Un biberon Au prince de Galitzin
Les vingt-quatre pièces, à notre compte, appartenant à l'Angleterre, et dont nous venons de donner le catalogue, étaient toutes présentes à l'exposition de Kensington ; nul ne s'était refusé à se dessaisir de ces précieux objets pour en faire jouir le public pendant quelques mois. Qu'on \ienne maintenant dire que les amateurs sont des capricieux et des cachotiers: ce ne sont pas du moins les amateurs anglais que l'on pourra accuser, et, si l'occasion s'en présente jamais, 1<>s amateurs français, nous en sommes sûr, ne se laisseront |K»s surpasser en libéralité. Il y avait bien des vases élégants et d une grande délicatesse de travail dans la vitrine consacrée aux poteries de Henri H, mais la grande aiguière de M. Magniac y occupait la première place, pour la pureté du galbe et pour la finesse des détails. Elle vient de la collection Odiot, où elle a été payée a,ooo fr., je crois.
Noire Bernard Palissy était aussi très-bien représenté par une vingtaine de belles pièces, par un grand vase, entre autres, que nous avons publié autrefois
LE CABINET DE L'AMATEUR. 297 dans une esquisse de la vie de ce potier illustre {Cabinet de ? 4 moteur, vol. i", première série), et par un superbe exemplaire du plateau à la Diane.
Avant d'arriver aux porcelaines européennes, qui constituent par excellence la céramique moderne, nous nous arrêterons un instant devant la vitrine des faïences de Perse : elles sont nouvelles dans nos collections. Cette poterie, d'une nature intermédiaire, participe de la faïence par sa pâte et de la porcelaine par fan/ de son émail; lorsque l'on considère l'éclat de sa couverte, le brillant coloris dont elle est revêtue, la splendeur du bleu céleste et du bleu turquoise qui dominent dans sa décoration, la franchise des Ions oranges et la douceur du violet, on est tout surpris qu'elle n'ait pas été remarquée plus tôt. I>es belles faïences de Perse sont fort rares. Quelques-unes sont décorées de lustres métalliques sur fond bleu, d'un effet superbe ; il s'en trouve aussi qu'un degré de cuisson plus avancé a rendues par exception semi-transparentes comme de la porcelaine, sans qu'il faille cependant eu conclure, comme quelques personnes se sont pressées de le faire, que l'on a fabriqué de la porcelaine en l'erse, ce qui est diamétralement contraire à tout ce que les voyageurs ont observé à cet égard, à ce qu'en rapporte Chardin, entre autres, qui a accordé aux poteries persanes une attention plus particulière et qui avait habité la l'erse pendant de longues années.
Le biscuit de la faïence de l'erse est composé d'un beau sable blanc mêlé à un alcali qui sert à lier la pâte. Poussée vivement au feu la masse deviendrait vitreuse : il y a un degré de cuisson intermédiaire où elle est semi-transpar^ite; c'est alors qu'elle a l'aspect d'une porcelaine sans en avoir les qualités. Le vernis, ou couverte, est un verre blanc qui donne de la force aux vases qui, par leurs formes, indiquent que la pâte est courte, c'est-à-dire peu plastique.
Les plus belles faïences de Perse de l'exposition de Kensington provenaient d'une collection parisienne qui a traversé la Manche au printemps dernier, et qui appartient maintenant à M. Louis Huth. C'est dans ces réunions considérables d'objets d'art que Fou sent bien toute l'importance de nos collections d'amateur, peu nombreuses, mais choisies avec le discernement et la sûreté de coup d'oeil qu'une longue expérience seule peut donner. C'est dans ces conditions que M. de Monville, dont les connaissances pratiques sont bien notoires, avait formé sa jolie collection de faïences de Perse. Elle a été fort admirée à Londres, et comme il avait été un des premiers à leur accorder l'attention qu'elles méritent, elle renfermait une douzaine de pièces d'élite, qu'il serait difficile de réunir aussi parfaites aujourd'hui.
Nous ne savons rien de bien précis sur l'histoire des poteries persanes, qu'il faudrait étudier dans les monuments qu'elles étaient principalement appelées à décorer, suivant l'usage oriental. Les Persans peuvent être considérés dans leurs arts comme les continuateurs des Assyriens et des Perses. M. ruche, dans un voyage aux ruines de Babyloue, raconte qu'il y rencontra « une grande quan-
298 LE CÀBINLT DE L'AMATEIH.
titédc tuiles vernies, dont la couleur et l'éclat sont encore étonnamment frais. » Ce sont ses propres paroles, et les poteries émaillées trouvées à Ninive, dont nous possédons des fragments, ont beaucoup d'analogie, par la contexture de la pâte et par la nature de la couverte, avec la faïence de Perse.
Dès le onzième siècle, les monuments persans, ou plutôt ceux que faisaient élever les conquérants arabes, étaient revêtus de poteries émaillées. Npus avons rencontré des plaques de faïence de Perse en assez grand nombre et des fragments de vases semblables à ceux que nous connaissons aujourd'hui, incrustés dans le marbre blanc d'un umbon de la petite église de san Giovanni del Toro de Ravello, dans le royaume de Naples (l'église est du onzième siècle et l'ambon du douzième); ces plaques prouvent qu'à cette époque ce genre de poteries avait déjà pénétré en Occident, et qu'elles étaient tenues en grande estime. Deux de ces fragments de vases contiennent même des caractères arabes. Un docte amateur anglais, M. Fortnum, en a signalé d'autres parmi les poteries émaillées bien connues qui décorent l'église de Saint-André de Pise.
U ne faudrait pas être surpris si la fabrication de ces belles poteries remontait au neuvième ou au dixième siècle, et qu'elle eût continué sans modifications très-sensibles jusqu'au dix-huitième. L'Orient nous a habitués à la sérénité séculaire et à l'uniformité de ses productions artistiques. La conquête de la Perse par les Arabes est du septième siècle, et Haroun-al-Raschild, qui envoyait de magnifiques présents à Charlemagne, était kalife de Bagdad à la fin du huitième.
