‹ Le Cabinet de l'amateurChapitre 65 sur 151 · AU XVII' SIÈCLE LETTRES ÉCRITES 'AL' MERCURE GALANT · texte numérisé non relu

AU XVII' SIÈCLE LETTRES ÉCRITES 'AL' MERCURE GALANT

Paris, octobre 1fi7î.

Je vous avois promis , Madame , de vous mander toutes les modes nouvelles, et je ne vous en ay ( dites- vous) parlé dans aucune de mes lettres. Le deuil que l'on porte icy depuis longtemps en est cause; il en a étouffé beaucoup qui n'ont point veù le jour, et la plupart sont demeurées dans l'imagination dp ceux qui les ont inventées. Je vous diray pourtant que l'on porte toujours les corps si longs, qu'ils vont presques jusques aux cuisses de ceux qui n'ont guère de hanches.

Les femmes ne portent plus de manchettes ou pognets tombans sur les bras, le bout où est la dentelle est présentement relevé comme des manchettes d'hommes : Elles portent des gands taillez comme ceux des hommes, avec une dentelle d'or; et leurs souliers estant présentement un peu plus quarrez qu'à l'ordinaire , elles tâchent d'imiter les hommes en beaucoup de choses.

La bordure de la plupart des éventails dont on s'est servy depuis qu'on a commencé à les reprendre, est de point de France peint, et sert de tour aux cartouches dans lesquels les peintres mettent à leur ordinaire ce qui leur vient dans l'imagination.

Les jupes à la Psyché sont toujours à la mode, aussy bien que les manteaux de toille des Indes. On en porte pourtant beaucoup depuis peu d'un satin

LE CABINET DE L'AMATEUK. 367 couleur de feu , mêlé de blanc , qui plaist beaucoup , et commence à devenir fort à la mode.

I.es hommes portent toujours leurs chapeaux si grands, que les vieillards (qui de peur de paroistre ridicules en a voient de grands pendant qu'on en portoit de petits) paroissent présentement ce qu'ils vouloient éviter d'estre, parce qu'ils n'ont point voulu changer de mode , et que les grands chapeaux de ce temps-là sont les petits d'aujourd'huy.

On ne porte presque plus de cordons de chapeau de ruban et de soye, et les cordons d'or reviennent à la mode. Je ne sçay pas si on les souffrira longtemps, puisque depuis huit jours on prend toutes les Jupes garnies d'or et d'argent. On a presque toujours veù arriver la mesme chose; mais le temps passé n'est plus, et Monsieur de la Reynie n'entreprend rien dont il ne vienne à bout : Il a fait des choses depuis qu'il est lieutenant de police , que l'on croyoit impossibles et qu'on n'avoit pù faire depuis plusieurs siècles. On ne sçauroit trouver un juge plus équitable, plus incorruptible, ni plus ardent à servir le Roy. Le public luy a des obligations dont il doit éternellement conserver la mémoire.

Après vous avoir parlé des modes qui ne regardent que l'iiabillement des Hommes et des Femmes , il faut que je vous entretienne d'une plus nouvelle que toutes celles dont je vous ay parlé, et qui regarde les ameublemens. Je fus dernièrement chez une femme qui n'est pas de la plus haute qualité, mais dont l'amant est extrêmement riche. On dit que l'on me vouloit faire voir une salle fort proprement meublée , et l'on me mena dans un lieu dont la tapisserie estoit d'un fort beau damas. Pendant qu'on me Ht regarder par la fenestre un jardin admirable, on leva un instant cette tapisserie; de manière qu'en tournant la teste , je vis cette salle tapissée d'une autre couleur , et que la première tapisserie estoit relevée en festons tout autour de la salle. Comme j'admirois cette invention , on me dit de tirer un contrepoids qui estoit caché dans un coin où il ne )>aroissoit pas , et qui néantmoins estoit attaché avec des cordons de soye et d'or. Je le tiray fort aisément , et je vis aussi-tost cette seconde tapisserie s'élever ; et quand elle fut en-haut , elle parut en petites pentes qui firent les entre-deux des festons , et laissa voir une tapisserie de verdure ornée de plusieurs Tableaux avec de très-riches bordures. Jamais rien ne produisit un si bel effet , et je ne pus me lasser d'admirer ceux qui avoient trouvé une si belle invention; et si j'estois sorty de la salle autant de fois qu'elle changea, et que j'y fusse rentré, je n'aurois jws crû être dans le mesme apartement. Les mesmes personnes (dit-on ) font travailler à un lit qui doit changer autant de fois. Je ne croyois pas vous devoir mander tant de choses sur les modes nouvelles ét je voy bien que cet article me fournira toujours beaucoup de matière.

