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AU MUSÉE DE KENSINGTON

I nous n'avions pas rencontré à deux pas de la grande exposition universelle de Londres, de l'autre côté du chemin , précisément en face du nouveau Palais de cristal , une autre exhibition réclamant plus particulièrement tous nos soins, celle des amateurs anglais et la nôtre aussi, peut-être nous serions- nous aventuré avec nos lecteurs au milieu de ce concours des industries du monde, assemblage touffu, mêlé, éclatant, bourdonnant et sonore comme l'intérieur d'une forêt vierge. Mille fleurs charmantes y brillent au milieu des broussailles et des ronces ; à côté d'une fontaine de parfums la locomotive haletante siffle comme un formidable serpent boa, et, prenez garde, les engrenages d'acier, sortes de mâchoires circulaires, ont des dents plus inexorables que celles des panthères !

Là est réuni le travail de l'humanité vivante. Les vieilles civilisations asiatiques sont venues s'y mesurer avec l'Europe, qui commence à n'être plus très-jeUne, et pour que rien ne manque au tableau, de tous les points du globe, des peuplades dans l'enfance, des coins de terre inconnus , Liberia et Vancouver, Bahama, la nouvelle Écosse, Tasmanie et Natale ont voulu se faire représenter à ce rendez-vous universel.

LE CABINET DE L'AMATEUH. 269 En Europe, le coucours est toujours ouvert, les efforts sont partout, avec les recherches sans trêve et l'inquiétude aussi. Rien de définitif jamais, rien d'arrêté, et cette inquiétude, qui est une des maladies du monde moderne, n'est nulle part plus frappante que dans son industrie.

En présence de leurs envahisseurs, les peuples écrasés de l'Asie conservent dans leurs arts une tranquille supériorité, un statu r/tio railleur qui s'affirme lui-même sans se soucier ni se préoccuper da van Lige d'inventions ou de recherches nouvelles; la place qu'ils occupent pourrait être plus large, mais non plus brillante. La Chine et le Japon se montrent toujours des sols féconds, habités par une race intelligente et vivace, avec laquelle l'industrie européenne devra compter un jour, lorsque les communications seront devenues plus rapides. L'Inde, qui a le privilège de fournir les diamants et les perles, est encore le pays qui apporte le plus de goût à mettre en œuvre les matières précieuses. On fabrique chaque jour au Bengale, pour des nababs plus riches que des rois, des vases de jaspe, de cristal déroche et de jade incrustés d'or, de rubis, de diamants et d'émeraudes dont rieu n'égale la beauté. Le Sindh a ses armes terribles chargées d'or et de pierreries, Llwar, ses grands sabres damasquinés, Bombay et Calcutta, leurs mosaïques d'ivoire, et Vizigapatam, ses sculptures sur bois de sandal, véritables merveilles.

Les tissus de l'Inde ne manquent pas non plus de mérite ; la matière première est superbe, leurs couleurs sont éclatautes et d'une solidité à toute épreuve. Les mousselines légères de Madras restent sans rivales ; Surate et Benarès ont des étoffes brochées d'or d'une magnificence inouïe. Agra, Delhi et Hyderhabad ont leurs broderies à la main, et Kachemyr a ses châles. La Perse était absente, et l'art oriental manquait d'un de ses plus brillants fleurons.

Ainsi la céramique, la fabrication des tissus et le travail des métaux se maintiennent en Orient à une grande hauteur, et nous n'avons mis en ligne de compte ni son génie coloriste ni le goût et l'élégance extrême de ses dessins.

En Europe, les machines, nous le savons, enfantent d'autres merveilles, d'autres prodiges ; mais, dans Yart industriel proprement dit, les machines, Dieu merci ! ne doivent occuper que le second plan ; ce qui lui importe, son nom même l'indique, c'est l'art partout et toujours ; l'art appliqué à la distribution des couleurs, à la forme et à la décoration des objets. L'art seul peut créer une valeur, comme on dit en affaires ; il ne faut ni plus de bronze, ni plus de terre, ni plus de laine pour façonner un chef-d'œuvre, qu'il n'en faut pour fabriquer un objet vulgaire; là est le véritable secret. Mais ce qui manque surtout chez nous, c'est une ornementation en rapport avec la nature même des objets, et, si nous avions eu à nous occuper de l'exposition universelle, nous aurions volontiers proposé pour exemple à l'industrie européenne les productions pittoresques de l'Orient, où le génie d'appropriation est si remarquable.

Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. La curiosité est venue tenir ses assises à la porte même de l'exposition universelle ; laissons-la donner à l'industrie moderne des conseils plus équitables, mieux écoutés et plus persuasifs ; elle n'a nul besoin d'appeler l'Orient à son aide. La curiosité n'est, elle-même, que l'industrie des belles époques : flétrie hier encore du nom de bric-à-brac, elle arrive tout doucement à l'enseignement. Aujourd'hui c'est par l'Angleterre qu'elle commence, demain ce sera le tour de la France, si on veut bien lui accorder l'attention qu'elle mérite. Vous connaissez ses charmes, laissonsla faire : elle prêche d'exemple, c'est la bonne manière. Contentons-nous de jeter un coup d'œil sur les arguments qu'elle apporte, nous voulons dire, sur les chefs-d'œuvre qu'elle étale.

Dès l'année dernière, en prévision de l'exposition universelle et du mouvement qu'elle devait occasionner en Angleterre, le comité d'instruction publique avait décidé qu'une exposition d'objets d'art prêtés (on loan) serait organisée à Ix>ndres, dans les salles nouvelles du musée de Kensington ; que cette exposition serait consacrée à l'art décoratif; que les objets, appartenant tous au moyen âge, à la renaissance et aux époques plus rapprochées, seraient pris dans les catégories analogues à celles qui composent le musée ou le complètent. Ce qui revenait à dire qu'il s'agissait, avant tout, du mobilier civil et du mobilier religieux, ce que nous appelons volontiers les monuments de la vie privée, — de l'arl dans ce qu'il a d'intime, les bronzes, les ivoires sculptés, l'orfèvrerie, la glyptique, les portraits miniatures, la peinture sur émail et celle des manuscrits, — de l'industrie représentée par les productions choisies de la céramique, de la verrerie, du travail des métaux, des tissus, des meubles, et par une foule d'objets mixtes difficiles à classer qui échappent même aux trente-deux divisions adoptées par le catalogue anglais. Ce que nous appelons enfin la curiosité, dénomination un peu vague, catégorie élastique prête à tout accueillir, qui ne comprend ni la peinture, ni la sculpture, ni les antiquités proprement dites, sans qu'on puisse cependant les en exclure tout à fait dans certains cas, et où abondent les reliques historiques.

L'exposition de Kensington avait un but essentiellement pratique, celui d'exercer une influence salutaire sur l'industrie anglaise, et d'attirer l'attention d'une manière éclatante sur la grande école d'art fondée pour en assurer le développement. C'est assez dire que le concours de tous lui était acquis.

Dix mille objets choisis ont répondu à cet appel, présentés par cinq cents contributors ; nous ne les nommerons pas tous, et pour cause. S. M. la Reine est en tète de la liste, escortée de ses ministres et de tout ce qu'il y a d'illustre dans l'aristocratie et dans le parlement. Chaque corporation, chaque collège est venu déposer à l'exposition ses costumes héraldiques, sa masse, son épée et sa coupe des jours de fête ; nous ne parlons pas des 'amateurs : en Angleterre, tout

LE CABINET DE L'AMATEUR. 271 gentleman est doublé d'un amateur, l'art est entré dans le sport, il est depuis longtemps un des éléments de la vie élégante.

I/» premier aspect de l'exposition de Kensington avait quelque chose de vertigineux : on allait d'un objet à un autre sans s'y arrêter, pour passer à un troisième qui brillait plus loin, et à d'autres encore, sans pouvoir résister d'abord à cet entraînement du regard. Et, bien que tout y fût classé méthodiquement, disposé avec soin, éclairé de manière à être vu sous tous ses aspects, c'est seulement à la troisième ou à la quatrième visite que l'on parvenait à mettre un peu d'ordre dans ses idées, un jxîu de suite dans ses observations.

Mais procédons nous-mème avec méthode dans la revue que nous voulons passer de cette assemblée de merveilles, plutôt pour recueillir quelques enseignements nouveaux, et pour mettre en relief quelques objets d'un intérêt exceptionnel, que pour les décrire tous, tâche matériellement im possible.

Le musée de kensington, qui a moins de dix ans d'existence, a déjà pris sa place parmi les plus riches collections européennes; mais il aspire à mieux encore, et de grandes salles sont toutes prêtes pour recevoir des acquisitions nouvelles. Ce sont ces salles qui ont été mises à la disposition des amateurs pour l'exposition qui nous occupe. Parfaitement éclairées par le haut, rien n'a été négligé pour que tout y soit groupé avec art, accessible à la vue, préservé avec soin de tout dommage, sous de larges vitrines et dans de grandes cages vitrées, quadrangulaires, autour desquelles la foule circulait avec facilité.

