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LES ARTISTES MILANAIS

ORFÈVRES, GRAVEURS. SUR PIERRES DURES, TAILLEURS DE CRISTAUX, M ÈDAILLISTES , ARMURIERS, CISELEURS, DAMASQUINEURS SUR FER, ETC.

l ELQL'ES noms de villes ont le privilège de rappeler à noire souvenir, et de classer géographiquement dans notre esprit le plus grand nombre de ces mille objets charmants ou magnifiques, accessoires obligés de la vie civile et du luxe d'autrefois, que nous recueillons précieusement aujourd'hui dans les vitrines de nos musées. Le nom de Limoges est inséparable des émaux; les belles verreries rappellent Venise; Nuremberg et Augsbourg sont deux sœurs qui se disputent les montres, les horloges, les médailles et toute l'orfèvrerie allemande du seizième siècle. Faenza a ses poteries de terres émaillées, ou plutôt Kaenza a donné son nom à l'une des divisions importantes de l'art céramique, de la même façon qu'Arras avait donné le sien aux tapisseries, et queMalines et Valenciennes prêtent aujourd'hui le leur à certaines dentelles chéries de ma lectrice. Est-il besoin de rappeler Tolède et ses épées, Milan et ses armures? Là, sous les mains d'arlistes véritables, l'argile et le verre s'élevaient au rang des matières les plus rares, l'or recevait les formes les plus nobles, le fer les qualités les plus précieuses. On ne s'était pas encore avisé, à ces époques heureuses, de ces deux arts inventés de nos jours, l'un qui est le bon et le seul véritable, l'autre dit art industriel, qui sera tout ce que vous voudrez, mais dé-

volu aux intelligences secondaires et pratiqué par les fruits secs du premier. Autrefois on avait le bon sens de penser que la forme des meubles appelés à décorer un palais n'était pas moins intéressante que le dessin de sa façade. Le prince demandait avec raison autant de génie à l'orfèvre chargé de ciseler son casque des jours de fêtes, qu'au sculpteur qui devait lui élever un tombeau après sa mort. L'art, plus jeune de son côté, avait aussi plus de souplesse et de familiarité; il ne dédaignait rien, et l'enchanteur transfigure tout ce qu'il touche de sa baguette.

Nous visiterons tour à tour ces différents centres de l'activité artistique du seizième siècle; quelques pages ont suffi aux épées de Tolède; mais pour Milan, qui va nous occuper, c'est une autre affaire. Milan a d'autres prétentions que celle d'avoir ciselé des armures avec une merveilleuse perfection ; elle a eu un grand nombre d'orfèvres admirables, d'excellents graveurs de camées, des médaillistes, des fondeurs et des damasquineurs habiles, que nous allons essayer de grouper. Au seizième siècle et pendant une partie du suivant, Milan était devenue en quelque sorte la métropole où s'alimentait le luxe européen ; on y fabriquait les passements et les étoffes d'or et de soie , des meubles d'ébéne et d'ivoire d'un travail précieux, des œuvres de tour recherchées. Le travail des matières dures y avait pris un développement considérable; c'est dans ses murs que se taillaient les grands vases de cristal de roche, honneur de nos musées, et des ateliers milanais sortaient comme d'une ruche laborieuse des essaims d'artistes qui se répandaient partout, en Espagne, en France, en Allemagne , à Rome et à Florence même.

La position géographique de la Lombardie avait, au moyen âge, de trèsgrands avantages; placée sur le chemin du commerce de l'Europe centrale avec Venise, c'est-à-dire avec tout l'Orient , elle tirait un profit considérable du transit des marchandises ; son territoire était fertile en productions naturelles propres aux arts ; on recueillait des pierres précieuses dans ses vallées ; le fer spathique de ses mines, acier naturel, avait des qualités supérieures; le Saint-Gothard abondait en cristaux superbes, et les marbres lombards , plus durs que ceux de Carrare , semblaient inviter les artistes à multiplier dans leurs ouvrages cette ornementation d'une extrême délicatesse qui est un des caractères distinctifs de la sculpture milanaise. Il n'est pas jusqu'à la nécessité de contenir et de distribuer par un système d'irrigation savant et compliqué les immenses réservoirs d'eau suspendus sur les campagnes du Milanais, qui n'ait contribué pour sa part à tenir en éveil le génie de ses habitants.