Paris, avril 1673.

Après avoir un peu médit du prochain et donné quelques coups de

langue contre tous ceux de leur connoissance qui se promenoient, la conversation tourna sur les modes.

Il faut avouer, dirent-elles, que l'on ne sçait comment on se doit habiller; les modes meurent avant que de naistre, et toutes les personnes de qualité ont à peine commencé à suivre une mode, que les singes de cour les font avorter, parce que les grands seigneurs les quittent aussi tost pour en prendre d'autres; et c'est pourquoy les bourgeois qui croyent estre à la mode n'y sont jamais. Il faut avouer, repartit l'autre, qu'il y a présentement une mode qui est bien générale, et que l'on ne voit plus rien que d'imprimé et de peint : toutes les rues sont remplies de ces manteaux de la Chine ; et le bon marché de ceux qui sont imprimez a causé cette multiplicité. Je fais peindre de beaux escrans de mesme, reprit l'autre ; et comme je crois que personne n'a la mesme prévoyance, j'espère que j'en ameneray la mode. C'est une bagatelle que vos escrans, répliqua Clarice, car elle se nommoit ainsi, et l'autre Lucresse; et je fus hyer chez une de mes amies qui fait peindre une tapisserie d'alcove, dont les figures sont de ma hauteur. 11 n'y a rien de plus beau, continua-t-elle, et puisque l'on peint bien des rubans, on peut bien peindre des tapisseries. J'ay veu quelque chose de plus curieux et déplus nouveau, dit alors Lucresse, et Périgon me montra hyer des bas de soie de la Chine dont les figures estoient les plus plaisantes du monde. 11 faut, repartis-je à cette Belle, que les Dames qui portent de ces bas de soye figurez, soient résolues à faire voir leurs jambes, car sans cela il leur seroit inutile de porter de pareils bas. Que voulez-vous? reprit Clarice, il se faut peindre depuis les pieds jusques à la teste pour bien suivre la mode, et j'esperc que l'on imitera bien-tost les Irocquois, qui se peignent le visage de toutes couleurs.

La mode des coliers d'ambre, et mesme des pendans rouges, luisaus et taillez à facettes, dit alors Lucresse, a esté presque aussi générale dans tout l'esté que celle des manteaux peints et imprimez; mais j'en ay remarqué bien d'autres, continua-t-elle, et si vous me voulez donner audiance, je vous entretiendray de plus de cinquante, sans parler de celles dont nous venons de nous entretenir. Son amie luy répondit qu'elle l'écouteroit volontiers, et Lucresse, sans se faire prier, commença aussi tost de la sorte. Le seul article des dentelles et des points, en renferme plus de vingt, et jamais il n'y eut tant de changement en si peu de temps. On ne fait plus de pied aux dentelles, et l'on ne met plus sur les liabits de petites dentelles noires avec les grandes ; on fait des dentelles sans fond et chenillées; on les appelle ainsi, parce que les fleurs sont veloutées, comme étoit autrefois une espèce de ruban , que l'on appeloit de la chenille. On fait aussi des dentelles à grandes brides, comme aux points de fil sans rai-

LK CA1H.NKT DE L'AMATEltt. 300 seau, des dentelles d'Kspagneavec des brides claires sans picots; et l'on fait aux nouveaux Points de Fiance des brides qui en sont remplies d'un nombre inlinv. On ne voit plus gueres présentement sur les Habits de Dentelles couchées, c'est-à-dire qu'elles se touchent de plus prés, quelles ne sont cousues que d'un costé, et qu'on en employé bien davantage. On a porte au commencement de cet esté des manches toutes de point, qui estoient fort désagréables, et ressembloient à des lanternes, mais on les a bientost après accourcies, renoùées et retroussées, ce qui leur a fait avoir beaucoup meilleur air. On porte encore présentement des manteaux de taffetas de toutes sortes de couleurs, mais beaucoup plus de couleur de roze que d'autres ; ces manteaux sont couverts d'autres manteaux tout de point d'Angleterre, et l'on ne voit presque pas une personne de qualité qui n'ait ou de ces sortes de manteaux, ou des manteaux de la Chine peins et non imprimez. On en imprime toutefois depuis peu qui sont presque aussi beaux que les peints : mais les premiers que l'on a imprimez n'étoientque pour les (.«risettes et sur du taffetas, au lieu qu'il y en a présentement de satin qui sont si beaux, qu'on a de la peine à deviner s'ils sont imprimez ou peins.

