‹ Le Cabinet de l'amateur (volume 2)Chapitre 33 sur 54 · MARQUES ET MONOGRAMMES · texte numérisé non relu

MARQUES ET MONOGRAMMES

La porcelaine française occupe la [)lace d'honneur parmi les pi-oduclions du même genre fabriquées en Europe. Elle n'est pas seulement la plus belle, elle est encore la première eu date après les tentatives éphémères faites en Italie vers la fin du xvi'' siècle. Féconde au moment même où elle faisait fiiusse route, l'industrie française inventa la porcelaine artificielle dite de pâte tendre, plus belle cjue la vraie, eu cherchant, sans la rencontrer d'abord, la manière de fabriquer la porcelaine naturelle semblable à celle des Chinois. Et l'incomparable perfection avec laquelle nous avons su pétrir et décorer cette pâte merveilleuse et tout à fait française , a placé depuis longtemps déjà au rang des joyaux les plus précieux les élégants chefs-d'œuvre sortis de nos manufactures.

Plus tard, la découverte sur le sol français des matières premières, le kaolin et le feldspath, cjui constituent la porcelaine naturelle, est devenue pour nous un nouveau titre de gloire. D'autres avaient été favorisés avant nous par le hasard; mais, prndence vulgaire, ils avaient caché leur découverte et comme enfoui leur capital. Nous sommes arrivés, nous, par la voie scientifique, par l'analyse en pleine Académie des sciences, aidés par la fortime sans doute, mais dans la juste proportion de ce qu'elle accorde de faveurs à ceux qui cherchent, après de belles et longues discussions. Sans y mettre ni mystères ni prohibitions, aussitôt que les gîtes de kaolin eurent été signalés par les géologues, ils lurent accessibles à tout le monde , et on vendit la terre à porcelaine à c[ui voulut l'acheter, nationaux ou étrangers. De nombreuses manufactures ne tardèrent pas à s'élever de toute part, et l'industrie française, le commerce et la fortune publique ont gagné à cette libéralité : la premièi'e^ une supériorité pratique qui lui assure encore aujourd'hui le premier rang; le commerce et la fortune publique, de nouvelles sources de ricliesses.

Un des charmes de nos curiosités, c'est qu'elles touchent ;i tout, et que les plus futiles en apparence nous ramènent sans efforts à d'intéressantes questions d'art, d'histoire et même d'économie politique.

L'histoire de la porcelaine française se divise donc naturellement en deux périodes, qui peuvent tirer leur nom des productions mêmes qu'elles rejiréscntent, c'est-à-dire, pour parler sans périphrase, la période de la porcelaine tendra, la première en date, qui embrasse tous les essais et toutes les tentatives des officines établies avant la fondation royale de Sèvres, et la période de la porcelaine dure, qui comprend les discussions et les controverses qui présidèrent à la découverte des gîtes de kaolin français, l'établissement des manufactures do porcelaine naturelle et l'émancipation de cette grande industrie. Mais le tableau serait incomplet si on ne plaçait, entre l'étude de ces deux phases principales, l'histoire de la manufacture de Sèvres, qui personnifie et résume si brillamment, au doidile point de vue do l'art et de la matière, ces deux aspects du rôle de la céramique française au xvni" siècle.

En réunissant aujourd'hui pour la plus grande conmiodité des amateurs les marques et monogrammes qui servent à distinguer entre elles les productions des manufaclures françaises, nous ne ferons que toucher à la période des essais, aux premiers pas de l'art, nous réservant de revenir plus tard sur les autres.

Savary des Bruslons , cjui nous a laissé dans son Dictionnaire universel du commerce un véritable trésor de détails positifs et de recherches spéciales sur l'état du commerce et de l'industrie en France, au commencement du xviii" siècle, est le premier écrivain qui se soit occupé de nos porcelaines.

« Il y a quinze ou vingt ans, dit-il (i), on a commencé en France à tenter d'imiter la porcelaine de la Chine ; des premières épreuves qui furent faites à Rouen réussirent assez bien, et l'on a depuis si heureusement perfectionné ces essais dans les manufactures de Passy et de Saint-Cloud, qu'il ne mancpie presque plus aux porcelaines françaises, pour égaler celles de la Chine, que d'être apportées de 5 à G,ooo lieues loin, et de passer pour étrangères dans l'esprit d'une nation accoutumée à ne faire cas que de ce qu'elle ne possède pas et à mépriser tout ce qu'elle trouve au milieu d'elle.