LJn coup d'œil rapide sur l'histoire de la l-ombardie nous donnera l'occasion de recueillir quelques noms d'artistes du moyen âge destinés à figurer eu tète de notre catalogue, et il sera facile d'apercevoir, chemin faisant, au milieu de quelles circonstances les arts somptuaires devaient y recevoir plus tard un développement tout à fait exceptionnel.

LE CABINET DE L'AMATEUR. il

Milan avait eu sa part des magnificences romaines, et le Milanais eut moins à souffrir que le reste de l'Europe du passage des races gothiques. Nous passerons, s'il vous plaît, sur Théodoric le Grand, couronné roi d'Italie à Milan; il ne fit que rebâtir Rome. Les conquérants lombards ou Longobards établis en Italie au sixième siècle étaient, comme les Goths, de grands constructeurs. La péninsule est encore semée de monuments d'un style d'architecture qui a gardé leur nom, comme le pays où ils avaient établi le siège de leur puissance , et il est juste de remarquer que ces barbares envahisseurs, venus des bords de la mer Noire ou de ceux de la Baltique (la question est encore indécise), apportaient parmi nous, avec des passions nouvelles et des cruautés inouïes, un amour immodéré du luxe et de la magnificence.

Ils avaient des armures d'or et des chars de triomphe d'argent massif; des services d'or, dont le poids nous étonne, couvraient leurs tables de festins ; ils remplissaient leurs églises d'orfèvreries gigantesques, et, raffinement bizarre, comme si l'or et les pierreries n'eussent pas suffi à son ostentation, les clous du calvaire, forgés par des mains profanes, n'avaient rien de trop précieux pour ceindre le front d'Agilulphc. Le trésor de Monza, ses couronnes d'or et ses vases creusés dans d'énormes saphirs, appartiennent au règne de Théodelinde, et il faut croire que si Alboin fit boire Rosemondc dans le crâne de son père , il avait pris soin auparavant de le dissimuler dans une coupe d'or artistement ciselée et constellée de pierres précieuses (i).

Au neuvième siècle les traditions de l'art antique n'étaient pas entièrement disparues de la Lombardie. A ce moment le plus sombre de l'histoire du moyen âge, lorsqu'une nuit profonde se faisait partout en Europe, que l'on savait lire à peine et que l'on ne savait plus écrire, on élevait à Milan l'atrium de la basilique de Saint-Ambroise, qui rappelle l'intérieur des temples hypèthres de la Grèce, et le premier orfèvre milanais signait de son nom :

V VOLVINIVS MAGIST. PHABER • le grand autel d'or et d'argent de cette même basilique de Saint-Ambroise.

(I) On retrouve partout dans les histoire» gothiques la trace de ces magnificences des conquérants barbares. Fortunat , Jt Nuptiïs, rapporte que Galsuinthe , femme de Chilpéric et snrur de Rrunehaut , fit son entrée en France sur un char d'argent traîné par de» taureaux blancs , et le même roi Chilpéric montrait avec ostentation a saint Grégoire de Tours un grand service do table d'or massif et incrusté de pierres précieuses du poids de cinquante livres; l'historien de saint Éloi parle des trônes d'or enrichi» de perle» que ce grand orfèvre fit pour Clotaire et pour Dagobert . Lorsque 1rs Sarrasins chassèrent les Goths de Carrassonnc, ils trouvèrent dans une église sept statues équestres d'argent, et dans une