Nos voyageurs français du dix-septième siècle n'ont pas négligé de mentionner cette remarquable industrie : Tavernier, le premier, s'exprime en ces termes dans la relation de son voyage en Perse :
« Enfin une des belles manufactures de la Perse est cette belle vaisselle de terre qui se fait vers Kerman, et qui surpasse de beaucoup notre vaisselle de Nevers, vu que, étant cassé, le dedans est aussi blanc que le dehors. Elle ne porte pas de clialeur comme la porcelaine ; c'est une chose à remarquer qu'en mettant une liqueur, tant chaude qu'elle puisse être, dans une tasse de porcelaine, ni le pied ni le bord d'en haut ne se sentent point de sa chaleur. »
Chardin, venu après Tavernier, se sert presque des mêmes paroles, et, suivant la mesure de ses connaissances techniques, entre dans des détails accompagnés d'historiettes à l'appui, qui ne laissent rien à désirer sur la nature des vases dont il parle. Bien qu'il se serve parfois du mot porcelaine, comme on le faisait alors pour désigner toutes les poteries émaillées, son récit est très-clair : c'est bien la faïence de Perse qu'il regarde comme aussi parfaite, et dans certains cas, comme plus belle que la porcelaine de Chine.
a La vaisselle d'e'mail ou de fa/enec, comme nous l'appelons, est pareillement une de leurs plus belles manufactures. On en fait dans toute la Perse. La plus belle se fait à C/tiras, capitale de Persifle; à Mc(c/ied} capitale de la Bactriane; à Yczdct à Kirman en Carmanie ; et particulièrement dans un bourg
LE CABINRT DE L'AMATEUR. 20!) de Carmanic nommé Zorerule. La terre do cette fayence est d'émail pur, tant en dedans qu'en dehors, comme la porcelaine de la Chine (Chardin voulait dire que sa pâte est blanche à l'intérieur). Elle a le grain tout aussi fin et est aussi transparente, ce qui fait que souvent on est si fort trompé à cette porcelaine, qu'on ne sauroit discerner celle de la Chine d'avec celle de Perse. Vous trouvez même quelquefois de cette porcelaine de Perse qui passe celle de la Chine, tant le vernis en est beau et vif... Il est certain que les Hollandais ont beaucoup appris en Perse à faire la fayence... Les pièces à quoi les potiers persans, qu'on appelle Kachipcz, ou cuiseurs de fayence, réussissent le mieux, sont des carreaux d'émail peints et taillés de moresques. A la vérité, il ne se peut rien voir de plus vif et de plus éclatant que ces sortes d'ouvrages, ni d'un dessin plus égal et plus fin. »
C'est ainsi que des perspectives nouvelles s'ouvrent sans cesse devant nous en touchant à l'histoire des arts mineurs. Nous ne voulions que jeter un coup d'œil en passant sur les faïences de Perse, et déjà il nous est permis d'y saisir le premier anneau d'une longue chaîne de productions céramiques, appelées à tenir une large place dans ce recueil. C'est de la Perse que nous vient la faïence ; c'est de la Perse que les conquérants nomades, qui s'assimilèrent avec une si remarquable rapidité le luxe et les arts des nations vaincues, ont transporté l'art d'émailler les poteries, à Damas d'abord, et en Espagne, d'où il s'est répandu plus tard dans les autres contrées de l'Europe. La porcelaine nous est venue de plus loin.
Enfin, c'est Chardin qui nous le dit, et ce n'était pas pour lui une histoire très-ancienne, les Hollandais établis dans le golfe Persique sur les côtes de la Carmanie, pendant les premières années du dix-septième siècle, ont certainement beaucoup appris en Perse à faire de la fayence.
La poterie de Delft est, en effet, par son brillant émail, mais par son émail seulement, une digne fille des fabriques de Xorende, de Chiras et de Kirman.
Les beaux revêtements émaillés de fabriques persanes qu'il n'est pas rare de rencontrer dans les anciennes constructions de Damas et du Caire, remontaientils l'Euphrate pour y arriver, ou bien prenaient-ils le chemin de la mer Rouge pour s'éparpiller ensuite sur le littoral et dans les îles de la Méditerranée ? Nous pencherions volontiers pour cette dernière hypothèse. Le canal du Nil à la mer Rouge, ouvert par les Arabes, est resté navigable pendant une partie du moyen âge.
Dans les premières années du dix-septième siècle, la faïence de Perse parait avoir été, concurremment avec la porcelaine de Chine, un objet d'importation en Europe assez considérable. Elle était connue en Angleterre sous le nom de Combron ff arc, comme la porcelaine de Chine l'était sous celui de China H'are (i), parce qu'elle venait de Gombron, port du Earsistan, sur le golfe
(!) M. J. C. RoliiuMD, qui a fait |mV»'-dcr 1c catalogue crou, en pen*aiil qu'au di\-wplièwe siècle on daignait inoV» raïrncn de Pcne d'une trw-lwnne notice, ae trompe, je distinctement mm» le nom de Gvmiron H' are la porre-
Persique, au détroit d'Ormuz, où les Européens avaient des établissements, et où nos missionnaires voyageant par terre s'embarquaient d'ordinaire pour aller à Surate et en Cbine.
La fabrication de la faïence est aujourd'hui complètement déchue en Perse. Ce beau pays, déchiré par les révolutions pendant tout le dix-huitième siècle, a vu ses villes populeuses devenir des monceaux de ruines, le nombre de ses habitants diminuer des sept huitièmes, et Chiras, capitale aussi célèbre par ses vins que par ses poteries, chantées parle poète Sady, détruite par le farouche Mohammed-Khan vers »75o, n'est pins, aujourd'hui, qu'un repaire de brigands.