Passons, continua-t-elle, à la manière dont plusieurs font présentement faire leur corps; celles qui croyent avoir les épaules plus belles que la gorge, et qui veulent montrer leur dos à la manière des Espagnollcs, ont des corps plus bas par derrière que par le devant, et pour cacher leurs os qui font des salières, elles tirent adroitement leurs mouchoirs sur le devant, et par ce moyen elles découvrent ce qu'elles croyent avoir de beau, et cachent ce qu'elles croyent avoir de laid. Comme elle ne nous laissoit pas le temps de parler entre la description de chaque mode, j'ay oublié, poursuivit-elle, à vous dire, en vous parlant des dentelles et des jupes, que les glands de fil sont fort à la mode sur les Jupes, qu'ils en séparent les dentelles, et qu'ils leur servent de pied et d'agrément. Quoique toutes les Personnes de qualité avent des pierreries, elles s'en servent uéautmoins dans de certains temps plus qu'en d'autres, et ne les gardent jamais deux ou trois ans sans les faire changer de figures; nous les avons vues en roses et puis en ferrets. La mode des croix a duré longtemps. On a fait des bouquets de perles et de diamans pour attacher au costé à la place de ceux de fleurs ; et présentement les femmes en font des garnitures et en mettent par tout où elles metoient autrefois des rubans; il est vray que ce n'est pas en si grande quantité, et que plusieurs les mêlent avec des rubans. Dans le deuil on ne porte que des perles, parce que de tout temps les perles ont esté de deuil ; celles qui enchérissent sur la mode, font attacher les bâtons de leur évanlail par des nœuds de diamans. J'en sçay qui en font faire des lacets, et je vis hier un ouvrier qui travaille à des gances de diamans, ce qui ne s'est point encore veu. Les femmes de qualité ne font presque plus garnir leurs souliers que par les costez, et l'on en porte beaucoup de velours noir avec des boucles de pierreries, et des rubans de

couleur de feu. Je vis dernièrement une coquette, nous dit-elle eucor, qui avoit beaucoup de rubans aux oreilles par dessus une cometle de point, mais je ne scay pas si cette mode aura cours.

Enfin je ne vis jamais tant de modes nouvelles ; et ce que Ton auroil peine à croire, la vieille manière de faire des confitures a changé depuis deux mois ; et les médecins qui disoient autrefois que le fruit faisoit mal quand on en mangeoit le matin sans pain, les ordonnent présentement pour médecine!

