II
est clair que , si les voleurs sont consultés , les casernes de gendarmerie risqueront fort d'être fermées !
La discussion avait pris une tournure trop vive pour qu'on la laissât continuer. M. Volson , qui , dans tout cela , n'avait pas trouvé un chiffre à poser, et s'était tenu en dehors de la discussion , fit signe à sa femme de se lever. Le déjeuner était terminé, et les hôtes de Sannoy, rendus à la liberté , sortirent de la salle à manger, et descendirent dans les jardins.
Le banquier et le gentilhomme reprirent, en se promenant, leur conversation du matin sur la grande affaire qui les occupait. Mina avait à demander à l'abbé de Vaudemont des nouvelles de cette pauvre fille qu'il lui avait confiée, un matin , au sortir du confessionnal. Depuis son départ de Paris, elle n'en avait plus entendu parler, et elle était pressée de savoir ce que la jeune ouvrière était devenue; car, pour les cœurs charitables, \\n premier bienfait constitue une sorte
— 67 ~ d'engagement, pour l'avenir, envers la personne que ce bienfait est allé chercher. L'on s'attache presque autant par les services rendus que par les services reçus , et c'est le même sentiment des deux côtés : la reconnaissance. En effet, le plaisir d'obliger est si vif pour certaines âmes d'élite, qu'elles éprouvent de la gratitude pour celui qui les a mises à même de le goûter.
M. de Vaudemont, malgré son vif désir de continuer ses études sur le cœur de la femme riche , ne put éluder les questions de madame de Belgrave. Il marcha donc à ses côtés, l'entretenant à voix basse de sa protégée , et de ce qu'on pourrait faire pour elle.
En parlant, le prêtre suivait, d'un regard inquiet , Livie qui marchait lentement dans une contre-allée. Pendant quelques instants, il la vit cheminer seule , toute courbée sous le poids de ses rêveries, et se dirigeant vers la partie boisée du jardin que l'on nommait le parc. Tout à coup le front du vieillard s'as-
— G8 — sombrit d'une manière sensible... Il avait aperçu Carlisle, qui, resté en arrière, doublait le pas pour rejoindre la châtelaine... Il était à ses côtés au moment où elle entrait dans le petit bois. Alors, obéissant à ce mouvement instinctif qui pousse Phomme \ers le malheureux exposé à un péril , le vieillard, pressant un peu le pas, entraîna Mina dans un sentier qui conduisait aussi vers ces arbres que son regard ne quittait plus.
Carlisle avait rejoint Livie. Il marcha quelque temps auprès d'elle, en silence, laissant parler pour lui , dans le cœur ému de la jeune femme , le bruit de ces pas qui se mesuraient timidement sur les siens. Ce discret silence par lequel on semblait craindre de troubler le cours de ses pensées , la retenue prudente avec laquelle on s'interdisait même de lui offrir un bras que la politesse l'eût empêchée de refuser, la liberté absolue qu'on laissait à ses rêveries , tout en en surveillant la marche et les progrès : tout agis-
sait d'une manière imperceptible et imprévue sur cette fière beauté. Ils cheminèrent ainsi quelque temps , elle essayant de croire que son muet compagnon se séparerait d'elle à quelque embranchement du chemin , lui attendant qu'un mot , un regard , un signe d'attention quelconque, vinssent l'encourager à profiter du tête-à-tête. Enfin, poussé à bout par l'apparente inattention de la jeune femme, il pressa le pas, et marcha sur ïa même ligne qu'elle.
— La solitude est une belle chose , n'estil pas vrai, madame? lui dit-il tout à coup d'une voix légèrement émue.
Elle fit un petit mouvement, comme si elle eût été surprise d'entendre parler à côté d'elle.
— Assez belle , répondit-elle d'un ton indifférent , pour vous empêcher de remarquer qu'on n'avait personne à qui le dire !
— Et pour qu'on en veuille peut-être h qui vous en fait apercevoir.
— C'est selon , dit-elle encore; il y a des
monologues qui se continuent fort bien à deux. Quand deux esprits comprennent et sentent la nature de la même manière, leurs paroles, pour la louer, sont bientôt au même diapason.