L'Angleterre n'a pas conservé le souvenir de la faïence de Gombron on Ghomron, qui paraît y avoir été commune autrefois. Il y avait cependant à l'exposition de 1862 deux vases de faïence de Perse garnis d'argent, montés au seizième siècle : l'un d'eux portait encore le poinçon de l'argenterie anglaise de l'année 1596.
Les faïences de Perse nous reviennent aujourd'hui des îles de la Méditerranée, de Rhodes, par exemple, — où un de nos amis, M. Saltzman, les a trouvées en assez grand nombre pour penser un instant qu'elles pouvaient y avoir été fabriquées, — - de la Sicile, et surtout de l'Italie, pays conservateur par excellence, toujours artiste au fond, et où on ne brise volontiers ni un objetd'artni rien de ce qui charme les yeux.
Peut-être serait-il bien de consigner ici à titre de renseignement, car nous ne faisons pas de morale, quelques-unes des causes de la disparition complète, ou tout au moins de l'extrême rareté, si souvent constatée par nous, des faïences, des verreries et des porcelaines du temps passé. Les verres, par exemple, n'ont jamais eu de plus grand ennemi que le vin qu'ils étaient appelés à contenir. Dans certaines 'occasions, il était de bon goût de briser le verre après avoir bu, pour qu'il ne servit pas une seconde fois. La caricature s'est souvent emparée, sans jamais bien la guérir, de cette fureur bizarre qui ne se calme qu'aux dépens des meubles précieux qu'elle brise, et le type du casseur, s'il devient plus rare aujourd'hui, n'en a pas moins été commun chez nous, il n'y a pas encore bien longtemps. Autrefois, les grands festins se terminaient le plus souvent par une immolation générale de tout ce qui couvrait les tables, faïences, verreries ou porcelaines; c'était un combat final qui avait remplacé celui des gladiateurs; on y mettait, je crois, une certaine ostentation, on y attachait une idée de magnificence. Pierre de l'Estoile, dans un passage de ses Mémoires, nous a con-
laine de Chine et I* faïence de Per» . Le D* Lister, dan» might hare arrivrd at ihe Gombron ff'ore ; whidi »,
tnn sojagc k Palis en 1GHB (o Journry lo Paris m thr inderd, lillleelje, but a total Vitrification ; but 1 found
Ytar 1GWJ), que nous asoiis cite dan» noire histoire de la il far otliemise, and vrry surprUiog, aod wbirh I aceount
porcelaine de Sainl-Clotid (page 135), dUliitgue Ires-bien, part of the felirity of the âge lo equal, if not surpass tlte
par la nature même de la pâte, la différence qu'il y a Ckinetrs iu llirir linestarl. » Nous citons le texte de le-
entre la poterie qu'il désigne tous le nom de Gombron dition originale, la réimpression de ce livre aussi rare
H'are et la porcelaine de la Chine. « I did not expert qti 'intéressant, faite en 18.., qui élail seule pan concentre
lo bave found il in Ibi» perfection, but iiuagincd tins no* mains, est trouqute et travestie dans loutes se» partie*.
serve le souvenir d'une collation donnée à Henri III par le cardinal de Birague. Après avoir décrit les deux longues tables chargées de onze à douze cents pièces de faïence remplies de confitures sèches, de dragées et de pâtisseries, il ajoute : « La plupart de laquelle vaisselle fut rompue et mise en pièces par les pages et laquais de la cour, comme ils sont d'insolente nature, qui fust une très grande perte, car toute la vaisselle estoit excellemment belle. » L'historien de la ville de Paris, dom Félibien, à propos d'une autre collation donnée par les échevins de la ville au roi Ixmis XIII, remarque comme un trait de somptuosité qu'on y cassa un nombre considérable ([assiettes de faïence qui venaient de servir au festin, ce à quojr le Roi aurait pris un singulier plaisir. On casse beaucoup moins aujourd'hui ; quel brevet d'infériorité pour nous dans l'avenir!
La collection fashionable par excellence, en Angleterre, est celle des porcelaines de Sèvres ; c'est assez dire qu'elles y sont recherchées et payées des prix énormes. Chaque jour cette valeur augmente, et, lorsqu'elle semble avoir atteint les limites du possible, elle augmente encore. Dire aujourd'hui que la porcelaine de Sèvres, pâte tendre, vaut son pesant d'or, est une locution surannée ; le poids de l'or est dépassé depuis longtemps. Nous n'oserions vraiment blâmer l'excès du goût pour ces belles et délicates poteries : ce sont jeux de princes. Elles avaieut été faites pour un monde couvert de velours, de dentelles et de soie, raffiné à l'excès, respirant et vivant sous des lambris dorés où voltigeaient les amours, entouré de meubles de bois de rose et de violette, plus fragile, lui-même, que sa porcelaine. Ce inonde a disparu sous le souffle des passions viriles, comme le vieux Sèvres lui aussi se briserait si l'on y versait une boisson brûlante (il est bien entendu, pour l'honneur de la porcelaine dure, que c'est de la pdle tendre seulement que nous voulons parler), et sa porcelaine, qui lui a survécu , est passée à de nouvelles amours. Nous étions devenus trop bourgeois pour la conserver, elle, si délicate ; elle s'est réfugiée dans le sein d'une autre aristocratie, non moins élégante que la première et plus sensée peut-être, et elle s'y est si bien trouvée qu'elle y est passée tout entière et qu'il n'en reste plus chez nous.
On raconte que le roi Georges IV, qui fut le plus grand amateur de Sèvres des trois Royaumes, lorsqu'il n'était encore que prince de Galles et régent, avait pour officier d'office ou confiseur un nommé Benoit, qui fut l'agent le plus actif de cette autre émigration. Benoit, qui connaissait la passion du prince et de ses intimes, faisait, au plus fort de la guerre, de fréquents voyages en France où il avait de nombreuses relations, et la contrebande était si solidement organisée alors qu'il n'éprouvait aucune difficulté à faire passer en Angleterre les objets d'art et les fragiles porcelaines qu'il achelait à vil prix sur le continent. Il les plaçait alors chez les principaux marchands de Londres, où Georges IV et ses amis (c'était au moment de la faveur du beau Brummell) les
achetaient sans se douter que maître Benoît fût pour quelque chose dans ces opérations. On dit qu'il y gagna une Belle fortune.
