COLLECTION C A. M PANA
L'acquisition de la collection Campana , faite par l'Empereur, la manière ingénieuse et nouvelle dont elle a été exposée aux yeux du public, a été pour les amateure et pour les antiquaires un événement d'autant plu* heureux «pie depuis longtemps ils n'avaient « te conviés à pareille fête. L'art industriel «>t l'art proprement dit ont trouvé leur compte dans l'étude de ees monuments innombrables, <li\ises par séries, el se déroulant dans les longues salles du Palais «le l'Industrie, comme un vivant panorama «le l'anti«piité.
\ cette exhibition «l«- la collection Campana on avait
joint :
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Les antiquités recueillies par M. Ernest Renan, dans sa mission en Palestine et en Phénicie ;
Les antiquités rapportées <le la Macédoine et de l'Asie Mineure par MM. Heuzet, Daumet, Perrot et Guillaume ;
Une collection de plâtres, moulés sur les marbres antiques de diverses collections, réunis et classés par M. Ravaisson, de manière à représenter le progrès de l'art statuaire chez les Grecs, depuis l'époque primitive jusqu'à l'époque de Lysippe;
Un moulage des bas-reliefs de la colonne Trajane, que la France venait de faire exécuter pour la seconde fois, à trois siècles de distance.
Et le public éclairé, qu'émerveillait un aussi rare assemblage, pouvait suivre sans efforts, dans son développement historique, l'art grec, depuis les temps héroïques jusqu'à la domination romaine. L'art romain, qui continue l'art grec avec plus de grandeur et de solidité que de véritable élégance, était surtout représenté sous tous ses aspects par cette abondance, cette variété de types, que les antiquaires italiens savent seuls trouver et choisir en recherchant les monuments épars «le cette glorieuse période de leur histoire.
A cette grande tradition grecque et romaine, qui est pour ainsi dire le tronc de l'arbre généalogique de l'Art, venaient s'embrancher :
L'art étrusque, dont on ne connaît bien le véritable caractère qu'après l'avoir mis en présence de l'art grec, avec lequel il a des traits de ressemblance tels qu'ils précisent son origine;
L'art phénicien, d'une époque intermédiaire, art pourtant nouveau pour nous, et qui oscille entre le style égyptien et le style grec ;
Et une suite de peintures italiennes du quatorzième et du quinzième siècles, premiers efforts d'un art qui cherchait à échapper à la barbarie du Moyen Age, pour revenir aux sources pures de l'Antiquité : art encore enfant, mais déjà paré de quelques-unes des grâces de la jeunesse.
Le plus simple examen de la collection Campana nous eût entraîné à des développements que le cadre de notre modeste recueil ne compopte pas ; aussi avons-nous renoncé au projet d'en entretenir nos lecteurs; mais nous leur devons un compte rendu du débat qui s'est élevé à] propos de la destination définitive qu'il convenait de donner à la précieuse collection , exposée au Palais de l'Industrie. 1
Nous avons dit que les objets qui la composent avaient été présentés au public, disposés et classés d'une façon nouvelle, pleine d'intérêt et de clarté.
Malgré leurs suites nombreuses, il eût été facile de signaler bien des choses qui manquaient, bien des solutions de continuité dans la ligne historique que l'on avait essayé de tracer; mais ces solutions de continuité, faciles à réparer par la pensée, contribuaient encore à faire très-bien ressortir l'avantage qu'il y aurait à réunir et à grouper méthodiquement dans un musée unique,
LE CABINET DE L'AMATEUR. 343 — à côté des chefs-d'œuvre qui sont les points de repère de l'histoire générale de l'art , — l'immense suite de monuments figurés usuels, qui, par leur nature, par le rôle spécial qu'ils ont joué dans les habitudes civiles et dans les rites religieux, sont plus particulièrement destinés à servir d'éclaircissements aux annales écrites, à raviver la couleur et la physionomie de l'histoire.
Aussi, n'est-ce pas sans de très-sérieuses inquiétudes que l'on a vu, — sous prétexte d'en épurer le choix et de les réunir au Louvre, — délier et éparpiller ce faisceau déjà considérable d'objets d'art, que quelques personnes se plaisaient avec raison à considérer comme un Musée de création nouvelle, capable des plus précieux accroissements : musée qui aurait été plus spécialement consacré que les autres musées à l'histoire de l'art et aux études archéologique»; qui aurait eu une administration dévouée au soin de le conserver, de l'enrichir, de le compléter, l'œil sans cesse ouvert sur les découvertes, sur les voyages, sur les missions, — que la seule étude de ce musée pouvait provoquer, — afin de satisfaire aux besoins, chaque jour plus étendus, qui nous pressent de tout voir, de tout connaître, de tout contrôler. Ce nouveau Musée aurait appartenu aux sciences historiques au même titre que le Muséum du Jardin des Plantes appartient aux sciences naturelles, et il eût choisi ses directeurs, ses conservateurs et ses gardiens parmi les savants et les artistes, comme le Muséum choisit les siens parmi les géologues et les naturalistes les plus illustres.
