‹ Le Cabinet de l'amateurChapitre 61 sur 151 · LÉON X ET LA FAÇADE DE SAINT -LAURENT · texte numérisé non relu

LÉON X ET LA FAÇADE DE SAINT -LAURENT

Le contenu de la note suivante, relative à la façade de Saint-Laurent , explique suffisamment qu'elle est adressée à une personne que Michel -Ange priait de rédiger l'acte qui devait le libérer définitivement de cette longue et fâcheuse entreprise : nous ne savons pas son nom. Cette note paraît avoir été écrite en i5ao, dans la dernière année du pontificat de Léon X.

On peut la comparer avec le récit de Vasari, qu'elle rectifie en quelques points ; elle assigne une date précise au projet de façade demandé à Michel- Ange par LéonX, que les derniers éditeurs de Vasari avaient cru pouvoir placer en i5i5.

On sait qu'il n'a été donné aucune suite à ce projet, et que l'église Saint-Laurent , un des chefs-d'œuvre du Bramante, attend encore une façade. Les carrières de marbres que Michel- Ange fit ouvrir au Monte Altissîmo, à Scravezza, pour se soustraire aux exigences des Carrarais, sont importantes. Abandonnée pendant longtemps, leur exploitation a été reprise avec vigueur depuis quelques années.

« En 1 5 16, j'étais à Cirrare pour mon affaire, c'est-à-dire pour les marbres du tombeau du pape Jules, lorsque le pape Léon m'envoya chercher pour un projet de façade qu'il voulait faire exécuter à la basilique de Saint-Laurent à Florence. »

« Je partis de Carrare le 5 décembre pour me rendre à Rome, où je fis un dessin sur lequel le pape Léon me donna la commission de faire extraire les marbres nécessaires à l'oeuvre projetée. Dans les derniers jours du susdit mois de décembre, je retournai de Rome à Carrare : le pape Léon m'y envoya mille ducats pour les marbres. Je reçus cette somme environ le 8 du mois suivant , c'est-à-dire de janvier, des mains de Jacopo Salviati, qui me la fit porter par un de ses serviteurs, du nom de Bentivoglio, à qui j'en donnai quittance.

« Au mois d'août suivant, le pape me demanda un modèle de la façade, et je revins de Carrare à Florence pour l'exécuter. Je le fis de bois , précisément

— Seodio a Charrara per mic facceude cioe par e andaî a Roma e la fed uno disegoio per decta

marrai per chondurre arroma perla sepultura facciata sopra Iquale decto papa Leone rai decte

di papa Julio nel raille cinque cento sedici , chommeaaione che io facessi a Charrara cavarc i

mando per me papa Leone per chonto délia fac- marnai per decta opéra. Dipoi aendo io tornato

data di San Lorenzo cbe voleva Tare in Firenze. darroma a Charrara lultimo di di dicembre sopra

Ondio a di cinque di dicembre mi parti di Charrara decto mando mi 'I papa Leone per cavare i mar-

comme la façade devait être, avec les figures modelées en cire, et je le lui envoyai à Rome. Aussitôt après l'avoir vu j il m'y appela, j'y allai, et j'entrepris à forfait l'exécution de ladite façade, ainsi que le constate la convention faite eutre Sa Sainteté et moi.

« Pour rester au service de Sa Sainteté, j'avais besoin de faire conduire à Florence les marbres destinés à être transportés à Rome pour le tombeau du pape Jules, et de les y renvoyer après leur exécution. Le pape me promit, bien que le contrat ne le dit pas, de me dédommager du surcroit de dépense que devaient occasionner les droits de douane et ce nouveau transport, qui peut être estimé 800 ducats.

« Le 6 février 1 517, je suis revenu de Rome à Florence, après m'être chargé à forfait, à mes risques et périls, de l'exécution de la susdite façade de Saint- Laurent. Le pape Léon devait me faire payer 4, 000 ducats pour ce travail, ainsi qu'il appert de la convention.

