‹ Le Cabinet de l'amateurChapitre 112 sur 151 · CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE

Mon cher Monsieur,

Lié comme je le suis arec vous et arec M. Jacquemart, je crois devoir prendre la défense de celui des deux qui me parait injustement attaqué: vous n'avez pas voulu ressembler à certains journalistes qui attaquent les gens et se refusent à publier leurs réponses. Mes observations seront courtes, car je n'ai pas, comme vous, le talent de rendre amusant un pareil sujet et ne veux abuser ni de votre complaisance ni de la patience de vos lecteurs.

Si les porcelaines de Chine étaient, comme vous le dites, des futilités, pourquoi donc avez-vous commencé un travail exprofesso sur la matière, et comment, sous l'influence de leur apparition, l'Europe s'est-etlc couverte de fabriques de porcelaines sous la protection spéciale des souverains ?

Vous reprochez à M. Jacquemart d'employer un langage spécial, de parler chinois, d'avoir des classifications à lui ! C'est pourtant ce qu'ont fait tous les gens traitant d'une matière spéciale; ils ont employé des mots techniques; MM. Bronguiart et Riocreux l'ont fait et vous l'avez fait vous-même en employant les termes de brocca, de coppa, d'amatoria, pour les faïences, et ceux de ritorti di latticinio et mille fiori pour les verroteries, qui, sans doute, ne sont pas moins des futilités que les porcelaines. Pour ne citer qu'un seul des termes critiqués par vous, en voulant que le mot de talapa soit remplacé par celui de parasol, vous donnez la preuve que vous ignorez qu'il s'agit d'un meuble à l'usage spécial des Chinois, et qui, non-seulement n'est pas le parasol, mais n'y ressemble même pas.

Enfin, quant aux classifications, c'est ce qu'on est obligé de faire quand on a à décrire un grand nombre d'objets ; elles ne sont jamais parfaites, celles de la botanique le prouvent bien, mais elles n'en sont pas moins utiles; ne l'a-t-on pas fait pour la céramique antique ?

Au reste, vos critiques viennent trop tard, car ces classifications sout généralement admises aujourd'hui, même en Hollande et en Angleterre, et vous n'avez plus d'autre ressource, pour les faire tomber, que d'eu proposer de meilleures.

Je termine en vous faisant remarquer qu'à notre époque positive et dépourvue d'enthousiasme, ce qu'il y a de mieux est l'alliance de l'art, de la science et de l'industrie.

Agréez, etc.

B. de Mon ville,

Amateur d'objeu d'art depuis un deml-siecle, te qui n'est a peine que la cenileme partie du temps qui «'est écoulé depuis l'origine du tuoiKle connu. Et l'on dit pourtant i rleux comme le monde 1

Novembre 1803.

C'est bien volontiers que nous déférons au désir de M. de Monville en publiant sa lettre ; il n'est que très-indirectement intéressé dans la question , et il trouvera juste et naturel que nous ne laissions pas passer sans y répondre les objections qu'il veut bien nous soumettre.

Nous avons fait dans ce Bulletin la critique d'uu catalogue de porcelaines, farci de mots étranges, publié par M. Jacquemart, qne, soit dit en passant, nous n'a-

vons pas l'honneur de connaître même de vue. Nous l'avons fait dans les limites de notre droit, au nom du goût et de la langue. Il en esldes mots que nous avons relevés, comme de ces expressions de haute ou de basse familiarité, handij-cap, match, dogs-cart, brougham, highlife, moos, book et autres qu'une mode passagère emprunte à la langue de nos voisins, ils ne seront jamais français, nous l'espérons du inoins ; prétentieuses déjà dans la conversation, ces expressions deviennent insupportables dans un livre. Si on cède au penchant de s'en servir, ce ne peut être qu'avec beaucoup de circonspection, en manière de gaieté, et toujours en les soulignant comme vient de le faire M. de Monville lui-même. Car rien n'empêche de dire broc pour brocca* mille fleurs pour mille fiori. Lorsque nous avons éprouvé le besoin de donner un nom aux formes propres à la porcelaine de Chine, et de caractériser ses diverses qualités, nous avons trouvé potiche, cornet, chimère, céladon, celadon-craqueti ou coque d'au/, qui s'entendent de reste, sans aller nous enquérir de la dénomination chinoise : où est la nécessité d'appeler un brûle-parfum un Tingt Nous n'avons donc rien à retirer de ce côté.

