SUPPLIQUE DE JEAN LOUIS
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Supplie, humblement, le sieur Louis, ouvrier sculpteur, dans la Manufacture des fayances, à Orléans, et représente à Votre Grandeur, qu'il fut appelé de Strasbourg par l'entrepreneur de la Manufacture de Sceaux, d'où les intéressés, qui établirent celle d'Orléans, pénétrés des injustices qu'il y essuyoit, le tirèrent et convinrent avec lui, aux clauses et conditions portées au contrat, dont la copie est ci-jointe.
Ces conditions fureut dictées par une bonne foy réciproque, et d'après la connoissance certaine des talents du Suppliant, dont les ouvrages ont été honorés de la présence de Monseigneur, qui daigna leur donner quelque prix par ses éloges.
Alors, le sieur Leroy, directeur de cette Manufacture, étoit religieux observateur du traité fait avec le Suppliant, il avoit quelques égards pour luy : un cabinet séparé pour exercer tranquillement ses talents, quelque indulgence pour les heures du délassement, qui est absolument nécessaire à l'ouvrier qui invente, médite et opère en même temps : tout 'étoit alors conseillé par la justice et par l'humanité.
Aujourdliuy, le sieur Gcrault, acquéreur des actions des divers intéressés, et guidé par un système d'économie, prétend l'étendre sur les appointements du Suppliant; les 1,248 livres dont il doit jouir par année, aux termes du susdit contrat, luy semblent un fardeau dont il veut se débarrasser; en conséquence, il ne cesse de vexer le sieur Louis par toutes sortes de voyes : plus d'égard, plus de cabinet séparé, confondu avec toutes sortes de manœuvres, distrait par leurs criailleries, il faut qu'il redouble de tension d'esprit pour que ses ouvrages ne s'en ressentent pas ; le délasscmeut en est plus nécessaire, et le Suppliant en est d'autant plus lésé que, suivant le
contrat, il luy est fait, par chaque jour de vacance, un rabais plus fort que ne le portent ses appointements; savoir, de quatre livres dix sots.
A ces vexations, ont succédé des imputations et des propositions injustes et captieuses: le sieur Géroult a divulgué que le sieur Louis étoit devenu infirme, il a avancé qu'il ne remplissoit pas sou devoir , il propose de mettre le Suppliant à ses pièces, d'être estimateur arbitraire de ses ouvrages et d'annuler ainsi un contrat qu'il a dicté et sigué luy-même; enfin, sans respecter aucune justice, il veut asservir et avilir un ouvrier qu'il a sollicité cy-devant et le frustrer de ce qui luy est assure par écrit, comme on l'a frustré des promesses verbales.
Il s'est flatté, Monseigneur, de suspendre votre religion par des exposés sans fondement; mais l'équité de Votre Grandeur, d'accord avec la supériorité de ses lumières et la protection qu'Elle daigne accorder aux talents appelés en France, luy out fait suspendre son jugement ; Elle a fait attention à la foy due à un contrat passé librement et authentiquemeut ; Elle s'est réservée de prononcer après que le Suppliant auroit éclairé les imputations qui luy sont faites.
A ces causes, le sieur Louis supplie humblement Monseigneur, qu'il luy plaise l'admettre en sa présence pour écouter sa justification, et contredire ce que le sieur Gerault pourrait avoir avancé de contraire aux intérêts et à la réputation du Suppliant; l'amour que Monseigneur a toujours montré pour la justice fait tout l'espoir du sieur Louis, qui , expatrié et tout adonné à l'exercice de ses talents, n'a pu se faire aucune connoissance dans Orléans.
11 ne cessera de faire des vœux pour la santé et la prospérité de Monseigneur.
Jean Louis, qui s'intitule modestement ouvrier sculpteur-modeleur, paraît avoir été appelé à la manufacture d'Orléans dès l'origine de son établissement. Il venait de Strasbourg et avait été attaché à la faïencerie de Sceaux : il est donc facile d'imaginer le style de ses ouvrages. Une minute de son engagement annexée aux pièces du procès porte la date du 7 avril 17.56, mais elle n'est que le renouvellement d'un contrat plus ancien. 11 gagnait ia48 livres, somme qui
à cette époque représentait les appointements d'un bon praticien. Ses [heures de travail sont rigoureusement indiquées. Il devait enseigner le dessin aux apprentis ; mais, dans ce cas, il avait droit à une rémunération supplémentaire payée par les directeurs ou par les parents des élèves.
l-e factum de Gérault en réponse à la réclamation de son ouvrier, en date du 7 décembre 1707, est trop étendu pour être reproduit. 11 lui reprochait surtout la pesanteur de ses formes, trouvées pitoyables par les marchands. Ses oilles simples ou chargées d'ornements étaient trop grandes ; ses terrines à oiseaux ou « godrvns trop profondes; les saucières à une et à deux issurs ornées et simples, les huiliers en forme de bateau, étaient vilains et mal faits. Sept modèles d'e'cuef/es de différente grandeur, tant à ornements qu'à reliefs, avaient des couvercles inacceptables ; celui de la moyenne entrait dans le vase qu'elle devait couvrir. Telles sont les plaintes du maître, et il ajoutait : « Plus je lui recommande la légèreté, plus il fait lourd... la plupart de ses figures sont écrasées, témoin huit dessins bien faits et très-légers que je lui ai donnés, représentant des divinités ; les têtes qu'il a faites sont presque toutes semblables, celles des femmes n'ont rien de distingué. »
Le procureur Alix, chargé par l'intendant Barentin de lui rendre compte de cette affaire, ne dissimule pas dans son rapport qu'il résulte de ses informations que Gérault désire rompre le traité avec le sculpteur chargé des modèles, et préfère les demander à des artistes de Paris.
Nous ignorons quelle fut la décision de l'intendant.
En 1763, après la paix désastreuse où la France fut condamnée à perdre toutes ses colonies, sous le ministère du duc de Choiseul, on voulut se rendre compte de l'état des manufactures du royaume. La France était épuisée par ses longs revers ; pendant la terrible guerre de sept ans elle avait été obligée de fondre son argenterie comme sous le grand roi ; nos manufacture* étaient dans la plus grande détresse, et la paix laissait beaucoup de plaies à cicatriser. Une série de questions fut adressée aux principales manufactures : voici les réponses que fit le directeur de celle d'Orléans aux demandes de l'Intendant.
Ces détails appartiennent aussi à l'histoire générale de notre industrie.