« Le u5 environ, je reçus de Jacopo Salviati 800 ducats sur cette somme*, je lui en donnai quittance, et je partis pour Carrare. Là, les contrats et les conventions que j'avais faits pour la fourniture des marbres ne furent pas tenus, et, les Carra rais voulant me forcer la main, je fus obligé, pour avoir du marbre, d'aller à Seravezza, montagne de Pietra-Santa, sur le territoire florentin, faire ouvrir la carrière que l'on voit aujourd'hui ; rien de ce genre n'existait auparavant : j'y fis ébaucher six colonnes de onze bras et demi chacune, et beaucoup d'autres blocs de marbre.

« Le 20 mars i5i8, je suis venu à Florence chercher de l'argent pour commencer le transport des marbres, et, le 26 mars i5 19, le cardinal de Médicis me fit payer par Gaddi de Florence, au compte du pape Léon et pour la façade, la somme de 5oo ducats, dont j'ai donné quittance.

mi di decta opéra duchati mille per le mani di Jachopo Salviati e portogli uno suo servidore decto Bentivoglio e ricerfcti decti danari circha aocto di del mete vegniente cioe di gienaio e cosi ne feci quitanza. Dipoi l'agosto vegniente sendo richiesto dal papa sopra dicto del modello di decta opéra venni da Charrara a Firenze a farlo e chosi lo feci di legniame in forma propria chon le figure di cera e mandagniene arroma , subito chc lo vide mi fece andarc la e choti andai e tolsi topra di me in choctimo la decta facciata. Chôme apariscie per la scricta cbe 0 chon sua S'1 e bisogoandomi per servira sua Santita chondurre a Firenze i marmi che io avevo a chondurre a Roma per la sepultura di papa Julio, comio e rhondocti e dipoi lavoratî richondurgti a Roma, mi promette chavarmi di tucte queste spese cioe gabelle e noli che e una spesa di circha a octo cento ducati ben che la scricta non lo dicha.

A di sei di febrajo mille cinque cento diciasecte tornai darroma a Firenze e avendoio totto in choctimo la facciata di San Lorenzo sopradicta tucta a mia spese e avendomi a far pogart» in Firenze decto papa Leone quatro mille ducati per conto di decta opéra corne aparisda per la scricta, a di circha vinti cinque ebi da Jachopo Salviati duchati octo cento per decto conto e feci una quitanza e andai a Charrara e non mi sendo la osservato chontracti e allogagione facte prima di marmi per decta opéra e volendomi i Charraresi ass*>diare andai a far chavare decti marmi a Seravezza montagnic di Pietra Santa in su quello de Fiorentini e quivi avendo gia facte bozzare rei choloone dundici bracio e mezo Puna et molti altri marmi e factovi laviamento clie oggi si vede facto cbe mai piu vi fu cavato inanzi.

A di venti di marzo mille cinque cento diciocto venni a Firenze per danari per chominciare a

LE CABINET DE L'AMATEUR. 335 « Vers le même temps, le cardinal me signifia, de la part du Pape, de ne plus m'occuper de ce transport des marbres, parce qu'il voulait, disait-il, m épargner cet ennui, me les livrer à Florence, et faire de nouvelles conventions. Ainsi se sont passées les choses jusqu'à aujourd'hui.

« C'est à ce moment que les marguilliers de Santa- Maria del Fior ont envoyé un certain nombre d'ouvriers à Pietra-Santa, c'est-à-dire à Seravezza, gâter le découvert que j'avais fait et enlever les marbres destinés à la façade de Saint-Laurent, pour les employer au dallage de leur église ; de façon que si le pape Léon eût voulu poursuivre l'œuvre de la façade, on aurait trouvé les marbres destinés à un autre objet par le cardinal, et mon découvert de Seravezza entre les mains de ces entrepreneurs, sans même qu'ils eussent compté avec moi.

« Je me suis beaucoup plaint, parce que ni le cardinal ni les marguilliers ne devaient s'emparer de ce qui m'appartenait, sans savoir auparavant si j'étais dégagé de l'entreprise de la façade et de mon traité avec le pape, et qu'en faisant compte avec lui des sommes reçues et des dépenses faites, il devait nécessairement résulter deux choses : ou le découvert, le matériel et les marbres devaient appartenir au pape, ou ils restaient pour mon compte; dans l'un comme dans l'autre cas, nous devions rester maîtres, lui ou moi, de faire du tout ce que bon nous aurait semblé.

