‹ Le Cabinet de l'amateurChapitre 28 sur 151 · I-à pourraient être rassemblés tous les textes inutiles · texte numérisé non relu

I-à pourraient être rassemblés tous les textes inutiles

Des Bibles, des Evangiles et des Apocalypses figurés;

Les vies également figurées du Christ, de la Vierge, des Martyrs et des Saints;

La classe importante des livres liturgiques, tous très-omés, et inutiles la plupart au point de vue des études théologiques ;

Toute la doctrine emblématique figurée, religieuse, morale, philosophique ou amoureuse ;

Les recueils qui contiennent les persécutions et les guerres; Les biographies dont les portraits font le principal mérite ; Les promptuaires de médailles et les premiers livres de numismatique , d'une exécution pittoresque, mais sans aucune valeur scientifique ; l/»s recueils de costumes et de broderies ; Les livres sur l'escrime, l'équitatiou et la danse; Les traités de gymnastique et de lutte; Les livres de calligraphie ;

Kt un grand nombre d'ouvrages ornés , extraits des différentes classes qui forment l'ensemble du système bibliographique, et qui tous, à de très-rares exceptions près, sont sans valeur littéraire, historique ou scientifique; il n'y aurait là qu'à choisir.

I ne semblable collection pourrait avoir pour base tous les grands ouvrages figurés sur les arts, les traités d'architecture, les monographies de monuments antiques et modernes, les galeries , les recueils de statues et les ouvrages sur les vases antiques.

Ce ne serait pas même une innovation; c'est ainsi, lorsque le besoin s'en est fait sentir, qu'on a détaché la Céographie (cartes et plans"; de la section historique, pour en faire un département à part dans notre Bibliothèque impériale.

Les livres deviennent si nombreux que ce n'est qu'en les subdivisant qu'on parviendra à les utiliser. Le vieux système de classification adopté dans les collections publiques crève de pléthore. Dans l'état actuel de la science, nul ne peut se flatter d'être encyclopédique : centraliser, c'est amoindrir. Il devient urgent de diviser nos collections, si oti veut qu'elles restent bonnes à quelque chose.

'ILLUSTRATION des livres fut, clans le passé, ce qu'elle < si de nos jours, où nous avons vu les maîtres les plus célèbres lui payer leur tribut, avec cette différence que les artistes d'alors s'humanisaient plus volontiers, ou plutôt qu'on ne leur avait pas encore élevé des autels.

Les dessins des artistes des xvc et xvi' siècles, mis en relief pour les usages de la typographie, ont pour ces époques un intérêt semblable à celui des gravures à l'eau-forte du xvii*; ils donnent une idée parfaitement juste du style des maîtres et des caractères généraux de l'école : c'est la monnaie courante de l'art.

A des points de vue très-variés , nos vieux livres illustrés sont remplis de renseignements que l'on ne trouverait (pie très- difficilement ailleurs. Ils sont, pour l'amateur, sans l'obliger à de grandes recherches, comme une fenêtre ouverte sur le passé. C'est dans les ligures des plus anciens, souvent grotesques et triviales, mais naïves et sincères, (pie l'on retrouve les vieux tvpes nationaux disparus ou qui se sont modifiés et adoucis depuis sous les efforts de la civilisation. Dans d'autres, le crayon, interprète du texte qu'il suit pas à pas, nous a conservé la forme précise sous laquelle ont été perçues tour à tour les créations purement idéales — mortels, anges ou démons — qui nous ont été léguées par la tradition, par la poésie ou par la religion ; plus loin, ce sera l'enveloppe bizarre que l'imagination du temps prêtait aux races d'un monde récemment découvert, ou bien les traits sous lesquels les nations modernes, sortant de l'enfance, essayaient de se représenter la grande antiquité dont elles ne connaissaient pas encore les monuments figurés : et tout un monde enfin de façons familière; de sentir et devoir, dont ils sont les dépositaires exclusifs.

Nous visiterons peu à peu les plus rares et les plus significatifs de ces livres. Pour aujourd'hui, tous céderont le pas aux femmes illustres qui nous sont présentées par le respectable fra Jacopo Filippo de Bergame. Voici la description du livre :

DE | PLLRIMIS | CIARIS SELECTISQ3 | MULIERIBI'S ORS PROPE DIVINIM | [\OYISSIME | CONGE | STl M.