K En effet, pour la finesse du grain de la matière, pour la beauté de la forme des vases, pour l'exactitude du dessin et l'éclat des couleurs, surtout du bleu, il faut avouer que les porcelaines de kuang-si ne sont pas plus parfaites que celles de France; une seule chose manque à ces dernières, c'est I'omI du blanc qui est encore un peu louche, ou quelquefois trop mat, et qui, poussé à la perfection dont les ouvriers ne doivent pas désespérer après leurs premiers suc-

(1) Sav.iry des Biiislons, morl eu 1710, après une très- avaiil la publication des letties du P. d'EnlrecoUes, sur longue maladie, parait avoir cessé d'écrire vers 1712; des mémoires qui lui avaient été envoyés par un autre mais la rédaction de ce vaste répertoire avait été com- jésuite, le P. le Comte. Le Diclioimaire universel t/ii Cornmencée longtemps auparavant. Ce qui est certain, c'est merce, continué par le frère de Savary des Druslons , ne que Savarv écrivit sou ai ticle sur la poicelaine de Chine parut qu'en 1723.

LE CABINET DE L'AMATEUR, ces, ne laissera plus guère apercevoir de différence entre les porcelaines françaises et les étrangères. »

Nous sommes donc placé tout d'abord en présence de trois manufactures : Rouen, Passy et Saint-Cloud. Mais auparavant nous devons indiquer pour mémoire, à cause de l'importance qu'on a voulu lui donner, le privilège accordé en 1664 à Claude Révérend, inarcli<uul grossier et bourgeois de Paris, pour la fabrication de la porcelaine imitant celle des Indes à la façon des, Hollandais. Nous disons pour mémoire, et à cause du mot porcelaine qui s'y trouve placé, car il est évident qu'il ne s'agit ici que d'une imitation des belles faïences de Delft, qui étaient alors l'objet d'un grand trafic, et qui par la beauté de leur émail jouaient à merveille la porcelaine orientale.

l'n savant français, M. André Pottier, con.s.ervateur du musée de Rouen, c|ui a le rare privilège de ne laisser à ceux qui viennent après lui que bien peu de cliose à ajouter aux sujets q\i'il traite, a mis en lumière, le premier, un privilège de l'année 16^3, qui fixe la date de l'établissement de la manufacture de Rouen. Nous en reproduirons le préambule.

« LOUIS, parla grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à lous ceux qui ces présentes verront, salut.

c< Nostre bien-aimé Louis Poterat nous a très-bumblement fait remontrer que, par des vovages dans les pays étrangers et par des applications continuelles, il a trouvé le secret de faire la véritable porcelaine de la Cbine et celui de la fayence de Hollande; mais luy estant impossible faire travailler à la dite porcelaine que conjointement avec la favencc d'Hollande, parce ([ue la porcelaine ne peut cuire qu'elle n'en soit complètement couverte pour ne pas recevoir la violence du feu qui doit être modéré pour sa eoction, il luy est nécessaire d'avoir notre permission de travailler et de faire travailler a l'une et à l'autre; et, à cet effet, de faire construire de grands fourneaux, moulins et ateliers eu des lieux propres pour tels ouvrages ; et ceux qui lui paroissent plus commodes sont dans un des faubourgs de la ville de Rouen, apelè Saint-Sèver, où l'on peut établir une manufacture des dits ouvi'ages, pour y faire toutes sortes de vaisselles, pots et vases de porcelaine semblable à celle de la Cbine, et de fayence violette, peinte de blanc et de bleu, et d'autres couleurs à la forme de celle d'Hollande, pour le temps ([u'il nous plaira, pendant lecpiel il pourra vendre et débiter les dites porcelaines et fayences susdites, sans y estre troublé; et, à cet effet, il nous a très -humblement fait supplier lui accordei- lettres à ce nécessaires, k ces causes, etc.. »

M. Pottier s'est inquiété avec raison des suites positives que pouvait avoir eues ce privilège , et de savoir si l'établissement de Rouen avait réellement ]iroduit de la porcelaine, car il en était souvent de ces privilèges d'autrefois, comme de nos brevets d'aujourd'hui, dont les promesses n'entrent pas toujours dans le domaine des faits accomplis; et il a joint au témoignage de Savary des

