LES VENTES PUBLIQUES D'AUTREFOIS
A vente publique est depuis longtemps le principal champ de bataille de l'amateur. C'est là que commencent, s'accroissent et finissent nos collections. C'est là aussi qu'au milieu de ce qu'on a justement appelé le feu des enchères, se cote la valeur des objets, se formule nettement la vivacité de la recherche et de la demande. Soit que l'amateur y succombe ou qu'il reste vainqueur, la vente publique est le théâtre désigné de ses plus vives émotions. C'est là qu'en présence de l'objet qu'il convoite et couve des yeux, pendant le court moment qui va décider de sa possession, se livre en lui le combat intime, et plein d'angoisses souvent, trop bien connu de nos lecteurs pour que nous essayions de le décrire.
Nos passions sont toujours les mêmes à toutes les époques; mais, comme les individus, elles revêtent un costume qui change, se transforme ou se modifie chaque jour. Aujourd'hui, par exemple, les amateurs n'assistent plus que très-rarement aux ventes publiques; tout se fait par commissions, le mystère le plus profond enveloppe les ordres donnés, et, le moment de l'adjudication passé, les curieux, ceux qui aiment à savoir où passent les objets, cherchent en vain à fixer la trace de la merveille livrée un instant aux regards de tous et qui va disparaître pour longtemps. Cette sorte de jalousie est un des caractères du mois.
ment. Il y a vingt ans, les choses se passaient autrement : il y avait moins de gros public parmi les s|>cctateurs, les amateurs assistaient à la vente et achetaient eux-mêmes. Les émotions, contenues d'ordinaire, n'en étaient pas moins visibles : mais il arrivait parfois aussi qu'elles faisaient explosion au debors; c'était plus pittoresque.
Je me souviens d'avoir vu un soir, à la salle Siheslre, l'irascible Mottelez, à qui M. de Soleinne venait d'enlever une Moralité de seize feuillets au prix énorme alors de 1,800 francs, se lever hors de lui et s'écrier en étendant son bras vers le vieil amateur : Je la rachèterai à votre vente ! A cette époque Mottelez était la terreur de ses rivaux en bibliophilie ; il avait toujours l'air de vouloir passer son épée au travers du corps de ses concurrents.
Les salles de la rue des Jeûneurs, elles aussi, avaient leurs originaux.
A un autre point de vue, tout ce qui est passé d'œuvres d'art exquises dans nos ventes publiques du siècle dernier est incalculable. C'est sur ce marché toujours abondamment fourni que se sont formées non-seulement les collections particulières les plus célèbres en Europe, mais encore les musées de Dresde, de Berlin et de Saint-Pétersbourg. Les principales cours du nord et du centre de l'Allemagne avaient à Paris des représentants à poste fixe pour recueillir dans nos encans les accessoires indispensables du faste et de l'élégance : porcelaines rares, meubles magnifiques, bronzes et tableaux de prix qui ne sont plus revenus. C'est dans les vieux catalogues de ces ventes que nous cherchons aujourd'hui les titres de noblesse des tableaux, des dessins et des estampes que nous possédons; ils sont même pour l'histoire de l'art du xviue siècle une mine de renseignements précieux que l'on chercherait vainement ailleurs. 11 y a donc, à tous ces titres, outre l'intérêt curieux, un intérêt réel, avant de pénétrer dans le domaine des collections anciennes que nous voulons parcourir, à rechercher le lieu, le mode ordinaire des ventes d'autrefois, à en connaître les habitués, à en étudier, en rassemblant les indications fugitives qui nous sont restées, les usages, les finesses et la physionomie.
Je ne sais pas bien la différence qu'il y a entre l'ancien juré crieur, l'huissier priseur et le commissaire-priseur de nos jours, principal ministre, exécuteur et juge en ce champ clos des ventes publiques. Les jurés cricurs, institués par saint Louis, assistaient vêtus de noir aux enterrements, portant suspendus à leur col les armes des défunts ; ils étaient chargés du détail des pompes funèbres : ils n'ont donc rien de commun avec nos commissaires-priseurs, bien que je me sois laissé dire que quelques-uns de ces derniers avaient conservé la louable habitude de s'associer au deuil des familles qui avaient des collections à vendre.
Au xviu' siècle, les huissiers priseurs qui vendaient publiquement les meubles, soit après décès, soit par autorité de justice, étaient à Paris au nombre de cent vingt. Ils avaient déjà une bourse commune.