Ces paroles, tracées en grandes lettres cursives gothiques, disposées sur huit lignes, comme nous venons de l'indiquer, occupent toute la page recto du premier feuillet. Albert Durer a emprunté aux Italiens cette manière de disposer le

titre de quelques-unes de ses publications en surchargeant un peu l'ornementation des caractères.

Le volume est un élégant in-folio compose de CIAX feuillets, non compris quatre feuillets préliminaires non chiffrés, qui contiennent, outre le titre, une

épitre dédicatoire, en forme de prologue, adressée à liéatrix d'Aragon, reine de Bohème et de Hongrie, et la table alphabétique des femmes illustres dont il est question dans l'ouvrage.

Au verso du feuillet qui contient le titre, et en face cîu prologue, un grand portique du meilleur goût, que ses dimensions ne nous permettent pas de reproduire, sert de cadre au dessin ci-dessus, où nous voyons l'auteur présenter son

livre à Béatrix d'Aragon, princesse savanle et qui se recommande à nous par plus d'un titre, puisqu'elle était la femme de Matliias Corvin, l'un des plus illustres parmi les mécènes du xv* siècle.

Le texte, en beau caractère semi-gothique, finit avec le cent soixante-neuvième feuillet ; sur le recto du dernier se trouve la souscription :

« Opus de claris selectisqj plurimus mulieribus a fratre Ja. Philippo Ber- « gomensc editum explicit maxima cm diligentia revisu/ et castigatum per Reu veren. Sacre théologie doctorej magistrum Albertus de Placentia : et fratrem « Augustinu; de Casali majori ejusdem facultatis baccalarium ordiuis Minoruni. « Ferrarie impressu3. Opéra et impensa Magistri Laurentiï de Rubeis de Va- « lentia. Tertio Kal. maias. Anno salutisnostre MCCCCLXXXXVII. Religiosoln- « victiss.q; principe : Divo Hercule : Duce secundo : Ferrariensibus legiptime « Imperante. »

Et au-dessous le registre qui se termine par la marque de l'imprimeur.

Lacbertius de Rubeis de Yalentia, et en italien /.orr/izo de liossi da Falenza, que Sardini,dans son histoire de Nicolas Jenson, appelle tout simplement Laurent des Rouges, doit être rangé parmi les Français, en assez grand nombre, qui contribuèrent, tout autant que les Allemands, à propager la typographie en Italie. Nous pouvons en effet, dès les premières années, revendiquer parmi les imprimeurs de ce pays, outre Nicolas Jrnson établi à Venise, et qui jetait un si

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grand éclat sur l'art, un macslnt Mono qui, au rapport de Targioni Tozetti, le premier, vers i47'i faisait rouler ses presses en Toscane, à Colle de Val d'Essa, ville célèbre par ses manufactures de papier; — Stephanus Corn/lus Lugduuensi's, qui imprimait à Parme eu i ; — Petrum Maufer Xormanum, établi successivement à Padoue en i^-jf\, à Vérone en t/|8o; et plus tard à Venise; — Jean F abri , qui exerçait son art à Turin, en 1 474 î — Gulielmus le Signerre RotltomagcnstSj célèbre à Milan ; et Ettstacium Ga/lum, qui est le même que Stàtius Gallicus , et Jaeobum Rubcum nafionc Gallieum , émule de Jenson, et d'autres encore qui tous, à l'imitation du grand ty|>ographe de Venise, ajoutaient à leurs noms celui de leur patrie comme pour recueillir un reflet de sa popularité.

Fcrrare avait eu aussi, dès l'origine, un Belfortc ou Beaufort et un Johannes Picardus, deux imprimeurs dont les noms ont une physionomie française. Mais la nationalité A' Andréas Gai/us, ou mieux encore F/nncigena, établi à Ferrare vers 1/171, n'est point douteuse. Laurent des Rouges nous parait avoir été le compagnon et le successeur d'Andréa, dont le nom disparaît, sur les livres imprimés à Ferrare, vers 1 4o'3, date des premières productions de Des Rouges.

