‹ Le Cabinet de l'amateur (volume 2)Chapitre 31 sur 54 · SOUVENIR QUELQUES COLLECTIONS MODERNES · texte numérisé non relu

SOUVENIR QUELQUES COLLECTIONS MODERNES

(Prince Soltykoff, Louis Foiild, Ed. Benucousin, Fréd. Reizet.)

OMME ]o petit livre d'Horace, nos collections, elles aussi, ont une destinée. La justice distrihutive n'est pas plus clairvoyante en ce qui les concerne, cpie jiour toutes les antres choses de ce monde. Une singularité du genre, c'est que, dans le plus grand nombre des cas, l'écueil contre lequel elles se brisent n'est autre que l'inconstance de ceux-là même qui les ont formées. Les collections les plus précieuses, celles f[ui ont coûté beaucoup de soin, d'intelligence et d'argent; trois choses si rares elles-mêmes à réunir, disparaissent souvent sans laisser trace de leur passage, tandis que nous en voyons d'autres médiocres en somme devenir le noyau de musées célèbres , ou bien s'éterniser dans quelques livres fastueusement ornés. Autrefois on ne se séparait de sa collection qu'avec la vie : aujourd'hui on n'en voit cpie très-peu movn-ir de leur belle mort, tant nous sommes inquiets et changeants. Et sans cesse nous les voyons s'éparpiller dans les ventes pour se reformer bien vite sous de nouveaux aspects comme les petits fragments colorés qui servent a doimer la vie aux figures variées du kaléidoscope, que chaque secousse détruit et que chaque secousse fait renaître. Est-ce un bien ? est-ce im mal? à cjuoi servirait de le rechercher? c'est un fait. Ce qu'il y a de plus court à faire pour ces éphémères, c'est de leur ouvrir une espèce de nécrologe où sera constaté le décès régulier des plus notables parmi les collections cpie nous voyons s'éparpiller sous

LE CABINET DE L'MIATEUR. 157 nos yeux , et où trouvera place aussi le signalement de quelques-unes des belles fugitives qui nous quittent sans bruit, et désertent à l'étranger, pertes plus réelles, puisque nous ne pouvons rien en sauver.

Ciijoire en foniu^ de colombe. Coll. Sollykoff, n" 73.

Jamais un particulier n'avait rassemblé inie collection aussi considérable que celle du prince Soltykoff, incomparaljle dans quelques-unes de ses parties; toutes les autres renfermaient de nombreux spécimens de la plus grande beauté. H ne serait plus possilsle aujoiu'd'bui, par exemple, de refaire cette suite superbe d'armes orientales éclatantes d'or et de pierreries, où la finesse du travail le disputait à l'élégance du dessin, ni un ensemble aussi complet de ces monuments vénérables qui composaient au moyen âge le mobilier religieux de nos pères. La raison en est très-simple, le prince Soltykoff avait été le premier à collectionner ces sortes d'objets sur une grande échelle, il l'avait fait'à un moment oii ils n'étaient pas encore très-recliercliés, et il ne reculait presque jamais devant le prix d'une pièce rare ou belle. Ces choses-là ne se font pas deux fois. Il avait d'abord réuni des armes et des armures; ensuite, et pendant longtemps, il a cherché exclusivement les monuments du culte et de la vie privée des xii% xni" et xiv" siècles, et nous avons vu tout ce qui paraissait de beau en ce genre afflvier chez lui de toutes les parties de la France et de l'étranger. Sa collection d'armes européennes renfermait beaucoup de pièces rares et belles, mais elle ne pouvait en rien être comparée aux superbes musées du même genre qui existent en Europe, tandis que sa collection d'objets du moyen âge était unique sous le rapport de la beauté et de l'intérêt. Kousne sommes pas seuls àregretterqu'ellen'ait pas trouvé sa place dans lui de nos musées. Cette collection est du reste un exemple de l'espèce de fortune qui s'attache à ces frêles édifices. Formée parmi nous, par ini étranger, cpie de regrets si nous l'eussions vue partir pour Saint-Pétersbourg? Elle nous est offerte ; nous la laissons se disperser aux enchères. Quinze ans plus tôt, l'opinion publique qui se repose aujourd'hui se fût émue comme pour la collection Dusommerard, et à de meilleures enseignes. On se rappelle encore