LK CABINET DE L'AMATEUlî. 183 Bruslons, que nous venons de rapporter, celui du Livre Commode d'Abraham du Pradel, publié à Paris en 1691, sous le titre : Les Adresses de la ville de Paris, avec le Trésor des Almakachs, autre mine de renseignements curieux sur la fin du dix-septième siècle. Il y est dit, en termes qui lèvent tous les doutes, que: Le sieur de StiiiitEstieiiiie, maître de la fajenceric de Rouen, a trouvé le .secret de la fa) cnce violette tac/ietée et de la porcelaine semblable à celle des Indes. EtlesieurdeSaint-Estienne de notre Almanach n'est autre, suivant le registre armoriai manuscrit de la bibliothèque de Rouen ; Blazons ou armoiries des officiers et nobles de la ville de Rouen (de i653 à lyoS), que Louis Poterat, escuyer, sieur de Saint-Estîenne, portant : D'azur an. cheveron d'or, accompagné de trois étoiles d'or, deux en chef, une en pointe. Haudiquier de Blaneourt avait parlé de la porcelaine de Rouen vers le même temps dans son traité de Vart de la verrerie.

Lorsque M. André Pottier réclamait en 18/17, pour Rouen et pour un de ses concitoyens, la priorité de la fabrication de la porcelaine, il ne paraissait pas con naître de spécimen des produits de cette manufacture. Nous n'avons vu que l'échantillon possédé par le musée céramique de Sèvres, un joli petit vase monté en argeiU, aux armes de Louise Asselin, femme d'un conseiller au parlement de Rouen, du nom de Heuste. Il est décoré en bleu d'un motif d'ornementation française de très-bon goût, sa couverte est sensiblement bleuâtre. INous aurons .souvent l'occasion de constater l'extrême rareté des productions de ces premières manufactures.

L'ab.sence d'un certain nombre de ces porcelaines de Rouen ne nous permet pas de nous arrêter aux termes mêmes du privilège qui mériteraient d'être examinés. 11 y est dit qu'il est impossible de « faire travailler ladite porcelaine que conjointement avec la faïence d'Hollande, parce que la porcelaine ne peut cuire qu'elle ne soit entièrement couverte, pour ne pas recevoir la violence du feu qui doit être modéré pour sa coction. » Ces raisons n'étaient sans doute qu'un artifice de Poterat pour obtenir le droit important de fabriquer la faïence à Rouen, en concurrence avec Nicolas Poirel, sieur de Grandval, qui en avait le monopole depuis l'année 1646. Le privilège obtenu, en 1703, parla veuve et les héritiers de Pierre Chicanneau, pour l'établissement d'une manufacture de porcelaine à Saint-Cloud, rappelle celui de 1G73, mais tout en réservant au sieur de Saint-Etienne, Rouen et ses environs, il constate qu'à cette date, la fabrication de la porcelaine avait cessé à Rouen depuis un certain nomlire d'années déjà.

11 paraîtrait, d'après un mémoire que nous citerons plus loin, qu'on fabriquait de la porcelaine à Chaillot, près Paris, en 1694. Ce ne pouvait être que dans la verrerie voisine de la manufacture de tapis de la Savonnerie , où on faisait des ouvrages de verre de la dernière délicatesse, dit un auteur du temps. Il n'est ])arveuu jusqu'à nous aucun échantillon que nous puissions attribuer à

m LE CABINET DE L'AMATEUR.

cette officine, qui produisait peut-être encore en 1706, Dans la Descrij>/io/i de Paris, par Germain Brice, imprimée cette môme année, le passage qui concerne la vei-rerie de Chaillot est terminé par cette phrase : « On y fait des gobelets d'une nouvelle espèce de cristal cpii résiste au feu. » La confusion des idées, en ce qui concerne la nature de la poi<celaine, était telle alors, qu'il ne serait nullement étonnant que G. Brice se soit servi du mot cristal pour désigner les imitations faites à Chaillot.