LE CABINET DE L'AMATEUR. 1«9 Les commissaires priseurs ne sont plus aujourd'hui que quatre-vingt-deux, et ils ont toujours une bourse commune, sorte d'institution qui peut sembler bizarre au xix' siècle, car elle fait qu'une partie du travail des plus habiles et des plus actifs sert à faire vivre les incapables ou les paresseux qui ont le moyen d'acheter une charge, chose fort commode, mais que solde en définitive le pauvre vendeur qui n'en peut mais.
Ces sortes d'offices naissent naturellement avec le besoin des temps, la marche de la civilisation. Tant qu'il s'est agi de ventes mobilières ou d'effets d'usage, rien n'était plus simple : le public était tout trouvé. Mais l'institution des ventes d'objets d'art, de livres, de médailles, d'estampes et de tableaux, ou même de curiosités de la nature, une des spécialités les plus courues d'autrefois, présentait plus do difficulté : il fallait un public d'amateurs, ce qui est plus rare et plus difficile à former. La concurrence n'a jamais manqué aux encans célèbres ; mais, pour les autres, ce n'est que lentement et peu à peu qu'ils ont pu conquérir un public habituel; ils sont donc venus beaucoup plus tard, et en cela nous ne datons que d'hier. Ta plus ancienne mention que nous ayons rencontrée qui puisse se rapporter aux ventes publiques d'objets d'art nous est fournie parla rare et première édition des Antiquitez, histoires et singularité z de Paris, ville capitale du royaume de France, par Gilles Corrozet, Paris, 1 55o. Voici en quels termes il s'exprime : « Au mois d'aouxt audit temps (i 55o), furent vendues publiquement en la Mégisserie plusieurs images, tables, autelz, peintures et autres ornements d'église qu'on aivit apportez et sauvez des églises d'Angleterre. »
11 reste douteux, d'après le texte, si cette première vente a été faite à la criée; mais la chose en elle-même parut alors fort étrange, puisqu'elle est enregistrée parmi les événements les plus notables de l'année qui vit paraître le livre. Ce passage du vieux chroniqueur parisien est précieux aussi parce qu'il nous instruit des circonstances qui firent transporter en France, lors de l'établissement de la réforme en Angleterre, une partie du mobilier religieux de ses églises : monuments devenus précieux, que nos voisins viennent racheter aujourd'hui dans nos ventes ; le célèbre flambeau de la collection Espaulard, par exemple.
Après le renseignement qui nous est fourni par Gilles Corrozet, il nous faut traverser juste un siècle pour trouver, à Paris, l'indication d'une vente publique d'objets d'art; c'est dans une circonstance également célèbre. Nous voulons parler de la vente des effets précieux du cardinal Mazarin, décrétée parle parlement, le 16 février 1649- L'arrêt portait : « Tous les meubles estant en la maison dudit cardinal seront vendus au plus offrant, » et on spécifiait, un pou plus tard, gentillesse du bon vieux temps, que : « Sur la bibliothèque et les meubles du cardinal qui seront vendus, il sera, par préférence, pris la somme de i5o,ooo francs, laquelle sera donnée à celui ou ceux qui représenteront ledit cardinal à justice, mort ou vif. » Ce n'est pas le lieu de nous
étendre sur les vicissitudes de cette collection célèbre; observons seulement qu'à la fin du xvi* siècle, et pendant tout le xvn% on comptait à Paris un grand nombre d'amateurs dont les collections n'ont certainement pas échappé au sort commun, c'est-à-dire à la vente publique. Cela s'appelait alors un inventaire. Nous lisons dans le Segresiana la note suivante : « Scarron mourut au mois de juin 1660, pendant que j'étois au voyage du roi pour son mariage, et je n'en avois rien su. La première chose que je fis à mon retour fut de l'aller voir ; mais quand j'arrivai devant sa porte, je vis que l'on emportoit de chez lui la chaise sur laquelle il étoit toujours assis, que l'on venoit de vendre à son inventaire; cette chaise étoit à bras avec d'autres bras de fer qui se tiroient en avant pour mettre devant lui une table sur laquelle il écrivoit et mangeoit. » Où est aujourd'hui la chaise de Scarron ?
Mazarin a beaucoup fait pour développer en France l'amour des arts. Outre la satisfaction d'un goût personnel, les collections splendides entassées dans son palais avaient encore un but politique. 11 cherchait à stimuler le génie national en lui donnant pour modèle et en popularisant parmi nous les peintures des grands maîtres italiens, les meubles incrustés d'ivoire et de pierres précieuses, les étoffes magnifiques qu'il faisait venir de Gênes, de Milan et de Florence. Beaucoup de passages de sa correspondance l'indiquent assez. Un pamphlétaire du temps l'accusait même d'en vendre ; il en était bien capable. « Il faisait trafic, dit une mazarinade, par l'intermédiaire d'un sien domestique, de livres qu'il faisait venir de Rome, de tables d'ébène et de bois de la Chine, de tablettes, de cabinets d'Allemagne, de guéridons à têtes de Mores, et autres curiosités qui se vendoient publiquement dans une salle de l'hostel d'Estrée, en la rue des Bons-Enfants, qu'il avoit louée pour ce sujet. » Mais l'écrivain travestissait ses intentions en attribuant à ces ventes, si elles sont vraies, un misérable intérêt d'argent.