Laurent a beaucoup imprimé à Ferrare ; et, dans le petit nombre de ses volumes ornés de gravures, une belle édition des Kpîtres de saint Jérôme en italien , qui porte la même date que les Femmes M/astres, tient le premier rang. Il mourut vers 1545, et son fds François succéda à sa typographie. \jc statut de Ferrare, imprimé par Francesco de Rossi en 1667, est orné de son portrait, âgé de soixante -quatre ans.

Le moine augustin rn\ Jacopo Filippo n\ Bercamo, dont le nom se trouve associé comme auteur à celui de Des Rouges dans le livre qui nous occupe, fut un des savants personnages de son temps. Il nppartenait à la noble et antique fanulle Foresti de Bergame. Né vers i/j'V|, il prit en i/j5a l'habit religieux dans le couvent des Augustin» de cette ville, et y mourut le 1 5 juin ifiao, Agé de quatre-vingt-cinq ans. Prieur de son ordre à Imola en 1 4ï>4 et à Forli en i4<)6\ il fut longtemps professeur à Ferrare, où il eut l'occasion de s'attacher plus particulièrement aux princes de la maison d'Fste.

I n des premiers, il écrivit l'histoire générale. Il avait intitulé son livre, imprimé à Venise en i485 : Supplemcnlum chrviticarum. Il voulait indiquer par là que son travail, fait avec soin, par le nombre de faits nouveaux qui s'y trouvaient consignés, était destiné à servir de complément à tous les ouvrages du même genre qui avaient été écrits jusqu'alors.

La réputation littéraire de fra Fdippo, son caractère religieux et sa naissance paraissent lui avoir donné un accès facile auprès des dames illustres de son temps, et son livre De vlaris Mulieribus pouvait en recevoir quelque importance par la place assez large qu'elles y occupent ; mais il n'aurait pas fallu pour cela s'en tenir à la louange de leur piété. Il était difficile à un moine du xv* siècle de

LE CABINET DE L'AMATEUR. 1*7 traiter cet intéressant sujet avec la liberté que devait y mettre nn siècle plus tard l'abbé de Bonrdeille, seigneur de Brantôme.

Le principal attrait du livre de fra Filippo est donc aujourd'hui] dans ses illustrations, et plus particulièrement dans quelques portraits d'un art charmant et d'un très-bon souvenir, que nous allons lui emprunter.

Nous avons dit que le livre commençait par un prologue en l'honneur de Béatrix d'Aragon ; la série des biographies s'ouvre par la vie de la vierge Marie, et, reprenant ensuite l'ordre chronologique, passe en revue le plus grand nombre de femmes qui ont laissé un nom dans l'histoire, accolant et mêlant sans transition aucune les femmes de la Bible et celles de l'Olympe, les héroïnes des temps fabuleux aux matrones de l'époque impériale les plus compromises : Agrippine, Poppée et sainte Pétronille, Sara, et Junon, Isis, Débora et Méduse, que l'artiste n'a pas voulu complètement déligurer en la coiffant de l'horrible chevelure de couleuvres sifflantes qui s'étale sur le bouclier de Minerve.

La plupart des biographies sont ornées d'un portrait le plus souvent idéal, comme on le pense bien, mais toujours charmant-, les uns sur fond noir, les autres sur fond blanc. 11 est difficile de faire un choix entre ces deux systèmes d'interprétation : les premiers, d'un aspect singulier et piquant ; les autres, comme le portrait de cette jeune femme assise au milieu de ses livres, remplis d'une grâce touchante.

Mais venons aux portraits vrais. \jr premier qui nous arrêtera est celui de : Blakche-Marie Visconti, fille unique du duc de Milan, Philippe-Marie. Mariée à l'illustre capitaine François Sforce en ifâl , elle avait alors seize ans; elle lui apportait en dot la ville de Crémone et le rêve poursuivi par les plus illustres condottieri italiens, Braccio Fortebraccio , Sforce Attendolo et Jacopo Piccinino, une couronne en perspective, rêve qui s'était toujours évanoui de*

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vaut les caprices de la victoire. Cette princesse, douée des plus aimables qualités et d'une beauté singulière, était aussi vaillante que belle ; et l'on raconte qu'un jour, étroitement assiégée dans Crémone par les troupes vénitiennes, pendant que son mari guerroyait ailleurs, elle se mit résolu m eut à la téte des habitants, et, blessant de la lancequ'elle portait le premier soldat ennemi qui s'offrit à ses coups, elle anima tellement le combat , que l'armée assiégeante fut obligée de lever le siège et contrainte de se retirer.