Dans le Livre vominodc d'Abraham du Pradel, que nous citions plus haut, on trouve, placée au-dessous de la mention qui concerne le sieur de Saint- Estienne (Louis Poterat), l'indication suivante :

«M. Perrot, maître de la verrerie d'Orléans, a trouvé le secret de contrefaire l'agathe et la porcelaine avec le verre et les émaux. 11 a pareillement trouvé le secret du rouge des anciens et celui de jeter le verre en moulle pour faire des bas-reliefs et autres ornements. Il a son bureau à Paris, quai de l'Orloge , à la Couronne d'or. »

Ce maître Perrot paraît avoir appliqué à des essais très-variés la grande expérience du feu qu'il avait acquise en travaillant le verre. Il avait soumis à l'Académie des sciences, en 1687, des travaux d'un autn" genre ; voici ce qu'on lit à son sujet dans le compte rendu de ses séances :

« M. Perrot, maître de la Verrerie royale d'Orléans, fit voir à la Compagnie un ouvrage nouveau de son art, c'est de couler le cristal ou le verre en table, et de le rendre creux en manièi'e de camayeux. On peut y représenter toutes sortes de figures et d'ornements, des armoiries, des inscriptions, etc. L'Académie crut devoir lui donner un certificat. »

11 est difficile de déterminer au juste ce qu'il y avait de porcelaine dans le fait du verrier d'Orléans; on la désirait si vivement alors, qu'on la voyait partout.

Savary des Bruslons est, à notre connaissance, le seul écrivain <[ui ait parlé de la porcelaine de Passy; mais l'attention qu'il apportait à tout ce qui avait rapport aux manufactures et au commerce ne permet guère d'élever des doutes sur son existence. Il y revient d'inie façon plus explicite encore dans l'article Fd'iencc du même dictionnaire: « On ne met pas au rang des faïences de France ces faïences de nouvelle fabrique ou plutôt ces vraies porcelaines que les l'rançais ont inventées depuis quelques années et dont il y a eu des manufactures successivement dtaltlics à Rouen, à Passy, près Paris, et ensuite à Saint-Cloud. »

Un petit vase du musée céramique de Sèvres , une salière portant pour marque une étoile à cinq pointes et les lettres A. P., est peut-être de Passy, et dans ce cas les productions de cette fabrique seraient fort semblables d'aspect à la porcelaine de Saint-Cloud. Peut-être même, comme semblent l'indiquer les mots que nous avons .soidignés dans la phrase de Savary des Bruslons, l'officine des Chicanneau fut-elle établie à Passy d'abord, avant d'être définitivement installée à Saint-Cloud?

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C'est parmi les nombreuses imitations du vieux blanc de Chine que se trouvent confondus aujourd'hui la plupart dos essais anonymes , c'est-à-dire sans marques, qui ont été faits à la fin du xvii" siècle et au commencement du siècle suivant. Le vieux blanc était alors très- recherché des amateurs. Sa pâte, d'un jjlanc de crème, son aspect vitreux pouvaient sembler d'une imitation plus facile, offrir lui plus grand intérêt de curiosité, et nous avons trouvé des spécimens non écjuivoques de son imitation parmi les premières productions des fabriques établies en Allemagne, en France et en Italie.

Malgré tout ce cjue nous venons de dire, la manufacture de Saint-Cloud peut être considérée comme le berceau de l'industrie porcelainiôre en France et même en Europe, k ce titre, elle mériterait im historien. Elle est la première qui soit arrivée à une grande notoriété et, pendant quarante ans, nous trouvons partout l'éloge de ses produits : elle a même pu se vanter d'avoir eu le duc d'Orléans (le Régent) parmi ses collaborateurs poiu- la perfection de ses ouvrages. Voltaire l'a placée dans son Siècle de Louis XIV . « On a commencé à faire des porcelaines à Saint-Cloud, dit-il, avant qu'on en fit dans le reste de l'Europe. » C'est de ses ateliers que sont sortis les ouvriers qui ont perfectionné la pâte tendre à Chantilly d'abord et à Vincennes ensuite, et c'est dans ses fours que Guettard fit cuire, en 1763, le premier vase de porcelaine dure, façonné avec du kaolin français , présenté à l'Académie des sciences.

Parmi les témoignages contemporains qui concernent cette manufacliu'e, il n'en est point de plus intéressant que celui du D'' Martin Lister, savant anglais, qui vint en France en i6()8, à la suite du duc de Portland, ambassadeur envoyé poiu- négocier le traité de paix de Ryswick. A celte occasion , le D' Lister passa six mois à Paris, employant ses loisirs à visiter les savants, les bibliothèques, les musées et les collections d'amateurs, et, de retour en Angleterre, il publia, la même année, un récit de son voyage sous le titre : Account of Pauis. Nous traduirons ici le chapitre de son livre relatif à Saint-Cloud.

