ORFÈVRE ET GRAVEUR
UELQUES artistes graveurs français du seizième siècle ont eu une influence tout à fait particulière sur l'art industriel de leur temps. Androuet du Cerceau, litienne De Laune, Piei're Woeiriot et quelques autres, en fournissant de nomlireux modèles aux orfèvres, aux horlogers, aux émailleurs , aux armuriers et aux sculpteurs sur bois, ont imprimé au goût français une direction excellente, et contribué à maintenir à l'étranger la popularité de ces mille objets de luxe, de mode ou de goût, c[ue la France a toujours eu le privilège de fournir à l'Europe, depuis le douzième siècle, comme nous aurons souvent l'occasion de le constater.
C'est à ces titres que nous recherchons maintenant les œuvres de ces aimables maîtres, si communes autrefois et si rares aujourd'hui, commentaires indispensables du plus grand nomljre des objets précieux conservés dans les musées et dans les collections d'amateurs. Mais, lorsque nous voidons passer de l'œuvre à l'ouvrier, on ne trouve plus rien, et la nuit semble se faire plus épaisse sur ceux-là précisément qu'il nous intéresserait davantage de connaître. On ne sait pas, par exemple, ce qui peut paraître étrange, si Jacques Androuet du Cerceau, ce maître de l'architecture française du seizième siècle, a jamais été ap-
jjelé à construire un de ces élégants édifices si nombreux clans ses livres ; et rien n'est plus incertain qu'Étienne De Laulnc ait mis en œuvre les dessins d'orfèvrerie et de inédailles qu'il nous a laissés. Il en était de même pour Pierre Woeiriot ; niais un feuillet perdu de ses ouvrages, que nous venons de retrouver, servira à donner quelques notions plus positives sur la |)remière partie de sa carrière d'artiste.
Pierre Woeiriot, né en Lorraine vers i532, nous apparaît, pour la première fois, à Lyon, en i555, où il publie successivement, et dans la même année, les Montures d'e'pe'es, six planches rondes numérotées de 1 à M, et signées Petrus Woeiriot, lotaringus, iiyventor, f. kÇSS; une suite de douze planches, pen- DMTS d'orfèvrerie, également numérotées de I à XII , et signées P. Woeiriot m. F. i555, et un délicieux portrait de Loïse Labé Liontioise, poète célèbre, autant que femme d'esprit, dont Jean de Tournes venait de pulslier les œuvres. L'année suivante il mettait au jour le poi-trait de François Duaren, célèbre jurisconsulte-canoniste, professeur de droit à Bourges, et il attachait son nom au précieux petit volume connu sous le nom de Pinax iconiciîs antiqiiorlm, etc., dont les gravures, exécutées avec une rare délicatesse , font l'unique mais trèsgrande valeur. C'est déjà plus qu'il n'en faut pour nous donner une haute idée du jeune orfèvre de vingt-trois ans, et pour lui assurer une place brillante parmi les artistes contemporains.
Pierre Weiriot est un élève de /a France, cette nourrice des heaux-urls , ainsi qu'il la nommait lui-même dans la dédicace du Pinax iconicus. Humble ouvrier dans quelque boutique d'orfèvre, son génie le conduisit à étudier tous les maîtres, sans avoir peut-être la liberté de s'attacher à aucun, s'efforçanl de suivre leurs traces par un travail sans relâche; ce sont ses propi'es paroles.
.\ucune hésitation ne se trahit dans l'exécution de ses premiers ous rages ; la manière en est libre, variée , ferme et savante ; on y sent un burin déjà exercé par la pratique des travaux d'orfèvrerie les plus délicats; les garnitures d'èpées ont cette richesse d'ornementation qui restera le caractère cHstinctif du talent de Woeiriot, et en même temps, comme dans la suite des Pendants d'orfèvrerie , l'abondance n'en exclut pas la sobriété ; on sent, par la disposition de chaque chose, que l'imagination de l'artiste y est soumise à l'expérience du praticien ; les compositions sont charmantes à voir, et il n'y aura rien à en retrancher au moment de l'exécution. Le portrait de Louise Labbé est certainement le mieux traité de tous ceux du maître et des plus charmants que l'on puisse voir. Le travail en est clair, la physionomie heureusement expressive, et rien n'y dément le surnom de Belle Cordière, qui lui fut donné, ni les louanges excessives des poètes contemporains. Le costume, qui rappelle celui de la reine Marie d'Angleterre dans la belle médaille de Jacopo Trezzo, est d'une rare élégance.
Le Pinax, petit in-8 oblong, contient treize planches gravées, outre le texte. Neuf de ces planches sont ki mise eu scène d'un opuscule de Gregorio Giraldi
LE CABIiNET DE L'AMATEUR. 19 sur les funérailles des anciens, publié à Bâle en iSSg (i). l);uis la dédicace latine au duc Charles II de Lorraine, encore enfant, Pierre Woeiriot assure au prince que non -seulement il a dessiné et gravé lui-même les compositions de son livre, mais encore cju'il en a fondu et plané les planches d'airain et imprimé les épreuves : telle était alors l'habitude des artistes pour beaucoup de détails que l'on néglige aujourd'hui. Au dix-septième siècle les peintres broyaient encore leurs couleurs. La richesse de ces petites compositions, la délicatesse merveilleuse de la gravure, n'ont point^d'analogues, et les plus minutieux parmi les petits maîtres allemands n'ont rien d'aussi fini. La planche VI représente, sur ses derniers plans , une vue microsco])ique de la ville de Lyon et de ses principaux édifices, où rien ne manque.