« Sur cela, le cardinal me dit d'établir les dépenses que j'ai faites et l'argent que j'ai reçu , qu'il veut me libérer pour être maître de tirer de ladite carrière de Seravezza les marbres dont il a besoin pour lui et pour l'œuvre de Santa- Maria del Fior.

« Pour conclure, j'ai reçu a,3oo ducats de la manière et aux époques expliquées ci-dessus; j'en ai employé 1800, une partie desquels, environ a 5o, a

chondurc decti marmi e a di venti sei di marzo mille cinque cento dicianove mi fece pigare il chardinale de Medici per decta opéra papa Leone, da Gaddi di Firenze, ducati cinque ceuto e chosi ne feci quilanza dipoi i.; questo tempo medesimo i' cardinale per chomessione del papa mi fermo che io non seguissi piu Topera sopra dicta perche dicevono volermi torre questa noia del chondurc c marmi e cbe megli volevaoo dare in Firenze loro e Tare nuova chonventione : e chosi e stata la cosa per insino a oggi.

Ora in questo tempo avendo mandate gli opérai di Santa Maria del Fiore una certa quanlita di scharpellini a Pietra Santa overo asseravezza a ochupare lavviamento ectormi e marmi chio 0 facti cavare per la facciata di San Lorenzo, per fare'il pavimrnio di Santa Maria del Fiore, e volendo anehora papa Leone seguire la facciata di San Lorenzo e avendo el chardinale de Medici

Cacta Inllogatione dei marmi di decta facciata a altri che ame e avendo dato a questi tali che anno preso decta condocta l'aviamento mio di Seravezza sanza far conto mecho mi sono dolutoassai perche ne il cardinale ne gli opérai non potevano entrare nelle rose mie, se prima non mero spichato dachordo dal papa e ncl lasciare l'opéra dicta di San Lorenzo , dachordo chol papa mostrando le spese facte e danari riscivuti decto aviamento e marmi c masscrilic sarebono di nécessita loche 0 a sua Santita 0 a me e l'una parte 0 laltra dopo questo ne poleva fare quello voleva.

Ora sopra questa cosa il chardenale me a decto che io mostri e danari ricevuti e le spese facte e che mi vole liberare per potere, e per Topera e per se, torre que marmi che vole nel sopra dicto aviameoto di Seravezza.

Pero io -nostro avère ricevuta du mila trecento ducati ne modî etempi che inquesta si chontiene,

été dépensée en nolis sur l'Arno pour faire conduire à Florence les marbres du tombeau du pape Jules, que je devais y travailler, afin de pouvoir servir en même temps le pape Léon , lesquels marbres doivent être transportés à Rome ensuite comme il a été dit.

« J'ai prouvé que le reste de cette somme de 1800 ducats avait été dépensé pour l'œuvre de Saint-Laurent. Je ne mets au compte dudit pape Léon ni le transport à Rome des marbres travaillés de la sépulture du pape Jules, ce qui coûtera plus de 5oo ducats, ni le modèle en bois de la façade que je lui ai envoyé à Rome, ni trois années de temps perdu à tout cela. Je ne porte à son compte ni que je suis ruiné par cette œuvre de Saint-Laurent, ni la bonté très-grande pour moi de me voir enlever ce travail après avoir été choisi par lui et conduit ici pour l'exécuter. Et je ne sais pas pourquoi je ne mettrais pas encore à son compte ma maison de Rome que j'ai abandonnée, et où s'est perdu, tant en travaux faits, marbres et matériel, pour une valeur de 5oo ducats.

« Sans mettre toutes ces choses en ligne de compte, il me reste entre les mains 5oo ducats sur les a,3oo que j'ai reçus.

« Maintenant nous sommes d'accord : que le pape Léon prenne pour lui la carrière ouverte et les marbres qui ont été tirés, et moi l'argent qui me reste entre les mains, et que je sois quitte. On me conseille d'en faire faire un bref que le pape signera.