étaient rempli» de couronne» d'or semblables à celles qui ont été découvertes il y a deux ans dans 1rs environs de Tolède , et que l'on admire aujourd'hui au musée de l'hôtel de Cluny. On a trouvé, il y a cinquante ans, dans les environs de Ravrnne une armure d'or d'un poids considérable incrostée d'émaux transparent» et d'un travail semblable à l'épée dite de Chiklérir, trouvée à Tournay en 1653. Ce beau monument a malheureusement élé détruit en partie ; on en conserve un grand fragment au musée de Ravrnne. C'est en or massif et incrusté d'émaux rouges transparent» que sont 1rs vases du trésor de Courdon (Saone-ol-Loire) , découvert il y a moins de vingt ans , et qui appartiennent aujourd'hui au cabinet des médailles de la Bibliothèque impériale.

L'autel exécuté par Volvinius et érigé par Angilbert, cinquante-septième archevêque de Milan, vers l'an 835, existe encore aujourd'hui; ce n'est pas le moins magnifique des ouvrages que nous aurons à décrire. C'est un carré long dont les quatre faces sont revêtues de lames d'or et d'argent incrustées d'émaux et de pierreries. L'or fait le fond de la face antérieure. Jésus-Christ, mis au centre d'une croix, tient un livre et un glaive entre les symboles des évangélistes, ailés et nimbés. Au-dessous et au-dessus de la traverse de la croix, les douze apôtres, tenant des livres, sont distribués en 'quatre groupes. Douze bas-reliefs d'or, repoussés et ciselés, encadrent ce sujet principal ; ils sont consacrés à la vie de Notre-Seigneur. Ces bas-reliefs sont séparés par des bandes émaillées ornées de dessins courants d'un bon style, obtenus au moyen d'un cloisonnage d'or rempli d'émaux vert émeraude, rouge purpurin et blanc opaque. Cette décoration d'émail, qui tranche sur le fond général, est d'une grande richesse et d'un très-bel effet. Des pierreries sont harmonieusement distribuées au milieu de guillocbures et d'ornements en relief.

La face postérieure, plus simple, consacrée à la vie de saint Ambroise, est d'argent; l'or ne s'y montre que sur les encadrements et sur les draperies de quelques personnages. La croix centrale est remplacée par quatre bas-reliefs circulaires, les plus élevés représentant en pied les anges Michel et Gabriel. Au dessous, Angilbert (f)ornniis ÀngUbertus) offre son présent à saint Ambroise, et Volvinius (Wolvinins magisler phaber) , vêtu comme Angilbert d'une tunique et d'un pallium, s'incline pareillement devant le saint : douze bas-reliefs, carrés comme ceux de la face antérieure, retracent les principaux faits de la vie de saint Ambroise. Des inscriptions en vers latins courent sur les bandes lisses qui séparent ces divers sujets.

Les faces latérales représentent, au milieu d'encadrements d'un goût simple et varié, des anges et des bustes de saints environnés de cercles, dans le genre des images en boucliers (imagines c/ypeatai), bien connues de l'antiquité.

1) est inutile d'insister sur l'importance de l'autel de saint Ambroise, spécimen admirablement conservé de l'art du neuvième siècle. Il nous fournit une date précise, le nom et même le portrait de l'artiste qui l'a exécuté. Cicognara, qui n'avait pas beaucoup de tendresse pour les monuments de cette époque, en parle avec éloge dans son Histoire de la sculpture. « Son exécution est telle, dit-il, que je ne sais pas si, parmi les productions byzantines, il en est qui le surpasse en mérite artistique. »

Parmi les arts milanais de cette époque reculée nous n'hésitons pas à placer la sculpture en ivoire. Le rite ambrosien, différent du rite romain, devait en favoriser le développement sur une grande échelle. Il prescrivait l'usage de l'ivoire pour quelques détails du culte, entre autres pour les tablettes ou diptyques sur lesquels on avait l'usage d'écrire le calendrier, et l'on

conserve dans le trésor de la cathédrale de Milan deux artophores , ou boîtes à osties , un feuillet du diptyque et un grand vase d'ivoire, en forme de seau destiné à l'eau bénite, consacré à saint Ambroise par un archevêque du dixième siècle, qui n'ont point d'autre origine. Les monuments d'un style semblable ne sont pas rares dans nos collections.

Si l'art survécut quelque peu à la littérature dans cette première partie du moyen âge , il ne tarda pas à disparaître à son tour pour faire place à une fabrication grossière en harmonie avec la barbarie sociale où l'Europe était plongée , et nous avons une suite de siècles à traverser avant d'arriver à un développement meilleur de la vie civile qui nous permette d'ajouter un nom d'orfèvre à la suite de celui de Volvinius.

11 est assez difficile de se faire une idée bien exacte de l'état du Milanais après la destruction du royaume lombard par Charlemagne. L'Italie elle-même, déclarée par les mercenaires étrangers, flottait incertaine, entre l'empire et la papauté, et partout les municipalités en deuil se débattaient au milieu des ruines contre les capitaines d'aventuriers ou contre quelque parvenu qui s'essayaient à fonder des principautés. Ce que nous savons de plus clair, c'est que la famille Visconti était devenue toute-puissante à Milan au treizième siècle. Dans le suivant , Azzon Visconti est le premier qu'un pouvoir mieux affermi laissa libre de penser aux arts.

11 appela à Milan Jean Balducci , de Pise , pour élever un tombeau à saint Pierre, martyr, dans l'église de Saint-Eustorge , et Giotto, de Florence , pour peindre le salon principal du palais qu'il venait de construire. Il a été conservé un souvenir de ces fresques du palais d* Azzon. On avait donné pour sujet à l'artiste le Temple de la Gloire; l'architecture et les personnages étaient peints sur fond d'azur et rehaussés d'or. L'outremer le plus pur n'avait pas été épargné , et Giotto avait fait entrer dans l'ordonnance de sa composition une suite de héros qui se trouvaient certes réunis pour la première fois. Hercule y faisait pendant à Azzon , Hector était placé à côté d'Attila , et Charlemagne vis-à-vis du pieux Enée. Au quatorzième siècle, la renaissance païenne ne se prononçait pas moins à Milan qu'à Florence.

l-a chapelle du palais étincelait d'or et de pierreries, la voûte était peinte ainsi que les vitraux, la sacristie était remplie de vases sacrés d'un grand poids ; on y remarquait des bénitiers de porphyre. 11 y avait dans le chœur deux pupitres d'ivoire , et le chroniqueur qui nous sert de guide assure que le chœur luimême était revêtu d'ivoire d'un travail admirable. Il veut parler sans doute de ces grands bas-reliefs composés de fragments d'ivoire ou d'os, sur lesquels sont sculptés un ou deux personnages seulement, tels que l'on en voit encore à la Chartreuse de Pavie et semblables au retable que possède le musée du Ixnivre, ou peut-être encore de ces boiseries incrustées de très-petites losanges d'ivoire

formant des mosaïques , ouvrages essentiellement lombards les uns et les autres, répandus partout en Italie, et dont il nous est resté des meubles et des coffrets qui ne datent pas tous de cette époque.

Il y a là bien des noms d'artistes qui nous échappent. Quid phi ra? àitYiamma, si quis considrret ejus palatia , et do/nos, ornnia sunt plena j abris, scriptoriùus, vilriariis , iignariis, et diversis tirtificibus.

Le seul monument d'Azzon Visconti qui soit resté debout est 1 élégant campanile de Saint-Gothard, pour lequel il avait fait construire une horloge sonnant les heures, imitation de celle qui avait été inventée par un moine bénédictin anglais , nommé Walingford , et la première de ce genre que l'on voyait en Italie.

Nous trouvons dans la chronique de Monzadc Bonincontro Morigia , publiée par Muratori, qu'en i3/p un habile orfèvre de Plaisance, Antclloto Braccioforte , au service de l'archevêque de Milan , fut envoyé à Monza par ce prélat pour y restaurer les joyaux du trésor de la cathédrale (i).

Ce célèbre trésor de la cathédrale de Monza avait été volé en 1 3*4 » dit le chroniqueur , par les légats du pape Jean XXII , et transporté à Avignon. 11 ne fut restitué que vingt ans plus tard, en i344, après de nombreuses démarches, et c'est aux dégradations qui étaient résultées de son enlèvement et du voyage qu'il venait de faire qu'il s'agissait de porter remède.

Le retour inespéré de ces pieuses richesses donna lieu à plusieurs miracles rapportés par Morigia, qui ajoute qu'à cette occasion l'archevêque de Monza offrit à la cathédrale, avec des vêtements sacerdotaux d'un grand prix, un calice d'argent doré et émaillé, tel que cette église n'en possédait pas un semblable, deux burettes de cristal et une navette de même matière garnies d'or et d'argent, d'un travail merveilleux (2).

Ces détails, intéressants par eux-mêmes, reçoivent de leur rapprochement un intérêt nouveau : si, d'une part, l'archevêque de Monza donne à la cathédrale deux burettes de cristal de roche, celui de Milan, de son coté, écrit aux chanoines que « l'artiste de génie qu'il leur envoie n'est pas seulement habile

(I) Quia eu m supradirli» tbesaiints eue! mactus, frarliu, et sno colore , et p'rUlino statu tiirpitrr mulahi*, »ir devotiuimus Palcr Dominus Dominu* Arrhirpiscopus stipratrriplo die nono mensisjmiii a Mrdinlano niandando Mndorliam pnrdirlo sapieiiti viro Domino Jacobo Vieeromili, et aliis eanonici» proJiclx Errlesiie »rrip*it : F.cce mitto i ol>is ijuem raeirt i liominem Anteltotum lirachium-Fortem de Plneentia domicellum mrum, plénum splritu, tapienlia, Intelligentia, el îeientia in cm ni opère ad ertogitandum faire quidt/uid fieri noteril e.r aura , et argentot m, marmore et gemmis. Qui reslaur.'nil llifMurum nobiliaiimum «ancti Jobannis , ila ut roeliiu quara iicut erat in *uo prislino stalu, limiter in veritate loqurndo, prout apparet ab illo , ila faclum fueril.

(î)Quam devoiionero pnrfatuj Dominus Arrbiepisro-

pus non solummodo ex dielo, sed opère et facto demonv travit,quia Thtsaurum san<*ti Johannis croit et amplifiravit. Nam «uprascriptus ReverrnJisMmu* Dominus Dominus Arrhiepiscopus ipso die tanclo Jobanni offerre fecil ralirrm unum argrnlrum magnum magni ponderis, roirilicc deauratum, et Mualtalum , talit quod pro sacrifirio allaris fiendo in dirta ecrlesi» non fuit similis. Item urrrulos duos de crvstallo rlarissimo, mirabili modo auri el argenti lalwralos. Item dalmaticam unam Teiutis riridis frisiii, el aliU lieoeornata. Item quod anle dederat narirellam unaro ad iurenso de crvstallo purissimo, auri et argenti enriosc laboralam. Item cuclerium unum de perla capiendi incensum a dirta navieelU auri et argent i gloriose labnntum.

LE CABINET DE L'AMATEUR. 15 à tout ce qui concerne l'orfèvrerie, mais qu'il sait aussi travailler l'airain, le marbre et les gemmes; » et ce dernier mot, à la place qu'il occupe, ne saurait guère s'entendre que du travail des gemmes d'une certaine importance, des camées ou des vases. On peut donc en conclure , sans trop de témérité, que l'on exécutait déjà à Milan des vases tle cristal de roche, semblables à ceux qui devaient arriver plus tard à une si grande notoriété.