L'antiquité, exclue du programme, brillait néanmoins çàet là, représentée par quelques bronzes des collections de MM. Fortnum, Montagu Taylor et particulièrement par un admirable fragment grec, haut relief de bronze de la collection de M. Ilaukins ; le même amateur a exposé des pierres gravées fort belles, parmi lesquelles se trouvait un important camée sur sardoine. La collection du duc de Devonshire, plus nombreuse que belle, où figurent beaucoup d'ouvrages du seizième siècle, avait quitté Cliatsworth pour l'exposition de Kensington, et le charmant écrin de M. Robinson mérite d'être cité pour le choix exquis des intailles et pour la beauté de quelques matières. Des bijoux d'or de M. C. Sackville- Bale, d'une extrême finesse et d'une conservation remarquable, formaient, avec la collection de verres grecs et romains de M. John Webb, le contingent antique.

Cette belle collection de M. Webb, — cent quatre vases et coupes de verre chevronnés, dorés, mosaïques et mille fiori, — avait toute la fraîcheur de la jeunesse, malgré deux mille ans d'enfouissement, ou plutôt à cause de cet enfouissement. Les verres antiques, lorsqu'ils sortent des fouilles, ont, comme le fruit délicat qui vient d'être cueilli, une sorte de fleur qu'il faut bien se garder de ternir, et qui leur donne un grand charme. Mais ceci ne doit pas être compris de tout le monde.

Un vase antique de verre, tout à fait exceptionnel, et que nous avons réservé pour le dernier, mérite une mention particulière. Il appartient à M. le baron Lionel de Rothschild.

Il est du genre de ces vases de verre dits réticulés, qu'envelopjïe un réseau découpé à jour, séparé de quelques lignes de la coupe proprement dite, mais s'y rattachant par un certain nombre de petits tenons laissés en réserve. Nous avons publié autrefois un de ces vases, et nous en rapporterons ici la figure pour suppléer ou aider à notre description (i). Le vase de M. Lionel de Rothschild est beaucoup plus grand; il a près de quinze centimètres de hauteur, il est d'un venc verdàtre semi-opaque; regardé en transparence, il est d'un rouge

rubis chatoyant, ou, pour mieux dire, à re- /^^^ flets d'opale. Sa forme est assez semblable à celle du vase figuré ci-contre ; mais le réseau à mailles régulières, est remplacé par une composition circulaire dont les personnages, découpés et détachés du vase, ne font corps avec lui qu'au moyen de légers tenons répartis sur divers points. Le sujet, digne d'une coupe à boire, semble représenter Lycurgue, roi de Thrace, puni par des Satyres pour avoir persécuté Racchus. Les membres du personnage principal sont liés avec des pampres, devant lui danse un faune agitant d'une main le pediun ou bâton recourbé, et tenant de l'autre une pierre qu'il semble prêt à lancer; à droite du roi se trouve le dieu Pan, suivi d'un chien, et derrière, Racchus qui désigne Lycurgue de la main droite et tient un thyrse de la gauche. « Ce vase remarquable, dit M. A. W. l'ranks, qui a rédigé le catalogue des verreries, nous parait être de la nature des vases nommés par les anciens diatreta , et qu'exécutaient une classe spéciale d'ouvriers, les diatretariî. » L'historien Flavius Vopiscus, dans la Vie de Saturnin (chap. VIII), nous a conservé une lettre de l'empereur Adrien, où il est question de deux coupes de verre de couleurs changeantes {calices alassontes vcrsicolorcs), qui lui avaient été données en Égypte, et qui paraissent avoir été semblables par la matière à celui que nous vcuons de décrire.

(I) Voir le Cabinet de l'Amateur, volume II, page 65, proximative de la fabrication du raie, de 286 à 310. de la première série : Histoire du verre et des vitraux II existe un autre vase de verre exactement semblable

Vase de Terre réticulé d de Strasbourg.

peints, par M. Louis Batissicr. Le \ase du musée de Stras- à celui du musée de Strasbourg, mais parfaitement i

bourg est de verre blanr, le réseau qui l'entoure est de servé, dans la collection Trhuhi, à Milan. Il a été gravr

verre pourpre, et l'inscription, brisée en partie, mais où dans l'Histoire de l'Art de Winckelnianu, édition romaine

l'on lit encore les mots : Masimiantu Auguttui , est de 178 \. Le vase Trivnlii est blanc, l'inscription du boni,

de verre vert. C'est sans doute de Maximien Hercule BIBB VIVAS NULTIS AHîHIS, est de verre vert, le réseau dont il est

Ces sortes de vases passent généralement pour avoir été exécutés au tour du lapidaire, travail qui présenterait des difficultés inouïes, si l'enveloppe de la coupe devait être prise dans la masse même du verre, aussi bien par la délicatesse du travail que par la fragilité de la matière elle-même. 11 est plus probable que cette enveloppe, faite à part, y était soudée ensuite, et que les attaches et le reste étaient seuls réparés au tour , de façon à enlever les traces de la soudure et à faire illusion.

Parmi les œuvres de sculpture, qui doivent occuper ici la première place, nous nous contenterons de citer un buste de terre cuite coloriée de Laurent le Magnifique, très- vrai, très-simple et très-énergique : il appartient à lord Tauton ; — de petites esquisses en cire des statues de Juliano et de Ix)renzo (il Pensieroso), de Médicis, des célèbres tombeaux de Florence, et l'esquisse aussi en cire de la vierge de la même chapelle : nous ne voyons rien qui puisse s'opposera l'originalité de ces premières pensées de Michel- Ange, de la collection de sir Hugh H. Campbell ; — Gattamelata, figure équestre de bronze, réduction de la statue équestre du célèbre condottiere vénitien, par Donatello, qui est sur la place du Sanlo à Padoue, très-bon ouvrage du temps, s'il n'est pas de Donatello lui-même, à M. H. Danby Seymour; — Philippe le Beau, duc de Bourgogne, et Jeanne la Folle, reine d'Espagne, à M. J. C. Rohm son ; et un autre buste de jeune fille à mi-corps, ouvrage allemand colorié de la première moitié du seizième siècle, qui appartient à S. M. la Reine. Les deux bustes de M. Robinson, fins, élégants, précieux, viennent de la collection d'Huyvetter, de Gand. Il est difficile d'imaginer rien de plus charmant que le naturalisme expressif qui s'épanouit sur les grosses lèvres rieuses de la jeune Allemande : c'est la vie elle-même prise sur le fait par un art qui s'est rarement montré aussi spirituel.

Deux bustes en bronze de Philippe 11 et du duc d'Albe, de la collection du château de Windsor, sont peut-être de Giacomo Trezzo ; l'âge des personnages qu'ils représentent s'oppose à ce qu'on puisse les attribuer à Adrien de Vries.

De l'art sévère du seizième siècle, la sculpture passe, sans transition, aux aimables productions de notre Clodion, exposées par M. Georges Field. Chez lui il en est du style comme des vêtements, ce n'est pas ce qui embarrasse les nymphes émues ou folâtres qui se sont échappées en si grand nombre de son ébauchoir. Jlest représenté ici par deux groupes très- fins, bacchantes et bacchante, ni plus vêtus, ni plus sévères que tout ce que nous connaissons de lui, et par deux frises de terre cuite importantes et vraiment très-belles. Elles n'ont pas moins de cinq pieds de longueur chacune, sur treize pouces de hauteur, et représentent des Tritons et des Néréides se jouant sur les eaux.

En tête d'une collection anglaise se placent naturellement les antiquités irlan* daises et anglo-saxonnes j elles vont du quatrième au treizième siècle, sans changer

bien visiblement de caractère. I>es monuments irlandais, qui occuperont plus lard une place considérable dans l'étude les origines de l'art du moyen âge, ont une parenté directe avec des antiquités Scandinaves. Au premier aspect, ils ont une lointaine ressemblance avec les monuments orientaux, mais on ne tarde pas à y découvrir les caractères du génie tourmenté et violent qui envahit l'Europe avec les barbares, sombre imaginai ion qui couvrait encore d'entrelacs capricieux et de monstres s'entre-dévorant le fût des colonnes, les chapiteaux et tous les membres de l'architecture dite romane des onzième et douzième siècles, et que la renaissance seule chassa définitivement de nos monuments.

Parmi ces objets, les plus anciens, ceux qui nous paraissent antérieurs à l'introduction du christianisme en Irlande, ou tout au moins contemporains des écoles littéraires célèbres de Bangor, de Clonfert et d'Armagh, du septième au neuvième siècle, sont les plus beaux et les plus délicats : témoin la superbe fibule la Tara, décorée de filigranes et d'émaux cloisonnés opaques, si ce ne sont plutôt des mosaïques, qui défie, comme finesse de travail, tout ce que l'on pourrait lui comparer de plus parfait parmi les bijoux antiques. Malgré les doutes qui nous restent, nous nous en rapporterons aux antiquaires anglais pour l'âge de ces monuments. La classe la plus nombreuse est celle des fibules; les plus belles de ces broches ou fibules ont toutes des noms, ce qui prouve l'intérêt qu'elles excitent. Nous venons de citer la Tant, qui appartient à MM. Watcrhouse de Dublin. Il y a aussi la Kilkenny brooeh qui appartient à l'Académie royale irlandaise, la Conyngham brooeh et la Moath brooeh qui appartiennent toutes les deux à lord Londesborough, possesseur d'un grand nombre d'objets antiques de cette époque.