Quant aux classifications établies par M. Jacquemart dans un ouvrage que nous n'avons pas voulu examiner ici dans la crainte de nous montrer trop sévère, nous les regardons comme tout à fait chimériques, sans aucun fondement sérieux, et nous doutons fort qu'elles soient aussi généralement adoptées en Angleterre et en Hol lande que se l'imagine notre correspondant Les Anglais et les Hollandais savent très-bien que, dans l'état actuel des connaissances et des relations de l'Europe avec l'extrême Orient, rien ne nous autorise à être aussi affirmalifs.Depuis le père d'Entrecoiles, il y a un siècle et demi, nul, que nous sachions, n'a visité les manufactures de Zeytoun ou de Tinugui comme les appellent Ibn Bathoutha et Marco-Polo, et jamais surtout aucun Européen n'a mis le nez dans celles du Japon.

Ces pays nous sout si hermétiquement fermés que dernièrement, lorsque sir G. Alcock fit son voyage de Nagasaki à Yeddo et traversa ainsi la grande route appartenant au gouvernement central qui sillonne l'île, les Daimios ou princes du pays faisaient tendre des tapisseries à l'entrée de toutes les rues transversales des villes et des villages que l'on traversait, si bien que les regards des étrangers ne pouvaient plonger daos l'intérieur des cités japonnaises. Ce n'aurait pas été sans danger de mort qu'on eût soulevé ces tentures discrètes. Ces détails ne sont pas bien anciens, ils sont tirés du Moniteur universel du 29 novembre 1R63; et plus récemment encore, eu Chine, M. Van den Heuven, envoyé de S. M. le roi des Pays-Bas, après avoir signé à Ticn-Tsin le traité de commerce et d'amitié qu'il avait mission 6> négocier, s'est vu refuser la permission de visiter Pékin avant son départ, comme il en avait exprimé le désir. Croyez donc, après de pareils faits officiels, aux récits des voyageurs qui reviennent de si loin et disent tout savoir I

Nous ne connaissons véritablement que quelque» points du littoral de ces contrées et nous ne pouvons en juger les peuples, disait, il y a quelques jours, M. Flourens au Collège de France, que d'après les plus rils d'entre eux, qui, dans les ports, consentent à frayer avec nous. Il faut donc nous résigner pour quelque temps

encore à ne connaître des porcelaines du céleste empire que ce qu'un Chinois débarqué au Havre, qui aurait remonté la Seine jusqu'à Rouen, et visité quelques boutiques de quincailliers, pourrait raconter de la céramique européenne à son retour dans sa patrie, avec cette différence toutefois que la Chine est beaucoup plus peuplée que l'Europe, et qu'elle fabrique de la porcelaine juste depuis deux mille ans , tandis que cette industrie ne date chez nous que d'un siècle et demi.

Nous pourrions ajouter, pour compliquer la question, que cent mi Ile faussaires chinois, que M. Jacquemart appelle des Tckeou-tan-tsHouen, s'efforcent depuis dix siècles a contrefaire ce qui s'est fait avant eux avec une perfection dont la légende raconte des merveilles; que la porcelaine est, en Chine, au nombre des matériaux de construction ; que ses quatre cents millions d'habitants, tous vêtus de soie, sachant lire et écrire (le fait parait certain] en font un usage journalier depuis des temps immémoriaux ; et que, enOn, pour suffire à une semblable consommation il est raisonnable de penser qu'il n'existe pas moins aujourd'hui d'un millier de fabriques principales, ceci pour la Chine seulement.

Voilà, certes, un sujet vaste comme l'Océan; mais avant de le traiter à Paris, si le besoin s'en fait sentir, il conviendra, pour ne pas s'y noyer complètement, de laisser les Chinois eux-mêmes s'en expliquer un peu mieux qu'ils ne l'ont fait dans le mince opuscule parvenu jusqu'à nous. Ce sont ces raisons et d'autres encore qui nous font regarder la prétendue histoire de la porcelaine chinoise de M. Jacquemart et ses classifications chimériques comme le rêve le plus triste et le plus ennuyeux que puisse faire un homme éveillé.

A un point de vue plus élevé, phystologiquemcnt

saine une préoccupation trop exclusive des oeuvres raagotes d'un peuple conduit par une immobilité séculaire au dernier degré d'affaissement moral et intellectuel. Sans adorer les arts de la race jaune, rien n'est plus facile que de rendre justice à la richesse de quelques vases, à la beauté exceptionnelle de quelques matières qui nous arrivent de l'extrême Orient Mais il y a loin de là à un engouement irréfléchi et contagieux de quelques personnes pour des œuvres d'un caractère abâtardi et si éloignées du génie de notre race, engouement qui a déjà laissé des traces trop nombreuses, hélas I sur les ouvrages français du dernier siècle. Stériles ou funestes, ces œuvres ne peuvent que fausser le goût sans aucun profit pour l'élévation de nos arts modernes, dont nous voudrions voir les amateurs se constituer les champions. Sur ce point, nous prenons volontiers pour juge M. de Monville lui-même, si bon appréciateur des monuments de la renaissance européenne.