A la mort de Philippe-Marie, qui ne laissait point d'héritier, François Sforce ressaisit à son profit la souveraineté de la Lomhardie, qui devint pendant un siècle l'apanage de sa famille. Blanche-Marie fut la mère du cruel Galéaz-Marie Sforce et de Ludovic le More. On raconte que le pape Eugène IV prédit à la naissance de Galéaz qu'il serait un nouveau Lucifer; il fut en effet accusé d'avoir empoisonné sa mère, qui mourut en 1468, et ce crime est loin d'être le seul que l'histoire ait à lui reprocher.

Le portrait qui nous est offert par fra Jacopo Philippo est copié d'une peinture de Bonifacio Bembi, qui existait sur un des piliers latéraux de l'autel des saints Crisanto et Paria, dans l'église Saint-Augustin de Crémone, et qui fut terminé, suivant Zaist (Histoire fies artistes de Crémone), l'année même de la mort de Blanche-Marie.

Genevre Sforce, femme de Jean Bentivoglio, tyran de Bologne, a laissé une trace sanglante dans l'histoire de la fin du xvc siècle ; elle eût été probablement effacée de ce livre, s'il avait paru dix ans plus tard.

C'est un des miracles de l'art de cette époque, et nous serions tenté de le lui reprocher, que d'avoir en quelque sorte consacré le souvenir d'un certain nombre de lâches et sanguinaires personnages , sans génie et sans gloire. Fêtes , tournois , luxe effréné, poésie, splendides mo-

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numents, peintures que l'on admire, derrière tout cela s'abritent et se dissimulent les misérables tragédies qui ensanglantaient alors le sol de l'Italie. Francia sert de passe-port à Jean Bentivnglio , comme Léonard de Vinci nous fait accepter Ludovic le More, on aime à contempler sa tète sur les jolies médailles de son peintre-orfèvre. Ginevra fut plus coupable encore que l'imbécile tyran de Bologne; lille d'Alexandre Sforce , seigneur de Pesaro, elle avait épousé Santé Bentivoglio vers r^<3o. Restée veuve en 1 463 , moins de huit mois plus tard, elle passait à de secondes noces avec Jean , déjà épris d'elle du vivant de Santé. Plus âgée que son nouvel époux, ambitieuse et avide de domination , elle fut l'instigatrice des rrimes nombreux de son mari et de ses fds. Nous pouvons dire, pour excuser notre auteur, que, lorsqu'il publia son livre, les Bentivoglio étaient à l'apogée de leur puissance. Leur domination semblait même plus solidement établie que celle des Médicis et des Sforce. Par ses fils et par ses filles, Jean Bentivoglio était allié aux familles les plus considérables d'Italie, et Ginevra, qui passait pour un vif et ferme esprit, était parmi les femmes vivantes une des plus illustres.

(Test vers ce moment que commençait à poindre à l'horizon ce César Borgia qui devait, c'est une justice à lui rendre, purger l'Italie d'une foule de petits monstres et étouffer bon nombre de ces petites dominations sanguinaires écluses avec le siècle. I^i fortune et les desseins du jeune capitaine les frappaient tous d'épouvante, et si la mort d'Alexandre VI ne permit pas au Valentinois d'achever ses projets, le moment de répit fut de courte durée, ils devaient être repris d'une main non moins ferme par le pape Jules 11.

Les Bentivoglio furent chassés de Bologne en i5o(i, et Ginevra mourut de douleur à Busseto le 16 mai 1307. Cette femme, naguère si puissante, maudite par son vieil époux qui l'accusait de sa ruine, abandonnée par ses enfants, excommuniée par l'Église, ne devait pas même trouver une terre consacrée pour son tombeau.