Les crosses ou bâtons pastoraux irlandais sont intéressants, parce qu'ils servent à attacher une date approximative à quelques-uns de ces monuments ; on n'en connaît qu'un petit nombre. Le pastoral de Clonmacnoise est de bois d'if à l'intérieur, la hampe est recouverte d'une feuille de cuivre, et la volute d'une lame d'argent, ornée d'entrelacs niellés, de reliefs d'animaux et de cabochons de verre : c'est un ouvrage du douzième siècle ; celui de Sainl-Mehs, du même genre, passe pour plus ancien. Le bâton pastoral que l'on suppose avoir appartenu à saint Carthage, premier évèque de Lismore, est le plus précieux de tous. Il appartient au duc de Devonshire, et il est exposé dans une vitrine particulière. De bois d'if comme les autres, il est recouvert de feuilles métalliques niellées, et orné dans quelques parties de mosaïques de verre coloré, d'une incroyable finesse, disposées en échiquier et semblables à celles que l'on rencontre sur les ouvrages irlandais des plus anciennes époques. Il résulte des inscriptions, qu'il a été fait, pour Niai Mac Mic Deducain, évèque de Lismore, mort en ma.

lin reliquaire en forme de bras, la grande châsse pyramidale, oblongue à sa base, de saint Monaghan, le coffret pour les évangiles de saint Molasch et celui qui contenait le Psautier de saint Colomban, sont du même genre et de la même

époque, ornés de nielles, de filigranes d'or et d'argent, de mosaïques de verre et de cabochons : des anneaux attachés à ces petits meubles indiquent qu'ils étaient destinés à être suspendus.

La coupe île Dunvegtm est plus bizarre encore : carrée par le haut, ronde par le bas, elle est aussi de bois d'if, recouvert d'argent niellé et filigrané. Sur le cercle du haut, un antiquaire, M. Eugène Curry, a lu l'inscription suivante :

« Katherina ingen in Neill (fille d'O'INeill), uxor Johannis Meguighir (Mac'- Guire), principes de Firmanac, me fieri fecit, anno Domini i4p,3.

« Oculi omnium in te spectant (sperent), Domine, et tu das escam illorum in tempore opportuno. i»

La seconde partie de l'inscription est un verset tiré du psaume CXLIV. Ce vase appartient encore aujourd'hui à la famille Mac'I.eod of MacLeod. La corne à boire de /tory-More, d'un travail semblable, exposée par les mêmes personnes, vient aussi d'un Mac'Leod du quatorzième siècle, mais elle est beaucoup plus ancienne; les antiquaires l'estiment du neuvième siècle. C'est à l'Irlande que l'Ecosse empruntait alors son orfèvrerie.

ISous pouvons donner pour cortège aux antiquités irlandaises, en raison de la parité d'intérêt qu'ils présentent, les ivoires sculptés, le mobilier ecclésiastique (ecclcsittàtical ustensils), les tissus du moyen âge qui nous ont été conservés par les vêtements sacerdotaux, et les manuscrits, tous liturgiques pour la plupart.

Les ivoires sculptés de cette première partie du moyen Age, justement qualifiée de ténèbres, sont d'un grand intérêt, parce qu'ils sont presque les seuls monuments d'art qui nous soient restés de cette époque malheureuse. Du septième au dixième siècle, une nuit profonde couvre l'Kurope, l'histoire se tait, aucun monument n'est resté debout qui puisse nous servir à déterminer d'une façon certaine l'âge et la nationalité des fragments qui nous ont été conservés : tout est conjecture à leur égard. Plus tard, surtout à partir du treizième siècle, il est plus facile de s'y reconnaître; la sculpture en ivoire est un reflet de la statuaire des cathédrales que l'on élevait de toutes parts. Les plus beaux ivoires sont Français, et Paris parait avoir été le point d'où s'échappaient, pour se répandre partout en Europe, les autels |K>rtatifs, diptyques, triptyques et jk>lyptyques, où il est facile de reconnaître le génie des artistes qui ornaient avec tant de profusion N.-D. de Chartres, N.-D. de Paris et IN.-D. de Reims. Il en est de même des coffrets, des miroirs, desstyleset les larges peignes, accessoires obligés des corbeilles de mariage du temps, couverts de bas-reliefs empruntés aux scènes les plus populaires de nos romans de chevalerie et de nos fabliaux.

Les ivoires sculptés étaient nombreux à l'exposition de Kensington, mais quelques amateurs nous paraissent s'être abstenus d'exposer, pour laisser briller dans tout son éclat la belle collection de M. J. Webb, colligée pendant ces dernières années en France et en Italie'; série vraiment digne d'un grand

musée, qui a sa tète dans l'antiquité pour ne s'arrêter qu'au seuil du seizième siècle, cent vingt pièces choisies, où ne manquent ni les travaux de Bysance, ni ceux plus incertains exécutés en Europe du septième au dixième siècle, ni les beaux échantillons de ce qui s'est fait en France de plus délicat. Ce n'est pas un petit mérite pour le célèbre importateur anglais de nous arrêter deux fois dans une aussi brillante assemblée.

Le premier des ivoires de M. Webb, et le plus beau de tous, est un feuillet du célèbre diptyque du monastère de Moutiers (Diptychon Meleretense) , portant cette inscription : SYMMACHORL'M. Un Aurelius Avianus Symmachus fut préfet de Rome en 364, e* s' »ous devons lui attribuer l'ivoire de M. Webb, travail d'un très-beau style, dont la gravure publiée par Gori (i) ne peut donner qu'une idée très-imparfaite, il servirait à prouver qu'à cette époque on n'avait pas encore abandonné, à Rome, les grandes traditions de l'art grec. 11 est accompagné du diptyque complet de RUF/V/j CERNW/mj PROBwj ORES- T1S Xir Clarissimus INLustris CONSw/ OKDinarius, aussi publié par Gori, et qui appartenait à la bibliothèque Ambrosienne : il n'a pas moins de o,36 centimètres de hauteur ; c'est un des plus grands connus. Ce Rufius, consul sous Justinien, en 53o, est représenté assis sur sa chaise curule, ayant debout, de chaque côté de lui, les personnifications de Constantinople et de Rome ; audessus du cartouche qui porte son nom, sont placés les bustes de Justinien et de Théodora.

Parmi d'autres monuments qui appartiennent également à l'art grec du bas empire, on distingue surtout un superbe coffret (4o centimètres de longueur), recouvert de toutes parts de bas-reliefs d'ivoire : l'enlèvement d'Europe, les amours domptant des panthères, le festin des Centaures et des Lapithes, Briséis devant Achille, etc., compositions exprimées avec une grâce et une vivacité particulières, qu'il faudrait décrire avec un crayon bien mieux qu'avec une plume. 11 y a moins d'un an, ce beau coffret faisait encore l'ornement du trésor de la cathédrale de Veroli, près de Rome. Il est très-certainement sorti de la main d'ouvriers grecs, mais à quelle époque ? Voilà ce que seraient fort embarrassés de nous dire les antiquaires qui connaissent si bien tout ce qui s'est fait à Constantinople, s'il faut en juger par le titre de byzantin qu'ils délivrent avec une si prodigieuse facilité.

Il y aurait aussi un certain intérêt à savoir où est maintenant le second feuillet du diptyque de Moutiers que dom Martcne décrit dans son Voyage littéraire, et comment le vent des révolutions, qui a soufflé sur les trésors des monastères, a poussé en Angleterre celui dont nous venons de parler. Et le diptyque de Rufius, comment est-il sorti de l'Ambrosienne pour venir se réfugier dans la collection Soltykoff, où, confondu parmi les objets divers du catalogue, M. Webb l'a très-bien payé 1 1 ,ooo francs ? Il est très-instructif

(1) Thmunu retenu» Diptjcfaorum. Florcntuc, 1759, in-foL

LE CABINET DE L'A M AT K LU. 277 de savoir comment s'altèrent les collections publiques. L'Ambrosienne est une de ces belles paresseuses qui vivent sans catalogues, comme notre musée du Louvre, et rien n'est plus dangereux; les objets disparaissent, et si l'on demande plus tard ce qu'ils sont devenus, on passe pour un curieux impertinent. Pour le beau coffret, il n'est que trop certain qu'il a été vendu par les prêtres du ebapitre de la catbédrale de Veroli, il y a quelques mois à peine, à la grande boute et du consentement du gouvernement romain.

L'examen de la collection de M. Webb nous entraînerait trop loin, si nous voulions lui accorder toute l'attention qu'elle mérite ; elle a des couvertures d'évangéliaires et des crosses en forme de tau qui ne le cèdent en rien, comme intérêt bistorique, aux pièces que nous venons de citer. Ce n'est pas sans regret que nous renonçons à parler des vierges, des polyptyques et des crosses du quatorzième siècle qu'elle possède, de ses coffrets (dix) et de ses miroirs i dix-sept) de la même période. L'art français déploie dans les premiers une grâce touchante que l'on ne trouve que là, et il ne nous aurait pas été difficile de reconnaître sur les autres une illustration nouvelle de notre vieille littérature. l.e siège et la prise du château d'Amour, le lai d'Aristote, la fontaine de Jouvence, sujet très-bien placé sur la toilette des femmes, les faits de I^ancelot du Lac et Tristan de Lionnois, fds du roi Meliadus, et la Dame à la licorne, et beaucoup d'autres légendes amoureuses encore, thèmes favoris des artistes du quatorzième siècle.

Il est une pièce cependant qui mérite d'être placée en vedette dans ce bulletin, la plus rare peut-être de la collection : un petit coffret rond à couvercle légèrement bombé, terminé par un bouton, travail arabe découpé à jour, et orné d'arabesques très- délicatement ciselées ; au milieu de l'ornementation court une inscription en caractères arabes, une dédicace du coffret à Hakem Mostanser fii/fa/t, commandeur des croyants. Hakem 11, calife ommiade de Cordoue, fils et successeur d'Abderame III, régna de 961 à 976. Il est célèbre dans l'histoire littéraire comme fondateur de la bibliothèque et de l'académie de Cordoue.