« Je veux maintenant vous parler de ce que j'ai vu ici, et qui m'a semblé soit nouveau dans les arts, soit inconnu. en Angleterre, .l'ai été excessivement enchanté de la manufacture de poteries de Saint-Cloud ; en effet, il m'a été impossible de distinguer ses produits de la plus belle porcelaine de Chine que j'aie jamais vue.

« (^uant aux peintures faites sur ces poteries, il était raisonnable de s'attenilrc à ce que les artistes chinois seraient, à cet égard, dépassés par les Français ; mais la glaçure des l'"rançais n'est inférieure ni en blancheur, ni en douceur (à l'œil), ni en transparence. Quant aux vases eux-mêmes, ils paraissent, autant que j'ai pu en juger, manquer im peu de vitrification. Quand ils viennent d'être faits, avant qu'ils soient secs, et avant la peinture et la glaçure, ils sont aussi blancs que la chaux. Appliqués sur la langue, ils ont la saveur de la terre dont sont faites les pipes. Comme elle, la pâte en est douce aux

dents, c'est à peine si on en sent le grain; en sorte que je ne cloute pas cpie la terre de pipe soit la matière dont ils sont faits. Quant à la manière dont la terre est traitée, les ouvriers ne cachent pas qu'elle est trois ou quatre fois mouillée et bien battue avant d'être placée sur le tour. Mais je suis porté à croire qu'elle doit d'abord être parfaitement délayée dans l'eau claire et remuée avec soin, afin que les parties les plus lourdes puissent se précipiter. Ce procédé doit aussi être nécessaire pour la manufacture des vases de terre plus communs. Pour cuire l'objet au point où nous l'avons vu dans les articles les plus finis, il faut trois ou quatre cuissons, et cpielquefois onze |)oin' (pu'lques-inis d'enti-e eux,

« Je ne m'attendais pas à trouver des vases faits avec une telle perfection, bien que je pensasse voir des produits égaux à ceux de la manufiicture de Gomron, qui, en vérité, arrive presque à la vitrification complète. Mais j'ai trouvé toute autre chose, et le résultat est vraiment surprenant, ,1e regarde comme un bonheur de notre époque d'égaler, sinon de surpasser les Cliinois dans leur plus bel art. Les articles manufacturés à Saint-Cloud sont payés des prix excessifs. Quelques services ont été vendus /|00 livres , et pour de simples tasses à chocolat on demandait plusieurs couronni^s. Quant à la poterie ronge de Chine, elle a été surpassée en Angleterre, où la matière première, l'hématite douce, est tout aussi bonne, et où les ouvriers sont supérieurs. Nous devons ce progrès à deux Hollandais, qui dernièrement étaient à Hammersmith, et c[ui ont été employés dans le Staffordshire. Il n'est pas de façon de mouler et de modeler, pratiquée en Chine, que l'on n'ait imitée à Saint-Cloud.

« La manufactiu-e de Saint-Cloud a obtenu de très-bons résultats en ajoutant, de son chef, beaucoup d'améliorations c[ui sont vraiment très-belles. M. Morin m'a dit dans la conversation que cette manufacture regarde comme nu secret le sable dont elle se sert; ce sable cependant pourrait bien n'avoir d'autre but que de donner de la couleur. Il m'a dit aussi que l'on se servait de sel de soude dans la composition , et que l'on faisait une fritte pour pouvoir travailler le verre avec la terre blanche. Cela ne saurait être; autrement, on le découvrirait en goûtant la poterie avant la cuisson. Ce maître ingénieux m'affirma plus tard que depuis vingt-cinq ans il faisait des expériences, et qu'd n'avait découvert la méthode que depuis trois ans. «

Ces curieux détails empruntent à celui qui nous les a conservés une importance toute particulière. Médecin célèbre, connu par de nombreux travaux sur diverses branches de l'histoire naturelle, membre de la Société royale de Londres, amateur d'art et d'antiquité, le docteur Lister avait tout ce qu'il faut pour bien voir, et nous n'avons pas un doute à élever sur son témoignage. On est d'.abord surpris de la variété et de l'importance des modèles exécutés à Saint-Cloud ; il ne reste aujourd'hui de tout cela que des pièces d'un intérêt tout à fait secondaire, et il est vraiment bien extraordinaire que pas une de ces