On faisait Beaucoup de Bruit alors de cette mode nouvelle, satisfaite, après tout, à Bon marché, car la valeur de tout cela a décuplé depuis. C'est à cette époque que se généralisa, en Angleterre, le goût pour les tahleaux, pour les meuhles et les objets d'art français. L'industrie anglaise elle-même fut modifiée par l'importation de tant de charmants modèles, l'orfèvrerie tout au moins et la céramique dans leurs formes; et c'est, je crois, d'Angleterre que nous est revenu le goût pour le Louis XV. Lu dehors du commerce, la mode trouvait un autre aliment dans la prodigieuse quantité d'objets précieux en tout genre que les anciennes familles réfugiées tenaient cachés en France, qu'elles faisaient transporter à Londres, et que les lords, que la guerre empêchait de voyager sur le continent, achetaient avec empressement. 11 est inutile d'ajouter que tout cela était favorisé par le discrédit dans lequel le goût classique avait fait tomber, sous le premier Empire, tout ce qui était frappé au coin des siècles précédents. On peut dire qu'alors l'Angleterre se mit dans ses meubles à nos dépens, magnifiquement et à bon marché.
C'est donc à Londres qu'il faut aller pour bien connaître la porcelaine de Sèvres. Ce que l'exposition de Kensington nous a présenté en ce genre avait quelque chose d'excessif et de charmant à la fois, par la beauté et par le nombre : un ensemble capable de contenter les plus difficiles, de séduire les plus indifférents. Les masses principales étaient disposées dans deux grandes cages vitrées quadrangulaires, où s'élevaient en pyramides, sur des gradins, deux cent quatre-vingts pièces choisies parmi les plus belles et les plus importantes. Les meubles anciens incrustés de plaques de Sevrés avaient trouve place ailleurs. Nous avons compté jusqu'à cent cinquante vases. Le reste se composait de cabarets, tète à tète, déjeuners, coffrets, groupes et pièces d'échantillon rares. .Nos lecteurs connaissent bien les beaux fonds bleu de roi, ditsaussi bleu au grand feu, les bleus turquoise, le vert tendre de ces belles poteries, l'or appliqué avec tant de soin et les délicates peintures noyées dans l'émail dont elles sont ornées; nous ne nous arrêterons donc qu'aux vases à fonds roses, beaucoup plus rares. La porcelaine rose peut servir à donner la mesure d'une collection de vieux Sèvres, de la même manière qu'on juge l'importance d'une collection d'estampes par la beauté de ses Marc- Antoine et de ses Rembrandt.
On avait formé de l'élite des pièces roses un groupe vraiment admirable à voir, qui fixait tous les regards, et oû brillaient, parmi vingt pièces plus parfaites les unes que les autres, une corbeille en forme de nacelle, à couvercle chargé de guirlandes de fleurs, qui appartient à la Reine, le grand vase vaisseau et les deux vases à tètes d'éléphant, forme dite Du/dessis, de M. Ch. Mills, et un autre vase d'un grand éclat, exposé par M. Durlacher. Le rose de Sèvres, qu'il faut appeler rose Pompadour et non rose Dulmrry, puisqu'il parait avoir
LK CABINET DE L'AMATEUR. 303 été exécuté principalement sous le règne de la première de ces favorites (i), se marie de la façon la plus heureuse avec la dorure et avec le blanc velouté de la pâte tendre, mais c'est le ton du rose qui est le grand écueil. Cette combinaison éclipse toutes les autres, et nous ne voyons à lui comparer que le bleu turquoise uni, sans décor ni dorure, de quelques vases exceptionnels fort rares, exécutés sur des modèles chinois.
Le vase en forme de nef, de vaisseau ou de navire démâté, que recouvre un pavillon, est la pièce importante de la série des modèles de Sèvres. 11 y avait sept de ces vases à l'exposition ; nous n'en avons jamais rencontré en France. Parmi les pièces d'une grande singularité, nous devons citer un vase formé par un groupe de deux carpes, émail violet, mêlé de roseaux bleu turquoise, d'une grande beauté. Nous avons vu le même motif en porcelaine chinoise, qui, bien que très-beau lui-même, n'arrivait pas à l'éclat velouté et au ton superbe de l'imitation française. 11 en est de même des vases bleu turquoise unis, imitation également chinoise, où la pâte tendre française conserve tous ses avantages.
Les vases de vieux Sèvres se soutiennent très-bien en collection sous le rapport des formes. La pâte elle-même, sujette par sa nature à se déformer sous la haute température des fours, contribua pour sa part à donner à la forme des vases une tranquillité d'allures qui ne nuit en rien au caractère excellent de quelques-unes. On sait assez l'énorme valeur des vases de Sèvres, sans que nous ayons à nous en expliquer. Introduire sans nécessité un chiffre brutal en parlant du prix d'objets d'une aussi haute fantaisie nous a toujours paru un appât vulgaire de curiosité et d'émotion, qu'on peut assez bien comparer au coup de pistolet tiré derrière la toile de fond au cinquième acte d'un drame des boulevards. Lu chiffre ne dit rien par lui-même, il faut voir la chose. Nous devons cependant faire remarquer que le prix que l'on attachait au vieux Sèvres, à l'époque la plus florissante de sa fabrication, se rapproche beaucoup plus de sa valeur actuelle qu'on ne le pense généralement.