Et, lorsque nous parlons de ce Musée unique , nous n'arrêtons pas notre pensée aux seuls monuments de l'antiquité. La plus étroite solidarité unit entre eux tous les arts aussi bien que toutes les époques. Les productions du Moyen Age et de la Renaissance, les ouvrages même de l'art moderne, ne sauraient être séparés sans inconvénient des âges antérieurs : c'est de leur réunion que doit se dégager clair, exact et facile, l'enseignement qu'il convient de donner aux masses, enseignement qui perd toute son efficacité par le morcellement des collections et qui est la seule raison d'être d'un musée national.
La polémique qui s'est élevée au sujet de la collection Campana^ a été trèssérieuse et toute spéciale. C'est l'Académie des Beaux-Arts qui a réclamé; c'est le directeur général des Musées qui s'est défendu ; et ce sont d'illustres artistes qui ont pris la plume pour préconiser l'établissement d'une collection nouvelle. Cette noble initiative prise par des Maîtres éminents a semblé téméraire, dirait-on, car nous avons le regret d'ajouter qu'elle n'a été appuyée ni par la presse quotidienne, ni par les revues périodiques et spéciales, si directement intéressées dans la question. Serions-nous donc devenus indifférents à l'Art, ou bien l'administration du Louvre est-elle si redoutable qu'il y ait danger à avouer une opinion contraire à la sienne ?
Ces sortesde débats pacifiques sont pourtant de nature à intéresser tout le monde; ils sont même destinés à profiter à notre musée du Louvre, rempli de merveilles, sans doute, mais un peu trop semblable à une forteresse gothique éclairée
parties lucarnes étroites, et qu'il faut élargir pour voir clair daus son intérieur.
En somme, cette idée de faire un musée unique de la collection Gtmpana et de quelques autres collections qui s'y rapportent vient d'échouer. Nous le regrettons; mais elle se relèvera: elle doit faire son chemin tôt ou tard; il lui suffît des illustres suffrages qu'elle vient de réunir , pour que son honneur soit sauf et que son avenir ne soit pas gravement compromis. Elle a pour elle la logique, elle est à la lois très-simple et très-grande ; elle est surtout digne de la France, qui possède çà et là, dispersés, les éléments admirahles de sa réalisation. Elle était digne aussi du nom de Napoléon III, inscrit au frontispice de la collection nouvelle.
Nous avons publié, dans un de nos derniers bulletins, les lettres remarquables écrites à ce sujet par MM. Eug. Delacroix et Hittorff; il nous reste à mettre en présence la lettre de M. Ingres , — à qui revient l'honneur d'avoir porté la question devant le public, — et la réponse de M. le directeur général des Musées.
LETTRE DE M. INGRES à r Académie des beaux-arts.
Mrunf, I octobre i*6i.
Monsieur le président , Messieurs et chers confrères,
Quoique éloigné de vous en ce moment , je prends toujours un vif intérêt aux travaux de l'Institut, et l'objet important qui va l'occuper me presse d'accourir au secours de l'art que vous allez défendre et de joindre ma voix n la vôtre , pour soutenir l'honneur de l'Académie.
Il s'agit du musée Campa na , apprécié et admiré du monde savant, auquel l'Empereur a donné son nom de Napoléon 111, et que , par ordre de Sa Majesté elle-même, nous sommes appelés à juger, ainsi que nos confrères des Inscriptions et Belles-Lettres.
Cette collection a été sanctionnée, depuis bien des années , par l'admiration éclairée des artistes et des archéologues les plus distingués de l'Italie, de l'Allemagne, de l'Angleterre, de la France; et, dernièrement encore, messieurs et chers collègues, vous avez salué son arrivée en France p;ir des remerclments à l'Empereur, qui a doté notre belle patrie de ces nouvelles richesses artistiques. Cette collection, recueillie par des soins éclairés, a été enviée par les plus grandes nations auxquelles nous l'avons disputée.