— Il en est de même de deux cœurs agités d'un même sentiment, se hasarda-t-il à dire en faisant trembler sa voix.
— Il ne s'agit que de l'esprit, reprit-elle en déguisant assez bien son émotion. Il est vrai , ajouta-t-elle avec un sourire plein d'amertume, que, pour les hommes d'esprit, l'esprit remplace tant de choses ! ou plutôt vous faites tant de choses avec l'esprit ! Un homme d'Etat disait : Mon cœur est dans ma tête 1 C'est un vol : le mot appartenait à un auteur !
— Bon Dieu ! dit-il tristement, l'ingrat métier que celui qui vous fait mettre les doigts à l'encre! car l'on noircit ainsi non-seulement le papier, mais aussi son propre cœur. Effarouchons-nous quelque système de morale , en peignant comme nous la voyons
cette société où le bien et le mal se chamaillent, avec les chances variées qui accompagnent toute lutte et tout combat , nous avons un système arrêté d'exalter le mal aux dépens du bien ; nous sommes profondément vicieux et habilement corrupteurs ! Sommesnous parvenus à trouver le chemin de quelque cœur à l'aide de ces accents vrais qu'inspire quelque profond sentiment, nous voyons aussitôt ce cœur se refermer... l'on s'indigne contre son émotion. Celui qui la fait naître n'a-t-il pas pour métier d'imiter tous les langages? C'est de l'art... un mensonge... de la tromperie !... ces sentiments qui savent attendrir, émouvoir, sortent de sa tête ! — Oh ! madame, quelle injustice ! c'est comme si l'on disait que le soldat n'a de courage que sous le drapeau et au bruit du tambour. C'est son métier d'être brave ; mais pourquoi ne voulez-vous pas qu'il le soit en dehors des conditions de ce métier ? C'est notre métier, à nous, d'attendrir, d'émouvoir... mais ce don n'est accordé qu'au cœur sensible... Ce
cœur, nous l'épanchons dans nos écrits; mais nous le retrouvons aussi quand , à la clarté mystérieuse d'un astre d'amour, nous apercevons tout à coup devant nous la réalisation de ces beautés idéales qu'une espèce de pressentiment nous a fait peindre, et dont nous avons embelli nos tableaux... Ah! alors , nous le retrouvons, ce cœur, pour sa souffrance et pour notre malheur, madame ! Ce trouble , cette émotion qu'un statuaire éprouverait en retrouvant animée la figure qu'il avait laissée immobile et froide dans son atelier, ce besoin d'interroger l'âme qui lui a été donnée , de savoir si elle est telle qu'il l'a souhaitée, cette admiration de la forme changée en un sentiment plus doux, plus complet, plus spirituel; car où il n'y avait qu'une image se trouve une réalité , et une âme pour le comprendre et pour l'aimer peut-être... Tout cela , madame , reste sans expression , tout cela retombe sur ce pauvre cœur et l'étouffé ; car pourquoi parler?... il en serait de nos
paroles dites comme de nos paroles écrites : c'est de l'art , c'est du métier, nous crieraiton... Vous êtes auteur, vous ne savez que mentir et tromper î
Ces mots furent dits avec une chaleur entraînante , et leur effet sur Livie fut visible: son sein s'agita , sa respiration devint pressée , sa main trembla sur le bras qui la soutenait...
Elle s'assit sur un banc entouré de charmille; il se plaça à ses côtés.
— Vos succès littéraires , dit-elle en balbutiant, doivent vous consoler... on vous lit. . . qu'importe si l'on ne vous croit pas !...
— Ah ! que parlez-vous de succès littéraires! s'écria-t-il avec un redoublement d'ardeur ; que m'importe qu'on me lise !... Ces succès, je les abjure; cette gloire, j'y renonce. Croyez-vous que je puisse, à présent, travailler pour ce froid public, et lui livrer les aspirations de mon âme qu'un seul objet a fait naître , qu'un seul objet
pourrait comprendre?... Je neveux plus être lu , écouté que d'un seul cœur. Pour lui , la peinture de mes souffrances ! L'hymne de mes douleurs pour lui seul ! car lui seul peut les changer en d'ineffables accents d'ivresse, d'espérance et de bonheur!...
Il prit sa main.
— