ET . PIETATE . ORAVES . ET . LUSTRES . LILII . FLORES
Rejetons illustres des lis, respectables par notre piété , notre âme s'accorde pour brûler ttun aveugle amour. Bustes conjugués à droite de René d'Anjou et de Jeanne de Laval, sa deuxième femme.
î.E CABINET DE L'AMATEUR. 49 La légende de cet avers forme deux vers alexandrins léonins, qui sont sans doute du roi René lui-même. On a remarqué que le dernier vers renfermait un barbarisme et une faute contre la prosodie.
Le roi René rendant la justice sur une place publique; dans le fond, un édifice. Kxergue : opt:s . petrc . de . mediolano. mcccc • i.xn. Ouvrage de Pierre de Milan, Si ces médailles ne donnent pas une très-haute idée du talent de Pierre de Milan comme sculpteur, l'élégante construction d'ordre corinthien qui est au revers de la seconde, accuse un architecte élevé dans les principes les plus purs de l'art de la Renaissance, tels que Brunellesco avait pu les propager à Milan , où il avait été appelé quelques années auparavant.
La destination des monuments fondés par François Sforce témoigne' assez de la générosité de son esprit ; il en aurait élevé de plus considérables par la suite, sans les guerres inséparables de l'établissement d'une principauté nouvelle. Mais l'art régénéré s'était frayé des voies que rien ne pouvait fermer désormais, et il était réservé à son quatrième fils Jjodo\>ico il Moro de le voir arriver en Lombardie à un degré do grandeur qui ne devait point être dépassé. C'est en effet pour ce prince, vraiment épris de tous les raffinements de la politesse et de la magnificence, affable et généreux pour les artistes qu'il aimait à réunir autour de sa personne, que l'art italien devait produire quelques-unes de ces oeuvres magistrales qui ont fait époque dans l'histoire de l'art, et faire éclore partout, au milieu d'un faste sans exemple, les fleurs les plus délicates de la renaissance du génie de la race latine au quinzième siècle.
En prenant l'année f49° comme date moyenne du pouvoir de Ludovic Sforce, si l'on jette un coup d'oeil sur le reste de l'Italie, on ne trouve que l'art florentin capable de faire contre-poids aux élégantes constructions élevées en Lombardie par Bramante, et encore trouve- t-on dans les oeuvres improvisées par cet artiste (c'est à dessein que nous nous servons de ce mot) une grâce particulière, une sorte d'ingénuité adorable, bien rare en architecture, et que l'on ne rencontre pas ailleurs.
Dans le même temps, la Chartreuse de Pavie se couvrait d'élégantes sculptures, ciselées avec une rare perfection ; Léonard de Vinci peignait la Cène immortelle et modelait la grande statue équestre consacrée à la mémoire de François Sforce. \a destruction de ce dernier chef-d'œuvre, qui lui avait coûté seize ans d'études et de soins, doit être regardée comme une perte irréparable pour l'histoire de l'art moderne.
Une égale sollicitude entourait les lettres et les arts ; Milan avait des écoles publiques et gratuites qui rappellent nos institutions modernes. Démétrius Chalcondyle d'Athènes, premier éditeur d'Homère, y professait le grec, la médecine et les mathématiques n'y étaient point oubliées; Gaffori tenait école de
musique, et Léonard de Vinci avait ouvert une académie dont on a conservé la carte tf entrée! Il ne faut pas douter de l'empressement avec lequel on suivait l'enseignement de ce vaste génie.
Ludovic Sforce aimait l'art sous toutes ses formes. Dire qu'il avait des joyaux de roi ne serait qu'un lieu commun, lin acte trop court, intitulé : Joyaux mis en gage, qui appartiennent au très-illustre seigneur Ludovic Sforce , et que nous saisissons au passage, nous a conservé la description des suivants :
Le rubis balais, appelé la broche, estimé a5,ooo ducats.
Le gros rubis, avec F emblème du caducée, de aa carats, et une perle de v) carats, estimés a 5, 000 ducats.
La grosse pointe de diamant, estimée a5,ooo ducats.
La grosse perle, qui pèse, avec sa monture, 6 deniers 9 grains, vaut 10,000 ducats.
On peut croire que ces pierres étaient parfaites et montées avec une délicatesse rare. Un rubis d'Orient, du poids de aa carats, est une merveille d'un prix inappréciable aujourd'hui.
Mais c'est surtout au milieu des cérémonies fastueuses, multipliées comme à plaisir à la cour de Ludovic Sforce, que tous les arts du luxe, l'orfèvrerie, la ciselure, la gravure de pierres fines, la fabrication des meubles, des velours et des étoffes de soie brochées d'or, prenaient un essor qui devait assurer à Milan, en ce qui les touche, une supériorité que nous allons voir se prolonger pendant près de deux siècles.
Léonard de Vinci, qui occupe une si grande place dans ce règne, apportait à l'organisation de ces fêtes les ressources de sa grande imagination , et ce tour poétique de la pensée si heureusement uni dans sa personne à l'élégance et à la beauté physique. Le poète Bellinzona, son compatriote, rimait les vers des intermèdes, et l'artiste réservait pour chacune de ces occasions quelque machine ingénieuse et savamment compliquée, comme ce lion mécanique, par exemple, dont Lomazzo nous a conservé le souvenir, qui, après avoir fait le tour d'une salle, s'arrêta devant François 1er, ouvrant sa poitrine remplie de fleurs de lis. Ces sortes de surprises avaient alors un succès énorme, plus grand peut-être que celui de ses peintures.
Il nous est resté , sur les fêtes données à l'occasion du mariage de Jean* Galéas Sforce, des détails assez brefs pour que nous puissions les rapporter, et qui en feront bien comprendre le caractère.
Lorsqu'en 1489 Ludovic /*/ Moro maria son neveu avec Isabelle d'Aragon, fille du roi de Naples, Ermes Sforce cl François Sanseverino furent envoyés à Naples pour amener la fiancée. Ils partirent de Milan , accompagnés de trentesix jeunes seigneurs de la cour, luttant entre eux à qui aurait les vêtements les plus riches, et à qui en changerait le plus souvent; leurs serviteurs étaient élégamment vêtus de soie et portaient tous au bras, c'était la mode du rao-
LE CABINET DE L'AMATEUR. 9t ment, un bracelet d'or incrusté de perles et de pierreries. L'usage de ces bracelets coûtait fort cher; ceux des maîtres valaient jusqu'à sept mille ducats d'or. L'ambassade se composait de plus de quatre cents personnes; les équipages et les chevaux étaient harnachés avec un luxe à l'avenant du reste, et, dit un chroniqueur, tous ces jeunes gens, portant au col des chaînes d'or de la grosseur du pouce, semblaient à autant de souverains.
Au retour, Tortone offrit à la jeune duchesse un festin mythologique qui a trouvé sa place dans l'histoire. Chaque plat était apporté par un personnage poétique vêtu suivant la circonstance. Diane, la première, posa sur la table Aetéon métamorphosé en cerf, et souhaita à la princesse que l'homme qu'elle avait changé en bête reprit dans son sein sa forme première. Iris offrit un des paons du char de Junon; Atalante, un sanglier ; Jason, la toison d'or, et Phébus, une génisse dérobée au troupeau d'Admète. Hébé, fille de Jupiter, versait à tous des vins précieux, et la troupe des bergers d'Arcadie, les dieux marins, les naïades et les fleuves présentèrent tour à tour les fruits des campagnes , les poissons des rivières et des lacs. A la fin du repas , un divertissement allégorique fut joué par tous les personnages.
On se tait sur l'accueil des autres villes ; à Milan , les étoiles furent appelées à chanter les louanges de l'épousée. Entre autres intermèdes, Léonard de Vinci avait imaginé une sorte d'empyrée dont la duchesse était le centre; par un mécanisme ingénieux, les planètes personnifiées se détachaient du firmament, et venaient apporter à ses pieds un poétique hommage. Cette machine fut appelée le Paradis (i).
Le mariage de Ludovic avec Béatrix d'Esté, qui eut lieu l'année suivante, son couronnement, la venue de Charles VIII à Pavie, la visite de l'empereur Maximilien à Milan, furent autant d'occasions de déployer un faste dont l'Europe charmée écoutait les récits, et qui trouvait sa place dans les desseins politiques du seigneur de Milan (a).
Ces fêtes en appelaient d'autres, des tournois par exemple, ou plutôt des
(t) Les vers récités dam le Paradis te trouvent dans le* œuvres de Dellituona. Ils sont précédés d'une noie de
« La srguente ope rot la, composta da messcr Bcrnardo Belinzon, è una frsla o vero ripresentaitioDe chiamala Paradtio, quai fece fare il signor l.odovico io laude delta durhessa di Milano, e rhiaumi Paradito prroehc v' era fabricato cou il grande ingegqo ed arte di maestro Leouardo Vinci Fiorrntino il Paradiso, con tutti li selle pianeti che girava, e li piaueli eruno rapresentali da horoini in forma e hahito che se descrivono dalli poeii ; li quali piaueti tulli parlano in laude detla prêtât» duchewa Isabella , rome vedrai legçeudola . »
(ï) Deruardiuo Arluno, Slaria palrta , manuscrit de la bibliothèque Arabrosienne', a tracé en quelques lignes une très-vite image du luxe de Ludovic Sforce :
• Pompas nuplialrs , lugubres namias , syharilicat mensas, atellanas fabulas, iottieos rhoros, litdicraquc denique omnia , publicis praeserlim oculii olmovu, tauto semper apparatu , tamque exquisito voluptatum deliciaruni(|iie omnium génère speclaatibus semper exhibuit , ut qu.-e nobii ac iude spectacula édita sunt, ea veluli abortivo fbrtu drgeneraverint. Prarlcrea mathematicus , sopbulas, philosophos, medieos... benevolentia vtalicoque prosequebalur. Omne 'prseterea literatonim genus... Ivristas. symphoniacos, fidieines, pyrrhicos , histrionicique gestus ludicroruuiqnc ductores eximios amavit : pneclara opificum ingénia, peregrinas artes adsciscebat. foonardam pictorium molissimum , cujus in huuc diem pictura vivunt , Brananlem architecture magUlrum , Caradoxum statuai 'ut arlis anlistilem , Jatobum Upidarium, etc., etc. »
joutes d'adresse, où le prix était donné, comme dans les carrousels, au quadrille le plus élégant et le mieux imaginé. Les habiles étaient ceux qui savaient mettre Léonard dans leurs intérêts et lui demander des costumes.
Un public enthousiaste nous semble cependant avoir manqué à l'enfantement de toutes ces merveilles. Ludovic Sforce, Bramante et Léonard de Vinci s'étaient peut-être trop bâtés, et, par une de ces injustices fréquentes dans l'histoire du seizième siècle, ce prince, qu'il lui était facile de louer, est un de ceux qu'elle a le moins épargnés. Il ne lui a été tenu aucun compte de ce qui fait la gloire de Léon X , caractère très-peu estimable du reste. Nous pouvons rendre à Ludovic Sforce cette justice tardive, puisque ce prince, que l'art milanais entoure d'une si grande auréole à nos yeux, est mort en France, après buit ans de captivité, dans ces horribles prisons du château de Loches, inventées par Louis XI, où Philippe de Commines passa huit mois enfermé dans une cage de fer.
Nous allons maintenant recueillir et glaner un peu partout les éléments de cette histoire des arts mineurs, ailes minores, dans la capitale delà Lombardie, que nous essayons de reconstituer, rattachant à chaque artiste ou à chaque spécialité les renseignements épars que nous fournissent les livres et les monuments. Pour ne rien laisser sur notre passage de ce qui nous a été conservé , nous placerons ici le nom de l'orfèvre , auteur de la grande croix capitulaire de la cathédrale de Monza, superbe monument en or qu'il a signé :
HOC OPVS FEC1T BERTOLOLVS DE PVTEO 1487 A 1)1 a3 IVNII,
sans qu'il nous soit resté d'autre souvenir de ses travaux, et, avant de pousser plus avant, emprunter k un poème passablement fastidieux, intitulé :
LETOLOGIA DE TREZ,
un tableau rimé de l'industrie milanaise vers la fin du quinzième siècle.
La Letologia de Betin da Trezo a été publiée en 1488, ainsi que l'indique le privilège mis en vers par l'auteur, et imprimé par Ant. Zoroto, de Milan.
Antonio di Zaroti Parmesano
Molto assentito ncl mestiere ha impressa
Questopra: et Iba in piccol volume messa
Per mancho spesa nel amplo Millaoo.
Se ne dara a color chi ne vorano.
Ce livre, que l'on devait donner à tous ceux qui le demanderaient, est aujourd'hui d'une excessive rareté; nous en possédons fort heureusement un exemplaire. Ce n'est pas précisément , comme son titre pourrait le faire croire , un traité sur la mort ; c'est une description de la peste qui désola la Lombardie
LE CABINET DE L'AMATEUR. 23 en 1 486 , où la mort joue un très-grand rôle. Le troisième chant est une sorte de monologue où , en traçant un tableau de sa puissance , elle parcourt, en dénombrant ses tributaires, tous les degrés de l'échelle sociale.
Exprime qui la morte sua possanza •Generalmcnte contra aqui vivent* A lei donata dal Omnipotente Si che ballar convien ala sua danza
El Papa el prête Jani col gran cane Cosil soldan : et Turcho : et Sarraceni Subjccti tutti sono ali mei frcni Et juran fidelta nelle mie mane. '
C'est, comme on le voit au premier mot, une Danse des morts. Elle n'a été citée à notre connaissance dans aucun des traités sur la matière, et elle doit nous introduire dans la boutique des artistes de Milan. Nous avons donc deux raisons au lieu d'une pour légitimer les emprunts que nous pouvons lui faire.
Sculptori in lalor arto molto aculi Corne fo Prasitella antiquamente Pensan esser exempti dal mio dente Et caschan corne son da mi veduti.
Li stampitori da la nova forma Trovata per far libri in abondantia Mertan per tuttel mondo nominancia Et gloria et fructo cum notabel Donna.
Percio che pel suo mezo se pon fare Letrute et docte tutte le persone Chan intellecto : cum le mente prone Al studio: et tamen io li fo tomare.
Si tien che l'inventor fosse alamauo Ma corne larte fo sparsa in Italia Cotanto crebbe : chan cliora la Callia Fructo ne sente : e piu el sotil Millano.
PifTari in tercio fan layro alegrare Se la museta e bona over sordina Et sel bordono ha la sua voce fina Quando sotolmo son per far ballare.
Et non dimanco loro et ballarini Cum damiselle in ballo : et a sedere Et tutti quelli che stan a vedere Ad me sen vengon cum li cantarini
Citar zanti anchora et organisti :
Musici dolci dogni qualitate Ténor : sopran : et contra aie brigate Facendo:sc ne vengono provisti.
Lanifici che a molti dano vita Lana in tonsare : lavar et sorti re Garzare : pectenare col scalpire TJnger et ver^hezarla longa e trita.
Fillar:tesscr : ordir : mondar: follarc In varii color tinger et tirare Poi rcgarzar anchora col cimare Drieto al soppresso ne seguel bollarc.
Sartori in ogni taglio amagistrati De fogie repertori col cusire Col mesurar ligure et compartire Col far scontrar el pello son ligati.
Pateri non si vedeno mai sacii De veste tore : et farne digna mostra Ma se a spazarle glintravene soslra Ne moreno affanati corne paci.
Li baratcri cum li zupponeri Et altri tutti : chi manegian lana Quando piu credon haver vita sana Ad mi veloci son piu che livreri.
Ferrari intenti al maglio : per sortira Lazal et ferro cum laltri metalli Non pono cum inartelli ali miei stralli. Obstar quando li voglio far finira.
Fabri d'argento et doro cum soi tochi Cum ben conoscier la bonta del tutto Et cum saper partir lutil dal bruto :
Et vasi far: non pon che non li azochi.
Armar conrien ognun da capo a piedi Se guerra se de far : et a cavallo Cum Ianza : stocho : et maza sanza îallo : Col scuto anchora perchcl non se ledi.
Fianchali avendo et falda li speroni Se melta prima cum schcncre arnese El pecto poi cum le sue piastre attese Poi li brazali chaban soi spontoni.
lii sopra lhano a métier li spalaci Cum forte stringbc : et anchor la bavera Lelmetto pennaglato : et guanti quera Poi monti cum famigli: et cum regazi.
Sul bayo o sul legiadro soi corsieri Armanti di lor barde et flancaletti Cum le testeri : et cum li pennagicti Pur tutti restau a mi prrsoneri.
Quelli chi fa no spadc : stoclii et daghe: SpontoDi pugnaleti et cimithare Acuti papagorgi ntrappasarc Son a mia posta: sanza dargli paghe.
Cosi partcsanari et squarcinari Spcdari insieme cum giavalineri Ià gianeturi : et aspri rougoneri Cbi fan secrelte : et corazine a cari.
Saper lar selle urtate et arcionate Da piumazoli : basse et da giostrare Da sorte : posla : et gir a vaghezarc Da gran prclati: et da matrone ornate.
Testere : pcctorali cum pendoni Aie cropere - et redene sfogiatc :
Stafilli : scamni - et sedie desnodate Non obsta : tutti restan mei presooi.
Et sinulmente sono speronari :
Chiapuci : chiodaroli : et marescalcht Caldrari : cartellari : et auricalchi Cum li tirant! el ferro : et li chiavari.
Chi zila le bombarde et zarbatane :
Springarde : candelrri cum mortari Passavolanti : et archibusi amari Et apte al batagiare le campanc.
Clii fa liorologii grandi et piccolini Chi veretoni o sian pa&sadori Chi ferri ali cavalli caradori Chi polesi : et ferrami da molini
Chi agugie fa : che rano a moite mane Didali per cusire : et recamare Chi forlici de piu maynere afare lu panno: fer : pel : fil oprete humane
Chi pesea argento et oro altri chil filla. Chi dessi fa ricami cum la seta Tapedi : et chi celoni a génie leta Et chi désigna cum mente traiiquilla.
Chi riga : scrive : minia : liga et orna Chi lege : dicta : canta : et chi resona Chi giosa : menda : pensa in sua pcrsoi Cbi fa resposta chi gli par adorna.
Pictori pingon corn ban a sognare In carta : tella : muro over in ligno De color fin ad auro el lor designo Et tandem raeco shan aritrovarc.
Frisari et veiutari : chano larte Amente de la seta: et fornimenti Fano dogni maynera ben decenti Non pono sio li chiedo star da parte.
Nous ne traduirons pas l'obscure poésie de Betin da Trezzo ; chacun saura bien y découvrir ce qui l'intéresse. Nous devons cependant relever, en passant, dans cette description rapide comme une ronde des morts, la fabrication des aiguilles, chi aghi fa , et des dc.s à coudre, curieuse particularité; les stances sur l'imprimerie ; le vers expressif: Chi riga, scrive, minia, liga et orna, prouve que l'art nouveau n'avait encore rien diminué de l'activité des calligraphcs. La plus large place est réservée aux tissus de laine et de soie , à la teinture , aux velours et à tout ce qui concerne les gens de guerre.
Mais il est surtout intéressant de signaler la fabrication des montres portatives, horologii piccoiini. Il était difficile, jusqu'à présent, de bien préciser l'époque de leur invention ; nous pouvons donc, avec ce texte nouveau, poser ici une date antérieure à l'année i486. Myrmecide, horloger célèbre en France sous François l*r, était probablement de Milan, où nous rencontrons un sculpteur qui signait ses œuvres : kon me praxiteles sed marcus finxit ac rates , et Carovagius, ouvrier non moins merveilleux que Myrmecide, était, lui, très-certainement de cette ville, où il fit pour André Alciat un rnvil d'une beauté incomparable , qui sonnait l'heure marquée, et , du même coup , battait le briquet et allumait une bougie.
CARADOSSO (Amdrocio Foppa).
E nom de Caradosso, qui vient naturellement se placer par ordre de date en tète des orfèvres milanais que nous allons passer en revue, est celui qu'avait adopté un trèshabile artiste, célèbre au quinzième siècle, dont le souvenir s'est obscurci peu à peu au fur et à mesure que disparaissaient les précieuses et fragiles productions qui avaient soulevé l'enthousiasme de ses contemporains.
Né vers i44^, Caradosso fut du très- petit nombre d'artistes heureusement doués, qui se dépouillèrent les premiers d'un dernier reste de roideur archaïque pour rendre au modelé du nu toute sa souplesse , et revêtir leurs ouvrages de cette beauté pleine de fraîcheur et de grâce qui arrivait, dans les dernières années du siècle, comme un souffle égaré et un ressouvenir des plus belles époques de l'art antique. C'était, dans le genre modeste où il s'est plus particulièrement distingué, un digne émule de Bramante et de Léonard de Vinci, auprès desquels il vivait à la cour de Ludovic Sforce, et l'école milanaise d'orfèvrerie, très-célèbre pendant toute la durée du quinzième siècle (i), ne doit pas seulement reconnaître dans Caradosso son représentant le plus illustre , mais encore le maître de génie qui devait la continuer avec éclat et maintenir sa supériorité en Italie au milieu du mouvement artistique considérable du siècle suivant.
V asari, soit qu'il n'ait pas eu sous la main les documents nécessaires, soit pour toute autre raison, n'a pas fait entrer Caradosso dans son beau livre de la Vie des plus excellents peintres, sculpteurs et architectes , et cependant le célèbre biographe arétin avait une idée très-nette de son importance, puisque, dans ses peintures du Palais ducal, il le fait figurer au premier rang dans le groupe des artistes célèbres du temps de Jules II et de Léon X. Dans la v • de Francesco Francia, c'est, je crois, le seul endroit de son livre où il soit i 'ramé, il pense faire un assez grand éloge des ouvrages d'orfèvrerie de l'artiste bolonais en disant qu'ils sont dignes d'être comparés à ceux de Caradosso. L'histoire a de ces caprices et de ces oublis qui ressemblent fort à des injustices. Beaucoup d'artistes , et des meilleurs, ont eu le même sort ; pour Caradosso, le mal n'est peut-être pas irréparable ; il nous est resté de lui des médailles et quelques œuvres de plastique remarquables, et il nous sera facile, en les rapprochant des renseignements sur quelques autres de ses ouvrages qui nous sont fournis par les écrits de ses contemporains, de raviver quelque peu , ne fût-ce que par la pensée , la gloire effacée de l'orfèvre favori de Ludovic Sforce et de Jules IL
(I) On lrou>edan»le Carteggio tfarlhli, de G«ye, sou» («mille qui habitait Florence, relative à doute bai-relirf»
a date UiO, un • change de cormpoudance entre un d'or et d 'argent, que c e dentier détirait faire décalera
repréwn tant de* MédieU, a Milan , et un membre de cette l-ombardie par un lion maître.
Caradosso, ou, pour mieux dire, Ambrogio Foppa, detto il Ca/wdosso, est né à Milan ; on la cru longtemps de Pavie. Nous laissons à l'écrivain milanais, qui nous donnera peut-être un jour une histoire des arts dans cette belle partie de l'Italie, le soin de bien préciser la dale de sa naissance, et celui de nous dire par quels liens de parenté il touchait à un autre artiste du même temps, le peintre Vincenzo Foppa. Lorsque Benvenuto Cellini vit Caradosso, à Borne, pour la première fois, en i5a3, le célèbre orfèvre, qui fut un peu son maître, touchait, dit-il, à l'âge de quatre-vingts ans; sa carrière parait s'être prolongée pendant le pontificat de Clément VII , peut-être jusqu'à la prise de Rome, en 1527. On peut donc placer sa naissance, comme nous l'avons fait, vers l'année i445. Bien établir l'âge d'un artiste et attacher une date précise à chacune de ses productions, sont autant de particularités qu'on ne doit jamais perdre de vue dans les recherches qui nous occupent : à une époque où l'art moderne marchait à pas de géant vers sa perfection , où chaque œuvre, chaque année, marquaient un progrès appréciable, les dates sont le plus sûr moyen de nous rendre compte de sa véritable valeur, de son autorité ou de l'influence de ses ouvrages.
Il n'est pas indifférent de savoir, par exemple, que Caradosso, qui vécut longtemps à côté de Léonard de Vinci , et qui fut son ami , était de sept ans plus âgé que lui, et qu'il avait quarante-trois ans, au moins, lorsqu'ils purent se rencontrer pour la première fois à la cour du duc de Milan. Son véritable nom et l'époque certaine où il adopta ce surnom de Caradosso, le seul dont les écrivains de son temps se soient servis pour le désigner , n'est pas non plus sans présenter quelques difficultés : nous allons le' voir signer lui-même des documents que nous publions plus loin : Caradosso de/ Mundo, particularité nouvelle que nous ne nous chargeons pas d'expliquer.
Nous ne pouvons nous dispenser de rapporter à ce propos un passage du Traité d'Orfèvrerie de Benvenuto Cellini sur l'origine prétendue de ce surnom :
« Parmi tant d'orfèvres que j'ai connus, aucun, à mon avis, n'a surpassé dans cet art Caradosso de Milan, dont nous avons fait mention tout à l'heure, qui produisit des choses admirables du temps des papes Léon X, Adrien VI et Clément VIL Ce savant artiste , outre son génie, était doué d'une amabilité et d'une bonté singulières ; mais, comme il apportait à ses ouvrages une grande application et un soin extrême, il ne les avait jamais terminés assez promptement au gré de ceux qui les lui commandaient. Ajoutez à cela qu'amoureux de son art et désireux de gloire, il savait qu'elle ne peut s'acquérir par l'exécution d'un grand nombre d'ouvrages, et qu'il est difficile de joindre la perfection à la rapidité. C'est cette louable habitude qui lui valut le surnom de Caradosso. Un seigneur espagnol , à qui il faisait attendre depuis longtemps une médaille qu'il lui avait commandée, le fit appeler un jour devant lui , et, fort irrité, lui dit : Sënor Caraduosso, parque no m acabais mi medalla? Cette
LE CABINET DE L'AMATEUR. 27 parole de Caraduosso , répétée souvent par ce gentilhomme, resta dans son esprit, et, lorsqu'il fut de retour dans sa boutique, racontant à ses garçons par manière de plaisanterie la scène qui venait d'avoir lieu , il voulut qu'ils ne l'appelassent plus désormais que Carodosso ; mais, lorsque ce surnom fut divulgué, et qu'on lui eut dit la signification des paroles espagnoles, qui cadraient assez bien avec son visage d'Ésope , il ne voulut plus en entendre parler, et se fâchait quand on ne l'appelait pas par son vrai nom (i). »
Ce passage est rédigé tout autrement par Cellini dans une ébauche de ce même Traité d Orfèvrerie que l'on conserve manuscrite dans la bibliothèque de Saint-Marc, à Venise , passage qui a été publié avec quelques autres sous le nom de Hacconti, et que nous rapporterons également :
« Il est sorti de la ville de Milan et de son territoire beaucoup d'hommes excellents dans la profession dello smaltare, et j'en ai connu un des meilleurs, que l'on appelait par surnom maître Caradosso; il ne voulait pas être nommé autrement. Ce surnom lui avait été donné en terme de mépris , par un Espagnol, à l'occasion d'un ouvrage qu'il devait lui faire et qu'il avait promis de livrer dans un temps déterminé , ce qu'il ne fit pas. L'Espagnol irrité voulait en tirer une vengeance signalée ; Caradosso, pour l'apaiser, s'excusait du mieux qu'il pouvait, et il le faisait dans son grossier dialecte milanais, avec un son de voix tel que le gentilhomme éclata de rire, et, le regardant au visage de cette façon méprisante qui est propre à sa nation , lui dit ; Hai cara dosso , ce qui signifie : as petto di euh. Or le son de ces paroles plut tant à Caradosso qu'il ne voulait plus répondre à un autre nom. Quand on lui eut expliqué plus tard ce qu'elles voulaient dire, il s'en serait volontiers dépouillé, mais il était trop tard. Je l'ai connu à Rome âgé de près de quatre-vingts ans, et je ne lui connus jamais d'autre nom que celui de Caradosso. Cet homme était très-excellent dans l'art de l'orfèvrerie, surtout comme émailleur j il sera parlé de lui en son lieu (a). »
Les différences essentielles qu'il est facile de signaler dans la double rédaction de cette historiette, indiquent assez qu'elle ne doit être admise que sous toutes réserves. Déjà dans un autre de ses écrits, Discours sur f Architecture, la verve maligne de Cellini avait essayé d'expliquer d'une façon plaisante l'origine du nom d'un architecte ferrerais , Terzo Terzi ; il estbien connu aujourd'hui que cette explication est de pure fantaisie.
Faisons observer aussi que les assertions sorties de la plume passionnée, pour ne pas dire haineuse, du célèbre orfèvre florentin, que nous aurons souvent l'occasion de citer, ne doivent pas être prises toutes au pied de la lettre. Nous ne doutons pas entièrement de sa véracité, mais Cellini, en écrivant
(1) Voir noire Induction du Traité d'Orfèvrerie, de (2) Fr. Tassi, Riconli, prose epoeiie di llenrrnuto Cel- Bcmenuto Oliini, Cabinet de l'Amateur et de VAati- Uni, p. 2*9. quatre, vol. II, p. 275, aniK* 1843.
ses souvenirs, est enclin à présenter les faits de manière à les faire tourner au profit de son extrême vanité; s'il accorde un grand talent à quelques artistes qui lui ont été supérieurs à bien des égards, c'est, le plus souvent, pour faire tourner cet éloge à son avantage en démontrant, quelques lignes plus loin, qu'en faisant autrement qu'eux, il est arrivé à les surpasser.
En admettant qu'Ambrogio Foppa n'ait adopté le surnom sous lequel il fut généralement connu plus tard , qu'à une époque avancée de sa carrière, nous sommes conduits à le regarder comme auteur du tombeau de l'évèque Lorenzo Roverella, qui se trouve dans l'église Saint-Georges bors des murs, à Ferrare; il porte l'inscription : Ambrogio di Milano, i4;5; cette façon de signer était dans les habitudes des artistes milanais, comme nous avons pu le voir à propos d'Amadeo et de Pierre de Milan. Cette hypothèse admise, Caradosso serait encore l'artiste désigné sous le nom d'Ambrogio dans le poème inédit de Giovanni Santi, père de Raphaël d'Urbin, dont quelques fragments ont été publiés dans le XXVÏ1I* volume du Giornale Arcadico, de Rome.
Ambrogio da Milano e son palese
i mirabil fogliami ond'egli agguaglia
gli antichi in cio con le lor menti accese. Or chi pinge, scolpisce od intaglia,
l' opra nel mondo si loda e si aramira,
e awien che il nome in allô grado saglia.
Ambrogio Foppa aurait donc été sculpteur avant d'embrasser l'orfèvrerie. Le fait n'est même pas douteux, c'est comme statuaire qu'il est mentionné dans un passage de Bernardino Arluno rapporté plus haut, en note; c'est aussi à côté de Donatello , parmi les sculpteurs qui ont excellé dans le basrelief, que le place Lomozzo, et ses ouvrages, pour être peu nombreux, n'en sont pas moins excellents. On voit de lui , à Milan , dans la petite église de Saint-Satyre, une Pietàf en terre cuite, grande composition d'un beau caractère, et la frise, également de terre cuite, d'un petit édifice de Bramante, attenant à cette église. Ce dernier ouvrage , qui se compose d'enfants rondebosse, et de tètes semi-colossales enfermées dans des médaillons, est regardé, avec raison , comme un chef-d'œuvre de plastique, et rien n'est plus élégant que les rinceaux de feuillages qui couvrent les pilastres.
Au reste, pendant tout le quinzième siècle, l'artiste ne dérogeait nullement en se faisant orfèvre. L'orfèvrerie contenait , outre les travaux de ciselure sur or et sur argent qui lui sont propres, le travail des nielles, l'émaillerie , la monture des pierres fines aussi bien que celle des épées , la gravure des sceaux, des médailles et des monnaies, souvent celle des pierres dures; elle s'étendait à tout, depuis les grands vases d'or et d'argent, splendeur des crédences et des buffets princiers, jusqu'aux fastueux mausolées de bronze des
LE CABINET DE L'AMATEUR. 29 cathédrales. Andréa del Verrocchio, qui faisait des statues équestres; Francesco Francia , qui peignait des tableaux d'autel ; Brunellesco, qui élevait dans les airs la majestueuse coupole de la cathédrale de Florence; Lorenzo Ghiberti, Donatello, Pietro et Antonio del Pollaiulo , Domenico Ghirlandajo, qu'il suffit de nommer, sortirent tous des boutiques des orfèvres de Florence, ou ne dédaignèrent pas d'en tenir, tout en se livrant aux travaux les plus considérables. L'artiste qui embrassait l'orfèvrerie recevait une éducation artistique des plus complètes: « Nul n'était alors réputé bon orfèvre, dit Vasari , s'il n'était excellent dessinateur , et s'il ne savait bien modeler le relief. » L'art alla toujours en s'amoindrissant par la suite.
L'orfèvre était l'artiste favori du prince, qui remettait avec confiance entre ses mains les plus chers attributs de sa puissance, ses perles et ses pierreries; c'était le principal instrument de son luxe et de la magnificence de sa cour, et, lorsqu'il lui avait fait un collier éclatant ou une de ces délicieuses médailles de toque modelées dans l'or pur, si recherchées dans les premières années du seizième siècle, qu'avait-il à lui refuser?
Caradosso a été l'orfèvre le plus universellement loué de ses contemporains, Vasari excepté, et l'on ne conçoit vraiment pas cet oubli. Retiré à Rome après la chute de Ludovic Sforce, il y travailla successivement pour Jules II, pour Léon X et pour Clément VII : nous verrons plus loin les travaux qu'il a exécutés pour le premier de ces papes.
Cellini, lui aussi amoureux de son art, habile à saisir toutes les occasions qu'il pouvait rencontrer de s'y perfectionner, apprit de Caradosso l'art d'exécuter ces crucifix d'or, repoussé ronde-bosse, que l'artiste milanais savait, par un art merveilleux , faire sortir d'une feuille de métal sans qu'il y parût ni couture ni suture. Les cardinaux les plus riches les recherchaient ainsi pour leurs oratoires. « Cet homme me parut , dit-il , le plus grand maître en ce genre que j'eusse jamais vu, et j'étais jaloux de l'imiter plus que tout autre. » On peut voir, dans son Traite (f Orfèvrerie l'art et la patience avec lesquels se conduisaient de semblables ouvrages.
Les médailles de toque d'or repoussé étaient d'une exécution bien plus délicate encore. Elles devaient être très-légères et les figures presque ronde-bosse, modelées avec un soin infini , présentaient les obstacles les plus difficiles à surmonter.
o Le grand et vaillant artiste appelé Caradosso , dont j'ai déjà parlé, dit encore Cellini, fit quelques-unes de ces ntcdagiietle d'or, et, comme elles étaient de plusieurs figures, il ne demandait pas moins de cent écus d'or pour chacune. Pour cette raison , moins encore celle du prix que la lenteur qu'il apportait à leur exécution, je fus présenté à plusieurs personnes pour lesquelles , entre autres choses , je fis une de ces médailles. Sa composition était de quatre figures autour desquelles j'eus beaucoup à travailler. Or il arriva
que les susdits gentilshommes et seigneurs, la comparant à celle du merveilleux Caradosso, jugèrent la mienne mieux faite et beaucoup plus belle (i). »
A l'époque de sa vie où Cellinî place ce récit , il venait d'arriver à Rome et n'avait encore que vingt-quatre ans; il est donc permis de douter de sa modestie; ce qui est vrai, c'est la lenteur extrême que Caradosso apportait à l'exécution de ses ouvrages. I>es prières n'y faisaient rien , il ne les laissait sortir de ses mains que lorsqu'il les jugeait parfaits. Très-bon homme, et d'un caractère enjoué , nous savons de quelle manière il prit l'injure que le gentilhomme espagnol lui lançait au visage. Le marquis de Mantoue , pour qui il avait entrepris une de ces médailles d'or dont nous venons de parler, écrivait à son ambassadeur d'en presser l'exécution sans plus de succès, et cet ambassadeur n'était autre que Baldassarre Castiglione , l'ami de Raphaël , l'auteur du Courtisan, un des hommes les mieux élevés de son siècle.
Frédéric deGonzague, grand amateur d'objets d'art, et qui préludait à la formation de cette belle collection dispersée au dix-septième siècle , écrivait donc à son ambassadeur à Rome, le 20 avril i5aa :
a Caradosso a entrepris, autrefois, de me faire certaine impresa, pour laquelle il a reçu de nous de l'argent d'avance ; nous voulons que vous vous informiez si elle est finie, par hasard, ou à quel point elle en est et quand elle le sera. »
Le 16 mai suivant, Baldassarre Castiglione répondait à messer Piperario, secrétaire du prince :
« Je n'ai pas oublié de solliciter l'exécution de Yimpresa; mais Caradosso dit qu'il n'est plus besoin de lui en parler. Il assure qu'elle sera terminée pour Pâques, sans faute, et qu'il n'aura fait de toute sa vie un plus bel ouvrage. Il n'y veut travailler que lorsqu'il se sent en veine (in vena). Je ne laisse cependant pas de la lui rappeler souvent. »
Dans une lettre du mois suivant nous trouvons encore : « Je ne manque pas d'activer les cuirs, le harnais de cheval à la turque et la médaille de Caradosso. » Le 24 septembre i5aa, le marquis lui répondait, sans nous indiquer cependant s'il avait reçu le bijou :
« Nous avons vu avec plaisir ce que vous avez écrit relativement au plan de Marmirolo, à Yimpresa que fait Caradosso, et à 1 epée de Valence, et le souvenir que vous avez gardé de rappeler les arbalètes à l'ambassadeur de Portugal. »
Parmi les aptitudes diverses de l'orfèvre attaché à sa cour, il en est une qui devait plaire par-dessus toutes les autres à Ludovic Sforce , grand amateur de joyaux magnifiques, et qui en faisait acheter de toutes parts; c'est la connaissance profonde qu'il avait du mérite et de la valeur des pierres précieuses, et peut-être aussi de l'art de les tailler. Un vieux chevalier de l'ordre de Saint -
(I) Hla d, lUnvtnuto Crllinl, scntla ,ia /«,»,,/„,*„. Éd. T«*i, vol. I, J>. 118.
LE CABINET DK L'AMATEUR. 31 Jean de Jérusalem, Saba di Castiglione, qui appartenait à une illustre famille milanaise, nous a conservé, dans un curieux livre de ricordi, la note suivante sur Caradosso; c'est au chapitre où il traite de l'ornementation qui convient à l'intérieur des appartements et des objets d'art qui peuvent y trouver une place : * Il y a des personnes, dit-il , qui les ornent avec les très-dignes œuvres de mon cher Caradosso, qui, outre une grande connaissance des pierres précieuses, a été sans égal, de notre temps, dans les ouvrages de bronze, d'or et d'argent , ainsi qu'en fait foi son encrier d'argent à bas-reliefs , travail de vingtsix années, mais certainement divin, que l'on peut voir à Milan (i). »
Nous retrouverons plus loin la description de ce merveilleux encrier ; il n'est ici question que des pierreries, que Caradosso connaissait très-bien et savait mettre en œuvre avec un art particulier, au témoignage d'un autre de ses contemporains, le poète Belincione, dans un sonnet à la louange de quatre personnages célèbres de la cour de Ludovic Sforce, sonnet dont nous ne citerons que les deux premiers quatrains :
Si ben non lega al ramo la nalura Un porno, o primavera ail' herba i fiori, Gomo di nian di Caradosso fuori Legate escon le gioje a chi misura.
Godi, Milan, cbe dreoto a le tue mura Degli bomini excellent hoggi bai gli honori. Del Vinci a suoi disegni e suoi colori Et moderni, et gli antichi banno paura, etc.
Il y a dans les quatre premiers vers, qu'une forte inversion ne nous permet pas de traduire littéralement, une louange délicate du talent de l'artiste pour l'arrangement et la monture des pierres précieuses : « Il semble, dit le poète, à celui qui regarde attentivement les joyaux sortis de ses mains, que ni la nature ni le printemps n'attachent aussi bien la pomme à la branche, les fleurs aux herbes. » Le reste du sonnet est consacre à Léonard de Vinci et à deux littérateurs du temps peu connus aujourd'hui. On a pu remarquer, dans une note précédente (page ai), que le nom de Caradosso se trouve déjà réuni à celui de Bramante et de Léonard.
A la connaissance des pierres précieuses Caradosso paraît avoir ajouté une certaine expérience de la valeur des œuvres de l'antiquité. On a conservé quelques lettres de Caradosso, relatives à une mission remplie à Florence et à Rome, pour le compte de Ludovic Sforce, en i/|o,5, qui vont nous le montrer occupé des unes et des autres.
(I) « Et chi ton le digniMtme opère dcl mio CaradoMO, si pi:è tedere nella cilla di Milano per un »uo calimaro
il qnale ollra la cognitionc grande délie gioie, in lavo- d'argento di bauo rilievo, falica d'aimi \enti»ei, ma certo
rare di métallo , in ont, et in argrulo, o di tutlo , o cli»iwi. (Kitordi, page 57.) di batto rilioo, alla elà naîtra è alalo tanza paii, corne
Pierre de Médicis avait été chassé de Florence en novembre i4g4 ; son palais avait été livré au pillage , et les trésors rassemblés par Laurent le Magnifique, pierreries, médailles antiques, pierres gravées, vases de matières précieuses, raretés de l'art ancien et merveilles de l'art moderne, se trouvèrent éparpillés un peu partout. Pierre de Médicis avait emporté avec lui, à Rome, les joyaux d'un grand prix; beaucoup d'objets antiques précieux, d'orfèvrerie d'or et d'argent , avaient été confiés à quelques serviteurs dévoués ou recueillis par eux , et le reste , ce qui provenait du pillage, se vendait à Floreuce , avec plus ou moins de publicité. C'est à la poursuite de ces trésors , et pour recueillir le plus qu'il lui serait possible des épaves de ce naufrage, que Ludovic Sforce avait envoyé Caradosso en Toscane et à Rome , et c'esi un compte rendu de sa mission, que l'on trouvera dans les lettres que nous allons traduire. .Nous publions en bas des pages le texte original de ces lettres inédites, d'après une copie que nous devons à l'obligeance de notre ami M. le marquis dWdda , elles font partie d'un vaste recueil de documents relatifs à l'histoire de l'art dans le Milanais , rassemblé par I)e Pagave , Cattaneo , Bossi et Fumagalli, et conservé aujourd'hui dans la bibliothèque Melzi, de Milan.
Nous avons dit que Pierre de Médicis était parti de Florence en novembre i494» Caradosso y arriva à la fin du mois de janvier suivant, et le lendemain il se hâtait d'écrire au duc de Milan :
« Mon très-illustre seigneur, le a8 du présent mois, je suis arrivé a Florence, et je me suis immédiatement rendu chez le magnifique ambassadeur ; if lui a paru que je devais me présenter au magnifique Lorenzino, lequel m'a dit qu'il donnerait des ordres afin que je visse toutes les choses qui sont ici, et, suivant la commission de Votre Seigneurie, aussitôt après les avoir vues, j'en donnerai avis à Votre Excellence. J'ai aussi parlé à Gioan Marcho, qui me dit avoir des perles de 7 à 3o carats et au dessus. Il m'en a montré une de aa carats, qui est une belle chose ; il dit en avoir deux autres d'un plus grand poids. Je les verrai demain, et, si elles sont dignes de Votre Excellence, à laquelle je me recommande , Elle en sera avisée.
« Le 29 janvier. V. S.
« C\HADOSSO 1>EL MUKDO. »
Iliuslrissimo cl excellentissimo S. Lodovicho dux 3/ilani, in Milano.
III— S. mio, a 28 del prexente giunsose in Fio 22 carati ch' è una bella cossa et ancliora dice
rcuza et subito audaij al M" ambassade* et a suo avertie duy altre cbe sono de più peso. Dimane le
M**, et e parso abi prexentata una al Mag"> Lorcn- vedro e sendo rossa per V"* Excel" quella sara
zino quai me ha ditlo meterà ordine che videro tute avixata a laquai mi recomando. Die 29 janvarij
le cosse li sono e secoodo la comisione di quella 14% in Fiorcuza. subito veduto daro avixo a V"* Ex". Et anchora ho
parlato a Gioau Marcho quai me dice avéra perle de ' '
7 carati da 30 in suzo 0 me ne ha mostrato una de Caradosso del Mvmm.
LE CABINET DE L'AM VTEl'Il.
« Mon très-illustre seigneur, j'ai été occupé tous ces jours-ci des objets de Pierre de Médicis. On m'a montré tout ce qui est ici, j'ai vu la tasse , et on me l'a montrée une seconde fois, réunie avec les autres objets. Le meilleur est absent, c'est-à-dire le cachet de M droit, le char de Phat'Um et la calce'doine. 11 y a un millier de médailles d'or, et environ trois mille médailles d'argent. Le rubis balais qui a appartenu au marquis de Mantoue, et que Vrotre Excellence a vu, a été envoyé par un Ils m'ont encore montré deux autres rubis balais percés, qui ne sont pas d'un très-grand poids ; un est de 5o carats, l'autre de 4o environ, et un certain nombre d'anneaux de douze ; le meilleur ne vaut pas plus de 200 ducats. Us m'ont aussi montré un diamant taillé en rose à facettes , du prix de 5oo ducats , et enfin les vases , qui sont au nombre de quinze. Parmi ces vases, il en est un d'agate, très-grand, à goulot étroit, et deux autres moins grands, de semblable matière, qui sont trèsbeaux, à mon avis. Il est vrai de dire que l'un d'eux, qui est en plusieurs pièces, est massacré. Les autres sont de jaspe et de cristal. Le temps qu'ils m'ont fait attendre avant de me montrer ces eboses a été employé à m'informer de ce que les objets avaient coûté auprès des personnes mêmes qui les ont fait vendre , et , fort de tous ces renseignements , je trouve qu'il les a eus pour un prix minime. Lorsqu'il achetait , il disait : « Qui achètera , si je n'achète pas , moi ? » et, lorsqu'il fait un marché , il ne veut pas qu'on sache le prix d'achat, fait venir un estimateur de son choix, et, ce qui a coûté deux, il le fait estimer
cent. Et toutes les estimations , ils les faisaient
les observer. Plusieurs fois, conversant avec quelques-uns d'entre eux, ils m'ont demandé ce qu'il me semblait, à moi, du prix, pour avoir mon opinion; je leur répondais que ce n'était pas à moi de faire le prix des choses qui leur appar-
Illmo et Exetllmo S. Lodovicho dtix Mie.
lllmo S. mio, io sono stalo in quisti di sono, so- uno assai grande con la gola stretta de agata, e poy
pra le cosse de Piero di Mcdici , et me nno mos- dui che non sono si grandi de simile pietra ch' al
trato quelle cosse li sono. Aquisli di vide la scu- parer mio sono bellissime. Vero è che si ne uno
délia et un altra rolta me lano mostrata in coin- ch* è in più pezzi e è imolato. Li altri sono de
pagnia de le altre cose li sono. El melio non si dinspexe e de cristalo. E questo tempo che me ano
trova &oe cl sugiello di Nerone; el caro di Fetone, fato stare a spettarc a mostrarmele io ho praticato
el calzidonio; medalie de oro li e un mili ; de ar- con bon modo et mi sono informato dcl costo da
gento da tre mile. El balasso che fù del marchese quelli propio ch' anno fatti venderc, c forte de tute
de Manlua tavola e V'* Ex» el vide vui fù mandato queste cose trovo li ha aruti per pocho precio e
da uno gre e quella cl chigniole et ancora me quando comprava dicea : chi compra si non com-
ano luostrato duij altri balassi forati uon di troppo pro io ? e quando facia mercato non voleva si sa-
pexo, uno de carati cinquanta, l'altro de quaranta pesse il costo perche facean venire estimatore a
in circa e paregie anclle da dodici, el melio non modo suo e quello che costava due le faeca stimare
passa de valula de cento ducati. Uno diamaute me ciento , e tute le stime le facea osserrarle , e
ano mostrato de pretio de cinquecento ducati di quakhe volta souo stato a ragionaniento con alcune
facione de roxa a facette. E poi me ano mostrato di loro che me anno dimandate che me pare a ini
li vaxi che sono quidece. He frà dicti vaxi vi è ne del precio per iutendere il mio parère, respouden-
tiennent. Ils me dirent qu'ils avaient une note de l'estimation que Laurent le Magnifique avait fait faire; j'ai répondu que l'on connaissait le prix d'achat, et que, s'ils voulaient vendre suivant l'estime, ce n'était pas la peine d'y penser. Far tout cela on voit, et c'est mon avis, qu'ils ne pensent pas à vendre toutes ces choses maintenant. C'est aussi l'opinion du magnifique ambassadeur. Pour les objets de bronze, tout a été mis à sac ; il en est de même des marbres : une seule statue est restée, que l'on appelle la Peur nue ; elle est bonne. Il est vrai que l'on trouve tous les jours des objets enlevés, par égard aux ordonnances
qu'Us ont faites et un citoyen m'a dit qu'il avait une chose très-belle qu'il ne
veut pas divulguer avant deux mois; il m'a promis de donner la préférence à Votre Excellence. En attendant qu'Elle me fasse savoir ce que je dois faire, j'irai voir beaucoup de pierres précieuses importantes, qui sont hors de Florence, mais sur lesquelles j'ai des doutes, ainsi que je l'ai écrit dans une autre lettre. Après les avoir vues, j'aviserai immédiatement Votre Excellence, à laquelle je me recommande.
« Le 9 février 1493, à Florence. V. S.
« Caradosso del Mtrmx). »
a Milan, le 15 février 1495.
« Caradosso, — Nous avons reçu ta dernière lettre et entendu tout ce que tu écris des choses que tu as vues. Mous te disons que tu dois bien regarder celles qui te paraissent dignes de nous; mais il n'est pas nécessaire de dire autre chose si ce n'est pas le dernier prix qu'il te fait, ensuite reviens ici bien instruit de tout. 1»
(Sans signature, mais de Ludovic Sforçe.)
doli che non tochava a mi a far el precio a le cosse sue, me disero ester li notât! le stime quale avea fato for el M™ Lorenzo, e io li respondea a quello cbe ai sapia il costo c se voleano ?cudere secondo le stime ehe non bisognia prendere partito da vendere, e per questo si vede non mi pare siano per attendere adesso a vendere qtieste cos&e. E cossi e il parère del M"» ainbassadore. De le cosse de bronzo tute sono andate sacho e cosi tuti li marmi. Solo è restato una figura ehe si dimanda el (nudo da la paura en' è buono, tero è ehe trovano alla giornata délie cosse tolte per rispetto de li bandi anno fatti, e uno cittadioo me ha diuo a me che a una coesa bellissima, e non la ruole publicare in sino a duij mexe, e a'mi promesso de compiacerme a V" Excel" E in questo tempo ehe quel la me farà inteudere ehe ho da Tare audaro a vedere moite
gioje grosse quale sono di fora da Fiorenza. Per questi soy dubij corne per un altra ho seritia, e veduto a?ero subito avtxero Y"* Ezcell" ta quai me ricomando. Die 9 febr. M9S in Fiorenza,
Caradosso del Muodo.
M" 15 Febrij 1495.
Caradosso, — havemo riceruto la tua ultima et inteso quanto ne seme de le cose ch' haj vednte. Te dicemo che debij ben viderc quello cbe ti pare degno di nuji ma non ocorre dir altro se non è lo ultimo pretio se li fa, e puoi ritorni a noi bene instructo del tuto.
{Di f.odovico, manca la fit ma.)
« Mon très-illustre seigneur, je suis arrivé à Viterbe, où j'ai visité N. S. Rév- votre frère. Sa Seigneurie nous a demandé ce que nous faisions. Je lui dis avoir été à Florence pour voir les choses de Pierre de Médicis; que j'avais vu celles qui s'y trouvaient, mais que le meilleur avait été enlevé. Une personne de la suite de S. S. Rév'*1*, dit que les choses qui manquaient à Florence se trouvaient à Rome à la disposition de Pierre; qu'il était lié d'amitié avec la personne qui les lui gardait, et qu'avec une lettre qu'il me donnerait, elle me les ferait voir. Ainsi qu'il le disait, le susdit serviteur du S. S. Rév,me m'a fait une lettre... S. S. Rév"* dit avoir vu à Rome le rubis balais dont je parlais dans ma dernière lettre ; je crois que je l'y retrouverai. Aujourd'hui je pars pour Rome ; aussitôt que j'aurai vu j'en donnerai avis immédiatement.
« Le très-illustre seigneur Rév'"' m'a dit que si je trouvais quelque chose, quelle qu'en soit la qualité, qui puisse convenir à Votre Excellence, ou que si j'avais tout autre besoin, il se mettait volontiers à ma disposition pour satisfaire à tous les désirs de V. Exc'% à laquelle je me recommande.
« Le 21 février i 493.
« CaRADOSSO DEL MlîNDO. »
Là s'arrête notre correspondance ; sa rapidité indique suffisamment l'intérêt que le duc de Milan attachait à la mission de Caradosso. Nous ignorons quel fut son succès à Rome et la suite des pourparlers de Florence. En 1 49^» Ludovic Sforce était à l'apogée de sa puissance; la mort de son neveu venait de l'investir d'une façon tout à fait régulière de la souveraineté qu'il avait exercée pendant et depuis sa minorité. C'était, à cette époque, plus par sa valeur personnelle que par la grandeur de ses États, un des souverains les plus influents de l'Europe. Il ne devait pas jouir longtemps de tant de prospérité, et le rubis balais, dont il poursuivait la possession auprès de Pierre de Médicis fugitif, est
lllusmo Dno D. Lodovicho Duei Mlo. en Mlo.
III"" signior mio, sono giunto a Viterbo et ho viiitato N™ S' R*> V«™ fratello et sua sig* mi domanda cbe andava faciendo. Li disse esser stato in Fiorenza per vedere le cosse di Piero di Medici e che avia veduto quello si trovava in Fiorenza. F.I meglio era stato levato. Uno de quili de IS"° S' Re»"* dise essere quelle cosse manchano, zoè a Fiorenza, sono in Roma ad instatia de Pietro, et che luy avia amieizia con quelo che li a serrate, e ron una lettera sua me lo faria vedere. E cossi me a fata la lettera dito serritore del Rev™" N,ro S. Li
giaina tioto, el balasso quai dete per nostra, el R~u nostro sigoore dice la veduto in Roma; credo trovarlo. Ogi me parto per Roma e veduto avro subito daro avixo.
111-° Sf Rmo me a dito si trovero cosa di nissuna qualità che sia al proposito di V» Excel»- e besognando cosa alcima lo faria volontera per satisfare a ogui desiderio de quela a la quai me racomando. Die 2t febr. H95.
Cabauosso del Muiido.
peut-être un de ceux que nous lui avons vu mettre en gage quelques années plus tard.
La chute définitive de Ludovic Sforce, en i5oo, entraîna la dispersion de la pléiade d'hommes illustres qui l'avaient entouré pendant sa puissance. Léonard de Vinci se retira à Florence pour entrer , peu après , au service de César Borgia, duc de Valentinois. Luca Pacciolo vint se fixer à Venise pour y faire imprimer sa Somme d'arithmétique et son livre de la Divine P/vportion. Bramante et Caradosso allèrent à Rome , où les appelait un brillant avenir. Bramante, aussi fécond inventeur que constructeur expéditif, a couvert Rome de fabriques élégantes, et jeté les fondements de Saint- Pierre, immense édifice qui a suffi depuis à la gloire de tous ceux qui y ont mis la main. On lui doit aussi le dessin de la petite église de Saint- Éloi , sur les bords du Tibre, dessin qui lui fut demandé parla confraternité des orfèvres. Caradosso fut mazziere du pape et graveur de la monnaie pontificale , sorte de sinécure très- lucrative qui ne se donnait qu'à l'orfèvre préféré du souverain. L'un et l'autre occupèrent, sous Jules II , avec Raphaël et Michel-Ange, la même position qu'ils avaient eue précédemment à la cour de Ludovic Sforce en compagnie de Léonard de Vinci.
Nous avons dit que l'illustre orfèvre était mort sous le pontificat de Clément VII, chargé d'ans et de gloire, très-probablement avant le siège de Rome, vers 1627. Ce n'est pas à Paris que nous pouvons vérifier un semblable détail, qu'il serait peut-être facile de préciser, en feuilletant les comptes du Vatican ou les registres du collège de' Mazzieri Aposlolici (1).
Il nous reste maintenant à rappeler le souvenir des principaux ouvrages de Caradosso, aujourd'hui perdus, et de signaler quelques-unes des médailles qui lui sont attribuées, seuls monuments de notre orfèvre que les amateurs puissent espérer de posséder aujourd'hui dans leurs collections.
On attribue à Caradosso les monnaies milanaises frappées sous le règne de Ludovic Sforce et pendant la minorité de Jean-Galéas ; celles des papes Jules 11, Adrien VI et Léon X. Les premières sont fort jolies. Les médailles d'un plus grand module, exécutées par lui, doivent être nombreuses; les suivantes serviront à donner une idée de sa manière :
I. — frakciscvs . sfortia . vicecomks . uvx . mli . QVARTvs. François Sforce P'isconti, quatrième duc de Milan. Tête nue à gauche, buste armé ; sur la cuirasse, un chien, accroupi au-dessous d'un bouquet de pins ou de palmiers, rç*. clementia . et . AR.Mis . part a. Conquise {la ville) par la clé-
(1) Les minier» ou sergent* d'arine» apostoliques sout ruiil aux arlislct tomme celui du plomb. Crlliui, qui (ni
d«*c»pécc* de licteurs qui précédent le pape dans err- massiti pontifical de 1531 à 1533, dit qu'il rapportait
laine» cérémonie» , armé» de masses d'argent d'un Iwau raviron deux cents éeus. travail. C élail au seizième «écle un office que l'on don-
LE CABINET DE L'AMATEUR. 37 mence et par la force des armes. Le duc de Milan, à cheval, placé sous un dais, entre triomphalement dans la capitale, dont le peuple se met à genoux sur son passage ; dans le fond on voit les remparts de Milan.