LA LÉGENDE DES CINQ RAPHAËL DE L'ABBé NICOLLB.

Le pape a un cardinal, Son Émin. di Pietro; ce cardinal di Pietro a un secrétaire, M. l'abbé Nicolle; cet abbé Nicolle a une sœur, mademoiselle Élisa Nicolle; et ils ont un Raphaël, — pour commencer.

Les voilà partis de Rome, l'abbé, sa sœur et leur Raphaël, convenablement munis de lettres ecclésiasti-

ques et recommandations congrues, et précédés d'une belle annonce dans YOsservatore romano.

A Paris, l'abbé et sa sœur s'entendent facilement avec la presse cléricale, et se font faire de magnifiques articles dans l' Union, dans le Journal des villes et de» campagnes, etc. L'abbé lui-même publie, à la librairie administrative de Paul Dupont, une pieuse brochure, intitulée : la Merveille de l'art religieux, ou Tableau original, inconnu, de Raphaël... par l'abbé Nicolle, sécréta ire de Son Ém. le cardinal di Pietro. Ils obtiennent aussi de publier dans le Monde illustré une gravure aTec le titre : tableau de Rapkafl.

En même temps, cette « merveille de l'art chrétien » était exposée dans une boutique de la galerie Colbert, et l'exposition en était annoncée par d'immenses affiches portant en gros caractères : « DIX MILLIONS... le célèbre tableau de Raphaël, la Mort de saint Joseph, etc. »

Dans la brochure de l'abbé Nicolle, dans les articles des journaux religieux, dans les affiches, partout, il fut établi que cette peinture de Raphaël était, sans comparaison, la plus belle de son œuvre, bien au-dessus de la Transfiguration, de la Madone de saint Sixte, etc.

Tout Paris courut voir le chef-d'œuvre, proprement encastré dans une boite d'acajou et montré aux visiteurs par mademoiselle Élisa et par M. l'abbé. Comment soupçonner imposture de la part d'un prêtre de la cour de Rome, du secrétaire d'un cardinal 1 Et d'ailleurs qui pourrait espérer de tromper avec un faux Raphaël ? Un Raphaël de 10 millions, ça doit sauter aux yeux.

Le Raphaël et ses cornacs excitèrent une vive surprise. Les connaisseurs estimaient le tableau dans les 150 à 200 francs, et s'accordaient à y reconnaître une composition d'un mauvais peintre de la décadence. Quelqu'un eut la chance de trouver la gravure.

Signé : Carlo Marattiptnx.,R. Àudenaerd sculps. Arnoldo Van Westerhout formis Roma net Parione.

Robert Van Audenaerd, né à Gand en 1663, mort dans la même ville en 1743, avait étudié à Rome sous Carie Maratte, et il a gravé beaucoup d'œuvres de son mattre et des Bolonais.

La Mort de saint Joseph fut peinte par Maratte pour une église de Rome, et peut-être y est-elle encore. La petite peinture de M. l'abbé n'est qu'une misérable copie d'après le grand tableau.

Ces renseignements parurent dans quelques journaux, sans troubler aucunement la sainte mission de l'abbé et de sa sœur, qui obtenaient tout de même l'insertion de lettres mirobolantes : par exemple, mademoiselle Élisa, une lettre très-érudite, où elle établit que son chef-d'œuvre a été acheté dans la maison même où mourut Raphaël, rue des Coronari, à Rome ; par exemple, M. l'abbé, une lettre, où il maintient le chiffre de 10 millions, < que l'on pourrait, sans connaissance de cause, trouver exagéré. » Les raisons de l'abbé sont : • Que ce chef-d'œuvre original, inconnu, est tout entier de la main de Raphaël... Qu'aucune des autres œuvres de ce sublime artiste, sans en excepter la Transfiguration, tant pour la sublimité de la conception que pour le fini et la beauté de l'exécution, ne peut lui être comparée; qu'aucune idée religieuse et chrétienne plus complexe et plus élevée n'a jamais été traitée sur une toile, etc., etc. •