Ce musée est du plus haut intérêt artistique, non-seulement par le nombre infini d'objets de tous les genres d'art qu'il renferme, mais encore par la variété et la suite que forment tous ces objets; par les monuments qu'ils représentent et qui datent dts plus anciens peuples, Grecs et Ro-
mains , jusqu'au moyen âge et la belle Renaissance, ce qui constitue une œuvre suivie de l'histoire de l'art. Il y a là des choses d'un type tout nouveau, qui surprennent ceux qui croyaient connaître l'antiquité. (Test une collection prérieuse et d'un intérêt incontestable, et je puis dire aussi, en passant, que l'ordre admirable de son arrangement, qui a su mettre en relief toutes ces richesses, est d'une grande utilité pour tous ceux qui veulent s'inspirer de ces beaux enseignements. Il me parait donc impossible de diviser cette collection, et je crois, messieurs, qu e cette pensée sera la vôtre et que votre autorité sera respectée, quoiqu'on ait qualifié notre Académie une coterie , incapable de juger les arts et à laquelle on doive préférer des lumières individuelles.
Je laisse à l'Académie le soin d'apprécier ces paroles inqualifiables.
On assure que l'on veut séparer, démembrer , détruire enfin ce musée, et, peut-on le croire? l'Administra tiou des musées impériaux, elle- mémo, méconnaît, conteste sa valeur !
Mais l'Empereur, avec la haute sagesse qui le distingue, veut que des hommes éclairés par leurs longues études dans l'art soient apptlés à donner leur avis dans cette grave question , et l'Académie saura répondre à la confiance de Sa Majesté.
Nous savons par expérience , messieurs, comment les ceuvres d'art les plus précieuses son) traitées au Louvre, et, malgré les lumières qui les entourent, les maladresses désastreuses dont elles sont l'objet !
Cela suffit pour apprécier les soins éclairés et l'amour de ceux auxquels elles sont confiées, et je ne veux pas rappeler ici nos regrets et notre étonnement.
Mais lorsqu'un jugement aveugle et des amourspropres mesquins veulent amoindrir une œuvre de cette importance, pour faire triompher des intérêts partiaux ou erronés, il est de notre devoir de dire notre pensée tout entière et de sauver, s'il se peut , un musée justement célèbre.
L'Académie voudra bien me pardonner l'initiative de celte lettre; elle y retrouvera l'amour profond pour l'art , la juste indignation d'un véritable artiste contre tout ce qui lui porte atteinte , comme aussi le cri de la conscience pour rendre hommage à la vérité.
Veuillez agréer, messieurs et chers confrères, l'assurance du prorond attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être
Votre tout dévoué ,
Ingres, Sénateur, membre de l'Institut.
LETTRE de C Académie dM. ingres.
Pari*, le 14 septembre 1802.
Monsieur et cher confrère , L'Académie, sensible comme toujours à tout ce qui lui vient de vous, m'invite à vous remercier en son nom de la lettre que vous lui avez écrite. Cette lettre a été écoutée avec l'affection et le respect qui entourent votre nom.
L'Académie a reconnu avec joie combien son honneur vous était cher , combien vous étiez un défenseur intrépide et noblement inspiré do l'art et de ses richesses, aussi bien que de ses principes. Quoique l'Académie n'ait point encore été saisie officiellement de la question du musée Campana , elle attend, elle est prête : elle s'associe aux sentiments que vous lui avez exprimés.
Agréez, monsieur et cher confrère, l'assurance de mes sentiments les plus affectueux et les plus
E. Beulk,
Secrétaire perpétuel de r académie des bricx-a»ts.
LETTRE DE M. le Coûte de NIEITVVERK.ERKE à M. Ingres, sénateur,
membre de C Institut.
Palah du Lout re, le 11 octobre 1802.
Monsieur et cher confrère ,
J'ai lu avec autant d'étonneinent que de regrets votre lettre adressée , pendant mon absence, au président de l'Académie des beaux -arts, et dont les passages les plus acerbes ont été insérés dans la Correspondance littéraire du 25 septembre dernier.
Vous témoignez une vive inquiétude de voir disperser La collection Campana, et, dans la crainte qu'il n'en soit distrait le moindre des objets dont elle se compose , fût-il mainte fois répété, fût-il d'un intérêt nul , fût-il mémo d'une imitation moderne , tous les moyens vous semblent bons pour conjurer ce que vous appelez un irréparable malheur , une atteinte aux plus chers intérêts de l'art, et vous en arrivez à traiter d'une façon inqualifiable l'administration que j'ai l 'honneur de diriger depuis treize ans.
Votre âge, votre talent , tant de choses que je respecte en vous, l'éducation que j'ai reçue, m'imposent de répondre avec réserve aux assertions non fondées que vous mettez en avant ; mais je tiens à vous éclairer sur le véritable état de la question.