le rapport d'Arago, les opinions de Ch. Lenormant, de Raoul-Roehettc, de M. Vitet, la conspiration générale enfin qui détermina son acquisition. L'opinion publique est très-compétente en fait d'archéologie; elle devrait s'en occuper plus souvent: si elle avait dit un mot dans cette occasion, on ne lui eût pas refusé cette satisfaction. A son défaut, peut-être les directeurs de nos musées eussent-ils obtenu davantage s'ils avaient occupé une place plus élevée dans les sciences historiques et archéologicjucs , comme cela devrait être.

Le prince Soltykoff avait mis le sceau à sa collection par l'acquisition en bloc de celle de M. Debruge-Duménil, cju'il revendit en détail, en réservant pour lui tout ce qu'elle renfermait de merveilles de l'art français et italien de la renaissance.

En cherchant les raisons qui pouvaient avoir décidé le prince Soltykoff à vendre sa collection, nous avons expliqué dans notre Bulletin que deux fois il avait fait construire des hôtels avec le soin et le luxe cju'il apportait en toute chose pour y organiser son musée, et cjue deux fois, les mesures ayant été mal prises, les hôtels s'étaient trouvés trop étroits. Il avait aussi tenté de faire illustrer et décrire, dans luie suite de volumes cpii eussent été autant de traités sur la matière, tous les trésors qu'il avait amassés, mais il ne put y parvenir ; sa bonne volonté était très-grande; je crois qu'il s'adressait mal. Il n'est resté de ce projet qu'un bel in-4'', consacré à l'horlogerie, orné de vingt planches en taille douce, gravées avec soin. Un habile praticien, M. Pierre.-Dubois, y a réuni, à la description des monuments , une foule de notions historiques intéressantes sur l'art de l'horlogerie pendant le moyen âge et la renaissance.

Il faudrait, pour donner une idée de la collection Soltykoff, et nous promener avec fruit à travers toutes les divisions de son catalogue , beaucoup de temps, d'espace, et une infinité de gravures qui réjouiraient sans doute nos lecteurs, mais qui nous manquent. Nous ne pouvons être cpie très-bref. Cette collection n'a pas échappé à ce qui nous a toujoin-s semblé l'infortune suprême d'une collection qui se brise : il n'en restera pas même un bon catalogue, un inventaire bien fait. La sèche nomenclature cjui a servi pour la vendre semble plutôt faite pour déguiser les objets que pour les décrire. On attribue ce beau travail à M. Carrand père , c'est une véritaljle imprudence de sa part : il passait pour un oracle, il a fait un catalogue risible. Pour ne parler que de sa nomenclature, elle est des plus curieuses. Les coupes y sont appelées coupons, les lits chtilits, les reliquaires ossuaires ; les verres semés d'or sont dits craquelés d'or; les paix sont des instruments de paix. Il y désigne les bas-reliefs en terre cuite émaillée, de Lucas délia Robljia, sous le nom de sculptures moulées en poteries. Il assigne pour époque à im beau meuble en fer damasquiné d'or (n° 334) 'c milieu du quinzième siècle, sans s'apercevoir cpi'il porte à sa base la date iSyg, et il l'annonce comme un ouvrage allemand ou vénitien, ce qui ne se ressemljle guère. Dans la partie horlogerie, il a mis une affectation puérile à ne pas parler

LE CABINET DE L'AMATEUR. 1S9 de la description de M. Pierre Dubois et à contredire toutes les attributions qui sont généralement bonnes. Un très-grand nombre de montres étaient signées, aucune signature n'a été indiquée au catalogue.