Il résulte aussi du texte que nous donnons en note que les couronnes d'or et les autres joyaux du trésor de Monza furent restaurés avec une très-grande discrétion, et que rien ne fut changé à leur physionomie primitive (i).

Au quatorzième siècle, Milan avait d'autres manufactures florissantes ; outre les tissus de laine, on y fabriquait des draps d'or et de soie, objets d'un grand luxe; et les Milanais, héritiers du génie commercial des Lombards, possédaient partout en Europe des comptoirs capables de leur procurer un débit assuré. Un écrivain déjà cité, l-'iamma, rapporte que les armures de Milan, plus brillantes que des miroirs, spetulorum clarittitem excédantes, étaient recherchées partout, non-seulement en Italie, mais encore à l'étranger, et qu'on les transportait jusque chez les Tartares et chez les Sarrasins. Soli enim fubri lort'airurn sunt pluies cenlum exceptis innumerabilibtis subjectis opera/iis, dit-il : « les fabricants de cuirasses seuls se comptent par centaines, sans compter les innombrables ouvriers qu'ils emploient. »

Un seul fait, qui appartient à l'histoire du siècle suivant, servira à nous donner une idée plus précise de l'importance de ces manufactures.

En i4»7 les troupes vénitiennes avaient battu en plusieurs rencontres celles de Philippe-Marie Yiseonti, pris ses villes, saccagé son territoire et mis le duc dans une position très-critique, lorsque le comte de Carmagnola, qui les commandait, ému peut-être des revers d'un prince qui avait été son bienfaiteur, lui renvoya dix mille prisonniers, désarmés, il est vrai, mais libres, qu'il venait de faire à la bataille de Malclodio. Quelques jours après, cette petite armée reparaissait équipée de nouveau, sous les ordres de Niceolo Piccinino, et rétablissait les affaires du duc de Milan. Un écrivain du temps, Andréa Biglia, rapporte que, dans cette occasion, deux fabricants milanais fournirent, à eux seuls, les armures de quatre mille cavaliers et de deux mille fantassins. Au commencement du quinzième siècle, les chevaux étaient bardés de fer aussi bien que les hommes.

Les provéditeurs vénitiens attachés à l'armée de Carmagnola n'étaient pas du tout d'avis que l'on rendit ces dix mille prisonniers, et nous devons dire

(I) Le trésor de Monta, transporte en France en 1708, été rendu* en 18 1 5, moins la couronne d'Agilulphe, fonte composait principalement de* deux couronnes votives due par 1rs voleurs qui, dan» la nuit du 16 au 17 février d'or de Théudelimle et d'Agilulphe, de la couverture 1801. firent main l>os*e sur les plus beaux monument» d'évangcliaire d'or enrichie de camées, d'émaux et de conservé* au cabinet des médailles de la Kibliothèquo pierreries , du célèbre vase de saphir qui fut reconnu ini|»ériale. La célèbre Couronne de fer qui servit au coucomme le sacro ealino de Cènes pour un rase coloré, et remuement de Napoléon comme roi d'Italie est toujours de trois diptyque* d'ivoire très* précieux.. Ces objet* ont à Manu.

que le fait qui nous fournit une preuve remarquable de l'activité des fabriques d'armures à Milan pesa plus tard d'un grand poids dans la sentence qui fit tomber sous la bâche du bourreau la tète bâillonnée de l'illustre condottiere.

Celui qui veut avoir une idée du galbe élégant et sévère des belles armures milanaises du quatorzième et du quinzième siècle, les trouvera représentées dans les tableaux de bataille de Paolo Ccello, dans les nombreux cassoni peints par Dello et par Pesello Peselli, sur les revers des beaux médaillons que Victor Pisano a consacrés à la gloire des grands capitaines italiens de cette époque, et sur tous les Saint-George des peintres italiens du quinzième siècle.