Vous semblez ignorer, monsieur et cher confrère, que j'ai été un des plus ardents promoteurs de l'acquisition des collections Campana , et que , du jour où j'ai su qu'elles étaient à vendre, auto-
risé par ma situation de directeur général des musées impériaux, j'ai supplié l'Empereur, jusqu'à le fatiguer de ma persévérance, de doter le Louvre des immenses trésors qu'elles contenaient.
Quand je fus envoyé à Rome par Sa Majesté pour prendre possession de ces collections , mou premier soin , après les avoir scrupuleusement examinées, fut d'écrire à l'Empereur qu'elles étaient admirables et qu'elles dépassaient toutes mes espérances. (M. Desjardins, dans sa brochure, veut bien reconnaître que ce sont mes ex- La volonté de l'Empereur, alors exprimée de la manière la plus nette , et qui n'a jamais varié depuis, était que ces collections vinssent enrichir celles de notre Louvre, afin qu'elles se complétassent les unes par les autres, comme cela avait eu lieu déjà pour les nombreuses acquisitions, pour les legs ou les dons importants faits sous son règne.
Dans quel but aurais-je donc , ainsi qu'on m'en accuse, cherché à amoindrir l'importance du musée Campana, ou à démembrer des collections dont je désirais l'acquisition si vivement et depuis si longtemps? Serait-ce parce que le Louvre manque de place pour les recevoir? Mais, monsieur et cher coufrère, n'avez-vous donc pas compris que c'était un des prétextes spécieux auxquels avaient recours ceux qui voyaient avec tant de regrets leur échapper une administration , lucrative assu-
renient, que de provisoire ils espéraient bien rendre définitive? Rassurez* tous, la place ne manque pas dans les nouvelles constructions du Louvre ; d'immenses galeries ont été ajoutées à celles déjà si nombreuses de noire magnifique musée , et leur habile architecte, notre confrère M. Lefucl, pourra vous affirmer que ces galeries peuvent contenir, sans rien dissimuler au public , non-seulement la collection Campana tout entière, mais encore d'autres tout aussi importantes, s'il nous était donné de pouvoir les acquérir; car les éléments d'une histoire complète de l'art , que l'on prétend trouver dans le musée Campana, n'existent pas plus là qu'ailleurs, et la réunion de cette collection à celles du Louvre sera incontestablement un acheminement vers ce résultat désiré .
Il était donc inutile de faire tant d'efforts d'imagination pour trouver un local distinct et séparé que l'on put affecter à ta collection Campana. N'avait-on pas pensé à la reléguer près de l'École de médecine , à la place du musée Dupuylren , ou au marché de )• Vallée , en remplaçant cette halle par un palais? Enfin, on l'eut trouvée bien placée partout, excepté au Louvre 1
On a été jusqu'à dire qu'on ne la verrait pas entrer sans danser dans cet établissement, où d'ailleurs elle serait enfouie et perdue pour l'étude. Mais depuis quand méconnaît- on l'hospitalité du Louvre , la plus large qui soit dans tous es musées du monde? En connaissez-vous où le public entre tous les jours avec plus de liberté, où des facilités plus grandes soient données aux savants, aux artistes et aux industriels?
Les produits français exposés à Londres cette année sont une preuve de ce que j'avauce ; car les fondeurs, les potiers et tant d'autres fabricants ont eu le bou goût de choisir leurs modèles dans nos galeries des Antiques ou dans celles contenant des objets de la Renaissance.
Revenons, monsieur et cher confrère, à ce que vous appelez le démembrement de la collection Campana. Vous avez donc oublié qu'en demandant au Corps législatif les 4,800,000 fr. destinés à l'acquisition et au transport de cette collection, le gouvernement s'était préalablement engagé à ce que les différents musées des départements eussent part au trop -plein du musée Campana ? Il devenait donc nécessaire de faire des choix ; aussi, sur l'ordre de l'Empereur, Son Excellence M. le ministre d'Êlat nomma- 1- il une commission composée de :
Messieurs
Le Dlrrrtrur gtniral rirs Mutin, membre de l'Institut, pirHidi-ai ;
ilèi tmfe, •ingrat, mrmbre de Irmilul;
de Saule*, sénateur, membre de l'Institut; Karaiuon , memlire de l'Institut:
de Lougvtrkr, membre de l'Institut, corurrr-iear de»
Antiques au t/iuvre; Beuli, membre de l'InMilul, «ern'Ulre perpétuel de l'Académie des beaux-arts; de H (Ile, correspondant de l'Institut; Kritet, conscivateur de» peintuie» et des desalns au Louvre;
Coiirmonl , chef de la division Ces beaux -arts: de t Ut-Caitcl (iWace), conservateur de» otjcts du moyen
âge et de la Renaissance au Ixrovie; Hollrl-Ie-Due, inspecteur général des édifices diocésain:
Muter (Léon . 'membre de llnstiiul :
Cornu, ex-administrateur provisoire du musée Xj.d»leonlll;
Clément [ Charles 1 , cltadie a cette administration. (Os trois derniers u'ont paa cru devoir accepter d'en taire J»rUe I