LE CAIjlNET DE L'AMATEUR. 187 pièces d'un décor compliqué, qui étaient remises au four jusqu'à onze fois, ne soit parvenue jusqu'à nous. L'élévation des prix est également digne d'être remar- (piée. Du reste, pendant tout le xviii" siècle, le prix de la porcelaine continua d'être très-élevé. Nous n'avons rien recueilli sur la valeur vénale des objets fabriqués dans les manufactures de Meissen, de Vienne et de Berlin; mais il nous reste une longue nomenclature, avec prix, des pièces fabriquées à Frankentlial, que nous donnerons au premier jour à nos lecteurs.

Le docteiu- Lister ne prononce pas une seule fois le nom des Chicanneau. 11 ne parle, dans son récit, que de M. Morin. .Te ne sais sur quels renseignements M. André Pottier s'est appuyé pour affn-mer que Morin dirigeait depuis longtemps une manufacture de faïences à Saint-Cloud , ce doit être une erreur; les droits des Chicanneau, comme propriétaires et fondateurs, sont trop bien établis par l'article du Mercure Giihint, écrit deux ans plus tard, et mieux encore par tous les documents, par les lettres-patenles, que nous allons reproduire, pour être contestés un instant. Le docteur Lister ne dit nullement du reste que Morin fût le propriétaire de la manufacture de Saint-(]loud : tout ce cju'on peut conclure de ses paroles, c'est qu'il s'entretenait avec lui en la visitant, ou plutôt, que cette réflexion incidente se rapporte à une conversation cpi'il aurait eue avec M. Morin, dont il décrit le cabinet minéralogique quelques pages plus haut. Mais ce nom prononcé par le médecin anglais a le précieux avantage de nous mettre sur les traces du premier savant français qui se soit occupé de la porcelaine : c'est un personnage nouveau que nous introduirons dans son histoire et que l'on avait complètement oublié, celui-là même à qui l'on doit très-probablement la formule de la pâte employée dans la manufacture de Saint-Cloud, ou pour mieux dire de la porcelaine friineaise.

MoTiw (de Toulonj, chimiste et naturaliste sur lequel il ne nous reste malheureusement aucun renseignement particulier, fut reçu de l'Académie des sciences en 1693, et devint plus tard premier titulaire d'une des places d'associé botaniste. Attaché plus particidièrement à l'étude de la minéralogie, il publia, en iGgS, un mémoire sur une mine de fer malléable, et lut dans la séance du 4 septembre 1G94 un mémoire sur la porcelaine de la Chine, qui est analysé en ces termes dans l'Histoire de l'Académie, puljliée eu 1698 par du Hamel (i) :

(1) Sul» initiiim liiijiis anni de testa Sinensi, quam pol'fellanaiii vocant, qiiam que forte veteres coiicliam Yeneris dixère, disserlatioiiem legit D. Morin, \\\n gemiinos dlius teslœ cliaracteres describit. Caiidida est , pellueida , pigniento aibo ad splendorem illita, vidgo d'un vernis l/lanCf tum rœriileo colore encausta. Yasa hîec lestacea è terra ciim sale arcti?simc permisla conslare existimat; uherior terra oljstat quomintis in vitrnm habeat, unde opacitateni quandam indticit. A'iti l genns qLioddani non esse porcellanam vel ex eo liquet, qiiod gravior sit, et fracta in .Tqualis et aspera : cnm factilia sil polita, œqnalis et levis. Qua

ralione et nativa et factitîa parenlur, fnse eo loco e.xplleat ; è factitiis eam esse optimam pulat, quai prope Liiteliani in vico eiii nomcn Cltalcul, conlirilur in S. Clotlovei vleo.

Les derniers mots Cladavei vico, Saint-Cioud, qui font clievilie dans la rédaction de la plu-ase, n'existent pas dans la première édition de l'Histoire de IWeadémie; ils ont été .ijontés dans la seconde qui porte la date de 1701; il n'y a point d'autres différences.

La manufacture de Cliaillot n'a pour elle que le témoignage de Morin de Toulon, mais il est décisif.