Les instruments boraires , ainsi que les appelait Pierre Dubois , étaient nombreux dans la collection Soltykoff : dix liorloges astronomiques , automatiques ou de tables du seizième siècle , très-riches ou affectant des formes extraordinaires, quatre-vingts montres, modèles presque tous différents, formaient une suite sans pareille. Toutes, horloges et montres, avaient conservé leurs mouvements du temps, sur lesquels on pouvait étudier et suivre

les progrès de l'art : elles auraient pu marcher au besoin, l.a plupart étaient des joyaux d'une rare élégance , et beaucoup portaient, avec le nom de l'artiste cjui les avait fabriquées, celui de la ville où il était établi. 11 y avait là tout ce qu'a produit d'ingénieux, ce que nous poin-rions appeler le premier siècle de l'horlogerie, depuis la montre pesante en bronze doré d'Augsbourg et de Nuremberg, dont nous donnons ici un riche spécimen , jusqu'aux délicats

chefs-d'œuvre français de l'époque des Valois et des premiers Bourbons , Henri IV et Louis XIII .

La France a eu le privilège de fabriquer tout ce qui s'est fait de plus élégant en horloges portatives ; à Paris, à Lyon, à Dijon, à Rouen, à Blois, partout nous rencontrons d'habiles artistes en ce genre. C'est un horloger d'Autun , Charles Cuzet, chassé de France par les persécutions religieuses , qui a importé et fondé à Genève l'horlogerie qui fait aujourd'hui sa richesse.

L'élégant et malheureux Charles IX était un amateur passionné d'horlogerie. La jolie montre d'or eu forme de bouton de tulipe, délicatement émaillé blanc , rouge et vert, que nous reproduisons sous deux aspects , est signée par le célèbre ouvrier Jacques JoUy de Paris, qui vivait sous son règne. L'enveloppe de la montre de la même époque, qui figure une petite tête de pavot ,

était d'ambre, montée en or finement ciselé ; d'autres, curieuses, étaient portées en guise de croix pectorales, c'était des montres d'abbesses. La mode s'en est conservée en France depuis François F'' jusqu'à Louis XIV. Un habile horloger parisien, qui vivait sous le premier de ces rois, en a signé un certain nomlsre du nom de Myriiiecide : ce ne pouvait être qu'un siu-nom ; mais il prouve que , pour la délicatesse de ses ouvrages, il était comparé alors à l'artiste merveilleux dont Elien nous a raconté les fabuleux travaux. Les montres octogones à cuvettes en cristal de roche, montées en cuivre doré, sont les plus communes.

A propos du groupe d'ivoire payé 3o,ooo fr. par le'musée du Louvre, et qui devait représenter le fils de saint Louis, Philippe 111 et son épouse, nous avons relevé dans le temps la singulière méprise qui faisait de la reine de France , Marie de Brabant, une princesse de la maison de Lorraine, et qui a si bien trompé la profonde érudition des conservateurs du Louvre. C'est probable-

LE CABINET DE L'AJIATEUlî. 1G1 ment aussi sur une autre assertion de l'habile catalograplie qui déclarait la grande et belle châsse en cuivre doré et émaillé du douzième siècle (n" i Ss) un travail allemand, qu'ils se sont dispensés de la disputer à l'Angleterre : c'est pour nous une perte irréparable. Ce siqierbe monument valait à lui seul une cathédrale. Il était décoré de sculpttu'es en ivoire d'un style plein de grandeur et de caractère, c'était l'œuvre magistrale de la grande industrie limousine du

moyen âge. ,Ie sais que quelques jiersonnes veulent qu'on ait fabriqué des émaux incrustés sur les bords du Rhin, mais cette opinion, soutenue par de médiocres arguments, ne supporte pas l'examen : partout on peut avoir ess/ij'e de faire des émaux incrustés, mais c'est seidement à Limoges qu'on les a fabriqués pour l'europc religieuse du moyen âge d'une façon aussi remarquable.

La conspiration de quelques antiquaires contre l'art français, qui est en définitive le grand art du moyen âge, en faveur de je ne sais quelles prétentions de l'Allemagne barbare, ne fait honnein" ni à leur intelligence ni à leur patriotisme, mais elle est à la mode.