A propos des ivoires les plus anciens, il n'est pas inutile de relever chez les antiquaires anglais, ou tout au moins chez le rédacteur du catalogue, M. Augustus Franks, un des plus distingués d'entre eux, une tendance générale à rabaisser l'âge des monuments ; peut-être cherebent-ils à l'établir en les comparant avec les miniatures des manuscrits? Ce procédé, que nous avons vu suivre quelquefois, est trompeur, Par des raisons qui lui : ont propres et qu'il serait trop long d'expliquer ici, la sculpture a toujours de beaucoup devancé la peinture dans le dévelop|>ement de son style et dans la perfection de ses procédés matériels d'exécution. Parrhasius et Zeuxis ne viennent qu'après Phidias : à l'époque de Luca délia Robbia et de Chiberti, on peignait encore sur

fond d'or, et la distance qui sépare les deux arts pendant le moyen âge est plus grande encore.

Quelques attributions allemandes nous paraissent aussi tout à fait fâcheuses et systématiques, dans les numéros 46, 47 e* 48 entre autres, trois tablettes à deux lignes de figures sveltes ou plutôt maigres, entourées d'une étroite bordure fouillée, type bien connu des travaux latins des dixième et onzième siècles, où la Germanie n'a rien à réclamer.

Beaucoup d'autres ivoires sculptés mériteraient d'être mentionnés comme types. Le n° ao6, par exemple, crosse richement ornée, d'un style un peu lourd, est un ouvrage anglais du quatorzième siècle, bien éloigné des élégants travaux

français de la même époque. Elle appartient à M . Philippe H. Howard. Le n' ao7, emprunté au musée Ashmoleen d'Oxford, en nous rappelant un des plus vieux antiquaires anglais, nous présente aussi un modèle élémentaire de crosses très-

LE CABINET DE L'AMATEtR. 279 souvent reproduit en Italie au treizième et au quatorzième siècles, dans un temps où les sièges èpiscopaux, si nombreux dans ce pays, n'étaient pas tous riches.

Elias Ashmole, qui était encore au dix-septième siècle alchimiste, astrologue

V 20". — Crosse italienne d'ivoire.

et un peu sorcier, est le premier qui se soit occupé des antiquités du moyen âge ; sa bizarre collection conservée à Oxford a sauvé de la destruction un bon nombre de monuments historiques intéressants.

Le cor de Bruce, qui appartenait autrefois à Savernake Forest et qui est aujourd'hui au marquis d'Ayleshury, est un travail français de forme polygonale, orné d'émaux translucides sur argent. Son baudrier est enrichi de plaques émaillées aux armes des comtes de Moray, probablement celle de Thomas Fitz Randolf, neveu de Robert Bruce et régent d'Écosse, mort vers 1 33 1 . Il en est de même du beau coffret de M. Saint-John Mildmay, dont les bas-reliefs représentent un tournois, Pyramc et Thisbé, le lai d'Aristote, Lancelot du Lac et Tristan de Lionnois.

ChfkMM liorn.

Le cor de Tutbunj est aux armes d'Angleterre et de France ; celui de Clephan,

Cfephane Ziom, qui appartenait au clan écossais de ce nom, et qui a été décrit par sir Walter Scott, est un de ces classiques olifants de l'époque carlovingienne, rudement sculpté sous l'influence de l'art normand. Nous le reproduisons plus haut ; il appartient au marquis de Northampton.

Le goût pour tout ce qui est relatif au mobilier du moyen âge, civil et ecclésiastique, est trop bien enraciné en Angleterre pour ne pas s'attendre à trouver à l'exposition tout ce qu'il est possible d'imaginer en ce genre de splendide et de rare. On emplirait une bibliothèque des nombreux ouvrages qui ont été publiés chez nos voisins sur \csi(ot/iic furni titres. Des manufactures considérables ont été fondées, pour satisfaire à la vivacité de ce besoin, ou plutôt de cette mode, pour renouveler le mobilier des temples et pour mettre le moyen âge à la portée des bourses les plus modestes ; c'est même un article d'exportation qui rappelle en Australie la mère-patrie. L'Exposition universelle a tout un département consacré à ces imitations ingénieuses, souvent d'un bel effet, qui s'étendent à tout, de telle sorte qu'à Londres il est facile, en moins d'une demi-journée, de meubler une maison de la cave au grenier, telle qu'elle pouvait l'être au treizième siècle, et mieux encore.

\j& partie de l'Exposition de Kensington consacrée aux objets du moyen âge était donc superbe.

Elle ne représentait pas le trésor d'une cathédrale ou d'un monastère, mais bien la réunion de vingt trésors, où se pressaient, en s'étageant les uns audessus des autres, une foule de reliquaires de formes bizarres, chefs et pieds, jambes et bras, d'argent ou de cuivre doré, ciselés, repoussés et gravés avec art, brodés de filigranes ou constellés d'émaux de plique et de cabochons de verre confondus avec les pierres précieuses ; entourés de plus d'amour qu'au temps où ils contenaient les saintes reliques dispersées, hélas! auvent de l'incrédulité moderne.

Les grandes châsses semblables aux églises de l'époque primitive, plus sobres de lignes et moins ornées que les reliquaires, servaient de base aux élégants ostensoirs, aux tabernacles surchargés de dentelles et aux monstrances en forme de tour et à pinacles, qui résumaient dans leur ornementation, sur une échelle réduite, tous les caprices de l'art ogival, fleuri, rayonnant ou flamboyant, avec ses lancettes, ses flèches, ses contre-forts légers et ses clochetons pointus surmontés de figurines lilliputiennes. Au-dessus de cet entassement pittoresque, s'élançaient les grandes croix processionnelles, tandis qu'au pied, et plus accessibles à la vue, fourmillait tout un peuple de menus objets, d'ustensiles et d'ornements échappés des sacristies de la France, de l'Allemagne et de l'Italie; vases sacrés, flambeaux, calices, avec et sans patènes, crosses, encensoirs et navettes à encens, burettes, custodes variées de formes, paix, boutons de chape, croix pectorales, rosaires, agnus Dci, mémento mori, autels portatifs des prêtres voyageurs du onzième siècle, et une foule d'autres encore qui se pres-

LE CABINET DE L'AMATEUH. 281 sont sous notre plume, que nos lecteurs connaissent très-bien et qu'il est inutile de nommer. Assemblage brillant et sombre, reflétant toutes les lueurs du cristal et de l'or, mais aussi tous les souvenirs de 1 âge de fer qui les a produits.

C'est la France, c'est surtout la grande industrie limousine du moyen âge qui a fourni la plupart de ces objets émaillés ou non émaillés ; c'est aussi chez nous qu'ils ont été recueillis. Nous rappelions dernièrement ce fait peu connu qu'en i55o, au moment de l'établissement de la réforme en Angleterre, les dépouilles de ses églises avaient été transportées à Paris, et vendues publiquement chez nous; depuis, les choses ont bien changé , et nous avons subi de terribles représailles. Ouvrir une échappée de vue sur toutes ces raretés, c'est indiquer suffisamment qu'il ne saurait être question ici ni de les décrire ni d'entrer dans aucune des nombreuses questions qu'elles soulèvent.

Châsse du quatorzième siècle.

Les étoffes du moyen âge n'étaient pas représentées d'une façon aussi brillante à l'Exposition de kensington. Il n'y avait rien du moins, d'une certaine fraîcheur, qui rappelât la beauté des tissus anciens exécutés en Europe ou empruntés à l'Orient, et sur ce point le très- révérend docteur Rock, qui en a rédigé le catalogue, nous parait s'être laissé emporter à un enthousiasme non justifié. J'aime à croire à la magnificence des Anglo-Saxons du onzième siècle, à la richesse des vêtements ecclésiastiques que Guillaume le Conquérant trouva en Angleterre et emporta en Normandie ; mais j'imagine que si Eadmer rapporte qu'au concile de Bari (1098) il n'y avait rien de plus beau que la chape anglosaxonne de l'archevêque de Bénévent, il faut faire une large part, dans son récit, à l'amour-propre national, et peut-être aussi à la joie qu'il éprouvait de voir l'excommunication détournée de la tête de Guillaume le ftou>v, son très-gracieux souverain. A cette époque, la magnificence dans les vêtements ecclésiastiques était générale partout.

La célèbre cape de Syon (S/on Cape), de velours cramoisi et du treizième siècle, est intéressante comme travail de broderie exécuté en Angleterre. Si l'on en croit un rapport de Cromwell Giffart, l'un des commissaires pour lasuppres-

sion des couvents sous Henri VIII, les moines anglais étaient plus déliés à ces sortes de travaux qu'à la transcription des manuscrits.

Une des trois mitres du célèbre Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry, qui étaient autrefois dans le trésor de la cathédrale de Sens, appartient aujourd'hui à Son Éminence le Cardinal Wiseman. Une autre chape de drap d'or est un ouvrage florentin de l'époque de Henri VII ; on en attribue le dessin à Torrigiani, qui a fait à Westminster le tombeau de ce souverain. Quant aux cottes de hérauts d'armes du dix-septième siècle et à quelques broderies appartenant aux corporations, c'était peu de chose.