« M. Moriii a lu une tlisserJation sur la poterie de Chine connue sous le uoiu de porcelaine , et que les anciens désignaient probablement sous celui de conque (le Fénus. Dans ce mémoire, il décrit les vrais caractères de cette poterie, blanche, translucide, et couverte d'un enduit blanc et brillant (en français : iXwi vernis blanc), c[ui est quelquefois émaillé de couleur bleue. M. Morin estime que ces vases sont faits avec une terre très-intimement mêlée d'un sel. I>a terre en proportion plus grande empêche que la masse se change en verre et lui procure une sorte d'opacité. Il est évident c(uc la porcelaine n'est pas une espèce de verre par la raison cju'elle est plus pesante et que sa cassure est grenue; tandis que les contrefaçons sont légères et cpie les cassures eu sont lisses. Il explique en détail, en cet endroit (de son mémoire), comment on prépare la véritable et la fausse porcelaine; il croit que la meilleure, parmi ces dernières, est celle fabricjuée au village de (Uiaillol, près Paris. »

Ce mémoire, qui devait contenir des notionsfort précieuses jiour l'histoire de la nouvelle porcelaine, est malheureusement perdu aujourd'hui; les registres mêmes des séances de l'Académie, où il devait être consigné, n'existent plus.

La nouvelle histoire française de l'Académie des sciences, publiée en 1730, contient une analyse du mémoire de Morin, de Toulon, qui diffère par quelques détails et prouve qu'à cette époque il existait encore. Comme tout est nouveau et intéressant dans ce qui concerne cette première étude scientifique de la porcelaine, nous donnerons en note (1) cette seconde analyse, plutôt faite pour augmenter nos regrets que poin' satisfaire notre curiosité.

Le temps nous apportera peut-être des détails plus précis sur Morin et sur la part qui lui revient dans les procédés de la porcelaine de .Saint-Cloud ; mais son entretien avec le docteur Lister, la façon à la fois réservée et savante dont il parle de la composition des pâtes, sujet de conversation que le manufacturier aurait certes évité avec soin, indiquent suffisamment qu'il ne devait pas y être étranger.

La visite de la duchesse de Bourgogne attira l'attention d'une manière plus particulière siu' la manufacture de Saint-Cloud. On se plaisait à entoiu-er d'ime

(I) « M. Morin, de Toulon, a lu deux mémoires, l'un sur la poicelaine et l'aulre sur l'azur des cendres bleues de la montagne d'Usson en Auvergne, et sur son usage en médecine.

« A l'égard de la porcelaine, il dit que c'est mic terre blanche, dure, transparente, vernie cxtcrieurejiient de Idane et éroaillée de bleu.

« M. Morin croit qu'elle est faite d'ime terre f[iii contient beaucoup de sel étroitement lié avec elle, lequel donne la dureté et la transparence, comme la terre empêclie la vitrification du sel : il rapporte une expérience qu'il a laite à ce svijet.

H II avoit autreFois un culot en manière de trcpied, d'une terre grasse, très-blanche et Irès-subtile, douce au

toucher coTUme dusavon, insipide, pcsanle, et qui contenait beaucoup de sels essentiels et très-peu de soufre : il s'est servi de cette terre, qu'il croit très-difficile à fondre, pendant trois jours de suite qu'il la tint au fen du fourneau ; au bout de cette forte épreuve il trouva !e culot de la même figure, blanc, dur et transparent comme la porcelaine , avec un vernis fort luisant qui dilTéroit autant du corps du culot que la porcelaine diffère de son venus. M. Morin ajoute (|u'il croit que cette terre seroitpropre à l'aire de la porcelaine, si on la faisoit fermenter conune les Chinois fout la leiu'. 11 rapjjorte ensuite quelques observations sur la manière fpie les Chinois emploient à la faire et sur les porcelaines que l'on imite en Kui ope. u

LE CABINET DE L'AMATEUR. 189 certaine publicité toutes les démarches de cette aimable princesse savoyarde, qui était alors toute la joie et toute la gaieté de la vieille cour de Versailles. Les moindres détails de ses promenades à la foire de Saint-Germain, et de ses visites chez les marchands de Paris, étaient consignés dans le Mercure Galant. ■ Voici en quels termes il rend compte, dans son numéro du mois d'octol.ire 1700, de la visite de la duchesse à Saint-Cloud :

