DE SAINTE-MARIE DE CAPOIE
OU S ne voulons parler ici ni dos placers de la Gilifornie, ni des hardis mineurs qui recueillent dans les déserts de l'Australie l'or, aliment du luxe qui sert à faire resplendir la cité; mais bien de ces patients chercheurs d'antiquités qui remuent la poussière des tombeaux , et passent au crible la terre qui recouvre le sol antique au Champ-de-fOr de Sainte-Marie de Capoue , à l'endroit même où s'élevait, il y a deux mille ans, cette ville célèbre par le développement de son luxe, par ses plaisirs et par ses orgies, où l'armée d'Annibal perdit le secret de vaincre Rome, et où campaient, il y a moins de deux ans, les bandes aventureuses de Garibaldi.
Le sol antique est plein de mystères ; ce qu'il renferme de richesses est incalculable. Le moyen âge a commencé par tirer des ruines antiques des matériaux sans nombre que l'on retrouve dans la plupart de ses constructions, et il n'a pas tout détruit. On en usait alors, comme au siècle dernier des monuments du moyen âge; on ruinait une merveille pour en tirer un morceau de plomb. Plus tard, mieux avisés, nous avons relevé les colonnes, déblayé les temples et peuplé nos musées de chefs-d'œuvre ramassés parmi les débris; mais il n'est point douteux que le sol antique, fouillé avec plus de méthode, ne doive fournir
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encore assez d'objets précieux pour faire une redoutable concurrence, même par leur nombre, aux productions artistiques de l'époque moderne.
Examinée de près, cette fertilité du sol en objets de tout genre, bronzes, terres cuites, vases, pierres gravées, monuaies d'or et d'argent, les grands marbres mis de coté, est tout à fait extraordinaire. Il est si peu probable que nous laissions jamais de semblables moissons à recueillir à nos arrière- petits-neveux, qu'on imaginerait volontiers que l'antiquité, comme un semeur infatigable, a répandu à pleines mains, et comme à plaisir, dans ces champs aujourd'hui déserts, tout ce qui pouvait servir de supplément à ses annales écrites , pour reconstituer dans l'avenir la physionomie de la société antique, l'histoire de ses usages, de son culte, de ses arts et de son industrie.
C'est qu'il y eut, en effet, un terrible semeur qui a couvert pendant des siècles la terre classique de monuments précieux; un semeur qui s'appelait la guerre, l'invasion, la conquête, la revanche de la barbarie sur la civilisation; répandant à profusion dans des contrées dépeuplées, sur des champs de bataille sans fin, sous les ruines fumantes des villes saccagées et littéralement passées au fil de l'épée, des trésors qu'il dédaignait même de pdler, et que nous recueillons aujourd'hui au fur et à mesure que la civilisation moderne regagne ce terrain perdu.
I^i superficie du sol antique fouillé d'une manière suivie est très-peu de chose si on la compare à ce qui nous reste à exploiter. Pour ne parler que des pays où s'est étendue l'influence de l'art grec, nous trouvons que l'Étrurie, le territoire de Rome et celui de Naples sont les seids qu'on ait sérieusement interrogés, et ils sont loin d'avoir dit leur dernier mot. La Campanic forme l'extrême limite des fouilles modernes. Il nous reste encore la Grande Grèce, c'est-à-dire, les Calabres, désolées par un brigandage séculaire et si extraordinai rement florissantcs au temps de Crotone et de Sybaris ; les autres provinces de l'Italie méridionale, leSamnium, le Brutium, l'Appulie, la Lucanie , la Basilicate, etc., etc., la Sicile, tout l'Archipel grec, la Grèce continentale qui ne fait que sortir de la main des Turcs, l'Asie Mineure qui y est encore, et l'Afrique ellemême, de Cyrène à Carthagc , contrées effleurées seulement par les recherches, et qui recèlent encore de nombreux trésors enfouis sous les ruines et dans les nécropoles dont elles sont couvertes.
A propos des chercheurs d'or de Sainte-Marie de Capoue , nous ne voulons pas déflorer la belle histoire qu'il y aurait à faire des fouilles modernes , histoire qui serait aussi celle de la formation progressive de nos musées ; mais nous dirons quelque chose en passant d'une classe modeste de chercheurs d'antiquités, qui est depuis tantôt quatre siècles la pourvoyeuse fidèle de nos collections de médailles et de pierres gravées. Nous voulons parler des contadini, qui descendent chaque année de l'Ombrie, de la Sabine et du Latium pour cultiver
LE CABINET DE L'AMATEUR. 2H les vastes domaines répandus ça et là dans la campagne dépeuplée qui entoure Rome.
Benvenuto Cellini nous a conservé un souvenir de ce premier commerce des antiquités par les paysans dans le Y'chap. de Y Histoire de sa vie, où il raconte comment, pendant son premier séjour à Rome (i5a4)> jeune, mais déjà mélancolique et solitaire , il passait ses jours de fêtes à étudier et à chasser dans les ruines.