M. norrri, auarbe a la couse, v.tion du I -ouvre, remplitsail les fonctions de «crétaire.
Cette commission , composée d'hommes parfaitement compétents , fit pendant cinquante-trois jours un travail consciencieux, dont le résultat fut soumis à l'Empereur, qui, par un dentier scrupule, pensa qu'il serait utile , avant de don ner sa sanction à cette répartition, de prendre l'avis de l'Académie des beaux-arts et de celle des inscriptions et belles-lettres , afin que, si quelques objets dignes du Louvre avaient par hasard échappé à l'attention de la commission, elles se chargeassent de les signaler.
Voilà , monsieur et cher confrère , quel a été le résultat de la visite de l'Empereur au palais de l'Industrie, et, de quelque manière qu'on ait voulu la commenter, l'expliquer, elle n'en a pas eu d'autre.
Je m'en rapporte assez à voire loyauté pour être convaincu que, si vous aviez pris la peine de venir examiner les choix de la commission , vous leur eussiez donné votre assentiment. Mais vous vous serez laissé impressionner par des personnes intéressées à faire courir les bruits les plus mensongers. Ce serait à croire qu'elles ont dicté votre lettre , tant j'y retrouve leur malveillance ; car, depuis que l'Empereur a fait connaître officiellement par le Moniteur la destination de ce musée , auquel il voulait bien donner ton nom , une quantité de journaux français et étrangers répètent chaque jour les réclames, les calomnies, les injures de ces mêmes personnes , déçues dans leurs espérances.
Veuillez, monsieur et cher confrère, agréer l'expression de ma haute considération.
Signé : Comte de Nieuwerkukc ,
MrnkT* d« rilrtlti» . «wvtrllr f.s-f.1 4e. «u«tt ■n*4rl»i.
Nous ne voulons pas nous arrêter sur ce que la lettre de M. le Directeur général des musées a d'insolite dans sa rédaction. Il se trouve à l'Institut le collègue de M. Ingres , sans être précisément le confrère de l'illustre et vénérable artiste qui nous a donné V 4 pathr'ose it Homère et le Martyre de saint Symp/iorien. On nous dit que sa lettre n'a pas été publiée telle qu'elle avait d'abord été lue à l'Académie, et qu'il en a retranché quelques passages regrettables. Telle qu'elle reste imprimée, il est plus facile d'imaginer ce que les convenances et la haute position de M. le Directeur eussent pu lui inspirer dans une semblable circonstance que de dire ce qui lui manque.
L'épître de la Direction contient aussi , ça et là , des plaintes touchant les prétendus mensonges et les prétendues calomnies répandues contre l'administration du Louvre par certaines personnes « qui ont vu avec regret leur échapper une administration lucrative ! i ) . »
Ces imputations nous paraissent tellement inadmissibles dans un semblable débat, que nous nous faisons un devoir de déclarer tout d'abord, en publiant la lettre de M. le Directeur général , qu'à notre humble avis, les personnes qu'il traite si mal , — et dont il condamne sans appel la moralité par un procédé autrefois appelé direction d'intentions, — aussi bien par la modestie de leur vie que par l'honorabilité de leur caractère , sont complètement à l'abri de pareils reproches. Le public a d'ailleurs jugé tout cela avec assez de sévérité pour que nous soyons dispensé d'y insister.
Ce qui était en cause au fond de cette polémique, comme M. le Directeur général l'a très-bien compris, c'est la direction même des musées du Louvre ; et c'est elle qu'il s'est efforcé de défendre. L'administration des musées, leur bonne tenue, les facilités qu'ils procurent aux études, intéressent un public nombreux et soulèvent des questions qui , sans être précisément de premier ordre, n'en sont pas moins très-importantes. Il ne tiendra pas à nous qu'un écho affaibli des réclamations du public ne parvienne aux oreilles de M. le Directeur général. Il doit désirer cela, et, en acceptant le débat, c'est lui-même qui nous y convie ; la tâche n'est pas facile : pourtant, s'il doit en résulter quelque amélioration pour l'avenir, nous ne regretterons pas de l'avoir entreprise.