Les bibliothèques, disons-le à l'honneur de l'esprit français, furent les premières collections véritablement à la mode pendant tout le xvii* siècle : de là la grande quantité de beaux livres qui nous sont restés de cette époque, le luxe de leurs reliures. Dans le commencement les bibliothèques étaient en quelque sorte obligatoires et faisaient nécessairement partie du mobilier d'une grande maison. Ministres d'Etat, présidents au parlement, ou même simples conseillers, ne pouvaient se dispenser d'en avoir une ; sa beauté donnait pour ainsi dire la mesure de leur importance personnelle. D'ordinaire, les bibliothèques se vendaient en bloc toutes faites. Ménage raconte que M. Servien, diplomate et ministre d'État, voulait s'acheter une bibliothèque avant de mourir, a Un jour il me fit appeler : Que diroit-on de moi, me dit-il, si l'on ne trouvoit pas de bibliothèque à mettre dans mon inventaire? Je vous prie de m'en chercher une et de l'acheter pour moi. M. Rigault étoit mort en ce
LE CABINET DE L'AMATEUR. 201 temps-là. Je marchandai la sienne, mais M. Servien n'en voulut pas donner plus de 6,000 francs, et mourut sans laisser de bibliothèque. »
Très-souvent aussi les bibliothèques se vendaient en détail à la criée, et nos plus anciens catalogues imprimés sont des catalogues de livres. Voici, sur les ventes de livres et leurs physionomies, un renseignement qui nous a été conservé par le docteur Lister dans le récit de son voyage à Paris, en 1698. Savant, amateur, et surtout homme pratique, il ne reculait pas devant les détails, et nous a déjà fourni une bonne page sur la fabrication de la porcelaine en France :
« La passion des bibliothèques, dit Lister, est maintenant générale. Les livres sont vendus à des prix exorbitants... J'ai été à une vente de livres aux enchères ; il y avait de quarante à cinquante personnes, surtout des abbés et des moines. Les livres, comme chez nous, se vendaient lentement : ils furent adjugés à des prix très-élevés. VHispania illustrata de Sciotti, édition de Francfort, a été mise en vente à vingt livres ; les enchères montèrent par degré à trentesix livres, prix auquel le volume fut adjugé. Un catalogue in-folio de livres français, par de La Croix du Maine, fut mis sur la table (put up) à huit livres, ce dont je fus si dégoûté que je les laissai se disputer entre eux. »
Que dirait donc aujourd'hui Martin Lister du prix des livres, et les Anglais eux-mêmes n'ont-ils pas bien changé depuis cette époque? « J'avais grande envie, ajoute-t-il, d'acheter une série complète des gravures de l'incomparable artiste Claude Mellan ; mais on demandait deux cents livres pour une suite incomplète où il en manquait douze d'une valeur égale à tout le reste. Quelquesunes des estampes de cet artiste, du format d'un livre in-8, tirées des planches qu'il a exécutées à Rome, sont estimées une pistolc chaque, et la tête de Vincenzo Justiniani, son chef-d'œuvre, un louis d'or. »
Un voile assez épais dérobe à nos recherches la trace des ventes publiques d'objets d'ârt sous le règne de Louis XIV , où elles doivent avoir été nombreuses. 11 n'en a rien transpiré dans les mémoires ni dans les écrits du temps ; il semble que le grand siècle ait dédaigné ces misères.
Les catalogues imprimés , sources de renseignements sur les collections d'autrefois, que rien ne saurait suppléer, manquaient encore. C'est à peine si nous pouvons indiquer, sur mémoires, dans les dernières années du règne de Louis XIV, les ventes de De la Noue, un des plus grands curieux de France, dit Mariette, de M. de Piles en 1709, de M. de Montarsisen 171a, de Bourdaloue en 170, et de Girardon, le célèbre sculpteur, en 1716.