« J'ai oublié de vous mander que, le 3 du dernier mois (septembre 1 700), madame la duchesse de Bourgogne, ayant passé par Saint-Cloud et tourné le long de la rivière pour aller à Puttcau, chez madame la duchesse de Guiche, fit arrêter son carrosse à la porte de la maison où MM. Chicanaux ont étalai i depuis quelques années une manufacture de porcelaines fines, qui, sans contredit, n'a point de semblable dans toute l'Europe. Cette princesse prit plaisir à voir faire sur le tour des pièces d'un très-beau profil; elle en vit peindre quelques autres sur des dessins plus réguliers et mieux exécutés que ceux des porcelaines des Indes. Elle alla ensuite voir travailler aux ftiycnces qui se fabriquent dans la même manufacture; après quoi MM. Chicanaux la conduisirent dans leur cabinet, où elle ^ it quantité de fines et de belles porcelaiues dans leur perfection, dont elle fut si contente, qu'elle leur promit d'y revenii'. Elle ne sortit de chez eux qu'après avoir mai-qué sa satisfaction par les libéralités qu'elle lit aux ouvriers.

. K Leurs Altesses Royales , Monsieur et Madame, font souvent l'honneur à MM. Chicanaux d'aller voir leur maïuifacture. Ils reçoivent aussi de fréquentes visites de princes, de seigneurs, d'ambassadeurs et de toutes sortes de curieux, c[ui viennent chaque jour admirer la beauté des ouvrages qui s'y fabriquent, et dont il se fait un grand débit pour les pays étrangers.

« Ils ont établi leur magasin pour la vente de lem- porcelaine, à Paris, au coin de la rue Coqaillière et des Petits-Champs, proche la place des Victoires. >.

Quelq ues documents parvenus jusqu'à nous permettent de suivre les vicissitudes intérieures de cette manufacture. Une particularité curieuse pour l'époque, c'est qu'elle s'établit et vit grandir sa réputation sans être protégée contre la concurrence par aucun privilège particulier. Ce n'est qu'en 1702 qu'il lui fut octroyé, à la sollicitation de Barbe Coudray, veuve de Pierre Chicanneau, de ses trois fils Jean, Jean-Baptiste et Pierre, et de sa fille Geneviève. Les droits qu'il concédait sont très-étcndus. Nous en publierons les termes dans notre prochaine livraison. Il y est dit, entre autres choses, qu'ils étaient « parvenus dès avant l'année iGgG » à fabriquer la porcelaine. D'après la relation du Mercure Galant, les fils Chicanneau dirigeaient déjà la manufacture en 1700; c'est donc entre ces deux dates qu'il faut placer la mort de leur père.

Le privilège fut renouvelé pour dix ans en 17 13. Reaumur, en parlant de Saint-Cloud dans son premier mémoire sur la porcelaine (1727), cUsait : a De cette même manufacture il en est sorti une autre, qui s'est étabhe dans le fau-

bourg Saiiit-Honoré, par un partage fait du privilège entre les enfants de ceux qui l'avaient obtenu. » C'est ce que confirme un second renouvellement du privilège pour vingt ans, qui avait été obtenu par les frères Chicanneau Jean et Jean-Baptiste, par Marie Moreaii, veuve de leur frère Pierre, et par Henri et Gabriel Trou, enfants du second lit de Barbe Coudray, le i5 septembre 1722.

Ce dernier acte nous apprend que le second mari de Barbe Coudray s'appelait Trou. Ce ne peut être qu'un autre faïencier, Henri Trou, aussi établi à Saint- Cloud, qui est qualifié dans un acte authentique de iGoi « officier de S. A. R. le duc d'Orléans et maître de la faïencerie de Saint-Cloud. » Les deux officines, probablement réunies après le mariage, se divisèrent de nouveau peu après 1722; les deux frères Henri et Gabriel Trou restèrent à Saint-Cloud, et Marie Moreau, veuve de Pierre Chicanneau fils, vint s'établir à Paris , rue de la Ville-l'Evêque, faubourg Saint-Honoré, où elle était encore eu 1768.

Nous avons rappelé que le premier vase de porcelaine dure présenté par Guettard à l'Académie des sciences, en 1 765, avait été cuit à Saint-Cloud ; en 1 770, cette manufacture avait encore un dépôt à Paris, Grande rue Taranne. Nous ignorons à quelle époque s'éteignirent définitivement ses fourneaux. Elle était située sur le bord de la Seine, dans la partie de la ville où est maintenant la rue du Nord.

Nous arrêtons ici, pour le reprendre bientôt, le récit de ce qui nous l este à dire sur la porcelaine française.

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