11 n'y a vraiment au monde que M. le Directeur général pour s'imaginer que le Musée du Louvre soit le plus hospitalier de tous les Musées, celui où les savants, les artistes et les industriels trouvent le plus de complaisance et de facilité, et on croit rêver en l'écoutant. Où est la salle pour recevoir les travailleurs? quels sont les jours fixés? à quelle heure faut-il s'y présenter? y a-t-il un règlement pour cela ? quel est le conservateur chargé de nous y assister? Nous avons pu étudier à loisir les dessins des grands maîtres à Lon-
(I) Nous puMiom dans le bulletin la réponse de leur» provisoire* du Minée Napoléon III', à la lettre de MM. Léon Rénier, Séb. Cornu et Clément , administra- M. le directeur général du Musée.
drcs et à Vienne, à Florence et à Berlin ; mais jamais il ne nous a été donne de voir les trésors renfermés dans les portefeuilles du Louvre. Sont-ils seulement classés et mis en ordre? Acceptons néanmoins les paroles de M. le Directeur général comme une promesse, sinon comme un gage pour l'avenir.
On a ouvert, il y a six mois, une salle des Bronzes, assemblage confus où il est difficile de démêler ce qui est antique de ce qui est moderne, mais qui contient des monuments infiniment précieux. Depuis dix ans, ils avaient été relégués dans les greniers, où gisent encore des trésors; qu'il se hâte de nous les rendre en même temps que le Musée américain , qui a bien son mérite, placé en regard des sculptures assyriennes. Nous avons hâte de voir aussi le Musée des antiquités chrétiennes, qui renferme d'autres trésors ; qu'il y joigne encore les monuments exquis de la Renaissance qui encombrent ses appartements particuliers , et où l'Industrie moderne pourra puiser d'excellentes inspirations. Qu'il ajoute enfin à tout cela une salle d'étude, disposée suivant les besoins ; que la bibliothèque particulière et les archives du Musée, qui contiennent de précieux matériaux pour l'histoire de l'art français, deviennent accessibles dans une certaine mesure ; que les conservateurs des collections soient toujours présents à leur poste : et alors nous commencerons à croire (pie les Musées français sont faits pour le public, et non pas seulement pour le plus grand plaisir de leurs conservateurs.
Nous savons très-bien que la grande galerie est envahie chaque jour par un essaim de jeunes personnes et de copistes; mais cette classe de travailleurs sans avenir n'a rien à démêler avec l'art lui-même; elle se fait du Louvre un hôpital plutôt qu'une école de haut enseignement; il y aurait même urgence à remplacer par de bonnes copies les originaux qu'on leur abandonne. Cette hospitalité-là, le mot est cruellement juste, n'a rien à démêler avec l'art; elle devient même le plus souvent un obstacle à l'étude. Quel est le maître, quel est l'artiste sérieux qui, s'il avait besoin de transporter son chevalet devant tel chefd'œuvre du salon carré, ne se trouverait gêné au milieu d'une semblable cohue ?
Quant à l'art industriel proprement dit, nous n'avons souvenir que d'uu seul cas (hélas! bien funeste) où les objets conservés au Louvre aient été mis à sa disposition. C'est, il y a quelques années, lorsque l'on permit à l'administration du musée anglais de Kensington de faire photographier les vases en matières précieuses et montés en or, du cabinet des Gemmes, vases qui ont été transportés depuis dans la galerie d'Apollon.
Un jour, le conservateur n'assistait probablement pas à la séance , l'artist»' chargé de la reproduction était lui-même sorti, un chat s'introduit dans la chambre où était placé le vase de cristal de roche qui servait de modèle , tombe dessus, le renverse et le brise en mille pièces. C'était un des plus précieux de la collection du Louvre.
Après cette équipée, j'imagine qu'on aurait été mal venu en demandant à dessiner de nouveau de si précieux objets.