Le catalogue fait aisément deviner le public. S'il est nombreux, le livre devient nécessaire, et il ne tarde pas à paraître. Nous avons dit que les bibliophiles étaient venus les premiers; une autre classe d'amateurs, celle qui recherchait les curiosités naturelles, était déjà très-nombreuse à la fin du xvue siècle; il s'agissait de coquilles rares, de madrépores, de minéraux, d'oi-
ÎOi LE CABINET DE L'AMATEUR.
seaux aux brillants plumages, de reptiles et d'animaux singuliers enfermés dans des vases de verre , dont le goût ou plutôt la mode s'est maintenue très-longtemps , car ces sortes de productions n'ont jamais cessé d'être intéressantes. En 1736, Gersaint publiait déjà le premier catalogue de curiosités naturelles, tandis que la belle collection de tableaux de la comtesse de Verrue , vendue un an plus tard, n'obtenait pas encore cet honneur. Les estampes aussi disputent le pas aux autres curiosités; le premier catalogue d'estampes porte la date de 1737; celui des dessins de Crozat, par Mariette, ne vient qu'en 17/41 ; enfin, toute la curiosité réunie, tableaux, dessins, estampes, bronzes, meubles, |>orcelaines , bijoux , tapisseries et coquilles, parut pour la première fois, en 1 7/1/1, dans les catalogues si intéressants, rédigés par Gersaint, des collections Quentin de Lorengère et Bon nier de la Mossou.
Nous venons de nommer Gersaint et la comtesse de Verrue : avec ces deux noms commence la période la plus brillante de l'histoire de nos ventes publiques ; le premier y contribua par les catalogues imprimés dont il prit l'initiative; l'autre, par le retentissement de la vente de sa belle collection de tableaux, qui fut le signal, en France, de la faveur toujours croissante dont jouissent encore aujourd'hui les productions des écoles flamande et hollandaise, faveur que n'ont point altérée, auprès des amateurs, les nombreuses critiques que ce goût a soulevé. Ix*s catalogues de Gersaint sont précieux par les ingénieuses et intéressantes remarques sur les artistes peintres et graveurs, sur les porcelaines et l'histoire naturelle, dont ils sont semés. Il est le premier en date parmi les experts, et il est resté le modèle du genre. D'autres lui ont succédé dans cette tâche ingrate avec des mérites divers, et dans le nombre nous pouvons citer Joui lai n père et fils, Mariette, Remy, Boileau, Juillot, Basa 11 , Paillet l'ancien, Le Brun, Regnault, et d'autres encore qui ne manquaient pas de mérite ; aucun ne l'a égalé dans l'aimable exposition de ses idées, et dans l'abondance de renseignements qu'il nous a conservés. C'était à la fois un homme de goût et un homme très-instrujt.
Mais nous voulons surtout nous attacher au matériel des ventes publiques, et d'abord où avaient-elles lieu? Gersaint les faisait d'ordinaire chez lui, sur le pont Notre-Dame : ce ne devait pas être très-vaste. Les marchands d'objets d'art demeuraient alors la plupart sur le pont Notre-Dame et sur le quai de la Mégisserie, dit aussi de la Ferraille, qui s'étendait depuis le pont Notre-Dame jusqu'à l'ancienne vallée de misère, près le Chàtelet. Les ventes se faisaient encore au domicile même des amateurs, mais le plus souvent elles avaient lieu dans des couvents. Quelques-uns de ces grands établissements , qui n'étaient plus guère peuplés au xviu' siècle, louaient des salles pour ces sortes d'opérations. C'était le couvent des Grands-Augustins qui était d'ordinaire le théâtre des ventes importantes. C'est dans une des salles des Grands-Augustins , dit le catalogue, que se fit la vente de la collection Quentin de Lorengère ; c'est aussi
là qu'avait eu lieu la vente des dessins de Crozat, en 17/11 , et Basait y vendait rneore en 1773. Nous trouvons, en outre, comme lieu habituel des ventes, la grande salle de l'ordre de Saint-Michel, aux Grands-Cordeliers, celle de la maison de Saint- Louis, rue Saint- Antoine, et l'hôtel d'Espagne, rue Dauphinc (1). On les faisait un peu partout et sans beaucoup de cérémonie souvent; un catalogue de 1762 annonce, comme devant être faite dans une porte cochère de la rue du Battoir, une vente de dessins et d'estampes dirigée par Basan. La physionomie de ces réunions d'amateurs est finement indiquée, mais en beau, dans une petite eau-forte de Cochin que Gcrsaint plaçait en tête de ses catalogues, et dans d'autres estampes destinées au même usage , dessinées par Baudouin et Auguste de Saint-Aubin.