Voilà bien des modes en peu de temps, luy dismes-nous, voyant qu'elle avoit cessé de parler. Ce n'est pas tout, nous répliqua-t-elle, et je n'aurois jamais fait, si je voulois vous parler d'un mi lion de modes qui ne regardent que des bagatelles, et vous entretenir de quantité d'autres qui meurent presque en naissant. Je croy pourtant, ajoùta-t-elle, ne devoir pas finir un chapitre si fréquent sans vous parler de quelques modes qui regardent les emmeublemens. On ne se sert presque plus que de lits d'anges, dont les couches sont remplies de sculpture et toutes dorées : ces sortes de lits qu'on ne faisoit autrefois que d'une manière, sont présentement de cent façons différentes ; et comme ils sont tous diversement retroussez, on n'en voit presque pas un qui ressemble à l'autre soit pour la manière dont ils sont faits et retroussez soit pour les trophées qu'on employé pour les faire ; les uns sont de divers taffetas, les autres sont de toille jaune tous garnis de Point, et j'en ay veu sur lesquels il y avoit pour huit ou neuf cens livres de ruban. L'invention des plus beaux de ces lits et des mieux imaginez, est due aux sieurs Bon, qui sont de fameux tapissiers, qui en ont fait un nombre infiny, et qui ont tant d'ouvrages, que lorsqu'on les veut faire travailler, il les faut retenir une année auparavant. On fait encore des lits d'une autre manière, que l'on appelle des lits de ïrivelin, et ce nom leur a esté donné parce que chaque lé est d'une étoffe différente. Les femmes qui font dépense en jupes, ont inventé cette manière de lit ; et de toutes celles dont les étoffes ne se portent plus, elles font des lits qui sont à la nouvelle mode. Les marchands ont fait faire des étoffes à l'imitation de ces lits, et quelques femmes en ont porté des manteaux qui n'ont pas paru agréables. 1a*s gens de qualité ne veulent plus de tapis de pied dans leurs alcôves, à cause de la poudre qu'ils conservent ; c'est pourquoy ils les font parqueter de bois de diverses couleurs et de pièces de rapport. On fait depuis peu de grands guéridons de bois qu'on argenté et qu'on brunit d'une manière qui les fait ressembler au plus bel argent et au mieux travaillé ; ce qui fait que tout le monde est surpris de leur beauté, et que tous ceux qui les voyent les prennent pour des guéridons d'argent. Il n'y a pas jusques aux rideaux qu'on met au devant des fenestres qui ne soient aussi sujets aux caprices de la mode ; ils sont présentement fendus par le milieu, et au lieu qu'on ne les tiroit que d'un coslé, on les tire maintenant des deux costés ; et l'on a introduit cette mode, parce que l'on a crû qu'ils incommoderoient moins, et que les fenestres en recevroient plus d'ornement.

LE CABINET DE L'AMATEl H. .171

Quuy qu'on dise que les femmes ne se lassent point de parler, celle-cy se tout toutefois, tant parce qu'on ne l'en privoit pas, et qu'on ne la contredisoit en rien, que parce qu'elle vouloit reprendre haleine, ce qui est d'autant plus facile à croire que le chapitre des modes est inépuisable en France, et son amie le fit bien voir ; car à peine Lucresse se fut-elle mise en estât de reprendre haleine, que Clarice prit aussi-tost la parole, et commença de la sorte :

Vous n'avez pas, lui dit-elle, parlé de toutes les modes; et si je m etois attachée comme vous à les remarquer, je vous a urois entretenue de plus de cinquante autres dont vous ne nous avez rien dit. Par exemple, poursuivit-elle, vous n'avez point parlé de ces nouveaux brocarts, dans lesquels H y a des tandes mouchetées de noir, et que l'on prendrait pour de véritable hermine. Vous n'avez rien dit des étoffes de soye, qui sont comme des gros de Tours, et qui sont toutes tabizées, nv de celles qui sont mêlées de bandes de tabis et de satin, et vous ne vous êtes pas, je croy, resouvenuë que les femmes ne portent presque plus que des manteaux.

La grande quantité de modes qu'on voit naître chaque jour, repartit celle qui nous avoit déjà entretenu d'un si grand nombre, est cause qu'il en est échappé beaucoup à ma mémoire ; mais chacun doit demeurer d'accord que leur nombre ne diminue rien de leur agrément, que rien ne plaît davantage que les Modes nées en France, et que tout ce qui s'y fait a un certain air que les étrangers ne peuvent donner à leurs ouvrages, quand mesme ils les surpasseraient en beauté : C'est pourquoy, dans toutes les provinces du monde, on fait venir de France quantité de choses qui regardent l'habillement, encor qu'on ne s'habille pas tout-à-fait à la franroise ; et les dames alemandes aiment tant les souliers qui viennent de France, cpie dernièrement j'en vis remplir deux tonneaux pour transporter en Alemagne. Mais, dit-elle en s'adressant à moy, il me semble que nous avons assez parlé de Modes qui regardent les femmes, et que vous devriez à vostre tour nous entretenir de celles des hommes ; car votre sexe, en amour et en mode, n'a pas moins d'inconstance que le nostre.

Je répondis que, loin de ine défendre, je demeurerais toujours d'accord d'une partie de ce qu'elle avoit dit, et que je croy ois que des hommes reconnoissoient plus l'empire de la mode que les plus inconstantes et les plus ridicules coquettes de Paris. Et j'ajoùtay que pour faire voir que j'étois persuadé de cette vérité, j'alois montrer que les hommes a voient en très-peu de temps fait changer huit ou dix fois les modes de leurs manches, et que j'estois assuré qu'on ne me montrerait point parmy les femmes, pour ce qui regardoit les modes, un exemple de pareille inconstance. Cette réponse de bonne foy, et qu'elles n'attendoieut point, les fit sourire, et fut cause qu'elles me pressèrent de tenir ma parole. Voicy de quelle manière je m'en acquitay.