Il est facile d'imaginer que la collection de liuckingham palace, formée en grande partie par Geoi-ges IV, et que la reine Victoria augmente chaque jour, est la plus riche «le toutes. Elle avait contribué à elle seule pour quarante vases à l'exposition de kensington. Les pièces exposées par M. Charles Mills se distinguaient entre toutes par leur choix exquis. Après lui venaient M. Addington, lady Dorothy Nevill, le duc de IJuccleugh, lord Grave, lord Willoughby de Eresby, MM. R. Napier, Raring, Majoribanks et b<»aucoup d'autres encore; mais nous n'avions là qu'un simple échantillon des richesses de l'Angleterre, où
(I) Parmi les 35 pièce* rose* de l'exposition de Londres l'année cinq celle de l'année t:.r.9, et les deux au-
que nous «Tons pu examiner, dix-huit ne portaient au- très relies de K00 et I7GI. On sali que la marquise de
cune date, cl parmi elle», 1rs deux \a«e» Duplessis que l'otnpadour est morte en 1 7C4 . nous tenons de citer. Dix portaient la lettre initiale de
nous connaissons des collections considérables de vieux Sèvres qui ne s'étaient point fait représenter à l'exposition.
L'admiration pour la porcelaine française n'avait guère laissé de place pour les productions de la Saxe et des autres fabriques allemandes. A l'exception de quelques pièces napolitaines, tout ce qui restait d'attention s'était porté sur les porcelaines des diverses fabriques anglaises du dix-huitième siècle.
Ija. porcelaine de Naples, ou de Ca/to <iS Monte, doit être classée parmi les plus rares, et, si cette rareté n'était pas excessive, elle serait parmi les plus recherchées, car elle est fort belle. Son blanc a la douceur pénétrante et la délicatesse des premières pâtes tendres de Chantilly et de Vincennes, et nous ne serions nullement étonné que l'établissement de la manufacture de Capo di Monte ne soit dû à quelque transfuge bien renseigné des fabriques françaises. Il faut bien se garder de la confondre avec certains produits à couverte d'un ton grisâtre, ornés de sujets mythologiques en relief coloriés fabriqués à Florence, et assez communs. L'existence de la manufacture de Naples a été très-courte. Lorsque le roi Charles VII fut appelé à occuper le trône d'Espagne sous le nom de Charles III, en 1 769, il la fit transporter et réinstaller au Ruen /tetiw. Nous n'avons jamais rien vu de bien remarquable sortant de cette dernière officine, qui était, croyonsnous, dirigée par un artiste français, tandis qu'il y a à Portici un cabinet entier revêtu de plaques de porcelaine à sujets chinois, en relief, qui témoignent en faveur de la bonne fabrication de l'autre. On a fait à Naples des lustres, des groupes et même des meubles de porcelaine. Les vases sont généralement ornés de reliefs, ou comme formés de coquillages autour desquels courent des branches de coraux disposées de façon à leur servir [d'anses et de pieds. Parmi les rares porcelaines napolitaines exposées à Kensington, une belle aiguière el sa cuvette, appartenant à M. S. Addington, était de ce genre.
La fabrication de la porcelaine est contemporaine, en Angleterre, de l'établissement des manufactures de Vincennes et de Sèvres, ou antérieure de quelques années peut-être. Des fabriques s'élevèrent simultanément à Chelsea, à Stnitfonl-/c'fion; dans le comté d'Essex, à tf orcestrr et à Derby. Il en est même qui paraissent n'avoir pas laissé de traces sensibles aujourd'hui, puisque nous lisons dans une relation des arts en Angleterre, publiée par un artiste français en 1750 : « On trouve aux environs de Londres trois ou quatre manufactures de porcelaines. Celle de Chelsea est la plus considérable ; un riche particulier en soutient la dépense; un habile artiste françois fournit ou dirige les modèles de tout ce qui s'y fabrique. » Cet artiste, nommé Spremont, était, croyons-nous, graveur.
Slratford-le-bow cessa de produire en 1765 ; on lui attribue les marques cicontre. Derby absorba Chelsea vers la même époque. Les porcelaines de Chelsea
LE CABINLT DE L'AMATEUH. 30o et celles de Derby sotit aujourd'hui les plus recherchées. Les marques que nous donnons ici serviront à les reconnaître. Elles ne manquent ni d'élégance ni
Stralford-le-Bow. Clielsea.
de caractère, elles ont des fonds bleu de roi très-foncé d'un bel effet, mais on y adopta pour la forme des vases le genre rocaille allemand, de préférence aux lignes assouplies et ondoyantes qui caractérisent la porcelaine française. Après la fusion des manufactures de Chelsea et de Derby, cette dernière prit pour marque (monog. 74) un I) surmonté d'une couronne fermée; ses productions sont connues sous le nom de Crown Derby.
L'ancre, qui est la marque des porcelaines de Yenise et qui se rencontre sur celles de Derby, de Chelsea et de Worcestcr, a fait penser, sans toutefois qu'il y ait rien de bien certain à cet égard, que ces manufactures avaient été établies par des ouvriers vénitiens attirés en Angleterre.
Worcester, fondée en 1751 par le docteur Wall, a vu son existence se prolonger jusqu'à nos jours ; aussi ses productions sont-elles très-nombreuses et très- variées. Sa marque ordinaire est un W. Les imitations chinoises qui s'y fabriquaient en grand nombre sont marquées d'un signe rappelant les caractères chinois, les imitations de Meissen, des deux épées de Saxe.
Marques des porcelaines de Worcester.
On remarque sur quelques vases de Worcester, avec la date de 17:^7, les premiers essais de décoration par transport de dessins tirés d'une planche gravée, procédé très-employé depuis et que nous rencontrons aussi, vers la même époque, sur les très-rares porcelaines fabriquées à Liverpool.
Bristol, Plymouth, Swinton, Leeds, Yarmouth, Caughlcy, Swansea et d'autres localités encore, virent s'élever, dans la seconde moitié du dix-huitième
Derby.
siècle, des manufactures de porcelaines dont les productions ne manquent pas d'intérêt. Swansea marquait de son nom en toutes lettres Swttruca.