Le combat a été vif autour du beau missel de Jacques Juvénal des llrsins (n° 4 du Catal.), où l'art charmant des miniaturistes français éclatait dans toute sa fraîcheur. Nous l'avons emporté grâce à la vaillante initiative d'un amateur très- français, M. Ambroise Firmin Didot , à qui il a été adjugé au prix de

i61 LE CABINET DE L'AMATEUR.

36,ooo fr, Qui sait ce qui serait arrivé s'il était passé dans la cervelle du catalographe de le déclarer allemand, ou simplement belge? Dans ces sortes de choses, et lorsqu'il s'agit d'une forte somme, le doute d'un enfant ébranle et met en déroute les meilleures intentions de l'amateur, qui joint rarement assez de

Gi-aïul reliquaire. Coll. Soltvkoll, il" 132,

fermeté et de connaissances pour se former lul-mèmo Une conviction. Le manuscrit était bien français, il avait bien appartenu à ,Tacc[ues .(uvénal des Ursins, fds d'inie des grandes illustrations de l'édilité parisienne ; mais il intéressait aussi l'Angleterre : il avait été fait pour Jean de Lancastre, duc de Bedford, régent do France pendant la minorité de Henri VI, à l'époque malheureuse cjui suivit la folie et la mort de notre Charles V(. C'est ce qu'il fallait deviner sous la

LE CABINET DE L'AMATEUR. 163 surcharge des blasons , c'est ce qu'il fallait reconnaître aux devises du duc et de sa femme :

Je suis a vous — ■ J'en suis contente, écrits à chaque page du manuscrit, et c'est ce qui n'avait pas échappé à nos voisins, qui n'emploient dans leurs collections que des fonclionnaires actifs, dévoués, très-instruits et qui ont les yeux et la main partout. Ils avaient envoyé à Paris un célèbre libraire de Londres, M. Boone, voir le manuscrit. M. Boone était parfaitement choisi , puisque lui-même avait vendu au Brilish-Muscum , il y a quelques années, le Livre d'heures du duc de Bedford , moins im[)ortant, mais de la même main que noire Missel. M. Boone s'en était retourné à Londres faire son rapport, et le jour de l'adjudication il se trouvait à son poste de l'air le plus indifférent du monde. C'est ainsi c[ue se traitent ces soites d'affaires en Angleterre. C'est contre l'enchère de M. Boone qu'il est resté à M. Ambroise l'irmin Didot. ïrès-bon juge en ces sortes de matières, il n'avait eu besoin de jjersonne poiu- ajjprccier la haute valeur artistique du manuscrit , son intérêt poin- la ville de Paris, et il avait résoin de le conserv er à la l-Yance à tout prix. C'est presque un mii-acle qu'il ait réussi, car le British-Museum avait payé 75,000 h'ancs, en i85(), avec quelques autres manuscrits moins importants, le Livre d'heures du duc de lîedford, qui, seul , avait été adjugé dans une vente publique pour 23,000 francs en i833; il aurait pu pousser le Missel plus loin encore, et on ne jK'ut pas répondre de ce qui serait ari'ivé. Nous ne sommes pas habitués à ces grands prix, qui n'ont rien d'excessif si on les compare à ceux qui sont donnés tous les jours pour des niaiseries sans intérêt véritable ; ils épouvantent les plus inli-épides.

M. Ambroise Pirmin Didot avait acheté le Missel de Jacques Juvénal des Ursins pour le placer en tète de son admirable collection de maïuiscrits français, et dans l'intention de le léguer après lui à la ville de Paris. M. le préfet de la Seine et le conseil municipal n'ont voulu ni imposer un pai-cil sacrifice à leur collègue , ni retarder la jouissance de la ville. Ils ont prié M. Didot de céder son enchère à la ville, et une délibération du conseil a « exprimé à M. Ambroise Firmin Didot les sentiments de gratitude du corps municipal pour la cession d'un chefd'œuvre de l'art dont, mieux que personne, il pouvait apprécier la juste valeur ». On ne pouvait agir plus élégamment de part et d'autre.

