‹ Le Cabinet de l'amateurChapitre 56 sur 151 · CONSERVÉS AU MUSÉE BRITANNIQUE · texte numérisé non relu

CONSERVÉS AU MUSÉE BRITANNIQUE

ES souvenirs et fragments autographes de la main de Michel- Ange, sa correspondance avec sa famille , les documents relatifs à sa vie privée et à quelques-uns de ses plus grands ouvrages, que nous publions aujourd'hui, sont extraits de la partie des archives de la famille Buonarroti que l'on conserve maintenant au Musée britannique. Nous avons déjà entretenu nos lecteurs de ces papiers importants, page 146 de ce volume. Ils proviennent de M. Michel- Ange Buonarroti, mort depuis peu, un des derniers représentants de cette illustre famille, peintre comme son glorieux ancêtre, mais beaucoup moins célèbre. Ils ont été achetés en i85r), unis à une suite de dessins superbes , études et projets, dont ils sont en quelque sorte les pièces à l'appui.

Ils ont été mis à notre disposition au Musée britannique avec une courtoisie qui relève encore cette libéralité digne d'un grand établissement scientifique, et que nous louerions moins l'une et l'autre si elles étaient plus fréquentes chez nous.

A.vide, pour notre part, de tout ce qui se publie en fait de documents de ce genre , lorsque nous sommes assez heureux pour en rencontrer d'inédits, nul ne s'en empare avec plus de joie pour les mettre au grand jour. Ni l'art ni l'artiste n'ont à redouter cette violation rétrospective du for intérieur. Les notes, que nous publions a trois siècles de distance, Michel-Ange les conservait pour lui, pour se ressouvenir; l'exactitude historique a donc beau-

coup' à gagner à les connaître. Le déshabillé va bien aux grands hommes , la médiocrité seule peut en souffrir. Là où est l'effort le travail et la plainte, là est l'intérêt véritable, et l'artiste serait moins grand si nous pouvions le soupçonner d'échapper à la loi commune. Tous ont des affaires, une famille, et c'est souvent une plaie; le rayonnement du génie n'élève que très- rarement jusqu'à lui les natures inférieures qui l'entourent. Tous ont des défaillances, des hésitations et des repentirs, et c'est l'art lui-même. L'artiste n'est pas toujours sur le trépied, ou plutôt le trépied n'est que le tréteau du charlatanisme, et celui qui a pu dire : // travaille en marqueterie; moi, je coule en bronze, n'était qu'un artiste médiocre. Nous jouissons d'un chef-d'œuvre, mais quel intérêt touchant dans le spectacle de son enfantement! Nous trouvons dans les documents un plaisir analogue à celui que nous procurent les ébauches, les esquisses et les dessins ; ils sont les ébauches de l'histoire.

La question d'argent, en ce qui concerne les artistes (il est souvent question d'argent dans nos documents), est une de celles qui mériteraient le plus d'être examinées et vidées une bonne fois pour toutes. On ne sait pas assez ce que coûtent à produire les œuvres de l'intelligence, et nous sommes à cet égard d'une ingratitude superbe. — Vous venez de passer deux heures à faire ce crayon, et vous me demandez vingt-cinq louis? — Vous vous trompez, peut répondre l'artiste, il y a vingt-cinq ans que j'y travaille. On doit toujours savoir gré au grand artiste de défendre ses intérêts. Tour lui, plus que pour tout autre, l'argent, c'est la liberté, c'est un moyen, c'est l'agrandissement de son œuvre, et, s'il est sincèrement épris de son art, il n'y a rien à redouter de sa fortune.

Moins riche, Rubens eût été moins grand peut-être, et quelques artistes anglais qui ne sont pas indignes d'être nommés après lui, Reynolds, Lawrence, Turner, largement rétribués par leurs contemporains, n'ont puisé dans cette indépendance qu'un développement plus large de leur originalité. En France, nous avons toujours été un peu mesquins sous ce rapport ; ce n'est que depuis quelques années que l'on commence à payer les artistes vivants ; chez nous, plus longtemps qu'ailleurs, l'architecte est resté un maçon, le sculpteur un tailleur de pierre. Michel-Ange, du reste, caractère élevé, nature sobre et austère, a donné, pour sa part, des preuves trop nombreuses de désintéressement pour pouvoir être soupçonné un instant. S'il demande, c'est qu'on lui doit.

Page 1