Caugbley.
Nous retrouvons parmi les amateurs des vieilles porcelaines de Chelsea et de Derby les mêmes personnes que nous avons rencontrées au département des Sèvres : Lady Dorothy Nevill, miss Burdett Coutts, MAI. Addington, Napier, Henry G. Bohn, etc., etc.
Nous allions oublier, dans cette nomenclature des porcelaines anglaises, la plus connue de toutes, les froides poteries de Wedgwood, qui ne manquent pas d'amateurs cependant. Wedgwood avait appelé à son aide, pour la décoration de ses vises, le célèbre Flaxman, beaucoup d'artistes italiens et français; il avait même donné le nom à'Etruriu au village groupé autour du vaste établissement qu'il avait fondé près de Newcastle-under-Lyme. Mais l'ingénieux inventeur du pyromètre a oublié une chose très-essentielle partout : la grâce, et il • s'est montré bien avare de clialeur dans les tons gris et ternes de ses célèbres productions. La poterie de Wedgwood n'est pas une porcelaine.
Que d'objets encore dans cette immense réunion se sont offerts à nous isolés ou groupés par série qu'un volume ne suffirait pas à décrire, et que nous ne pouvons qu'indiquer en passant pour ne pas trop sortir des bornes d'une revue!
Les vases arabes de bronze, par exemple, incrustés d'or et d'argent, couverts d'élégantes inscriptions historiques le plus souvent.
Les armes et les armures nombreuses et choisies, au milieu desquelles brillait, par sa fraîcheur et par sa beauté, le bouclier de fer qui appartient à la reine d'Angleterre, riche chef-d'œuvre ciselé comme un camée et couvert de damasquinures d'or du dessin le plus élégant. 11 ne porte pas de signature, mais nous pouvons le donner sans crainte aux plus habiles des armuriers milanais du seizième siècle, à Pierre Figino, à Philippe Negroli ou à Antoine Biancardi.
L'horlogerie allemande et française lormait une brillante série. Nous n'en détacherons que la délicieuse horloge ciselée, émaillée et dorée du comte de Home : elle porte les initiales de Henri 11 et elle est constellée des croissants entrelacés, chers aux amateurs français.
La bijouterie et la joaillerie (personal ornamenls ) eussent formé à elles
li. TS. S0-
Plvmouth. Bristol.
LE CABINET DE L'AMATEUR. 307 seules un musée nombreux, délicat et charmant : l'art français y occupait la plus belle place. Après les perles baroques, les reliquaires mignons, les pendants et les bagues , venaient les tabatières , quatre cents petits chefsd'œuvre. On sait le soin tout parliculier que l'on apportait en France, au dix-huitième siècle, à la fabrication de ces sortes de bijoux ciselés, guillochés, émaillés, piqués d'or, ornés de miniatures, de mosaïques et de pierreries, montés avec une rare perfection par les Jouguet et les De Berge (cet art est perdu aujourd'hui). Il y en avait de cristal de roche, d'améthyste et de lapis-lazuli , et ce n'étaient pas les plus précieuses. Il y en avait aussi de porcelaine, les plus rares. Nous retrouvons, parmi les amateurs de tabatières, le duc de Cambridge, lord Willoughby de Kresby, la baronne Mayer de Rothschild, MM. S. Addington, VV. Angerstein, T. Baring, C. Goding, Heywood, Hawkins et Majoribanks.
Mais comment ne pas nous arrêter un moment devant les portraits-miniatures, au nombre déplus de huit cents, série superbe sous tous les rapports, et qui permettait d'embrasser, dans son ensemble et dans sa marche progressive, un art cher à nos voisins depuis trois siècles ?
Ce que l'on a principalement demandé à l'art en Angleterre, à la peinture et à la gravure, c'est le portrait : les artistes qu'elle fit venir du dehors, Holbein, Ant. More, Van Dyck, Lely, Kneller n'y ont pas fait autre chose, et les maîtres les plus illustres de l'école moderne, Reynolds, Gainsborough et Lawrence, sont encore des portraitistes. Autrefois, entre amis et connaissances, un échange réciproque de portraits était presque un devoir de politesse. On a conservé sur ce besoin universel, et sur les moyens employés par les artistes en vogue pour le satisfaire, des particularités fort curieuses. Lorsque Kneller mourut, on trouva chez lui cinq cents portraits commencés et qu'il eût probablement achevés dans l'année. H en était alors des peintres de portraits comme des photographes d'aujourd'hui : les artistes en vogue avaient une salle d'exposition ; un domestique en livrée en faisait les honneurs au public, et l'on se faisait inscrire pour avoir son jour.
Chaque règne, en Angleterre, semble avoir adopté un artiste favori chargé de nous conserver sa véritable physionomie, Holbein et Van Dyck représentent la cour de Henri VIII et celle de Charles Ier. Peter Lely fut le peintre des beautés célèbres du règne de Charles II, et l'on doit à Kneller les illustrations du temps de Guillaume III et de la reine Anne. Plus tard, ce fut le tour de Richardson, de Wanloo, de Reynolds et de Lawrence.
Mais on demandait surtout aux artistes des portraits-miniatures. Les premiers peintres étrangers appelés en Angleterre ont été obligés de se pliera cette mode. Us les exécutaient à l'huile. Ceux qui les ont suivis ont échappé à ses exigences, grâce au grand nombre de miniaturistes très-habiles, qu'un goût aussi vif n'avait pas tardé à faire naître. Les miniatures d'Holbein, qui ne sont guère
plus grandes qu'une pièce de cinq francs, sont de véritables merveilles de coloris et de finesse élégante. Conservées dans les familles avec tout le soin que l'on attache à des titres de noblesse, elles ne se sont jamais égarées sur le continent : la collection du duc de Buccleugh, la plus nombreuse de toutes, n'en possède que quatorze ; c'est par unité qu'on les compte dans les plus riches cabinets.