Les ventes commençaient à trois ou quatre heures de l'après-midi. Il y avait comme aujourd'hui une exposition préalable des objets; on distribuait, outre le catalogue, un ordre de vacations; elles étaient courtes, composées en moyenne de cinquante numéros et quelquefois de beaucoup moins. La collection du comte de la Guiche, en 1 770, composée de quarante tableaux qui avaient appartenu au comte de Lassay , fut vendue en trois vacations. On cherchait à introduire une grande variété parmi les objets qui composaient chaque vacation. La vente des collections du prince de Conti, en 1777, fut une affaire de quarante-cinq vacations, qui produisirent 1,200,000 francs, et chaque jour on vendit un mélange de tableaux italiens, hollandais et français, de dessins, de porcelaines, de bijoux et de pierres gravées.
Nous avons nommé les principaux experts d'autrefois : l'huissier priseur Chariot, qui demeurait, lui aussi, sur le quai de la Ferraille, fut pendant longtemps un des plus occupés ; c'était l'homme des grandes affaires, le Charles Pillet du moment; c'est lui qui fit, en 1775 et 1777, les ventes des collections Mariette et Randon de Boisset , celle du célèbre marchand Juillot et beaucoup d'autres encore, puisque nous le retrouvons logé à l'hôtel Bullion en 1 8 1 4* Mais l'huissier priseur était loin d'occuper dans les ventes du xvin» siècle la place qu'il y a conquise de nos jours : il n'avait pas même l'honneur d'être toujours nommé au catalogue; tout parait avoir reposé sur l'expert qui en était chargé.
Le Catalogue des planches gravées, dessins, estampes et tableaux, après décès de M. Michel A udran, entrepreneur des tapisseries pour le roi, à la manufacture royale des Gobelins, Paris, 1771, que nous possédons, celui-là même de
(1) M. Fournicr, dans son intéressant ouvrage, Paris parle Diderot dans son roman de Jacques le fataliste, ce démoli, indique l'hôtel Jabacb comme un des lieux où devait être tout autre chose. Un mercier ambulant, un *e taisaient le» ventes de tableaux : * De là, dit-il, certaine» portebalte, aborde son héros en rase campagne, ouvre sa espèces de Ubleaux à vendre s'appelaient Jubach.- C'est, boite, et lui propose : « . . des jarretières, ceintures, corje crois, nne erreur. L'académiede Saint-Luc Gt, en 177 4, dons de moolres, tabatières du dernier goût, vraies Jaune exposition de peinture à l'hôtel Jabacb; c'est ce que back, bagues, cachets... » Il est difficile de voir des tara P porte Bachauinoul , mais je n'ai vu nulle part qu'où y bleaux au milieu de cette quincaillerie, ait fait de* ventes de Ubleaux. Quant aux Jaiack dont
Pierre Remy l'expert, qui contient en tête sur des pages interfoliées le détail des frais de la vente , va nous renseigner sur leur simplicité. La vente avait lieu dans une des salles des RR. PP. Àugustins du grand couvent.
Voici le compte de Remy :
J'ai acheté à la vente de M. Audran des Gobelins :
Les n" 6, 7, 35, 59, 60, 61, 107, 110, 111,116, etc., etc., ce qui fait en tout 621 liv. 2 s., sur quoi, déduire le n° 172 qui appartenait à M. Audran de la rue Saint Jacques. Reste 617 Ht. 2 s.
Je dois donc à M. Francastel 617 " 2'
Sur quoi déduire :
Pour frais de salle des Augustins (trois jours) 36 * 00 s
Au portier desdits 18 chaises 4 16
Pour 37 autres 4 10
Trois voyages venus des Gobelins , le lundi 15 juillet 9 12
Port des estampes qui étaient chez Audran 0 12
Aux hommes qui ont déchargé les voitures 0 12
A deux autres 1 7
Au porteur de M. Audran, suivant ses ordres 12 5
Total 69 » ikS
Honoraires du sol pour livre du produit de la vente, qui est de 18,200 liv., fait 910 » 979 14
Time reste dû 362 12
L'huissier priseur ne parait pas dans ce compte ; il est probable que ses vacations, qui étaient payées six livres chacune, plus un droit de trois deniers par livre sur le montant de la vente , étaient à la charge de l'expert , ainsi que l'impression du catalogue, qui n'a ici que quarante-huit pages.