Les manuscrits de l'Exposition de Kensington, liturgiques pour la plupart, peuvent très-bien servir à établir la limite qui sépare le moyen âge et la renaissance; ils participent de l'un et de l'autre. Ici, c'est le Benedictionnl d'Éthelwood, superbe spécimen de l'art anglo-saxon; là, le délicieux bijou dit de Julio Clovio, qui a appartenu à Horace Walpole , où l'art italien brille d'un éclat qui ne laisse pas d'être incommode pour ses voisins.

Le Benedictional de saint Éthclwood, évéque de Winchester en 973, appartient au duc de Devonshire ; il est in-folio. Son aspect est essentiellement calligraphique, c'est-à-dire que le texte, les arabesques et les traits qui couvrent ses marges, les dessins dont il est orné, nous n'osons pas nous servir du mot miniature, sont plutôt d'un habile écrivain que d'un peintre.

Il appartient au même art quia dicté les entrelacs niellés des orfèvres irlandais; l'artiste, plus subtil encore, s'engage, sans s'y perdre jamais, en des méandres sans fin, d'un caractère sauvage, mais aussi d'une richesse et d'une fermeté que l'on ne retrouve pas dans les manuscrits contemporains exécutés en France et en Italie.

Le petit Psautier dit de Julio Clovio est, sans exagération aucune, le livre le mieux conservé qu'il soit possible de voir. Depuis la première page jusqu'à la dernière, son vélin est d'une blancheur immaculée; il est resplendissant d'azur et d'or. Les rédacteurs du Gentleman Magazine n'ont pas cru , avec raison , que les vingt et une miniatures dont il est orné pussent être attribuées à Julio Clovio. L'une d'elles porte, je crois, la date 1 537 î on Ie croirait plutôt des premières années du siècle. Ce précieux petit livre a toujours été très-recherché. Il a appartenu successivement à lord Arundel, au comte d'Oxford, à la duchesse de Portland. Horace Walpole l'avait payé 169 livres sterling en 1786, somme considérable pour le temps; il s'est vendu 5oo livres en 18/12; aujourd'hui il est sans prix : il joint le charme à la beauté.

Un autre livre qui nous touche davantage, que nous retrouvons ici et que nous voudrions voir ailleurs, ce n'est pas un manuscrit, c'est un recueil de portraits, petit in-folio, qui renferme quarante-cinq crayons de Janet, d'une sobriété d'exécution et d'une finesse remarquables. François 1er occupe le pre-

LE CABINET DE L'AMATEUR. 283 mier feuillet. 11 vient de la vente de la collection Mariette, n* i4 r4 du catalogue des dessins. Walpole le paya peu de chose, i4a francs, je crois. Une note de Mariette assure que les noms des personnages placés au-dessous de chaque portrait sont de la main de Brantôme. Nous y avons remarqué Louise de Savoie, Marguerite de Navarre, Diane de Poitiers, Lautrec, Bonnivet, Claude de France, François II, Madeleine de France, première femme de Jacques V d'Ecosse, etc. Ce précieux volume n'a été payé que 63 livres en i84a, il appartient maintenant à lord Derby.

Pendant que nous sommes dans le département des manuscrits, nous réglerons le compte des reliures du xvi' siècle, qu'on y a réunies en grand nombre. Les amateurs anglais nous ont devancés, je crois, dans la recherche de ces curiosités, ou, tout au moins, se sont décidés avant nous à y mettre un prix élevé. Les bibliothèques de François l'r, de Henri H, de Marie Stuart, de Grolier, et celles des plus célèbres bibliophiles sont ici très-bien représentées. Quatre volumes sont à la reliure dite de Canevarius, et un superbe in-folio, aux armes du comte de Mansfeld, appartient à M. Rob. Turner, qui, à lui seul, est coniriùutor pour trente autres volumes superbes. I^s reliures du comte de Mansfeld sont aujourd'hui les plus rares, nous n'en connaissons que trois chez les amateurs. I3u autre bibliophile, M. Félix Slade, a exposé d'élégants volumes, reliés à Venise et en Orient, d'une beauté surprenante.

Pour prendre un peu d'intérêt à la grande orfèvrerie des collèges, des corporations, des universités, qui encombre les salles de l'Exposition, il faudrait bien connaître l'organisation de ces institutions, particulières à l'Angleterre ; qu'elles nous rappelassent des souvenirs de jeunesse, ou, tout au moins, celui de quelques-uns de ces festins prolongés qui tiennent une si belle place dans la vie de nos voisins. Il y a un peu de tout dans cette orfèvrerie : d'énormes bassins à rafraîchir, de grands plats éclatants comme des soleils, qui n'ont de respectable que leur poids, et aussi beaucoup de salières et de coupes, des œufs d'autruche, des noix de coco et de vieilles porcelaines de Chine couvertes d'orfévrerie , qui témoignent du cas qu'on en faisait au xvi* siècle.

New-Coifege d'Oxford conserve le bâton pastoral de William Wykenham, et Queens-Colfege, la trompette d'argent, décorée de têtes de chérubins, qui sert à rassembler ses membres. On léguait autrefois beaucoup d'orfèvrerie aux collèges, et leurs buffets eussent pu facilement devenir des musées; malheureusement le temps et la mode n'ont pas toujours respecté ces générosités, et il n'y est rien resté de bien remarquable au point de vue de l'art. Une des plus populaires parmi ces pièces, qui sont déjà un peu loin de notre souvenir, la Poison cup de Clare- College, de Cambridge, est un joli vase d'argent, une chope cylindrique et à couvercle. Le corps est finement ciselé à jour, l'intérieur est de verre, et un

large cabochon de cristal do roche orne le couvercle. Suivant la tradition, le verre devait éclater au contact du poison, et le cristal changer de couleur. Le poison était le grand épouvantait du xvie siècle. La vitrine de M. Antony de Rothschild renferme un vase semblable à celui de Clare-C allège.

Quelques vases de rnadiv ont été épargnés, grâce peut-être à leur matière qui ne pouvait être mise au creuset et concourir à l'érection des pesantes cuves d'argent, honneur de la corporation. On dit ici mater, ce qui se rapproche beaucoup du mot celtique rnasara, qui sert à désigner le frèi je. On s'est occupé do ces vases de bois ronceux qui se trouvent mentionnés dans les plus riches inventaires; quelques antiquaires voulaient même y voir des vases d'onyx, ou bien encore .de la porcelaine, I^e madré n'est autre qu'un frêne ronceux dont on faisait des vases à boire solides et légers ,

Qui n'est d'érable ni de sap.

Mais de madre bel et poli,

dit un fabliau. Spencer en parle dans son Calendrier des Hergersy douze églogues, s'il vous plaît, et non un almanach, et les inventaires nous les montrent garnis d'argent doré et éniaillé.

Mais, puisque nous devons nous résignera no faire qu'effleurer tant de sujets divers, nous nous contenterons de signaler, parmi les nombreuses pièces d orfèvrerie, quatre belles aiguières d'argent doré, toutes les quatre accompagnées de leurs plateaux. La première, au comte Covvper, d'un dessin fort élégant ; la deuxième, au duc de Rutland, ornée de plaques de sardoine, et très-finement ciselée; la troisième, au capitaine Leyland, que nous croyons faite sur des dessins d'Étienne de Laulne : elle est très-riche, mais n'est que fondue et ciselée après; et la quatrième, enfin, la plus belle de toutes, celle de M. le baron James de Rothschild.

11 faut remercier M. de Rothschild d'avoir porté à Londres ce brillant chefd'œuvre, pour maintenir dans ce concours l'honneur des collections françaises. Il est ciselé et repoussé avec le plus grand soin ; le vase est d une élégance irréprochable. Au mdieu du plateau, Orphée, assis, tient sa lyre, et les animaux, étonnés et séduits, se pressent autour de lui. 11 est facile d'imaginer la variété des détails et l'exécution précieuse que comporte un semblable sujet. Nous nous rappelons avoir vu ce beau vase, à Munich, il y a plus de vingt ans : il venait d'être vendu pour le poids du métal. L'aiguière de M. J. de Rothschild n'est pas seulement la plus belle parmi celles exposées, c'est encore le travail d'orfèvrerie le plus complet qu'on puisse voir dans aucun musée.

Ln grand nombre de vases de cristal de roche, de sardoine et de jade témoiguent de la magnificence des collections anglaises; mais ces objets perdent

LE CABINET DE L'AMATEUR. 285 un peu de leur intérêt placés au milieu des belles productions de l'art industriel du xvie siècle.

La verrerie, les émaux peints de Limoges et la céramique, paraissent avoir surtout préoccupé les ordonnateurs de cette fétc de la curiosité : aussi ce qu'ils ont mis sous les yeux du public est-il sans proportion avec ce que l'on a pu voir réuni ailleurs.

Les vases arabes de verre émaillé, fort rares et disséminés dans diverses collections, sont ici au nombre de neuf, tous importants. Damas parait avoir été le siège principal de cette fabrication. Damas, béritière de Tyr et de Sidon, était, avant les conquêtes de Tamerlan, la capitale de l'art arabe ; son nom est resté attaché à l'acier, aux incrustations d'or sur fer, aux étoffes de soie, et pendant tout le moyen Age on ne désignait pas autrement la poterie de luxe : Ung pot de terre de Fouvraige de Damas. — Ung long pot de voirre ou aiguière de ia façon de Damas, disent les inventaires du quatorzième siècle. Ije temps n'a pas épargné ces monuments fragiles, répandus un moment en Europe, mais il en est resté un assez grand nombre dans les mosquées de l'Egypte et de la Syrie. Un verre à boire de ce genre, connu sous le nom de verre de Charlemagne, est conservé au musée de Chartres. Il appartenait autrefois à l'abbaye de Châteaudun. Il y en a au musée de l'hôtel Cluny, à Dresde, et le plus intéressant de tous est sans doute la grande bouteille du musée de Vienne.