Nous aurions bien encore à entretenir nos lecteurs d'un beau chandelier qui touchait, par quelques-unes de ses parties , à l'époque la plus reculée et la plus intéressante de l'art moderne , que le prince Soltykoff avait retenu en France pendant quelques années et qui est maintenant en Angleterre; de deux beaux meubles français qui ont été payés 1 3, 000 et 17,000 francs, de deux sièges italiens en marqueterie , bois et ivoire, plus beaux encore, achetés 10,000 francs, d'une belle Vierge d'ivoire qui provenait du trésor de Saint-Denis, comme nous le disait dernièrement JL Clément de Bis, l'historiogi-aphe , du Louvre , et que

le Musée aurait pu ou dû réclamer au lieu de la payer très-cher ; et dé l'orfèvrerie, et des verres de Venise , et des faïences françaises et italiennes , et des émaux de Limoges , et des meubles de fer damasquinés d'or et d'ai-gent pour la possession desquels on a versé des boisseaux d'or ; mais il nous faudrait des volumes. INous citerons, pour terminer et pour servir de cul-de-lampc à notre entretien, un beau soufflet vénitien de bois sculpté, payé i,5oo francs par ini amateur distingué. M, Edward Evans : ces sortes de meul)lessont fort rai-es.

Les armes européennes delà collection du prince Soltykoff ont été achetées en bloc pour le cabinet particulier de S. M. l'empereur Napoléon lit, et les armes orientales , pour l'empereur de Russie. Le reste a été vendu aux enchères. Nous avons donné dans notre Bulletin la liste complète des prix d'adjudication et le nom des acquéreurs.

A collection d'objets d'art et d'antiquités laissée par M. Louis Fould, qui a été vendue pendant l'été de 1860, aura obteiui le genre d'illustration que nous aurions voulu voir accorder H celle du prince Soltykoff, sans le mériter à beaucoup d'égards. 11 nous restera d'elle un grand volume in-folio que son luxe typographique fera certainement regarder. Nous nous serions abstenu de troubler l'accomplissement de ce pieux devoir, honorable pour celui qui le remplit, si une troj) grande condescendance pour le choix des monuments illustrés ne nous obligeait d'introduire, en passant, notre scalpel d'ivoire entre ses feuillets satinés. Certaines illusions sont permises aux vivants, il y aurait même de la cruauté à les leur enlever ; mais on ne doit aux morts que la vérité , et l'on est facilement impitoyable lorsqu'il ne s'agit que d'une coupe ou d'un marbre.

M. Louis Fould a été très-certainement un des amateurs les plus zélés de notre temps, et sa collection avait fini par devenir son unique occupation. Elle avait été commencée sans plan bien déterminé ; plus tard il l'avait rêvée presque

LE CABINET DE L'AMATEUR. 165 aussi vaste que le plan d'études pour lequel il a fondé un prix de 20,000 fr. à l'Académie des inscriptions et belles-leltres, mais il n'avait sur tout cela que des idées un peu vagues. Rempli d'excellentes intentions, mais sans auciuie des études préalables nécessaires pour déterminer un bon clioix, M. Louis Fould avait en outre la faiblesse de ne point admettre la contradiction, et, par cela même, il se trouvait admirablement préparé pour se tromper et être trompé : c'est ce qui n'a pas manqué d'arriver. Beaucoup de gens sont ainsi faits; la plus grande partie de leur vie aura été consacrée à l'administralion ou aux affaires, mais ils voudront connaître et décider des ouvrages d'art et de littératin-e. Si la difficulté est déjà très-graïKle en ce qui touche l'œuvre de l'écrivain qui se rapproche, par un de ses côtés , de la langue que nous parlons tous, combien n'cst-ellc pas plus grande encore pour l'œuvre de l'artiste conçue dans un ordre d'idées dont les éléments eux-mêmes nous sont étrangers, ou pour la connaissance des monuments anciens qui demandent des études si multipliées et si diverses ! Il y a un proverbe latin sin- ce travers qui manque à la langue française. Ces mêmes gens ont-ils un peu de fièvre, un tout petit procès, vite deux consultations plutôt qu'une; mais pour un dessin, lui tableau ou une statue, à quoi bon ? n'a-t-on pas deux yeux comme tout le monde? C'est là une grande erreur.