Quelques observations sur le prix des objets d'art nous entraîneraient trop loin : on sait que les temps sont bien changés. Cependant je ne saurais résister à l'envie de citer deux articles de la collection d'antiquités grecques, romaines et gothiques de M. Picard, qui fut vendue à l'hôtel Bullion, le 17 janvier 1780 et les sept jours suivants. Ces sortes de ventes étaient rares, mais les objets s'y donnaient littéralement. Je copie le catalogue, où tout est très-bien détaillé :
N* 197. « Une paire d'élriers en fer, dort* d'or moulu, en cuivre doré entaillé; l'une a dans son 1
qui oui certainement appartenu à François I"; sur lion à qui un serpent mord la queue. A la i
Ira deux cotés se voient de* salamandre» couronnées, est représentée l'Annonciation, et la troisième est
avec celte légende : Nutritco, exit'mguo, devise de terminée dans l'intérieur de m volute par une tétede
ce prince. A la partie du haut, où s'nttarhent le» lion. Les trois autres pièces sont des crucifix nommés
courroies, on lit sur un |tetit carré : F. REX. Ces à jupons, à cause de leurs draperies, qui ont la forme
étrier» sont fort bien exécutés. Ils viennent dune d'un petit jupon; l'un des trois est en bas-relief,
faite par les religieux de Saint-Denis .» ,r»0 liv. sur une plaque de cuivre éinaillée, où se voient au»
deux côtés la Vierge et saint Jean; au-dessus sont
N« J0«. « SU pièces, savoir : trois crosse* d'évéques anges H liv. 19 s.
Les étriers de François lrr sont au musée de l'hôtel Cluny, et le lot de i4 »'*
LE CABINET DE L'AMATEUR. 205 vres eût peut-être produit 10,000 francs à la vente de la collection Soltykoff.
Avec le développement toujours croissant des ventes publiques, on chercha à leur enlever ce qu'elles avaient de nomade, à leur donner un domicile fixe. Pierre Remy, qui fut pendant longtemps un des experts les plus employés, eut une salle de vente chez lui, rue Poupée, la deuxième porte à gauche en entrant par la rue Hautefeuille. Paillet en ouvrit une autre à V hôtel d'Aligre^ où il demeurait, et plus tard fonda vers 1780 le célèbre établissement de X hôtel Bu/lion, rue Plâtrière (1), qui a subsisté jusqu'à nos jours. Lebrun, son concurrent, avait aussi une salle rue deCléry, hôtel Lubert, et lit construire rue du Gros-Chenet la belle galerie qui portait son nom. Paillet et Lebrun, longtemps rivaux, avaient commencé à parcourir la carrière des ventes publiques vers 1 770 ; tous deux moururent en 181 4, après quarante-cinq ans d'exercice. Les ventes finirent par se localiser dans les salles de l'hôtel Bullion et de la rue de Cléry, lorsqu'elles n'étaient pas faites au domicile des amateurs.
La critique, qui abandonne rarement ses droits, s'est souvent attaquée, pendant le xviu' siècle, aussi bien aux experts qu'aux amateurs. L'éternelle question des attributions complaisantes des catalogographes du temps n'avait point d'organe pour se faire entendre ; mais quelques esprits critiques ne manquaient pas d'inscrire leurs réclamations sur les pages mêmes du catalogue. Le soin avec lequel les amateurs conservaient et annotaient ces petits livres est une des particularités du temps. Le grand Mariette ne fut pas plus qu'un autre à l'abri des attaques de ces méchants, et je lis sur les pages du catalogue de Charles Coypel, qu'il avait rédigé (1753), la note suivante, qui ne manque pas d'à-propos et qu'il est piquant de publier à plus d'un siècle de distance :
« L'on a demandé, dans le temps de la vente, à M. Mariette pourquoi il avoit mis dans son catalogue que tels et tels dessins étoient de Raphaël ; il a répondu que, M. Coypel étant de ses amis, il n'avoit pas voulu détruire les objets dont il s'étoit chargé de faire la description pour les faire valoir, d'autant plus que ces dessins avoient toujours passé pour être des originaux de Raphaël , et , n'ayant point voulu faire tort à la succession, il avoit laissé subsister la bonne réputation où ils étoient depuis longtemps. Je ne décide rien sur cette façon de penser de M. Mariette pour M. Coypel ; les amateurs feront là-dessus les commentaires qu'ils jugeront à propos , ne pouvant cependant se dispenser de louer le zèle particulier de moudit sieur Mariette. »
L'épigramme est finement aiguisée, et le critique ajoute en note : // n'y avait
( I ) Nous avons le catalogue d'une vente faite par Basan sèment consacré aux Tente* publiques de tableaux et autre*
à l'botel Bullion, en 1780; voiri la notice que Paillet fit effet» curieux. Cinq autres salles ont élé également dis-
insérer dans le Guide de l'Amateur dont Paris, de Thiéry , posées pour y faire de* ventes de tout genre, en 17 80 : • Cet hôtel a été acquis depuis quelques an- « Le sieur Paillet, faisant le commerce de* tableaux et
nées par le sieur Paillet, peintre; toute la disposition en s'étanl totalement livré à la partie des ventes de cette
a été changée : en faisant reconstruire la plus grande nature, se charge aussi d'en rédiger le* catalogue* et de
partie de* bâtiment*, 00 y a formé une espèce d'établis- remplir le* ordres de MM. les étrangers dans ta partie. >
de vrays dessins de Raphaël dans cette vente que les deux qui ont été retenus pour le roy, qui sont J.-C. qui présente les clefs à saint Pierre, et saint Paul qui prêche à la porte du temple. Or les quatre autres dessins que notre amateur conteste, et dont Mariette doutait comme lui tout en les décrivant avec soin, produisirent à la vente 87a francs, somme considérable alors pour des dessins.