Le verre de ces vases est blanc, d'une teinte légèrement verdâtre, semé de beaucoup de petites bulles, à l'intérieur; les inscriptions et les dessins arabesques qui les décorent sont légèrement tracés au pinceau, avec un émail rouge brun, et ces contours sont ensuite remplis d'émaux opaques rouges, bleus, blancs ouverts, et dorés en partie. Nous allons transcrire ici, pour ce qui les concerne, le catalogue de l'Exposition. La traduction des inscriptions arabes et l'indication des monuments d'où ces vases peuvent avoir été tirés, sont dues à l'orientaliste anglais, M. Edward Stanley Poolc, du musée de Kensington.

N° 4960. Grand bassin de verre, décoré à l'extérieur de six médaillons à sujets d'animaux, sur fond bleu. Six autres médaillons semblables, mais plus petits, renfermant des faucons saisissant une proie, sont placés sur les bords du bassin ; le reste est orné de rinceaux au trait : sans inscriptions ; ouvrage du treizième siècle. Diam.,4<> cent. Au baron Lionel de Rothschild.

N° 4961. Bouteille de verre à col long et étroit et à large panse. Le col est décoré de fleurs, de rinceaux sur fond bleu et d'une inscription également tracée en bleu. Sur la partie supérieure de la panse il y a trois médaillons renfermant des oiseaux fantastiques ; le reste est recouvert d'arabesques tracées en rouge, vert et blauc. Au-dessous, trois autres médaillons où est représenté un guépard saisissant une gazelle ; l'intervalle entre ces médaillons est rempli par des inscriptions : A notre seigneur le sultan El Melik el Ashrafy le Juste,

le Sage. Plusieurs sultans ont porté ce nom dans le treizième siècle. Haut. 43 cent., larg. 3o cent. Au même.

N° 496a. Bouteille de forme à peu près semblable à la précédente, mais d'un galbe plus élégant. Le col est décoré d'ornements au trait et d'une bande sur laquelle sont placés des médaillons émaillés en bleu, enfermant des oiseaux. Sur la panse, deux cordons circulaires, également espacés et émaillés de fleurs, forment une frise.qui est remplie par des oiseaux posés deux à deux et dos à dos. Haut., a8 cent. A M. Félix Slade.

N° 4963. Vase de forme globulaire, à couvercle terminé par un bouton pointu. Le pied manque, la panse est ornée de médaillons émaillés, séparés entre eux par des animaux fantastiques, au simple trait. Une disposition semblable est répétée sur le couvercle ; près du bouton trois courtes inscriptions : Pour notre seigneur le Sultan, le Roi. Haut. a8 cent., diam. a5.

Au même.

N° 4964. Vase à couvercle semblable au précédent, sur pied conique élevé. Ije couvercle est orné d'une zone d'inscriptions en réserve sur fond d'émail bleu, qui alternent avec des médaillons renfermant des. arabesq ues émai liées, rouge, vert et bleu. Le corps du vase est couvert d'ornements au trait et d'inscriptions sur fond bleu en caractères peu lisibles, et qui semblent une répétition du titre arabe : le Sage. Haut. a5 cent. A M. Martin T. Smith.

>i° 4965. Vase de forme particulière, destiné à contenir une lampe. La partie supérieure a la forme d'un cône tronqué renversé, qui repose sur un globe de galbe légèrement angulaire, muni d'attaches de suspension ; le pied, évasé par le bas, est également conique. Sa partie supérieure est décorée par trois médaillons renfermant des inscriptions, et l'espace compris entre chaque médaillon est rempli par de grandes et longues inscriptions émaillées en bleu. L'ornementation des autres parties du vase présente les mêmes dispositions de médaillons séparés par des inscriptions : seulement les caractères sont tracés eu or sur fond bleu. Celles de la partie supérieure sont ainsi conçues : Dieu est la lumière du ciel et de la terre, et sa clarté est semblable à celle d'une lampe placée dans une niche (chap. XLIV, verset 35 du Koran, transcrit d'une manière fautive). Sur le corps du vase : A notre seigneur le sultan El-Melik Al-Nasser, appui du momie et de la religion. Hasan, fils de Mohatmned. Son aide puissante nous soit accordée.

Le sultan Hasan commença à régner à l'âge de i3 ans, en 1 347, el ^ut m*s * mort quatorze ans plus tard. Il fit construire, au Giire, la grande mosquée, remarquable par l'élévation de ses minarets, qui se trouve immédiatement audessous de la citadelle. Commencée en i356, cette mosquée fut terminée en trois ans, sauf les minarets, achevés deux ans plus tard ; l'un d'eux s'est écroulé depuis. A l'intérieur, à l'endroit principal où se font les prières, sont suspendues contre les murs des lampes semblables à celle que nous venons de

décrire, et qui doit elle- mémo avoir appartenu à cet édifice. Haut. 36 centimètres. A M. Hollingworth Magniac.

N° 4966. Vase de lampe semblable au précédent, brillamment émaillé ; les inscriptions sont tracées bleu sur fond d'or et blanc sur fond bleu. Celle du haut est la même qu'au vase précédent, l'autre constate que le vase a été fait par ordre de l'émir Sheykhoo, contemporain du sultan Hasan, vizir de son frère et rival, El Malik El Salih. La mosquée collégiale, tombe de Sheykhoo, fut bâtie en grande partie avec des pierres apportées de Memphis, particulièrement avec des fragments du monolithe, In chambre verte. C'est un des beaux édifices du temps. Ce vase en vient très-certainement. Haut. 35cent.; diam. 3o cent. A M. Félix Slade.

N° 4^67- Vase de lampe semblable au numéro 4965 et d'un décor pareil. I>cs médaillons supérieurs, en forme de poire, renferment une devise et un petit écu d'armoiries portant un aigle aux ailes éployées. La grande inscription du haut, tracée en or sur fond bleu, est semblable aux précédentes ; celle de la partie inférieure indique que le vase a été fait pour l'émir..., chef du conseil d'El Melik Al Nasser, probablement le sultan Hasan, qui régna de 1^47 à i36o. L'aigle rappelle celui de Karakoosk, vizir du sultan Salah-Eddyn, qui est sculpté sur l'escarpement de la citadelle du Caire. Haut. 33 cent., diam. a3 cent.

A l'honorable sir Francis Baring.

N° 4968. Autre vase de lampe absolument semblable au précédent. Les différences que l'on peut remarquer dans les inscriptions ne proviennent que de l'ignorance du verrier arabe. Haut. 33 cent.; diam. a3 cent. Au même.

Le n° 4969 est une aiguière ou pot persan d'une conservation parfaite et du plus brillant décor, couvert de bandelettes et d'entrelacs en or sur émail bleu. Une frisede sept cavaliers, peinte en or et en couleur sur fond bleu, décore la panse. Quinzième siècle. Haut. 18 cent.

Ce joli bijou appartient au duc de Hamilton.

I^es amateurs qui connaissent les ouvrages arabes suppléeront facilement à ce que ces descriptions peuvent laisser à désirer de caractéristique, relativement au style et à la décoration de ces monuments. Ce que nous voulions établir, c'est qu'au point de vue historique ils constatent, au profit de l'Orient, une antériorité de près de deux siècles dans l'art de la fabrication des vases de verre émaillés, qui devait être portée plus tard à Venise à un si haut degré de perfection.

Mêlé aux spécimens orientaux, l'art de Murano brille d'un éclat plus doux, qui a d'autres charmes. Les Vénitiens ont d'abord eu pour eux la matière, la beauté des verres teints dans la masse, le bleu sombre et surtout le violet-pourpre et le vert semblable à l'émeraude, dorés et émaillés avec la grâce naïve qui caractérise l'art du quinzième siècle. Les verres soufflés en bulles légères et en caprices impossibles, filigranes de mille manières, sont venus ensuite, sans compter les

millejiori, les imitations d'agates, l'aventurine brune, et la noire plus belle encore, et partout et toujours l'élégance des formes.

Malgré le danger qu'il y a de déplacer ces chères merveilles, l'Exposition des verres vénitiens était nombreuse. M. Félix Slade, que nous retrouvons dans toutes les classes du catalogue possesseur d'objets du meilleur goût, avait exposé le beau vase à couvercle que nous avons déjà donné dans nos préliminaires à l'histoire de la verrerie vénitienne, et qui trouve naturellement sa place ici;

Vase de Terre venilien de la coll. Félix Slade

et trente pièces encore, non moins rares et non moins belles, parmi lesquelles nous citerons, pour les regretter, la grande coupe de verre bleu représentant le triomphe de Vénus, des collections Debrugcs et Soltykoff, et l'élégant calice de verre vert émeraude, orné de deux jolis portraits émaillés, avec l'inscription — AMOR VOL FEE. — Amour veut foi, — qui a aussi passé par ces deux collections avant d'arriver à Londres. M. le baron Lionel de Rothschild est le mieux représenté après M. Félix Slade ; mais un très-grand vase doré du quinzième siècle, qui s'élève rayonnant au milieu de la vitrine des verreries, commandait , avant tout l'attention; il appartient à S. A. R. le duc d'Aumale.