Le portrait, dans un âge déjà avancé, de Ginevra Bentivoglio nous semble dessiné d'après une peinture de Boltrafîo ou de Ixirenzo Costa, artistes souvent occupés à Bologne, en concurrence avec Francesco Francia, et le costume, ainsi que l'indique notre auteur, est celui qu'elle portait habituellement.

Une lettre que Politien adressait à Cassandra Fkdele donne une idée trèsjuste du génie de cette jeune fille, regardée un moment comme la merveille de son siècle. « Tu écris, ô Cassandra, lui dit-il, des lettres remplies de finesses, « de génie et d'élégante latinité, non moins agréables par une certaine grâce « enfantine et leur simplicité virginale , que sérieuses par l'élévation du sens « et par la raison. J'ai lu un de tes discours, il m'a paru érudit, abondant « et sonore, ét tu n'es point dépourvue de ce don d'improvisation auquel o n'arrivent pas toujours les plus grands orateurs. On me dit en outre que tu

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« es assez forte en philosophie et en dialectique pour envelopper un adversaire « de» plus embarrassantes difficultés; que tu expliques avec une facilité mer- « veilleuse ce qui semble insoluble ; que tu défends ou combats au besoin « les questions proposées, et que, tout enfant que tu es, tu ne crains nulle- « Inent d'en venir à discuter avec les hommes , sans que ton sexe nuise à ton « courage, ton courage à ta modestie, ta modestie à la force de ton argumen-

• talion. Et pendant que les louan- « ges de tous t 'élèvent, tu t'excuses « • » l 'humilies de telle façon qu'en « baissant tes yeux vers la terre, tu t'efforces de tempérer l'estime « qu'on fait de toi. O! qui me con- « duira près de toi Cassa mira, afin •< que je puisse te voir admirer tes " manières, ton vêtement, tes gestes, et entendre tes paroles qui «' semblent dictées par les Muses! »

Née à Venise en i4*»5, Cassandra possédait à quinze ans tous les talents dont Politien vient de nous entretenir ; de plus, elle savait le grec : aucune des femmes érudites de son siècle ne l'égala en célébrité. I,a république la réservait pour l'ornement de ses fêtes; c'est elle que le sénat chargeait de haranguera leur arrivée les hôtes illustres qui visitaient \ enise. Musicienne et douée d'une faculté toujours puissante sur les imaginations italiennes, au milieu des festins périodiques que le «loge a>ait alors l'habitude de donner à la noblesse vénitienne, (lassandra improvisait en s'accompagnant sur la lyre, et les grâces de la jeunesse, le charme de la voix, l'élégante ingénuité de la femme, un certain appareil théâtral, prêtaient à ses compositions la chaleur et la vie que nous cherchons vainement aujourd'hui dans le peu qui nous reste de ses écrits.

('.assainira Kedéle mourut presque centenaire en 1 558. Notre portrait, que l'auteur faisait graver et imprimer, SCitlpUunque et imprimer* J'evimiu , pour conserver éternellement, dit-il, sa ressemblance, nous parait dessiné d'après une peinture de Jean Bellin, pour laquelle la jeune inspirée avait fait ce quatrain :

Caleavi qua? omnes optant, incliora secuta.

Jam cclebiis passim «lut ta per ora vagor. Bellinus qui minor me priscis annulas arle.

El mis studio rettulit effigie.

Elle n'avait alors que seize ans. Il |>eut à la rigueur paraître un peu plus âgé oti donner une idée peu favorable de la beauté de Cassnndra ; ce sera la faute

Llï CABINET bt L'AMATLUH. 131 du dessinateur. L'ample tunique de forme antique dont elle es! vêtue est sans doute le costume d'improvisatrice auquel Politien fait allusion.

Le dernier portrait de notre livre /Je i farts Mufierifms est sans contredit le plus charmant de tous, et fru Jacopo Filippo, si on en juge par les longues pages qu'il a consacrées à la jeune Damisella Trivilcia , parait l'avoir entourée d'une estime toute particulière.

Il n'est point douteux qu'il n'ait été gravé d'après une peinture ou un dessin de Léonard de Vinci. La finesse du profil, l'élégante richesse de l'ajustement , rappellent tout à fait le portrait de Béatrix d'Esté, femme de fjaàtmoo il }/oro, que l'on conserve parmi les peintures de la bibliothèque Ambrosienne.