Cependant, après avoir transporté le chef-d'œuvre, du

GAZETTE ET BULLETIN DU CA III NET DE L'AMATEUR

Colbert au boulevard Italien, après avoir dépensé une énergie vraiment romaine, la tentative ue réussissaut pas à Paris, l'abbé, sa sœur et le Raphaël s'en vont à Bruxelles et y recommencent les mêmes manœuvres : insertion dans les journaux et exposition du tableau au Cercle artistique. Par malheur, le conservateur du cabinet des estampes, M. Al vin, trouve encore, de son côté, la gravure d'Audenaerd d'après Maratte. Quelle contrariété! Justement, un M. Frowein, de Bruxelles, venait de découvrir sur le manteau du Christ la signature en toutes lettres, et la date 1520, ce qui iuspirait à l'abbé ISicolle cette noble phrase dans une de ses réclames : « La Mort de saint Joseph est donc le dernier chant du cygne d'Urbino! » Sans la gravure d'Audenaerd, on ne sait pas ce qui eût pu advenir du Raphaël et de l'abbé, à Bruxelles en Rrabant. Depuis le passage du Juif errant, les bourgeois de Bruxelles n'avaient rieu vu de plus ébouriffant.

De Bruxelles, voyage à Berlin, à Dresde, puis à Londres.

A Berlin, l'Académie royale des arts a l'imprudence d'écrire une lettre à l'abbé, en réponse à sa demande d'une salle d'exposition, et cette lettre est aussitôt publiée comme un témoignage d'authenticité du tableau, parce qu'il est dit. dans une phrase de politesse banale : « L'Académie royale regrette d'autant plus de ne pouvoir accorder la demande que l'exposition a pour objet une œuvre d'un maître aussi grand que l'est Raphaël. »

A Londres, la mystification prend un caractère excessif. On sait qu'en Angleterre 1rs ventes publiques ne sont pas surchargées de formalités et de taxes comme en France. Le lieu était donc favorable pour fixer une bonne fois le prix du chef-d'œuvre et la crédulité avec un chiffre fictif. Le 13 février 1863, on lisait dans le Morning Post : « Le Raphaël {Mort de saint Joseph) estimé 600,000 fr. à Londres, a été adjugé, le 1 1 février 1863, sans que cette rente ait pu produire son effet, par l'agent anglais Robert Tidmann, après d'éminentes offres sur le prix d'estimation, pour la somme de 1,000,000 de fr. »

L'opération pouvait avoir coûté 3 fr. de droit fixe à ce que je crois, quelques guiuées à l'agent Tidmann, et

quelques shellings pour l'annonce du Morning Post.

Ceux du continent qui ne sont pas au courant de la liberté auglaise et qui ne savent pas qu'en Angleterre le premier venu peut faire adjuger ce qu'il lui plaît pour un million, à M. Mistake ou à un masque quelconque, furent bien étonnés. Le bruit courut que c'était — le roi de Prusse! — qui avait opéré cette belle acquisition. On a coutume d'attribuer ainsi au roi de Prusse ce qui semblerait exorbitant pour des personnages vulgaires. Mais cependant il y a des juges à Berlin, du moins pour juger Ilaphacl et les beaux-arts.

Il faut dire que l'abbé avait eu l'adresse d'engager une correspondance avec les représentants du roi de Prusse, l'ambassadeur à Paris, M. le comte de Goltz, et le chargé d'affaires, M. le prince de Reuss, et que ces lettres ont été publiées. Le priuce de Reuss avait eu l'honnêteté de répondre, <• au nom du roi sou auguste maître, et au sujet du chef-d'œuvre de Raphaël, représentant la Mort de saint Joseph, que Sa Majesté ne daignait pas eu agréer l'acquisition, vu le prix très-élcve qu'on demandait pour le tableau. » Ne dirait-on pas que Sa Majesté prussienne reconnaît l'authenticité du table» et que le prix seul l'empêche d'acheter le chef-d'œuvre de Raphaël ? 10,000,000, c'est, en effet, une somme que le roi de Prusse aurait de la peine à tirer de sa chambre élective, même pour un Raphaël.

Avec tout cela, ni parmi les souverains de l'Europe, ni parmi les aristocrates de Paris, ni parmi les bourgeois de Rruxelles, ni parmi les lords d'Angleterre, personne qui apportât ni million ni denier. Mais pourtant la spéculation avait amassé des titres imposants : le certificat de l'Académie royale des arls de Berlin, la correspondance des ambassadeurs, l'adjudication à ï-ondres pour un million, les articles et réclames des journaux, sans compter « le Registre d'autographes de l'abbé Nicolle. • J'ai toutes les pièces de cette curieuse affaire, tout, brochures, journaux, catalogues, photographies, etc., tout, excepté copie de ce Registre d'autographes de l'abbe. Ah ! que le Figaro devrait bien nous en donner des morceaux, dans son intéressante publication de fac-similé! W. B.

{La suite au prochain numéro.)

NOUVELLE SÉRIE. - 3e ANNÉE.

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