ARMI les verreries prêtées par M. F. Slade, nous avons rencontré avec plaisir un élégant verre à boire français, émaillé dans le genre de ceux de Venise. Nous n'avons rien à envier à j)ersonne en ce qui concerne le travail du verre. La France a donné à l'Europe un trop grand nombre de vitraux peints et de peintres verriers éminents, pour attacber beaucoup d'importance à la fabrication des ustensiles de verre. Elle possédait cependant au moyen .âge des verreries nombreuses et célèbres. Un proverbe du treizième siècle disait : voirre de l'endôme > et l'arrondissement de Vendôme a encore aujourd'hui des verreries florissantes. Philippe V I, dit de Valois, en établit près de Bezu en Normandie, où Philippe Cacqueray fut anobli bel et bien pour avoir int ente les plats de verre : heureux temps ! Le roi Jean créa d'autres verreries m Routietix et à Heliet près de Dieppe; Louis XIV donna tous ses soins à celles

Va*: <le verre fr.ine .i* éma Ile.

de Cherbourg et de Couches, près d'Évreux ; il y en avait en Dauphiné et en Provence. Nevers a produit beaucoup de bimbeloteries en émail de verre, et les gentilshommes verriers de Lorraine, soufflant l'épéc au côté, sont entrés dans le domaine légendaire. Nous savions qu'on avait fait en France , au quinzième et au seizième siècle, des verres émaillés semblables à ceux de Venise, mais nous n'en avions jamais vu.

Le vase de M. F. Slade a un peu plus de 16 cent, de haut, et l'ouverture de la coupe en a i3, c'est-à-dire qu'il a deux fois les dimensions du dessin cidessus, qui nous épargne le soin de parler de sa forme. Il est blanc, la coupe

est divisée eu trois compartiments : dans l'un, un gentilhomme, richement vêtu, tient une fleur, d'une main ; on lit sur une banderolle IE SVIS A YOVS ; dans le second, la dame tient un cœur, et la légende dit : MON CVEVR AVES ; dans le troisième, un bouc, dressé sur ses pieds de derrière, cherche à boire daus une jarre remplie d'eau, rébus du nom de Houcau. Sur la bande circulaire placée autour du vase, conservant encore des traces de dorure, a été réservée l'inscription suivante : IE SVIS A VOVS lEHAtS BOVCAV ET ANTOYNETE BOVC- Le fond de la coupe, à l'intérieur, est aussi décoré d'émaux.

Il y a des Bouc et des Boucau en Provence, et le vase parait en venir.

Les comptes de dépense du roi René, cités par M. Fauris de Saint-Vincent, portent qu'il employa une somme de cent florins à acheter des verres moult bien varioles et bien peints, pour les envoyer à Paris, au roi de France Louis XI, son neveu, et qu'il prit ces verres à la verrerie de Goult. M. Fauris de Saint- Vincent ajoule, dans son Mémoire sur l'état du commerce en Provence dans le moyen âge : '

« On conserve dans quelques cabinets des verres à boire qui ont servi au roi René; ils sont montés sur un pied de G à 7 pouces de hauteur. Le vase en est extrêmement haut et peut contenir une demi-pinte de vin. J'en connais un, entre autres, dans le cabinet Fabry-Borrilly, à Aix, dans le fond duquel était peinte sainte Madeleine aux pieds du Sauveur qui était debout sur les parois ; on lisait sur les bords ces vers, écrits en lettres gothiques d'or :

Qui bien boira Dieu verra , Oui boira tout d'une haleine Verra Dieu et la Madeleine. -

Ce dernier vase nous rappelle ces coupes moins modestes, du seizième siècle, dont Brantôme nous a conservé le souvenir, ornées de peintures destinées à faire monter la rougeur au front des belles dames qui les vidaient.

La France, qui occupe une place si brillante dans l'art du moyen âge, place au moins égale à l'importance du rôle politique qu'elle y a joué, se maintint à une grande hauteur pendant toute la renaissance. Blois, Amboise, Chambord, Fontainebleau, le Louvre de Henri 11, en sont la preuve, pour ne parler que des monuments qui existent encore. Son industrie, qui avait pris pendant le moyen âge un développement considérable, grâce à l'étendue de son territoire et à son unité politique, lutte vaillamment au seizième siècle, avec des qualités diverses, contre l'art italien lui-même. La grande recherche que l'on fait maintenant des poteries, des émaux et des meubles français du XVIe siècle en est une preuve.

L'art des émaux qu'il faut appeler incrustes, car c'est le cuivre qui est champ-

levé et les émaux qui sont incrustés dedans, disparaît presque subitement à Limoges avec le quatorzième siècle. Le premier coup lui fut porté sans doute par la renaissance du goût pour l'orfèvrerie d'or et d'argent, mais la prise de la ville par le prince Noir, en 1370, peut être assignée pour date plus certaine de la ruine de ses célèbres officines. Séparées de la France, leur notoriété s'éteint avec le souvenir de quelques travaux considérables exécutés pour l'Angleterre, qui existent encore aujourd'hui. A son renouvellement, un siècle plus tard, l'art se trouve complètement transformé, sans transition aucune. Un abîme sépare les émaux incrustés et l'art hiératique des châsses, des ciboires et des crosses, des premières peintures sur émail et des délicats ustensiles essentiellement mondains, coffrets, coupes et vases, qui marquent sa renaissance.

Quelles que soient les causes de cette éclipse de près d'un siècle, l'art nouveau, qu'on ne peut guère faire remonter plus haut que la fin du règne de Louis XI, s'annonce presque exclusivement d'abord par une suite uniforme de triptiques, tableaux ou autels portatifs, d'un dessin tout français, peints sur des plaques de cuivre épaisses, empâtés de couleurs jusqu'au relief, appelant à leur aide le paillon métallique, qui sait donner l'éclat des pierres précieuses aux émaux translucides dont il est recouvert.

Ces premiers émaux peints sont représentés à l'exposition de Kensington par un certain nombre (six) de ces triptiques, toujours les mêmes par la forme, bordés d'une étroite bandelette de bronze doré très-simplement ornée, appliqués sur des tablettes de bois soigneusement recouvertes de cuir gaufré, et comme reliés, véritablement prêts pour les déplacements, si fréquents alors, des grands seigneurs à qui étaient destinés ces oratoires portatifs. Inégaux en mérite, ils peuvent être attribués à deux ou trois artistes restaurateurs de l'émaillerie à Limoges : à Guillaume Varacheau dit Moulinot, que M. Martial Ardant nous dit mort en 1 5a5, et dont on ne connaît pas d'émail signé ; à Martial ou Marsaii, qui figure dans un compte de i5o3, et surtout à Nardon, c'est-à-dire Bernardon ou Bernard Penicaud, les trois seuls noms qui aient survécu. Le dernier, Nardon Penicaud, nous est connu par un bel et important émail du musée de l'hôtel Cluny, signé en toutes lettres et entouré de toutes les indications désirables de temps et de lieu :

« Xardon Penicaud île Limoges hoc fecit prima die Aprilis anno millesimo f° tertio » (i5o3),

qui nous permettent de lui attribuer avec équité les plus beaux ouvrages de cette première époque.

Celui que nous citerons, et qui se fait remarquer entre tous , est un grand triptique de dimensions inusitées; il a 38 cent, de hauteur sur 4o* de largeur. Le tableau central représente l'annonciation de la Vierge ; sur le volet de gauche, Louis XII est agenouillé devant un prie-Dieu, et saint Louis, son patron et son aïeul, est debout derrière lui; la reine Anne de Bretagne et sainte Anne occu-

pent le volet de droite. Ce qui distingue ce beau monument français, d'une ordonnance magnifique et d'un coloris superbe, c'est que chacune des divisions du triptique est composée de trois pièces (deux plus étroites que celle du milieu), qui forment en haut et en l>as du tableau, sur toute sa largeur, une frise du plus bel effet, ornée des armes de France et de Bretagne et de branches fleuries. 11 appartient à M. Danby Seymour, représenté ici par vingt objets du premier ordre, et qui possède aussi un l>eau portrait de François I", épaisse plaque carrée, peinte sur paillon, digne d'être un des derniers ouvrages de Nardon Penicaud, et que l'on a placé, à tort ce semble, sous le nom de Léonard Limosin.

Le catalogue des émaux peints les divise en quatre catégories : c'est trèsbien, mais nous sommes tenté de chercher querelle à son auteur, M. Augustus Franks, pour avoir essayé de baptiser ceux de la première période du nom de Col/tic style. Gothiques, des émaux peints en France dans les premières années du seizième siècle ! Dans quelle confusion sommes-nous appelés à vivre, si de semblables dénominations sont destinées à être acceptées, répandues par ceux-là mêmes qui devraient les combattre? N'en avons-nous déjà pas assez de l'appellation byzantine appliquée aux ouvrages français du XIIIe siècle? Ne laisseronsnous pas une fois pour toutes les Byzantins à Constantinople et les Goths en Espagne, pour ;ipj>cler désormais français les ouvrages des artistes français ?