« Ce genre de distraction, dit-il, me fit faire la connaissance de certains chercheurs (cercatori), qui étaient à la piste des paysans lombards qui venaient dans la saison piocher les vignes de Rome. Ces hommes, en cultivant la terre, trouvaient d'ordinaire des médailles antiques, des agates, des cornioles et des camées ; il arrivait même qu'ils rencontraient des pierres précieuses, c'est-à-dire, des diamants, des émeraudes , des rubis et des saphirs que ces cercatori obtenaient la plupart du temps à vil prix. Il m'est souvent arrivé de leur payer ces pierres autant d'écus d'or qu'ils avaient dépensé de jn/es, et de les revendre dix fois ce qu'elles m'avaient coûté. Outre le beau bénéfice que j'y trouvais, c'était encore pour moi une occasion de me faire bien venir de presque tous les cardinaux de Rome.
« Je n'en citerai que quelques-unes parmi les plus remarquables et les plus rares. Il me tomba ainsi entre les mains une tète de dauphin, gravée sur émeraude, qui avait les dimensions d'une fève de scrutin assez grosse; nonobstant la beauté de la gravure, la nature y surpassait l'art de beaucoup, et la pierre était «l'une si belle couleur, que celui qui me l'acheta dix écus la revendit une centaine après l'avoir fait monter en bague. I ne autre fut une tète de Minerve, gravée sur la plus belle topaze du monde; mais, dans celle-ci, la perfection de l'art égalait certainement la beauté de la pierre. Dans un genre différent, j'eus aussi un camée qui représentait Hercule enchaînant Cerbère, d'une beauté et d'une exécution telles que notre grand Michel-Ange fut obligé de confesser qu'il n'avait jamais vu semblable merveille. »
Ijk recherche des pierres gravées antiques remontait au moins, à Rome, au pontificat de Paul II, liarbo, un Vénitien qui les aimait avec passion, et qui en «avait une superbe collection. Depuis ce moment, l«?s relations commerciales «les antiquaires et des cultivateurs n'ont jamais été interrompues, et ce marché du dimanche se tient encore aujourd'hui, à peu de chose près, de la même manière qu'au temps de Benvenuto Cellini. C'est dans la vin Montanara, une longue rue qui s'étend de Tor de Specchi, au pied du Capitole, jusqu'à Santa- Maria in Cosrnedin, qu'est le rendez- vous général. A la hauteur des ruines du théâtre de Marcellus , la rue s'élargit et forme une espèce de place où les travailleurs qui ont remué la terre pendant toute la semaine, se réunissent chaque dimanche pour trouver un nouvel engagement. Tandis que les régisseurs des fermes environnantes débattent leurs prix , les modernes cercatori parcourent
les groupes en répétant sans cesse et invariablement : Chi ha pielrine, chi ha monde? « Avez- vous de petites pierres, avez-vous des médadles? » F.t suivant qu'ils rencontrent quelques favoris de la fortune, après avoir échangé un regard, vous les voyez, l'homme et le paysan, s'en aller à l'écart : le contrat est bientôt conclu si l'objet en vaut la peine, car le montagnard est sans malice.
Les antiquaires de Rome ne manquent jamais de se trouver au marché de la via Montana/a. «Impossible!» me répondait le bon et savant Capranesi, un dimanche que je lui proposais une excursion dans les environs : « cent fois j'y vais en vain , mais j'ai trouvé là des monnaies et des pierres gravées si rares et si belles, que rien au monde ne me ferait manquer au rendez -vous. »
Dans les campagnes de l'Étrurie, les paysans ont une autre méthode ; c'est après les grandes pluies d'orage du mois d'octobre qu'ils parcourent les champs et vont à la chasse des scarabées antiques. L'eau, en s' écoulant, a emporté au loin la terre légère; il ne reste plus, au fond des ravins qu'elle a creusés, que du sable grossier et de petits cailloux ; c'est dans ces ravins, confondus avec les cailloux, que se trouvent les antiques. Outre des scarabées, ils y trouvent aussi des monnaies et des bronzes.
Il y a dix ans, quelques amateurs de Chiusi, de Cortone et de Montepulciano, possédaient encore de grands colliers de scarabées qui provenaient de ces patientes moissons. Achetés par M. Campana, la plupart figurent aujourd'hui au musée Napoléon III ; les autres ont été dispersés depuis que la mode est venue de porter les scarabées montés en or, à la manière antique , par l'habile orfèvre romain Gastellani.
Ce qu'il y a de piquant dans les fouilles de Sainte-Marie de Capoue qui nous restent à décrin*, c'est précisément qu'elles n'ont rien d'aventureux, et
qu'elles ont un but exclusif, brillant et rare, celui de trouver des bijoux antiques d'or, d'un délicieux travail. Le champ qui en est le théâtre ne saurait être très-étendu; son rendement peut varier, mais il est certain, et l'exploitation qui s'en poursuit depuis plusieurs années sous la raison commerciale f)oria. de