Si nous poursuivions la direction des musées du Louvre avec une vivacité pareille à celle que met M. le Directeur général à répondre à ses contradicteurs, il nous serait peut-être facile de lui démontrer (sans mériter, pour notre compte, d'être tout à fait accusé de mensonges et d'odieuses calomnies ) que non-seulement le Ixmvre s'est montré jusqu'à présent peu hospitalier à l'érudition et aux arts , mais encore que ses conservateurs sont euxmêmes, pour la plupart, assez étrangers à l'Art et à l'érudition. Dans le nombre il en est jusqu'à deux qui ont une notoriété ; le nom des autres est-il jamais arrivé au public? Sans doute il y aurait de la cruauté à exiger que M. le Directeur général lui-même fût versé dans l'histoire des civilisations primitives où se puise la connaissance des monuments antiques, qui font la gloire des grandes collections; sans doute il serait exagéré de lui demander une notion bien nette des mythes qui ajoutent à l'importance des vases peints; il y aurait encore injustice peut-être à le vouloir assez expert dans l'appréciation des bronzes antiques, des pierres gravées, des dessins des vieux maîtres, des tableaux flamands et hollandais, pour en distinguer à première vue le mérite ou l'originalité : tout cela est l'affaire de ses collaborateurs. Dans de semblables fonctions, l'autorité d'une grande position scientifique ou artistique est pourtant nécessaire pour choisir ces mêmes collaborateurs et pour prendre, avec eux et au-dessus d'eux, des décisions sérieuses. Autrement, le moindre inconvénient auquel un Directeur général des Musées se trouve exposé, est de voir la critique contrôler ses. moindres acquisitions, ou crier à f assassin, — le mot est historique, — lorsque la main d'un conservateur maladroit touche, par exemple, à un tableau de Raphaël. Nous ne voulons pas, pour le simple plaisir de récriminer, revenir sur tout ce qui a été dit à ce sujet; nous devons seulement constater que l'administration du Louvre n'a eu que bien rarement la main heureuse depuis une douzaine d'années ; et nous n'en voulons pour preuve que l'arrêté qui décidait, il y a deux ans :
« Aucune restauration de tableaux ne sera autorisée par la Direction générale des musées impériaux, qu'après avoir préalablement consulté la section de peinture de l'Académie des Heaux-Arts. u
On créait aussi par le même arrêté une commission consultative d'amateurs, pour qu'elle aidât l'administration de ses conseils dans toute acquisition.
Mais ces inconvénients ne sont pas les seuls : un véritable organisateur, bien digne d'être au Louvre, où l'appelle toute une vie d'études, de travaux et de voyages, M. le comte Léou de Laborde, disait, il y a peu de jours, eu tète d'une des belles publications destinées à marquer son passage à l'administration des Archives de l'Empire :
La publicité des collections est /* orne et le nerf des éludes. Il y a deux sortes de publicité' : celle r/uon offre, d/ins un inusée ou dans une salle d'étude, au public studieux; celle au un bon inventaire lui porte à domicile. »
Nous venons devoir que la salle d'étude manque au Louvre; l'inventairecatalogue y fait également défaut. Nous ne connaissons pas d'exemple d'un grand établissement poussant aussi loin l'oubli de ce qu'il se doit à lui-même et de ce qu'il doit au public. Quelle raison peut avoir d'ailleurs la direction des Musées d'appeler plutôt dans son sein des hommes de loisir que des savants laborieux?
Ix»s monuments égyptiens, Les vases grecs,
Les terres cuites et les bronzes antiques, Une partie des monuments de la Renaissance, Le musée des Souverains, Le musée de l'Algérie, N'ont jamais eu de catalogues. — Celui de notre admirable collection de marbres antiques manque depuis douze ans.
11 y a vingt-deux ans que le catalogue des dessins exposés n'a pas été réimprimé, et l'inventaire complet de cette collection n'a jamais été fait.
Nous sommes donc complètement privés de ces catalogues-répertoires qui, lorsqu'ils sont bien faits, deviennent de véritables manuels. L'étranger qui traverse les mers pour visiter nos collections ne peut en emporter un souvenir, et le peuple, perdu dans les longues galeries et dans les salles sans nombre du musée du Louvre, que nos habitudes françaises lui ouvrent, chaque dimanche, avec tant de bon sens, n'a rien qui le guide au milieu de ces monuments muels pour lui ; pas un écriteau qui lui dise : « Ici , c'est la Grèce; là, c'est l'Egypte. » Nous avons vu de bons bourgeois qui, au milieu des vases grecs, se croyaient en Chine.
«Publicité des collections, âme et nerf des études; » voilà qui est très-bien dit et très-vrai; on ne saurait trop le répéter. Ame et nerf aussi de l'industrie et de l'art, qu'il faut, dans nos temps malheureux, ramener sans cesse aux saines traditions du passé.
Il est absolument nécessaire que l'administration du Louvre livre au public des catalogues et fasse un inventaire complet de nos richesses. Il faut des catalogues pour toutes les bourses; il en faut pour toutes les intelligences. L'administration, aristocratique jusque dans le prix de ses livrets, les fait payer trop cher : celui des tableaux, à lui seul, coûte sept Jrancs soixante-auinze centimes. C'est beaucoup trop.
Nous avons sous les yeux le triple catalogue de la galerie nitionab de Londres.
LE CABINET DE L'AMATEUR. 351 Le premier est un catalogue raisonné, qui contient un résumé de la vie des artistes, la description de chaque tableau, son histoire, sa provenance, le nom de l'artiste qui l'a gravé. Ce catalogue n'a pas moins de 3oo pages in-8° et se vend : one schilling.