Je ne vous parleray point, leur dis-je, de plusieurs anciennes manières dont les hommes ont porté leurs manches, et je ne parleray point du temps où l'on

les boutonnoit jusques au poignet, nv de celuy où l'on commença à les retrousser un peu avec des fraizettes de taffelas de toutes couleurs, et je no vous entretiendra)- point non plus du temps où on les ouvroit tout du long du bras. Ce que j'ay à vous dire est plus nouveau, et je ne veux vous parler que depuis un an ou dix-huit mois, afin que vous vous en souveniez mieux. Elles estoient en ce temps-là entourées de rubans et de dentelles pendantes, et l'on disoit alprs que nos rubans tàtoient les premiers aux sauces. Cette mode ayant changé, on a retroussé les manches que Ton coupoit auparavant, on en a retranché les rubans, et l'on n'en a gardé que la dentelle que l'on a cousue par enhaut et par embas sur le revers des manches. On a fait ensuite le procez à la dentelle, on a roulé les manches, et l'on a enfermé ces roulemens avec des ganecs et des boutons. L'on s'est bientost après lassé de cette mode, on a déroulé les manches et coupé les gances, et Ton a orné les revers avec des boutons que l'on' a arrangez en fleurs de lys renversées, et quelques-uns mesmes y ont ajouté de la frange de toutes sortes de couleurs, et dans le mesme temps on en a fait pendre les costez qu'on a taillez en demy-ronds comme les queues des jupes des femmes, de manière que nos manches ont pris la place de nos rubans, et que ce sont elles qui talent présentement aux sauces. INostre inconstance, poursuivis-jc, n'a pas seulement paru dans nos manches, et après avoir porté longtemps des rubans fort étroits, nous en avons pris de si larges, que nos garnitures ressembloient moins à des rubans qu'à des pièces de brocard ou de taffetas.

On s'est depuis jm?u avisé, dis-je encor, de faire pendre les deux costez des rhingraves au dessous des poches et de mettre des rubans aux culottes au\ mesmes endroits, ce qui produit un très vilain effet. Quant à nos souliers il n'y a plus de mode, et chacun les porte indifféremment larges ou étroits de carrures, et l'on n'en fait plus guère de ronds. I«es boutons d'orfèvrerie dont nous nous servions il n'y a pas longtemps, estoient à jour et fort bien travaillez; mais comme on s'ennuye de tout en France, on a mieux aimé en porter de beaucoup moins beaux que de ne point changer de mode ; c'est pourquoy l'on se sert de boutons unis, dont le dessus est orné d'une petite rozette, dont on ne s'apperçoit pas à moins d'y regarder de bien près. Ces boutons qui sans la rozette ressembleraient à ceux des Suisses, ont si peu d'agrément, qu'il faut qu'on en reporte bien-tost à jour, ou que I on en invente d'une mode qui ne soit pas moins agréable. Toutes ces modes, adjoùtay-je encor, car je les dis toutes de suite, comme l'avoit fait Lucresse, ne sont que pour l'ornement ; mais je trouve celle des manteaux de toille cirée pleuè par dessus, et de la couleur de nos plu* beaux draps, plus utiles que toutes les modes qui ne regardent que l'ajustement.

Il faut avouer, dirent alors ces deux belles, que le pouvoir de la mode est bien grand. — Il l'est encore plus que vous ne le pensez, leur répartis-je, et elle étend son empire jusques sur les enterrements.