Il y a bien du sang mêlé à toutes les magnificences de ces Visconti, sur lesquels nous sommes obligés de passer avec rapidité. 11 serait difficile de rencontrer dans l'histoire un assemblage de cruautés plus raffinées, uuies à un faste plus insolent.

On doit à Jean-Galéas Visconti , comte de Vertu, nom bien mal tombé, qu'il tenait d'un fief que la France avait donné en dot à Isabelle de Valois, sa première femme, la fondation de la cathédrale de Milan et celle de la chartreuse de Pavie. Une chose qui nous frappe, c'est le peu de place qu'occupe la personnalité des artistes sous les Visconti, malgré des entreprises considérables dans tous les genres. Quel est l'architecte qui a tracé le plan de la cathédrale de Milan? On l'ignore; celui de la chartreuse de Pavie est également inconnu, et le nom de l'orfèvre de génie qui a fondu le grand chandelier à sept branches de la cathédrale, nous viendrait bien à propos pour jalonner le désert que nous traversons, s'il n'avait pas été oublié comme les autres. Ce candélabre admirable de la (In du quatorzième siècle , formé d'enroulements capricieux , peuplés de figurines et de monstres bizarres, est tout un poème en action, digne d'être le dernier soupir de l'influence longobardesur les arts de l'Italie. On ne connaît ni l'époque précise de son exécution ni sa destination primitive ; il n'appartient à la cathédrale de Milan que depuis l'année i56a.

Avec le règne de Philippe-Marie Visconti, le dernier de cette race sanguinaire, nous arrivons donc à la moitié du quinzième siècle, sans que l'histoire de l'art ait trouvé à inscrire sur ses tablettes le nom d'un seul artiste milanais de quelque importance.

Les amateurs connaissent très-bien la figure du duc Philippe-Marie; elle nous a été conservée sur un grand médaillon de Victor Pisano. La tète inclinée est coiffée d'un bonnet singulier, le col nu est chargé de graisse , et les yeux à moitié fermés paraissent méditer une trahison. Sur le revers un chevalier, armé de toutes pièces, chevauche dans la campagne, une lance à la main ; le cimier de son casque, d'une hauteur démesurée, figure la vipère cruelle, arme parlante des Visconti. Si c'est Philippe-Marie que l'artiste a voulu représenter, c'est une flatterie. Jamais les ennemis de ce prince soupçonneux ne l'ont vu en face; inconnu même à ses peuples, il vivait tapi au fond de la

LE CABINET DE L'AMATEUR. 17 forteresse de Milan qu'il ne quittait jamais, s'enfermant parfois, suivant la conjonction désastres, dans les réduits les plus obscurs. Il y mourut accablé sous un embonpoint poussé jusqu'à la difformité, aveugle et las lui-même d'une existence de terreur et de ruse passée au milieu de parasites et d'astrologues, auxquels il avait abandonné toutes les actions de sa vie.

On a remarqué sur les monnaies de ce règne illettré le nom du prince écrit avec deux fautes d'orthographe.

Sous ce despotisme inintelligent, la prospérité delà Lombardie n'avait cependant pas cessé de s'accroître ; Milan renfermait 3oo,ooo habitants et le commerce y avait accumulé des richesses énormes. Qui veut refaire l'Italie doit détruire Milan, disait un proverbe. Le développement matériel d'un pays heureusement situé est irrésistible, celui de ses arts et de sa littérature dépendent le plus souvent du prince qui le gouverne.

C'est seulement sous François Sforce que quelques individualités dans les arts commencent à se dessiner. Après avoir réuni sous sa domination les États démembrés du dernier Visconti, dont il avait épousé la fille, ce vaillant capitaine appela de Rome le Florentin Antonio Fitarete pour élever le grand hôpital de Milan, fit reconstruire le palais ducal et creuser le canal de la Martesana, qui conduit à Milan les eaux de l'Adda, par un ingénieur milanais du nom de Bertola Novata. Victor Pisano et Jean-François de Parme ont modelé ses médailles. Cosme de Médicis, à qui François Sforce avait donné un palais à Milan, envoya, pour le décorer, Michelozzo Michelozzi et quelques autres artistes florentins. Michelozzo Michelozzi était à la fois architecte, peintre et sculpteur, comme tous les grands artistes de la renaissance.