Mais la guerre la plus vive et la plus longue, car je crois qu'elle dure encore, c'est celle que l'on a faite, depuis Mazarin jusqu'à nos jours, aux amateurs accusés de spéculer sur les objets d'art qu'ils recueillent. Son examen est en dehors de ce chapitre des ventes publiques; nous y reviendrons.
Pour ce qui nous reste à dire du spectacle offert par les ventes publiques d'autrefois, c'était , à peu de chose près , pour ceux qui les ont vues , celui qu'elles présentaient il y a vingt ans. Rivalité des amateurs entre eux, des marchands contre les amateurs, des marchands contre leurs confrères, et, dans certains cas, les marchands déjà organisés entre eux, ligués contre tout le monde, sous un nom plus énergique que celui de révision que nous avons adopté. Comme aujourd'hui, le spectateur étranger aux ventes pouvait être surpris de voir les enchères, parties du chiffre le plus modeste, s'élever, opiniâtrement, sol à sol, à des sommes considérables. Le rôle de l'officier ministériel était également le même, cherchant à réveiller et à stimuler l'amateur, levant son marteau d'ivoire toujours prêt à frapper, en lui disant : Fous n'en voulez plus? — C'est bien entendu? — Je vais adjuger; et ne le laissant jamais retomber, sous le fallacieux prétexte qu'o» demande à voir.
Il n'est pas jusqu'à Jean et sa grimace que nous ne puissions y retrouver, sans excepter non plus cette partie du public qui, alors comme aujourd'hui, c'est Joullain qui nous l'assure, ne venait aux ventes que pour se chauffer et y dormir.
Écoutons le satiriste Mercier, en son chapitre des Huissiers priseurs : les ventes publiques ne pouvaient lui échapper. 11 touche à la fin du siècle, juste à l'époque où nous voulions nous arrêter. Il donnera le dernier coup de pinceau au tableau :
« I«a charge d'huissier priseur (car tout est charge : qu'est-ce que les rois n'ont pas vendu ?) devient de jour en jour plus lucrative. Plus il y a de luxe, plus il y a de nécessiteux. Le combat sourd de l'aisance et de la pauvreté occasionne une multitude de ventes et d'achats. Les pertes, les banqueroutes, les décès, tout est favorable aux huissiers priseurs, en ce que les revers, les variations de la fortune, les changements de lieu et d'état, se terminent toujours par des ventes forcées ou volontaires.
« Il y a ensuite les petites ruses du métier. Tel huissier priseur est souvent marchand tacite ou bien associé avec des marchands ; et dans les adjudications il sait conséquemment couper la broche à propos, c'est-à-dire, adjuger suivant qu'il lui plaît, d'après ses vues secrètes ou celles de ses commettants cachés.
« L'adjudication est uii prononcé irrévocable ; mais que de clameurs avant le mot définitif! L'huissier priseur est obligé d'avoir un crieur à gages, un Stentor. On n'entend que cette répétition éternelle des acheteurs : Va soi! un sol! tandis que l'huissier de son côté crie : Vue fois, deux fois, trois fois! On dirait que l'objet crié va être adjugé sur-le-champ; car l'huissier dit toujours : Pour la dernière fois, en voulez-vous ? n 'en voulez-vous pas ? — Vn sol! un sot! répète l'assemblée, et voilà l'objet qui, de sol en sol, remonte subitement à mille livres au-dessus du premier prix. Un sol a fait pencher la balance, un sol l'a fixée invariablement.
« L'huissier en habit noir, avec sa voix flûtéc, et le crieur déguenillé, mais gorgé d'eau-de-vie, dont le timbre fait trembler les vitres, usent leurs poumons à parler en public, comme le dit le poète Rousseau dans sa plaisante épigramme ; l'oreille est fatiguée par cette répétition continuelle assommante. Les paix-Li ! du Stentor enroué surmontent à peine le bruit confus de la multitude qui se passe de main en main les objets, les regardant, les dédaignant, selon l'envie ou le besoin.