Damisella Trivulce, elle aussi, fut une des merveilh-sdeson temps.

(> nom de Damisella n'est qu'une variante de celui de Domitilla , et ne signifie nullement demoiselle.

Fille de Giovanni Trivulcio, nièce du maréchal de France Giaugiacomo, elle était célèbre par ses talents, sa grâce et la /fonceur de son chant. L'Arioste a parlé d'elle dans YOHamlo; savante en grec et en latin, elle possédait aussi tout ce qu'en ce temps-là on décorait du nom de philosophie. Elle avait une mémoire prodigieuse, et il lui suffisait d'entendre réciter un discours pour le répéter ensuite sans en changer un seul mot.

Otte élégante personne, mariée plus tard au comte Torelli de Montechiarogolo, un des capitaines qui avaient aidé Charles VIII à conquérir le Milanais, mourut en 1337. Elle n'a laissé que quelques épi très grecques et latines, qui n'ont point été imprimées.

Quel est le dessinateur et quel est le graveur de tous ces portraits ? voilà une question que nous aurons bien rarement l'occasion de résoudre d'une façon satisfaisante pour la curiosité des amateurs, en parlant des illustrations du xV siècle. Dans beaucoup «le cas, l'imprimeur, habile artiste, dessinateur et graveur lui-même, exécutait ou faisait exécuter sous sa direction une partie des gravures destinées à orner ses livres, et le travail de ses aides, qui lui appartient à plus d'un titre, peut être considéré comme sien. D'autres fois c'est pendant toute une période un artiste unique resté inconnu et auquel on ne saurait donner d'autres noms que celui de quelque marque ou monogramme rencontré sur ses ouvrages, à grand renfort de loupe. Mais ce qui

est plus fâcheux que cette incertitude, ce sont les noms retentissants donnés par ignorance ou par légèreté et que nous voyons adopter avec tant de facilité. Qu'importe le nom en ces sortes de choses, à une époque où tant de productions d'un ordre élevé sont restées anonymes ? Ne suffît-il pas que cette époque ait été excellente ?

Ici nous n'avons pas même la ressource du monogramme pour rappeler l'artiste unique qui a dessiné et gravé , pendant une très-courte période, toutes les gravures des éditions ferraraises illustrées. Peut-être était-il Florentin, et ses dessins ont une grande analogie? avec ceux qui décorent les premiers livres publiés par Luc-Ant. Junte, à Venise, vers la même époque. On remarque chez lui une tendance rare, chez les dessinateurs-graveurs de son époque, qui donne une valeur particulière à ses travaux, celle de s'inspirer volontiers, dans ses compositions, des peintures contemporaines. Nous avons essayé d'indiquer quelques-uns de ses emprunts.

Une gravure du même artiste, qui se trouve en tète d'une vie de saint Maurelio, imprimée à Ferrare à la fin du xv* siècle , est empruntée à un tableau du vieux Cosimo Tura, qui est encore aujourd'hui dans la cathédrale de Ferrare, et nous croyons reconnaître la manière de Lorenzo Costa dans un beau portrait d'Hercule d'Esté, qui sert de frontispice à un opuscule en vers de Nigri, sur la mort de ce prince.

Ses ouvrages les plus importants sont un missel in-folio pour les chartreux, une édition des lettres de saint Jérôme dont nous avons déjà parlé, — et le livre des Femmes célèbres.

Quant à la manière d'interpréter l'effet du dessin par des fonds tantôt noirs, tantôt blancs, que l'on remarque dans quelques-uns des spécimens que nous reproduisons, c'est un usage que nous trouvons surtout pratiqué à Florence, et qui caractérise essentiellement tout ce que cette école a produit de gravures en relief au xve siècle. Elles nous paraissent étranges; mais l'analogie qu'elles présentaient avec les nielles des orfèvres contribua sans doute à les faire rechercher ainsi de préférence. Ferrare est l'extrême limite jusqu'où cette manière florentine ait étendu son influence. \ Venise on ne s'est servi des fonds noirs que pour les ornements purement typographiques, dans le genre de ceux que nous avons employés dans quelques parties de ce volume.

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