LE CABINET DE 1/ AMATEUR. 373 Les princes seuls autrefois avoient, au lieu de torches, des flambeaux à leurs convois, et présentement tout le monde s'en sert, et l'usage des torches est entièrement aboly. Ce n'est pas tout, eontinuay-je; on ne chante presque plus d'airs à quatre parties dans les temples, et les menuets y sont devenus à la mode. — Et pourquoy n'y seroient-ils pas, reprit Lucresse, puisque le fameux monsieur de Lully s'est bien servy de violons dans un Miserere, et que ce Miserere a esté aplaudy fie toute la tour, et qu'il passe pour la plus belle chose qu'il ave faite? Nous parlâmes encor quelque temps de musique; puis une troupe de coquetes et de galands, qui pour avoir trop renchery sur les modes courantes paroissoient ridicules, fit encor retourner la conversation sur les nouvelles manières de s'habiller, et l'on dit ensuite que les modes passoient de la cour aux dames de la ville, des dames de la ville aux riches bourgeoises, des riches bourgeoises aux grizettes, qui les imitoient avec de moindres estoffes; et (pie lors que les dames de la cour et de la ville mettoient des pierreries fines, les bourgeoises en mettoient des fausses, et les grizettes des boutons d'orfèvrerie; et que lors que les grizettes ne pouvoient pas en |>orter de fins, elles en mettoient de faux aux mesmes endroits. On ajouta que de ces grizettes les modes passoient aux dames de province, des dames de province aux bourgeoises des mesmes lieux; et que de là elles passoient dans les pais estrangers : de manière que lors qu'elles y commençoient leurs cours, celles qu'on avoit depuis ce temps-là inventées à la cour commençoient déjà à devenir vieilles.

Après cette conversation, qui fut assez longue, Lucresse et Clarice s'en retournèrent, et je fus rejoindre le gros des nouvellistes. Je fis réflexion en y retournant sur les choses dont nous venions de nous entretenir, et je demeuray surpris de toutes les bagatelles qui m'avoient servy d'entretien; mais ma honte cessa bien-tost, lors que je me fus dit à moy-mesme, que la pluspart des gens de qualité, et de ceux mesmes qui avoient donné des preuves de leur esprit, s'entretenoient souvent de modes nouvelles, et que cette matière entroit aussi naturellement dans la conversation que le froid et le chaud, la pluye et le beau temps; et qu'il estoit aussi naturel de dire d'abord aux gens qu'on rencontroit, qu'ils estoient bien mis, que de leur demander Testât de leur santé.

Juin 1673.

Comme je scay, madame, que vos provinciales ont beaucoup de curiosité pour les modes nouvelles, je fus dernièrement chez une de ces femmes qui ne parlent que jupes et bagatelles ; j'y trouvay trois ou quatre personnes de son caractère, et je fis aussi-tost tourner la conversation sur le chapitre des modes. Voicv ce qui s'y passa. Elles parlèrent d'abord de la manière d'orner les dedans des logis, et des peintures que l'on y faisoit faire; et elles dirent que l'on ne faisoit plus de si grandes dépenses en plafonds, qu'on ne les remplissoit plus de figures, et que l'on peignoit aujourd'hui' les apartemens neufs de

:<7i LK CAHIXKT l»K l/AMATEI'It.

trois manières, qui estoient toutes trois à la mode, et que chacun choisissoit selon son goust. La première, dirent-elles, est de les faire peindre en marbre ; la seconde, d'y faire mettre une couleur blanche, avec des filets d'or seulement ; et la troisième, de les peindre en bleu et blanc, à la manière de Trianon. Après avoir bastv les chambres, elles les meublèrent, et dirent que chez les gens de qualité on ne fermoit plus les cheminées pendant l'esté avec des volets de bois, mais qu'on les laissoit ouvertes, et qu'on faisoit attacher dans le fond des perspectives peintes sur des toiles, et que l'on y mettoit aussi ou des petits rochers ou des pots de fleurs et de verdure : Elles dirent encor que les couchettes de bois doré, et toutes remplies de sculpture, estoient plus que jamais à la mode, que l'on mettoit dessus des Cristaux en forme d'aigrettes, à la place des pommes, et que l'on commenroit à dorer les chaises de mesmr les couchettes, et à faire mettre beaucoup de sculpture dans le haut des dossiers, et qu'on les faisoit toutes grandes avec des dossiers fort hauts. Elles adjoûtèrent que comme la mode n'étoit plus de mettre des tapis sous les lits, ceux qui en avoient de beaux de Perse et de Turquie, en tapissoient leurs alcôves pendant l'hyver; mais que les belles tapisseries d'esté étoient présentement de satin peint avec des fleurs et des ligures de hauteur naturelle ; et l'on parla d'une tenture peinte par monsieur Hailly qui demeure aux galeries du Louvre, dans laquelle on voit toutes les victoires du roy très-bien représentées dans plusieurs cartouches ornez de fleurs.