II. LVIX1VICVS . HA . SE . VICO . DVX . BAIll . DVC . CYBER. LitdoVIC-
Marie Sforce I isconti, duc de fiari, gouverneur du duché de Milan. Tète nue tournée à droite, huste armé ; sur la cuirasse, une victoire.
iy\ optimo . cojisciuo (sic); sine . armis . restitvta. Lti paix rétablie par la prudence sans le secours des armes. Le duc, assis sur un trône érigé sur une place publique, reçoit les hommages du peuple. I,a base du siège porte l'inscription : p . decreto, par le décret du peuple.
La composition de ces deux médailles est parfaite; elles annoncent un art nouveau qui vient remplacer les grands médaillons de Victor Pisano , de Sperandio et de leurs imitateurs ; le style des revers est surtout remarquable.
Dans la seconde, Ludovic Sforce, duc de Bari, n'est encore désigné que comme gouverneur du duché de Milan (i). On peut placer leur exécution entre les
années i48o et 1490, époque où, après avoir rétabli la tranquillité par sa
(I) Le surnom il Moro donné i « prinre, un des meilleur* de ton temps, »ient du mûrier qu'il avait pri» pour arbre tardif, mais qui produit des fruit» presque des feuille*, et nullement du
teint basané de sa figure Ludovic te More ou te dinaire , c'est le représenter qu'il n'a pas.
U Moro en on le fait d'or-
prudence, comme le dit le revers, Ludovic gouvernait sous le nom de son neveu, Jean-Galéas. La première, qu'il est impossible de faire remonter au règne de François Sforce , est une restitution que le fils consacrait à la mémoire de son père. Parmi les artistes de la renaissance, Caradosso est le premier qui ait entouré le champ de ses médailles, à la manière romaine, d'un grénetis formé avec soin. C'est aussi le seul qui ait constamment placé le revers en sens inverse de la téte, comme on le remarque sur les grands bronzes de l'époque des Antonins et comme l'usage s'en est conservé dans les ateliers monétaires d'aujourd'hui; c'est-à-dire qu'au lieu de renverser, la médaille de gauche à droite pour avoir le revers sous les yeux, dans son sens naturel, il faut la retourner de haut en bas. Il est bon de constater ces particularités sur les médailles que nous savons appartenir à Caradosso d'une façon certaine. La régularité du grénetis, la position du revers et une certaine analogie de style dans sa composition, la forme des lettres des légendes, et jusqu'au feuillage ou fleuron qui les termine, sont autant de signes qui aideront à faire reconnaître ses ouvrages parmi les médailles italiennes du quinzième siècle sans noms d'artistes.
Venuti, JVumismata liomanorum Pontificum, attribue à Caradosso, sans les désigner, quatre médailles de Jules II j nous ne connaissons que les deux suivantes :
III. — ivlivs . ligvr . papa . SECVKDVS . Mcccccvi. Jules II, Ligurien ,
pape, 1 5o6. Tête nue à droite, le buste couvert d'un riche vêtement sacerdotal.
Rf. pedo . servatas . oves . ad . reqvif.m . Aco. Je conduis en lieu de repos les brebis préservées à t aide de mon bâton pastoral. Un pasteur assis au pied d'un arbre, tenant d'une main un bâton pastoral recourbé, indique de l'autre l'édifice où ses brebis vont reposer.
IV. — iiiLius . ligcr . papa . sECïiNDirs . Mcccccvi. Jules II, Ligurien,
pape, 1 5o6. Buste à droite, coiffé d'une calotte, vêtu d'un camail à capuchon.
Rf. templi . pétri . iNSTAURACio (sic). Rétablissement du temple de Saint-Pierre. Exergue : vaticanus . mons. Le mont l 'atican. Vue du temple de Saint-Pierre, tel qu'il avait été projeté par Bramante.
Cette deuxième médaille de .Iules II est d'un module semblable à celle dont nous donnons le dessin. Nos collections numismatiques de la Bibliothèque impériale, très-pauvres en médailles italiennes de la Renaissance, ne nous permettent pas de pousser plus loin nos recherches ; aucun effort, que nous sachions, n'a été fait depuis longtemps pour en augmenter le nombre, et il est un peu tard maintenant pour s'y mettre. Le peu que nous possédons en ce genre est dispersé dans mille séries différentes, où ces monuments d'un grand
LE CABINET DE L'AMATEUR. 39 intérêt, les seuls capables de nous donner, dans une certaine mesure, une idée des arts plastiques de l'Italie pendant cette mémorable époque, sont
perdus pour l'étude d'ensemble que l'on voudrait en faire. H semble que le classement géographique devrait être réservé aux monnaies, et qu'un ordre chronologique et purement historique conviendrait mieux à ces médailles, essentiellement artistiques et iconographiques, la cinquième médaille est celle de Bramante.
V. — bramantes . ASDRvvxLDiMvs. Bramantes Isdrubaldin. légende écrite à rebours. Tête à gauche ; buste nu, tourné presque de face. iy\ FiDELfTAs . labor. Fidélité ou travail. L'Architecture, assise et tenant un compas, tourne la tête vers le fond, où l'on voit le temple de Saint- Pierre de Rome projeté par Bramante, et semblable à celui qui est représenté sur la médaille de Jules II. Nous pouvons remarquer que Caradosso, qui nous a conservé cette très-vive image du premier architecte de Saint-Pierre de Rome, a vécu près de quarante ans côte à côte avec lui. Les opinions ont varié sur le lieu de la naissance
de Bramante : on l'a dit d'Urbin , de Castel-Durante, de San-Martino. Notre médaille doit trancher la difficulté ; Caradosso le connaissait trop bien pour
se tromper. Par le mot Asdrubaldin il faut entendre qu'il était né sur cette montagne de l'Ombrie, où une tradition populaire place le tombeau d'Asdrubal dit Barca, général carthaginois, frère d'Annibal , tué sur les bords du Mètaure. L'exécution des médailles de Caradosso indique bien la plénitude de son talent. Nous avons dit que celles de François et de Ludovic Sforce avaient des revers remarquables; le caractère des tètes, très-individuel, est aussi du meilleur style; le Jules 11, plus particulièrement, modelé avec une énergie qui n'altère en rien l'extrême délicatesse de la touche, est un des beaux médaillons qu'on puisse voir.
Toutes les médailles que nous venons de décrire sont coulées ; on ne savait pas encore frapper les pièces de grandes dimensions. Bramante, lorsqu'il devint frate de/ piombo, fit faire une sorte de balancier pour imprimer les plombs des bulles, qui a bien pu servir à Caradosso pour frapper quelques médailles de Jules 11, mais d'un petit module. Toutes celles qui ont pu être exécutées de cette façon, à la fin du quinzième siècle et dans les premières années du suivant , ne dépassent guère la grandeur des monnaies ordinaires. I^éonard de Vinci, qui s'est aussi occupé de la construction d'un engin de monnayage, nous a laissé la recette d'une terre pour couler les médailles, qui ne doit pas beaucoup différer de celle employée par Caradosso.
Malgré le témoignage de Lomazzo, nous ne saurions reconnaître comme une œuvre de Caradosso le médaillon carré de J.-J. Trivulce, coulé à l'occasion de la prise d'Alexandrie et de la captivité de Ludovic Sforce ; il n'est pas digne de son talent et le serait encore moins de sa reconnaissance pour le maître qu'il avait servi.
L'encrier d'argeut orné de bas-reliefs, œuvre certainement divine, dit Saba Castiglione, et qui avait coûté vingt-six ans de travaux à son auteur (peut-être y a t-il un peu d'exagération delà part du vieux chevalier), est la pièce d'orfèvrerie la plus célèbre de la fin du quinzième siècle. Un autre contemporain de Caradosso, Ambrogio I^eonc, nous en a laissé une description détaillée dans un livre intitulé : de Xobdùate reruni. Ce qui ajoute aux éloges donnés alors à ce monument, c'est qu'ils émanent d'écrivains amateurs eux-mêmes. Saba Castiglione avait à Faënzaune belle collection d'objets d'art, et Ambrogio Leone, qui habitait Venise, né près de Naples, dans la petite ville de Nola, dont il nous a laissé une curieuse description, parait avoir possédé une collection de médailles grecques, entre autres le célèbre médaillon de Syracuse, plus rare alors que de nos jours. Le voyageur anonyme qui nous a laissé des notes, publiées par Morelli, sur les cabinets qu'il avait visités à Venise et à Padoue, nous fournit à ce sujet une indication précieuse : « Ia médaille d'argent de Denys de Syracuse, dit-il, qui a appartenu à maître Ambrogio, médecin de Kola, est antique. Ce n'est pas un Denys, mais une Syracuse couronnée d'aloès, herbe commune dons ce pays, ainsi que me l'a dit Nicolo Avanzi ; elle est entourée de dan-