Au milieu de ce mouvement artistique, vis-à-vis de tous ces étrangers et en dehors de leur influence , une école milanaise se formait sous la discipline de Vincenzo Foppa. Avant l'arrivée de Léonard de Vinci, elle comptait déjà parmi ses représentants les plus habiles Vincenzo Civerchio, Benedetlo Zenale, Ambroise et Philippe Bevillaqua, Albert de Lodi, Bernardo Buttinone, Ambroise Borgognone et d'autres encore. François Sforce avait fait peindre par cette vaillante troupe de jeunes artistes une des cours de son palais, dite des Barons armés, Baroni arrnati , où étaient représentés tous les capitaines illustres de son temps, ses compagnons d'armes, ses émules et ses rivaux.

D'un autre côté, l'architecte milanais Boniforte Solari, père du sculpteur Cristoforo Solari dit il Goùùo, et d'Andréa Solari, le peintre, faisait ses preuves en élevant l'église de Yfncoronata. La Chartreuse de Pavie commençait à devenir une pépinière de sculpteurs.

Pour ce qui regarde le chapitre que nous écrivons, réservé aux ciseleurs, aux orfèvres et aux damasquineurs, chronologiquement, nous ne trouvons encore à recueillir que deux médaillistes bien obscurs, Amadeo et Pierre de Milan.

AMADEO DE MILAN,

qu'il ne faut .pas confondre, pour de bonnes raisons, avec Jean-Antoine Amadeo de Pavie , qui a beaucoup travaillé à la Chartreuse, et à qui l'on doit le tombeau de Bartolommeo Colleoni, à Bergame, est l'auteur des deux médaillons suivants, qui ont été reproduits dans le Trésor numismatique, vol. VI :

I. LEONELLO . MARCHIO . ESTENSIS . ET . FERRARE . DOMINL'S. Leonello,

marquis d'Esté et seigneur de Ferrure. Téte à droite de Leonello.

Vf. AMADEtrs . mediolam . artifex . fecit. — Atnadeo de Milan, artiste, a fait. Un chat sur un coussin.

II. — dominus . borsils . marchio . estensis. Le seigneur Borso, marquis

d'Esté. Buste à gauche de Borso.

W*. AMADEtis . mediolani . artifex. Atnadeo de Milan, artiste. Lu dragon dans une fleur.

Leonello d'Esté mourut en i45o. Le règne de Borso s'est prolongé jusqu'en i47>. Le reste des travaux d'Amadeo est inconnu.

PETRUS DE MEDIOLANO.

Le comte de Cicognara, dans son Histoire de la sculpture, le premier a cité cet artiste. Il avait rencontré son nom sur une médaille de Sixte IV, que nous n'avons pas vue. Aucun écrivain lombard ne parle de Pierre de Milan. Nous pouvons ajouter à son œuvre deux autres médailles, exécutées pour le roi René à des époques différentes, et il est naturel de penser que ce prince l'avait attaché à son service lors de sa visite à François Sforce, en i/j55.

Voici la description de ces médailles :

I. RENATUS . DEI . ORATIA . J II ERU SALEM . SIC . ET . SI Cl LIE . REX

et . cetera. liené, par la grâce de Dieu, roi de Jérusalem et de Sicile, etc. Buste à droite du roi René, coiffé d'un bonnet.

iy*. Une bourse attachée par quatre cordons dans un rond formé par une branche d'arbre brisée. En haut : mcccclxi. Exergue: opus • PETRUs (sic)', de . MEDIOLANO. Ouvrage de Pierre de Milan.

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