« Quand vous avez assisté à l'une de ces ventes tumultueuses, vous en avez les cris monotones et le bourdonnement dans l'oreille pendant quinze jours. On adjuge de cette manière depuis un tableau de Rubens jusqu'à iin vieux justaucorps percé par les coudes.
« Dans les ventes après décès, les chaudronniers en cheveux plats ouvrent toujours la séance ; car on commence toujours par la batterie de cuisine, le mort n'en ayant plus besoin. Ils se trouvent dans la salle du défunt avec tous ceux qui viennent pour acheter ses diamants, ses meubles de Boulle et ses dentelles. »
Vers la même époque, Boichot, un artiste qui tenait la plume à ses heures et qui n'aimait pas les tableaux de l'école hollandaise, nous a laissé l'esquisse suivante d'une vente à l'hôtel Bullion : « Au milieu de la chaleur du combat, on entend partir d'une extrémité de la salle une voix perçante qui s'exprime ainsi : On demande à voir. Aussitôt le tumulte fait place au silence, les nez s'allongent sur la table, et les lorgnettes braquées aident à juger du tableau mis en vente... Après s'être bien assuré que l'on pouvait compter chaque brin de la chevelure, que les feuilles, les pétales et le pistil d'une fleur offrent les mêmes jouissances, la guerre recommence jusqu'au moment de l'adjudication, où le vainqueur reçoit les compliments de la plupart des assistants. Cette palme, à la vérité, ne s'accorde qu'à un prix élevé, car on se rappelle qu'il n'est que trop ordinaire de voir les productions de cette école (hollandaise) monter à des sommes exorbitantes. Le Journal de Paris, en date du a5 mars 1780 (1), nous fournit même
( I ) La lettre d'un vu/7 amateur, insérée d»m le Journal critique des prix élevé* où avaient été porté» les tableaux de Paru, écrite à l'ocrasiou de la veste Poullaio, est une de l'école hollandaise.
une dissertation aussi bien faite qu'intéressante, au sujet d'un tableau de cinq à six pouces représentant une femme à mi-corps enfilant son aiguille à la lumière. Lorsque le tableau fut vendu, les amateurs étaient en extase, mais ils n'en furent pas plus éclairés; d'autant que les bras et les mains de cette femme ressemblaient infiniment à ceux de nos poupées. Aussi les mauvais plaisants qui étaient là prétendirent-ils qu'on avait payé cher un bout de chandelle. »
Ferre -la-Mule, dans sa confession, nous a déjà instruit des coalitions et des manœuvres qui se pratiquaient au xvut" siècle dans les ventes publiques. Mercier, toujours impitoyable et pénétrant, plus explicite et plus vrai, nous dit ailleurs, dans une autre partie de son Tableau de Paris, à propos des ventes par arre'ls de la cour: « Il y a dans ces ventes une confédération secrète dont on doit perpétuellement se défier ; elle s'appelle la Grafinade. C'est une compagnie de marchands qui n'enchérissent point les uns sur les autres dans les ventes parce que tous ceux qui sont présents à l'achat y ont part ; mais, quaud ils voient un particulier qui a envie d'un objet, ils en haussent le prix, et supportent la perte qui, considérable pour une seule personne, devient légère dès qu'elle se répartit sur tous les membres de la ligue.
« Ces marchands aigrefins se rendent donc maîtres des prix, parce qu'ils font en sorte qu'aucun autre acheteur n'aille au-dessus de celui qu'un membre de la Grafinade aura offert.
« Quand un objet a été poussé assez haut pour écarter du bénéfice tous ceux qui ne sont pas de la clique, alors, dans une assemblée particulière, ils adjugent l'objet entre eux.
« Voilà pourquoi tel homme inexpérimenté s'étonne de trouver tel objet si cher dans les ventes. La Grafinade veut qu'il n'y remette plus les pieds, afin que les marchandises tombent au bas prix auquel ils prétendent les acquérir.
« Cette conspiration contre la bourse des gens chasse de la salle des ventes un nombre infini d'acheteurs qui aiment mieux être rançonnés par un membre de la Grafinade que par/*? Grafinade enliére, qui, selon l'expression populaire, a les reins jorts et joute de manière à écarter les plus intrépides.
« Les crieuses de vieux chapeaux, les revendeuses, imitent parfaitement sur ce point les lapidaires, les orfèvres et les marchands de tableaux. »
Au fond, il y a aujourd'hui de bien sensibles améliorations dans les ventes; la Grafinade, qui n'existe plus, a été remplacée par trois ou quatre bonnes petites révisions; les Auvergnats continuent à être nombreux et les frais de vente à augmenter toujours.