« Maintenant que vous savez les choses telles qu'elles sont, je vous prie de me faire une minute dudit bref, dans lequel il sera expliqué, de façon à ce qu'on ne puisse jamais me redemander les a,3oo ducats que j'ai reçus pour la façade, qu'en échange de cette somme le pape Léon prend pour lui la susdite carrière, le matériel et les marbres tirés. »

e 0 mostri anchora avère spesi mille orto ciento ducati che di questi ce ne spesi eircha dugiento cinquante imparte de noli darno de marmi délia sepoltura di papa Julio e percheo chondocti allavorare qui,perservire papa Leone, per richondurgli arroma chôme e dccti.Tucti gli altri danari per insino alla decta somma di mille octo rento chôme e decto omostro avère spesi per deela opéra di San Lorenzo. Non mectando a chonto a decto papa Leone cl richondure e marmi lavorati délia sepoltura dicta di papa Julio a Komache sara una spesa di piu che cinque cento ducati. Non gli mecto anchora a chonto el modellodi legniame délia facciata deela chio gli manda ia Roma. Non gli mecto anchora a chonto cl tempo di tre anni che io 0 perduti in questo. Non gli mecto a chonto che io sono ruinato per decta opéra di San Lorenzo. Non gli mecto a chonto el vilupero grandissimo dellavermi chondocti qua per far decta opéra e poi lormcla.E non

so perche anchora non gli mecto achonto la casa mia di Roma chio 0 lasciata che vc ito maie fra martni e masseritie ellavoro facto, per piu di cinque cento duchati , non mectendo achonto le dicte cose non resta in mano de du milia trecento ducati allro che cinque cento ducati.

Ora noi siamo dachordo, papa Leone si pigli l'aviamento facto chomarmi decti cavati e io i danari che mi restano in mano e che io resti libero. F. consiglionmi che io facci fare un brève e chel papa Io segnicra.

Ora voi intendete tucta la chosa corne sta : io vi prego mi facciate una minuta di decto brève e che voi achonciate i danari ricevuti per decta opéra di San Lorenzo in modo che non mi possino essere mai domandati, e anchora achonciate chôme in chambio di decti danari chio 0 ricevuti papa Leone si piglia el sopra decto aviamento marmi e incisscritls.

ES pages qui précèdent, écrites par l'artiste lui-même, contiennent le récit complet des relations de Léon X avec Michel-Ange Buonarroti; elles furent sans gloire pour le Mécène, et désastreuses pour l'artiste, qui y perdit, au milieu des tribulations que Ton vient de lire, quelquesunes des plus belles années de sa vie. Élevé au trône pontifical en mars i5i3, Léon X mit plus de trois ans à se ressouvenir de l'artiste favori de Jules 11, Un de ses historiens, Fabroni , a avancé sans fondement que ce pape lui avait confié la direction de Saint-Pierre, et l'honneur d'avoir fait exécuter par Michel-Ange la sacristie nouvelle, ou chapelle des Tombeaux, de Saint-Laurent, revient à Clément VIL

En i5i(), quelques-uns des plus illustres Toscans présentèrent une requête au pape pour lui demander la permission de transporter à Florence le tombeau du Dante qui était demeuré à Ravenne, Allighieri Dantis ossa atque clneres. I>e grand artiste y avait apposé sa signature en ces termes :

« Moi, Michel-Ange, sculpteur, je supplie également Votre Sainteté, m'offrant de faire au divin poète un tombeau digne de lui dans un des endroits les plus honorables de cette ville. »

Aucune suite ne fut donnée à la demande des Florentins et à l'offre de Buonarroti. On a souvent cherché à infirmer l'influence de Léon X sur les arts du siècle qui porte son nom; elle reçoit un nouvel échec de la note que nous publions.

Ce pape florentin parait s'être défié des artistes florentins. Sous son pontificat Léonard de Vinci, mal reçu à Rome, cherche un refuge en France, et y meurt. — Michel-Ange perd trois ans de sa vie à préparer les matériaux d'un projet que le pape abandonne avec légèreté. — Fra Bartolomeo, que l'espoir avait attiré à sa cour, n'y trouva que le bouffon Mariano pour lui demander un tableau. Ah ! les gens de lettres qui ont fait cette réputation étaient de grands flatteurs : en y regardant de près, il n'en est guère déplus usurpée.

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