Le deuxième, moins explicite et moins développé que le premier, mais conçu sur le même plan, se vend : four pence.
Le troisième, nomenclature sommaire de tous les tableaux, avec le nom du peintre, la date de sa mort, celle de sa naissance et l'indication de l'école à laquelle il appartient, coûte : one penny (deux sous), et n'a pas moins de 3o pages in-8°.
Le premier de ces catalogues était, l'an dernier, à sa trente-troisième édition ; celles des autres ne se comptent pas. C'est seulement ainsi que l'on peut répandre quelque lumière sur les masses. Voilà un exemple qu'il faut suivre, puisque nous n'avons pas été nous-mêmes assez heureux pour le donner.
Au musée Britannique , chacune des salles où sont exposés les chartes importantes, les manuscrits les plus rares et les plus riches, les éditions princeps, les dessins et les estampes, a également son petit cahier coûtant deux sous, indiquant la nature, la rareté, l'intérêt des objets offerts à la curiosité publique.
C'est précisément par ces catalogues à deux sous qu'il faut commencer Et lorsque vous aurez satisfait à ce premier besoin , vous pourrez faire des catalogues d'un prix plus élevé, illustrés, raisonnes, tels que vous les voudrez. Si vos conservateurs ne peuvent pas s'en charger, il faut chercher d'autres conservateurs capables : vous avez attendu trop longtemps peut-être.
Il faut surtout que les catalogues de nos collections soient écrits par des savants français. Notre érudition, représentée par les Champollion, les Eug. Burnouf , les Et. Quatremère, les Letronne, les Raoul Rochette et les Ch. Lenormant, a un passé assez glorieux pour qu'il n'en soit pas fait litière. Elle a des traditions et des doctrines qui doivent être défendues et respectées. La direction des Musées vient de faire arriver d'Allemagne, qui le croirait? un jeune arebéologue, pour rédiger le catalogue tant désiré des antiques! Nous avons honte, vraiment, de descendre à de semblables détails. M. le Directeur général voudrait-il nous faire croire que les études grecques et latines sont tombées en France à un tel état d'impuissance qu'il faille avoir recours à un étranger pour inventorier ce que nous possédons des ouvrages des Athéniens, dont on a dit parfois que nous rappelons l'élégance et la politesse, des Romains, nos pères spirituels? Cette intrusion des étrangers dans la rédaction des catalogues de nos musées nationaux ne saurait être qu'hostile à l'érudition française. On sait assez qu'une des manies de nos voisins d'outre-flhin (ils n'en veulent pas démordre) est de prétendre que la légèreté de l'esprit français s'accommode mal à la sévérité des études antiques. Nous leur avons cependant
bien des fois prouvé le contraire. Déjà, — voyez l'inconvénient! — le jeune auxiliaire germanique que s'est attaché M. le Directeur général s'en va guerroyant contre la France dans nos propres journaux , dans nos propres revues. Du centre de la place, que ne doit-il pas en écrire à ses compatriotes !
Il nous suffira, pour aujourd'hui, afin d'expliquer l'opposition qui s'est élevée contre l'administration du Louvre, — lorsqu'il s'est agi d'y faire entrer les antiquités exposées au palais de l'Industrie, — d'avoir signalé au courant de la plume ces deux choses principales à réaliser : facilité des études , publicité des monuments et publicité des catalogues, que tout le monde attend depuis longtemps. Mais que d'observations nous aurions encore à faire si nous voulions insister sur la conservation des monuments eux-mêmes, sur les relations si importantes qu'une bonne administration devrait entretenir avec les amateurs ; sur ses rapports avec les artistes et sur l'absence d'un comité de recherches, qui fait que notre grand musée ne vit pas d'une vie qui lui soit propre, et ne reçoit ses accroissements que de loin en loin , de la munificence du souverain et de la générosité des particuliers !
Depuis l'origine de ces débats, des symptômes d'activité se sont manifestés au Ixuivre : on a enfin exposé la collection Sauvageot, que le public attendait depuis deux ans. On nous promet que l'important musée qui vient d'être acheté par l'Empereur n'aura rien perdu de son importance à une épuration. Nous ne demandons pas mieux que de suivre et de constater les efforts de la Direction, puisqu'elle veut bien donner signe de vie. Le Louvre, tel qu'il reste, offre encore une carrière suffisante à son activité. La Direction s'est laissée devancer par le public : qu'elle essaye de le rejoindre ; il n'y a qu'une chose que l'on ne rattrape jamais, c'est le temps perdu.