Beaucoup de contrefaçons s'étaient introduites, parmi les objets du moyen âge et de la renaissance, dans la collection de M. Louis Fould; on a donné les honneurs de la planche gravée à plusieurs. Ce n'est pas pour le simple plaisir de critiquer que nous le relevons. Le grand calice d'argent doré (pl. 24, n° 1678 du (^atal.) qui est présenté dans la description, « comme un magnifique spécimen de l'art, de la fin du xni" siècle, aussi remarquable par les curiosités de son ornementation que par son admirable conservation, » n'est qu'une mauvaise contrefaçon. 11 est dans le commerce, n'est-il pas à craindre que sa publication ne serve à tromper quelque honnête amateur, ce dont serait désolé, j'en suis certain, le rédacteur de l'ouvrage ? Que diraient les Florentins si nous leur laissions croire que le public français accepte comme vrai la maigre copie faite hier de ce gracieux bas-relief de Donatello (pl. 27, 11° 1729 du Catal.), qu'ils conservent au musée des Offices, et dont ils sont fiers à bon droit?

ARMi les pertes sensibles que nous avons à inscrire au compte de cette année 18G1 , il faut ranger la jolie petite galerie de tableaux, la plupart italiens, de M. Edmond Beaucousin, et la collection de dessins des vieux maîtres de M. Frédéric Reizet.

La collection de M. Ed. Beaucousin a été achetée en bloc par la Galerie nationale de Londres au prix de 23o, 000 francs. C'est un grand honneur, puisque en les prenant tous, c'était les déclarer, à peu d'exceptions

prés, dignes de figurer tous dans ce beau Musée qui a reçu tant d'accroissement depuis quelques années.

La collection de M. Edm. Beaucousin se composait de quarante tableaux environ, pour la plupart de dimension modeste, comme il convient pour un cabinet d'amateur ; trente-deux sont maintenant inscrits au catalogue de la Galerie nationale; les autres ont été prêtes aux collections de Dublin et d'Edimbourg. Quelques-unes de ces peintures étaient importantes ; il y avait parmi elles un beau Francia, grand artiste dont nous ne possédons pas de tableaux au Musée du Louvre; deux Titien, lai portrait de l'Arioste et une Sainte Famille, provenant de l'Escurial, qui n'était point inféricia-e à celle à peu près semblable qui est dans la galerie du palais Pitli; un grand tableau allégorique de Bronzino : Vénus, l'Amour, la Folie et le Temps , un peu leste dans sa composition , mais d'un très-grand éclat; un Paris Bordone : Mars et Vénus, qui a été baptisé dans le catalogue anglais du nom plus doux de Daphnis etChloé, et une grande composition du Garofolo, sujet profane, cbose rare dans l'œuvre de cet artiste, qui a un peu effarouché la pudeur anglaise. Ce tableau n'a pas été exposé dans la galerie, mais on y reviendra; il n'a rien qui dépasse la moyenne des licences prises par les artistes de l'école de Raphaël en traitant de semblables sujets.

Parmi les cadres de moindre dimension, quelques-uns étaient intéressants : Gregorio Schiavone, élève de Squarcionc, etGirolamo Santa-Croce de Bergame sont deux maîtres dont les productions sont rares : tous étaient très-bien conservés. Quatre frises, attribuées à Jules Uomain, venaient de la galerie d'Orléans ; elles y étaient connues sous ce nom; nous les croyons cependant du peintre crémonais Bembi. Une peinture incertaine, d'un modelé un peu rond, qu'on disait ici d'Andréa Mantegna, a été donnée à Londres à son fds Francesco; en fait de tableaux, comme en toute chose, il ne faut jamais rester court. Deux autres peintures, attribuées à Martin Schongauer, étaient fines et belles ; mais rien ne saurait nous guider poiu- attribuer avec quelque certitude des ouvrages de ce genre au célèbre graveur de Colmar.