C'est à Autony More surtout, à Van Cleve, à Luc de Heere et à quelques autres peintres italiens et flamands que l'on doit les petits portraits des règnes d'Edouard M et de Marie Tudor. Le célèbre miniaturiste Hilliard parut sous celui d'Elisabeth et ne tarda pas à être suivi par Isaac et Pierre Oliver. Hilliard est un véritable artiste qui ne manque ni de goût ni de caractère, sans négliger la minutieuse exactitude des détails requise alors. Il a su éviter dans ses portraits la sécheresse qui caractérise la facture des deux Oliver, et pourtant la profusion des détails chez ces derniers, et cette sécheresse elle-même, ont un accent de vérité qui réveille un intérêt d'un ordre différent.
Samuel Cooper, sous l'influence des ouvrages de Van Dyck, et grand artiste lui-même, élargit le style de la miniature et agrandit son cadre. Parmi les ouvrages les plus recherchés de Cooper, il faut placer des portraits de Cromwell et de Milton. On a conservé en Angleterre une grande vénération pour la mémoire du Lord Protecteur, aussi nulle part, à l'Exposition, la foule ne stationnait avec plus de persistance que devant le portrait non termine' et seul authentique de ce grand homme. On dit que c'est en peignant lady Cromwell et sa fille Elisabeth que Cooper put esquisser à la dérobée la tète vraiment impériale du Protecteur; mais Cromwell, qui s'en aperçut, ne lui permit pas de terminer son ouvrage. L'artiste a souvent reproduit plus tard le portrait de Cromwell, mais de mémoire, sans doute, car il n'en est aucun qui approche de la vivante beauté de l'original. Les trois portraits d'Olivier Cromwell, de sa femme et de sa fille chérie Elisabeth Claypole, appartiennent aujourd'hui au duc. de Buccleugh. Samuel Cooper, élève de son oncle J. Hoskins, avait un frère nommé Alexandre, aussi peintre en miniatures. Richter et Dixon appartiennent à la même époque.
L'Angleterre dispute Petitot à la France ; c'est à Londres qu'il s'est formé sous la discipline de Van Dyck. Ce qui fait laconstante supériorité de Petitot, émailleur de génie, c'est qu'il a toujours exécuté ses portraits d'après des peintures originales des maîtres les plus célèbres. Nous avons compté soixante-quinze ou quatre-vingts portraits de Petitot à l'exposition de Kensington. Parmi les dames anglaises en assez grand nombre qui collectionnent les portraits-miniatures, miss Baring est la plus riche en Petitot; elle en avait exposé vingt et un d'un choix exquis. On remarquait neuf portraits de femmes dans la collection de lady Sophia des Wœux. Ix? duc de Cambridge possède du même artiste un Charles Tr, Henriette-Marie, sa femme, et la belle Henriette, leur fille. Mais le plus remar-
LE CABINET DE L'AMATEUR. 309 quable de tous ces bijoux était le portrait de la comtesse d'Olonnc, qui vient de la collection Mariette. On ne sait ce qu'on doit le plus admirer de la peinture, qui est parfaite, ou de son admirable petit cadre d'or ciselé et émaillé, chefd'œuvre de Gille Légaré, célèbre orfèvre de Chaumont-en-Bassigny.
Pctitot fds, sur lequel il ne nous est resté que très-peu de renseignements, figurait non loin de son père, représenté par un portrait équestre du duc de Bourgogne, petit- fds de Louis XIV, miniature sur vélin d'une fort bonne exécution, signée Petitot. INous avons vu passer en vente, l'hiver dernier, un portrait sur émail, signé Petitot fils, ouvrage un peu pâle, il est vrai, mais suffisant pour ranger cet artiste dans la classe des émailleurs.
L'Angleterre a eu d'autres peintres sur émail, dont les productions figuraient dans cette nombreuse galerie de miniatures. Le suédois Zincke, dont la réputation balança un moment celle de Petitot, Boit et Rouquet, Français tous Les deux, Liotard, le peintre turc, plus connu par ses pastels, Grolh Spenser, H. Bone, H. Spiers. Les autres miniaturistes sont plus nombreux encore; citons Faber, W. Gibson, Smart, Palmer, Deacon, et l'un des plus charmants, le dernier du dix-huitième siècle, Richard Cosway, vaporeux et élégant, qui est le Reynolds du genre. Les miniaturistes français étaient également très-bien représentés dans cette exposition, qui ne comptait pas moins de cent vingt contributors .
Comme on le pense bien, les meubles précieux n'avaient pas manqué à ce rendez-vous général de la curiosité. Il y en avait en chêne sculpté et en fer damasquiné d'or, en ébène et ivoire, en bois de rose et en porcelaine de Sèvres, d'italiens et de français, de français surtout. Venise était représentée par Brustolon; le siècle de Louis XIV, par André-Charles Boulle, qui occupe toujours la première place; c'est le classique du genre. Après lui viennent Crescent, qui inaugura rébénisteric de bois de rose et de bois d'amarante, Philippe Caffieri , Ebène, ébéniste du roi Louis XV, qui, malgré son nom, donnait toutes ses préférences au bois de violette. L'n beau secrétaire du duc de Hamilton était signé liiesener fe. 1 790, et Gouthière, dont les délicates ciselures sont sans prix, dominait tous les autres par un magnifique cabinet d'acajou massif très- richement orné de bronzes dorés, aux armes du comte d'Artois, dans le genre de la grande armoire à bijoux de la reine Marie-Antoinette, que l'on admire au Louvre dans le musée des Souverains.
Nous terminerons cette revue de l'exposition des amateurs anglais au musée
de Kensington par un objet certainement unique dans son genre, un grand
siège ou plutôt un trône de fer, composé de pièces massives sculptées, fouillées
et découpées à jour avec autant de liberté qu'on aurait pu le faire sur un bois
compacte ou sur de l'ivoire. 11 est à dossier élevé et à bras, supporté sur quatre
S renversées qui se croisent. Outre les hauts reliefs à personnages des frises du dossier et l'ornementation de toutes les parties sculptées, comme nous
BMga fénlIlM «lu soiiièmc siècle.