Les émaux peints exposés étaient au nombre de deux cent vingt-cinq, tous choisis avec un soin scrupuleux parmi ce que les collections anglaises renferment de plus remarquable. Il est plus aisé d'imaginer que de dire l'aspect de toutes ces richesses, groupées et échelonnées dans une immense vitrine carrée, autour de laquelle circule une foule empressée. Nous y avons compté : a5 portraits, — 18 aiguières et hanaps, — 10 coupes à couvercles, — 1 3 coffrets, parmi lesquels il y en avait sept délicatement montés en bronze ciselé et doré, du temps, — 7 paires de grands chandeliers, — ao salières carrées, octogones et coniques, et de grands plats ronds et ovales, et des assiettes sans nombre (les douze mois, les quatre saisons de l'année), des miroirs, une délicieuse trompe de chasse de Léonard Limosin, des triptiques importants, parmi lesquels il faut citer celui du capitaine Leyland, qui vient de la collection Manfrin de Venise, et celui de M. le baron Gustave de Botlischild, qui a été fait pour madame Louise de Bourbon, abbesse de Fontevrault ; et des plaques à l'infini.

Il faudrait tout décrire pour ne pas être injuste. Nous ne pouvons cependant passer sous silence les cinq grands portraits ovales appartenant à M. Danby Seymour, œuvres magistrales de Léonard Limousin :

Catherine de Médicis, reine de France.

Elisabeth de France, reine d'Espagne.

Marguerite de Valois, sœur de François T.

Amyot, évêque de Sens.

Charles, cardinal de Lorraine.

Chacun do ces portraits a de l\f\ à 46 centimètres de hauteur, et tous sont ornés du bel encadrement du temps, en forme de cartouche incrusté de plaques d'émail, semblable à celui du portrait du connétable de Montmorency du musée du Louvre. Deux portraits du même genre appartenaient à M. IL Maignac, qui vient de publier un catalogue de sa collection que nous regrettons de ne pas avoir sous les yeux.

Louis de Lorraine, cardinal de Cuise.

Anne d'Esté, duchesse de Cuise.

S. A. R. le duc d'Aumalc était contributor pour trois portraits d'un brillanl coloris provenant de la collection Soltvkoff :

Jean de Bourbon, duc d'Enghien.

Antoine de Bourbon, roi de Navarre.

Louis de Bourbon, duc de Montpensier.

Parmi les autres pièces que nous laisserons de citer, brillait surtout une coupe à couvercle décorée de grisailles rehaussées d'or sur fond noir, les chairs légèrement teintées, d'une exquise délicatesse d'exécution. Samson et Palila occupent le fond de la coupe, le dessus du couvercle est décoré d'épisodes de la même légende, et, à l'intérieur, des sujets semblables sont peints en or. Ce bel objet, qui appartient au duc d'Humiltou, vient de la collection de Strawbery-Hill; il est signé sous le pied, en or et en toutes lettres, particularité rare :

JOHANN ES PENICAI D1 JUNIOR i53t).

On ne saurait lui comparer, à l'exposition de kensington, qu'une aiguière en forme de hanap, de Pierre Reymond, d'un émail éclatant, sur laquelle sont représentés l'histoire d'Actéon et le triomphe de Bacchus, l'eau et le vin. Ce vase, qui appartient à M. S. Addington, vient des collections Irisson et Humann.

Le catalogue de M. Franks nous apporte quelques renseignements nouveaux sur la famille nombreuse des Penicaud. 11 ressort évidemment de la coupe que nous venons de décrire, que Jean Penicaud Junior est le même artiste signalé par le comte de Laborde sous le nom de Penicaud III. H y a, dans la collection du château de Blenheim, quatre plaques de la même main, — ( hantas, — Fortiludoj — Temperantia, — Justicia, — figures à mi-corps; deux d'entre elles sont signées, si la lecture est bonne : J\. PENICAl T) 1VMOR, et les autres P. I.

Un portrait de Pierre Courtois, qui appartient au duc de Hamilton, est également intéressant pour l'iconographie îles artistes français ; il permet de fixer d'une façon satisfaisante la date de la naissance du peintre émailleur. Il porte l'inscription :

RE MEMOREM îfOSTHI SOLA HEC TE REDAT IMAGO. AXXO SIE AETATIS 2"J FACIEBAT 1 55g,

tracée en or, et au revers, aussi en or : p. cortets MAF (en monogramme).

Dans un mélange d'objets émaillés qui n'appartiennent pas a l'art limousin et où brillaient surtout de très-délicates petites peintures sur fond d'émail bleu clair que nous croyons du nord de l'Italie, nous signalerons, comme un ouvrage des plus rares, un gobelet d'argent du quinzième siècle, déforme légèrement évasée par le haut, à couvercle conique, qui rappelle d'une façon singulière un vase de la Sainte-Chapelle que François I" fit voir à Benvenuto Cellini, un jour après vêpres, et dont l'artiste nous a laissé une description dans son Traite <t Orfèvrerie.

« Il (le roi) me montra en dernier, dit Cellini , une coupe à boire, sans pied, d'une raisonnable grandeur, exécuu'e en filigrane et ornée de légers feuillages qui alloient se jouant autour de divers compartiments dessinés avec art. Mais ce qui la faisoit paroitre merveilleuse surtout, c'est qu'au milieu des feuillages et des compartiments, l'ingénieux artiste qui avoit exécuté ce travail avoit percé des ouvertures qui toutes avoient été remplies d'émaux transparents de diverses couleurs, de sorte que quand on mettoit cette coupe au jour, tous les émaux transparents brilloient de telle sorte que c'étoit une chose charmante à voir. »

Tel est aussi le gobelet exposé par M. Paul. Le corps du vase est uni, mais une frise circulaire d'émaux cloisonnés à jour le coupe en deux, et la frise elle-même est divisée par trois petites fenêtres trilobées, de style ogival, également remplies d'émaux en manière de vitraux, peints de couleurs variées. Une frise fenestrée semblable est placée sur le couvercle. Les cloisons d'or sont d'une ténuité extrême, et en regardant ce travail en transparence, l'effet est charmant : il est difficile de lui assigner une patrie.

Le musée de kensington était trop riche de son propre fonds en poteries hispano-arabes, premières splendeurs de la céramique moderne, et en poteries italiennes dont il possède une suite admirable, pour que les ordonnateurs de l'exposition se souciassent beaucoup de faire appel à ce que les collections d'amateurs possèdent en ce genre. Le but principal était de se compléter et d'èlrc varié. Tous les efforts ont donc été portés sur les poteries françaises, dites de Henri 11, sur les porcelaines de Sèvres, et sur les porcelaines anglaises du dix-huitième siècle ; ils ont réussi, au delà de toute expression, à présenter au public tout ce qu'il est possible de désirer ou même de rêver en ce genre.

La poterie de Henri II est des plus mystérieuses, elle se dérobe aux recherches. D'où vient-elle ? On l'ignore, et depuis trente ans qu'on s'en occupe rien n'a été ajouté aux quelques pages judicieuses qui ont signalé son apparition dans la curiosité. Bien au contraire, tout ce qu'on a écrit depuis n'a fait qu'embarrasser son histoire d'hypothèses sans critique, malsaines la plupart du temps, faites plutôt pour égarer les recherches que pour les secon-

LE CABINET DE L'AMATELR. 295 der. Ce qu'on a fait de mieux, c'est d'en compter les pièces : quelque document que nous apportera Je hasard pourra seul nous en apprendre davantage. Ce que nous savons, c'est que cette poterie est exclusivement française par ses procédés de fabrication, par ses formes et par son ornementation sans aucun ressouvenir étranger ; française aussi par la plastique et les motifs architectoniques dont elle est décorée, par les armoiries tracées sur quelques-unes des pièces principales. Nous aurons sujet de revenir sur la nature de sa pâte et sur les détails de sa fabrication.

Quoi qu'il en soit de l'artiste inconnu qui a produit ces bijoux de la céramique, quel que soit le réduit ignoré où il les a fabriqués, il pouvait n'être pas très-grand , elles ajoutent un brillant fleuron à la couronne de nos arts industriels.

Nous connaissons aujourd'hui cinquante-deux pièces de ces poteries dites de Henri II. Aucune n'est exactement semblable à l'autre. Elles affectent les formes suivantes :

Lks biberons, vases de formes globulaires avec ouverture supérieure recouverte d'une anse, et goulot attaché sur la panse. Les aiguières oviformes.

Les hanaps, sortes d'aiguières en forme de cônes renversés avec anses, modèle emprunté à l'émailleric limousine.

Les coupes ou tasses à couvercles, rondes et ovales.

Les salières rondes, carrées, triangulaires et hexagones, ornées de motifs architectoniques.

Les chandeliers.

Si vous ajoutez à cela un plat, une gourde et une ôui/e, vous aurez parcouru toute la série. Vingt-quatre de ces pièces sont en Angleterre, vingt- sept en France, et une en Russie.

M. Robinson, surintendant des collections du musée de Kensington, qui counaît très-bien toute cette histoire des poteries de Henri II, en a dressé un catalogue que nous allons lui emprunter. Et remarquez le soin qu'on apporte à ces recherches: M. Robinson a pris la précaution de clore sa liste par une date: Juillet 18G2, qui la ferme comme un arrêté de compte. Faisons observer seulement qu'en dédoublant le n° 8, il porte à vingt-cinq les pièces actuellement en Angleterre, et qu'il en signale deux inconnues parmi nous, sans indiquer le lieu où elles se trouvent , qui forment, à son compte, un nombre total de cinquante-cinq pièces.

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