Elles passèrent de ces tapisseries d 'alcôves aux rideaux des fenestres, et elles dirent qu'on les faisoit présentement damassé/, et que l'on y mettoit du point ; que ce n'estoit plus la coustume de se servir des devans de fenestres de tapisserie, qu'on les faisoit peindre de la mesme manière que la chambre, et que l'on y mettoit quantité de carreaux longs et étroits, desquels on se servoit sur les fenestres ; que l'on ne remplissoit plus les chambres de cabinets, parce qu'on les faisoit trop petites; mais qu'on en mettoit beaucoup dans les anti- chambres. Elles adjoûtèrent à toules ces choses, que le Trianon de Versailles avoit fait naistre à tous les particuliers le désir d'en avoir ; que presque tous les grands seigneurs qui avoient des maisons de campagne en avoient fait bastir dans leur parc, et les particuliers au bout de leur jardin ; et que les bourgeois qui se vouloient épargner la dépense de ces petits hastimens. avoient fait habiller des mazures en Trianon, ou du moins quelque cabinet de leur maison ou quelque guérite.

Après avoir raisonné quelque temps sur l'ornement de ces petits lieux appeliez bijoux, la conversation continua sur les modes qui regardent l'habillement ; et l'on dit que l'on portoit toujours de ces belles robes peintes et remplies de fleurs et de ligures, dont monsieur Gautier avoit fait un si grand trafic ; mais qu'au lieu qu'il y avoit auparavant beaucoup de verdure dans les bouquets de fleurs, on n'y mettoit présentement presque plus de vert, et que

LK CABINET Dli L'AMATlil'li. .'t75 l'on faisoit sortir les fleurs du dedans des arabesques. On ad jouta que l'on commenroit à faire des jupes de la même manière, aussi bien qu'à peindre des toiles fines, ce qui estoit très-nouveau : toutes celles que nous avons veuês jusques à présent n'estant qu'imprimées. On parla encore des boutons de geais et d'émail, des rubans ondez, et des rubans de Trianon, aussi bien que des montres quarrées avec des miroirs derrière. On n'approuva pas cette mode, parce que l'on dit que les coins pouvoient blesser quand on les portoit sur soy : on crût aussi qu'elle changeroit, ou que du moins les montres rondes et quarrées regneroient tour à tour, comme avoient fait les souliers ronds et les souliers quarez.

Ce n'est pas qu'il n'y ait des modes constantes, comme celle des mouchoirs sans toille qui continue depuis longtemps, et que plusieurs trouvent plus agréable que celle des corps relevez par le dos, et qui font que tout le reste du derrière paroist plat. Celle que les veuves ont prise de s'habiller tout de blanc chez elles, pour ne point porter de bandeau, ne changera je crois pas si-tost, parce que les femmes aiment ce qui leur est avantageux; elles ne recherchent présentement que les modes qui sont pour leur commodité, et celle des cornettes et des tabliers qu'elles portent depuis l'hiver dernier avec des habits noirs, en est une preuve : elle n'est pas si fatiguante que les ferets qui pèsent près d'un demy marc, et que sans nécessité, et sans sçavoir pourquoy, les hommes portent à leurs rubans d'épaule. Us en changeront peut-estre d'autant de sortes que les femmes ont fait de coëffes depuis fort peu de temps, l^s coëffes de raizeau ont esté mouchetées, après vitrées; les mouches ont esté d'abord travaillées avec la coêffe, et n'estoieut que rondes, et quelque temps après» on y a cousu de véritables mouches de toutes sortes de grandeurs ; et pour joindre ensuite toutes ces sortes de choses ensemble, on a fait des coëffes à raiseau, vitrées, chenillées et mouchetées de toutes sortes de graudetirs. Depuis que la mode a recommencé de ces coëffes chenillées, on a fait un petit cordonnet en manière de chenille, mais quatre fois plus petit que les cordons que l'on appeloit autrefois de la chenille; et l'on commence d'en mestre dans les garnitures. Cette mode est des plus nouvelles, aussi bien que celle des jupes de poinct d'Angleterre, imprimées sur de la toille, et montées sur du taffetas avec des agrémens de relief. Ces jupes ont esté communes dès leur naissance; et s'estant trouvées belles et à bon marché, presque toutes les femmes en ont acheté. Laissons-les s'en parer, et parlons des cravates de campagne à la mode ; les unes sont des rabats attachez aux chemises, qu'on nouë en cravates, et les autres ont presque une demy-aune de hauteur et pendent jusqu'à la ceinture, où on les arreste après avoir passé le bout dans une des gances du juste-à-corps. Les hommes ne portent pas seulement des cravates longues, les longues manches sont de retour, et ne sont présentement pas moins à la mode que le tabac, dont on peut croire que tout le monde prend aujourd'huy, puisque les