1 avons dit dans la masse, il est encore orné de nombreuses figurines de fer, de six, huit et dix pouces de hauteur. L'ensemble est d'un bon style, mais ce prodigieux travail est du nombre de ceux que la plume, seule, est impuissante à
LE CABINET DE L'AMATEUR. 311 décrire. Il porte le nom de THOMAS RXKRRS, et fut, dit-on, présenté à l'empereur Rodolphe 11 par la ville d'Augsbourg, en «377. Il appartient au vicomte Folkston ; on ignore par suite de quelles circonstances il est venu en Angleterre.
Nous connaissons dans quelques musées d' Allemagne de petites figures équestres tirées d'un bloc de fer par un artiste nurembergeois du dix-septième siècle, mais il y a, dans le siège de Rukers, une main d'oeuvre cent fois plus considérable que dans le Bellerophon de (iottfried Leygebe qui est au musée de Berlin, et l'on assure que chacune des statuettes de Leygebe (on en connaît quatre) lui coûtait cinq ans de travail.
L'exposition de Kensington est close maintenant et les amateurs ont réintégré au fond de leurs cabinets silencieux les trésors qu'ils avaient un moment livrés à la foule bruyante. Ils n'auront pas à le regretter, le succès a été très-grand, et grâce à eux les connaissances, le goût, l'art dans l'industrie auront fait un pas de plus en avant. Mais une grande part d'éloges revient aussi aux organisateurs de cette fête des arts, et plus particulièrement au surintendant des collections de Kensington, M. Robinson. Il a su apporter, dans l'exécution de cette difficile entreprise, beaucoup de goût et d'activité, un coup d'oeil très-sùr, une plume facile et toujours prête, et ce tour d'esprit conciliant et persuasif qui en était l'indispensable auxiliaire.
A propos du feuillet de diptyque portant le nom SYMMACMORUM cité plus haut, page 276, nous nous étions demandé par suite de quelles vicissitudes ce monument bien connu et gravé deux fois , qui appartenait à la France depuis le neuvième siècle et qui s'y trouvait encore au dix> huitième, était passé en Angleterre, et aussi ce qu'était devenu l'autre feuillet d'ivoire. Pendant l'intervalle qui s'est écoulé depuis la publication de la première partie de ce compte rendu, on a bien voulu répondre à notre question.
Nous accusons trop souvent les révolutions. Lorsque dom Edmond Martens visitait en 1 708 le monastère de Montier-en-IX>r, dans le diocèse de Troyes, les deux tablettes d'ivoire qui nous occupent servaient de porte à un reliquaire. Voici les paroles du savant bénédictin : « Ce monastère doit sa fondation au saint abbé Berchaire, dont on voit les reliques dans une fort belle châsse qui est sur son autel. Son chef se conserve dans un autre reliquaire ou trésor. On montre dans le même trésor un autre reliquaire d'environ un pied et demi en carré, qui se termiue en rond; il renferme différentes reliques. L'inscription qui
est en bas nous apprend que ce saint en fit présent à son monastère. Il est ferme par deux tablettes d'yvoire beaucoup plus anciennes, sur lesquelles sont représentés d'anciens sacrifices... Ces deux tablettes m'ont paru si curieuses que j'ai cru que les antiquaires me sçauroient très-bon gré si je les représentois ici. Ils en auront l'obligation au R. P. dom Robert Lircher, qui a bien voulu prendre la peine de les desseigner avec une grande délicatesse. »
Depuis, ce reliquaire a-t-il été détruit ou brûlé ? L'abbé Bouillevaux, dans un livre curieux à plus d'un titre, sur les moines du Der, nous assure que le précieux reliquaire décrit par dom Martcns est devenu la proie des flammes, mais que les reliques, sauvées par miracle sans doute, sont encore aujourd'hui l'objet de la vénération des fidèles; le même auteur nous apprend que sous le règne du cardinal Ottoboni, un Vénitien qui fut abbé de Montier, de 1713 à 174», un orage renversa, en 1735, le principal clocher de l'abbaye, qui brisa dans sa chute la couverture de l'église et du sanctuaire ; qu'une partie du monastère fut brûlée à une autre époque, mais ces renseignements sont bien vagues. 11 est plus probable que sous cet abbé, grand constructeur, c'est-àdire ardent à démolir les édifices antiques pour les reconstruire à la mode du temps, le reliquaire aura été détruit pour faire place à quelque coffret rococo, et ses fragments dispersés.
Le feuillet de diptyque de la collection de M. Webb appartenait il n'y a pas longtemps encore à un habitant de Montier-en-Der. Il a été présenté à l'administration du musée du Louvre qui a eu l'esprit de se montrer moins généreuse qu'un marchand anglais, pour un monument national en quelque sorte et d'une grande valeur historique.
L'autre feuillet a* été retrouvé aussi en 1 860 à Montier, au fond d'un puits, mais brisé, hélas! en vingt morceaux, débris précieux encore, qui sont entrés depuis au musée de Cluny où ils attendent qu'une restauration intelligente permette de replacer le monument sous les yeux du public.
Quelques fragments de montures en argent, très-délicatement ciselés, qui restent attachés au feuillet brisé du musée de l'Hôtel Cluny, peuvent très-bien remonter à l'époque même de saint Bcrchaire ou de l'abbé Garibaldi, un de ses successeurs immédiats dans les premières années du huitième siècle.
Vérification faite des fastes consulaires, nous avons trouvé que le nom de Sjmmaelius y figure à des dates différentes, en 33o, 3qi et 446 après J.-C C'est au premier qu'il faudrait rattacher de préférence les tablettes d'ivoire qui nous occupent, remarquables aussi par le caractère votif de l'inscription, qui les distingue des monuments du même genre.