En somme, les choix de M. Beaucousin étaient bons, il avait été deux ou trois fois en Italie retremper ses connaissances aux sources toujours vives des musées de ce beau pays. La plupart des tableaux de sa collection avaient été achetés en Angleterre, ils y sont retournés.

M. Frédéric Reizet n'avait laissé à personne le soin de l'aider à former sa collection de dessins; elle était son oeuvre à tous les points de vue, il l'avait formée de toutes pièces, c'est par elle qu'il avait été initié à la véritable compréhension des choses d'art. Esprit \if, intelligent, décidé, positif surtout, nous nous rappelons le temps oii il achetait en bloc des collections volumineuses dont U prenait la fleur pour composer la sienne. Le reste était livré aux enchères ; on \it un moment le marché inondé de dessins anciens qu'y jetait l'activité du jeune amateur. C'est M. Defer qui était chargé du détail de ces li-

LE CABINET DE L'AMATEUR. 107 quidations, toujours faites avec un bonheur singulier. M. Reizet a publié luimême, en i85o, un catalogue raisonné, très-bien fait, de sa collection. Elle se composait d'environ quatre cents dessins choisis, des trois écoles, comme on disait autrefois. Cent dessins de Nicolas Poussin passaient, entre autres, pour des merveilles. Proposée d'abord au British-Museum, car tout va là maintenant, elle a été achetée par M. le duc d'Aumale pour la somme de i3o,ooo francs. Depuis i85o elle ne s'était accrue que d'un seul dessin, mais il était de Raphaël, ruie frise superbe qui venait de la collection Vallardi , de Milan.

Je viens de relire la préface du Catalogue de M. Reizet, où il raconte en de si bons termes ses études, ses jouissances et ses peines, les monceaux de dessins qu'il avait dû acheter et revendre pour arriver à l'ensemble, modeste suivant lui, qu'il se préparait à décrire. « Le culte du grand art nous trouvera toujours dévoué jusqu'au bout, — disait-il à l'ami à qui il s'adressait ; — n'est-ce pas notre soutien et notre animation do chaque jour, notre refuge au milieu des calamités publiques et de nos douleurs privées? Si le chemin est difficile, les jouissances du voyage sont grandes. Que de bonnes journées nous avons passées ensemble à examiner vos dessins et les miens! Que de dissertations sans fin , de longues et amicales discussions ! Il n'est pas de société plus douce et plus calme que celle de ces grands lioramos dojit nous approchons tous les jours, et dont le génie se révèle dans les dessins d'une manière plus simple, plus dégagée de tout alliage, plus intime enfin que dans les plus belles sculptures ou dans les plus beaux tableaux. »

M. Frédéric Reizet a dû sentir ses enti-aillcs de père se déchirer en livrant à M. le duc d'Aumale, contre un or vil, l'enfant si longtemps caressé de son intelligence. Il a cependant, dit-ou, une grande fortune : pourquoi ne s'est-il point épargné cette douleur? 11 avait une charmante collection de tableaux flamands et hollandais qu'il a eu le bon esprit de vendre quinze jours avant la révolution de Février. Il avait aussi un Velasquez et un Murillo, deux merveilles ; le Velasquez appartient maintenant à M. le baron James de Rothschild, et le Murillo, que nous lui avions vu acheter au milieu de circonstances singulières, à la vente après décès d'un général qui avait commandé en Espagne, est aujourd'hui dans la collection de xM. le marquis d'Hertfort. Il avait encore, il n'y a pas longtemps, une Ijelle composition de Lorenzo Costa, maître rare et charmant de la fin du xv= siècle. Elle brille depuis un an dans la galerie nationale de Londres. M. Reizet peut être classé parmi les esprits iiiconstanis dont nous parlions en tête de ce chapitre.

^ 11 n'y a rien d'absolu dans ce monde, cependant nous \oyons avec peine s'introduire parmi les amateurs d'objets d'art des habitudes empruntées au sport .. on se défait de ses tableaux comme on vend ses chevaux et ses chiens , sans penser à ce qu'ils perdent de leurs charmes eu se vulgarisant dans ces 'transactions successives.

UN PxVMPHLET.

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