J7U Lli CAllIXliT L»K l/AMATKl II.

femmes s'en servent. Les doublures de panne sont aussi fort en usage, et l'on en employé de toutes sortes de couleurs. Comme les modes ne peuvent changer de mcsme pour le manger, et que chaque chose croist en sa saison, on change souvent l'ordre de servir; et c'est pourquov, au lieu de mettre toutes les viandes dans un grand plat, accompagné de deux assiettes, on sert présentement trois assiettes et deux petits plats. lies modes vont mesmes jusques à la chandelle, et l'on en fait présentement de quarrées, (pie tous ceux qui les voyent prennent pour de la cire.

Les parfums ont perdu tout leur crédit, leur odeur est trop forte et fait mal au cerveau, et tous les gens de qualité portent présentement de petits sachets remplis d'herbes odoriférantes, que l'on appelle sachets à la Royale. Les jeux mesmes sont sujets à l'empire de la mode, et celui de l'ombre est maintenant en grand crédit, .le crois, Madame, qu'il n'est pas besoin de tant d'exemples pour vous prouver l'inconstance des hommes, et que je ne dois pas employer beaucoup de paroles pour vous persuader que je seray toujours le plus obéissant de vos serviteurs.

iNon;.

Les estampes de mode auxquelles nous pourrions renroyer nos lecteurs, pour une plus complète intelligence des lettres écrites au Mercure Galant, sont rares et peu-nombreuses. Les charmantes suites de Saint-Igny et d'Abraham Bosse appartiennent au règne de Louis XIII, et celles publiées par les frères Bonnard, Trou vain, J. Mariette et autres, sont de la fln du siècle.

Les seules productions sur les modes qui se rapprochent de l'année 1673, à notre connaissance, sont les suivantes :

Lb tailleur sincère, contenant tout ce qu'il aut observer pour bien tracer, couper et assembler toutes les pièces principales qui se font dans a profession de tailleur, par Boullay. Paris, Ant. de Rafflé, 1671, in-8' flg.

La mainierb que les François estois

HABILLÉ IL V A ENVIRON XXX ANS SOtBS

Loi is XI I II (sic). 1. Les ciwjteaux a pain de sucre; 2. le commencement des haudechause en garde robe et le commencement des tjalans. La manière qub les fhancois son hauiu.k

80UBS LE REGNE DE LOUIS X I 11 I EN 1671. 1. 1rs

mains dans les poches et les gants sous le bras; 2. la mode des chaise roulante; 3. la mode des ringrace.

La façon que les fbancois son habillé

I'Uuh li: l'isi sEvr soiius Lotis XIII J. I. ht mode des cappe; 2. les chainaux a petit bord ; 3. la cane a la main les eilie {ailes) de moulin ; 4. ia mode des culotte.

Ces estampes, que l'on pourrait croire fabriquées à l'étranger, tant les légendes sont incorrectes, portent toutes les trois l'adresse de : Logniet cj. arec pririlége. Elles sont conservées au Cabinet des estampes de la Bibliothèque impériale.

Les gataiis étaient des nœuds et des touffes de rubans qui servaient à orner les habits des hommes et des femmes.

La rheiugrare était une sorte de haut de rliausses fort ample, attaché au bas avec plusieurs rubans. Gilles Ménage nous apprend que "M. le Hhein^rave, gouverneur de Maestricht, en 1675, en commença la mode eu France.

Le liant de chausses demanderait a lui seul toute une dissertation; tombant droit et ouvert par le bas sous Louis XIII, les premiers que l'on ferma furent appelés p^r dérision liauts de chausses à garde robe; uuc trop crandc ampkur les faisait aussi désigner sous le nom de hauts de chausses a tuyaux d'orgue.

On appelait canon la partie du haut de chausses qui recouvre la cuisse, et Molière s'est raillé

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