On remarque également, dans les lointains des planches VUet VIII, le château de la Mothe, qui appartenait au gouverneur du Lyonnais, et la Ferrandière, superbe métairie que Woeiriot y avait placée, dit le texte, pour honorer celui qui l'avait bâtie et embellie, M. Martin de Troye, trésorier du roi, homme excellent, et tout à la fois ami des lettres et des hommes lettrés.
Le portrait de l'artiste, placé en regard de la dédicace, est aussi d'une trèsgrande délicatesse de gravure. La tète, vue de trois quarts, est fine ; les cheveux sont courts ; une barbe rare ombre légèrement ses joues et son menton ; le buste est couvert d'un justaucorps de damas boutonné , serré au col et laissant passer une petite fraise plissée, de deux doigts de largeur. Il ne lui manque qu'une épée et des hauts-de -chausses à bouffants pour ressembler au portrait connu de (Charles IX. Au-dessous du buste est placé l'écusson portant ses armes et l'inscription ;
PEÏRVS S^^' WOEIRIOT LOTARINGVS HAS FACIEBAÏ
EICONAS CVIVS EFFIGIES HJEC EST ANNO
SV« ^ETATIS 24. i556 F.
Ces brillants débuts paraissent avoir procuré à l'artiste de nombreux amis. Barthélémy Aneau, Louis Desmasures, Louise Labé, qui étaient du nombre, étaient alors des'personnagesj et Woeiriot, noble, si nous en croyons sou blason, artiste, élégant, lettré, puisque nous avons de lui quelques vers français assez
(l) GlBALDI , Gregorii Lilii, Ferrariensis. De Sepulcliris, et vario sepelieQdi ritu libellas. Basilex^M)^^, in-S", petit ouvrage fort rare, dédié à Pic de la Miraudole. Il ne faut pas confondre, .comme l'ont fait M. Brunei dans son Manuel du Libraire, et l'auteur de la Jllbliograplùe lyonnaise, Lilio Gregorio Giraldi avec J.-B. Ginthio Giraldi, auteur Degli Hecatortilii , de la comédie pastorale Egte et d'une fonle de tragédies italiennes. Gregorio Giraldi, par la date de sa naissance {1419), appartient à la
grande école des érudits du quinzième siècle. Ses poésies latiues ont été imprimées à Lyon, chez Gryphe, en 153G ; il habitait alors cette ville.
Le livre de SepulcUris, ou plutôt les compositions de Woeiriot ont été mises à contribution dans un ouvrage beaucoup plus connu de Tommaso Porcacclii : Funerali antichi. Denise, 1574, in-4", orné de 24 planches, gravées par Girolamo Porro.
bien tournés, et qu'il écrivait l'italien et le latin au besoin , ne pouvait qu'occuper une place très-honorable parmi eux. Cette pratique de la langue italienne indiquerait aussi des amitiés dans la nombreuse colonie florentine que renfermait Lyon à cette époque, colonie formée en partie des nombreuses succursales des grandes maisons de banque italiennes et de beaucoup d'exilés.
Exercer l'orfèvrerie était alors le titre par excellence dans les arts ; un orfèvre habile était en même temps peintre, sculpteur et architecte. Il pouvait arriver à tout, il portait avec lui la séduction ]d'un art recherché.
On n'a pas assez insisté sur le côté attrayant de l'orfèvrerie. Les princes et les grands seigneurs du seizième siècle en étaient beaucoup plus curieux que les femmes elles-mêmes. Les enseignes et les médailles de toque, les boutons de pourpoint, les chaules et les bagues, sans compter les poignards, les épées, les ceinturons et les escarcelles , tout ce luxe d'ajustement, qui était indispensable à la représentation, à la dignité personnelle d'alors, leur faisait rechercher les orfèvres et nous explique la condescendance de plusieurs princes pour les artistes les plus habiles.
Quelques grands artistes de la renaissance italienne, Andréa del Verrocchio, Lorenzo Ghiberti, PoUajuolo, Dom. Ghirlandajo, avaient été orfèvres, et Benvenuto Cellini, le dernier de tous, nous enseigne suffisamment où pouvaient arriver, par son moyen, ceux qui y excellaient et avaient l'esprit entreprenant. Il est fort probable que, vers i56i , le jeune duc Charles II, voulant reconquérir Woeiriot à la Lorraine , lui fit faire des propositions qui parurent brillantes à l'artiste, si l'on en juge par quelques mots de la préface du livre des Anneaux, où, en faisant ses adieux à l'orfèvrerie son premier métier, il la remercie de lui avoir ouvert la voie à Aes fonctions d'un ordre plus élevé.
Le Livre des Anneaux d'orfèvrerie, publié en 1 5G i , qui nous donne l'occasion de revenir sur Pierre Woeiriot , avait échappé jusqu'à présent à tous lei
LE CABLN'EÏ DE L'AMATELH.
yeux. Les quarante petites planches dont il est composé étaient connues, mais très-difficiles à réunir toutes , et trois d'entre elles ont échappé aux recherches de M. Robert-Dumesnil, qui n'a pu les décrire dans son excellent catalogue des estampes du maître ; pour l'existence du livre, elle n'était pas même soupçonnée, l'ines et élégantes de composition, nous aimons mieux jiiettre quelques-unes de ces planches sous les yeux de nos lecteurs que de les décrire. Ils pouri'ont y
recoiHuùtre les modèles des charmants bijoux que beaucoup d'entre eux possèdent, émaillés, niellés, enrichis de pointes naïves, d'émeraudes et de perles. C est sur ces modèles français, répandus partout, qu'on les a exécutés en Allemagne et en Italie. Nous nous bornerons à la description du livre lui-même, dont l'exemplaire unique fait partie de notre collection :