l'ambition de trop bien faire, je vous estimeray bien heureuse de vous être procuré un aussi agréable amusement sans qu'il vous soit aussi pénible qu'il me l'a été. On vient m'enlever ; je nesay quand je pourrois reprendre. J'avois mille choses à vous dire sur tout ce que vous mérités et les bontés de votre honorable famille ; mais la crainte de vous impatienter me force de finir par les asseurances de tous les sentimens que vous a voué. Mademoiselle, le plus humble et le plus obéissant de tous vos serviteurs,
De la Tour.
Aux g.Tlei ies du Louvre, le 14 avril 1770.
A Mademoiselle de Zuylen^ à Utrecht (1).
(1) Celle lettre intéressaote fait partie d'une suite de documents originaux que nous avons recueillis et dont nous réservons la primeur au Cabinet de l'amateur. Elle peint à merveille l'exaltation et le désordre qui envahirent l'esprit de de La Tour pendant les dernières années de sa vie. Mariette, qui ne lui pardonnait pas d'avoir retravaillé, entièrement perdu son beau portrait de Kestout, se sert, dans son Abecedar 'to, de la même expression rapportée dans la lettre que nous publions. Quel dommage! si La Tour n'avait pas toutes les qualités que lui
prêtent ses récents biographes, il avait au moins celle de la sincérité, en se rendant lui-même l'écho du sentiment général.
Mademoiselle de Zuylen, à qui elle est adressée, mariée plus tard â un gentilhomme du canton de Vaud , M. de Sainte-H jacinthe de Charrière, est devenue célèbre par un joli roman intitulé : Caliste, lettres écrites de Lausanne, et par quelques autres écrits. Madame de Charrière est morte en 1806.
PIERRE WOEIRIOT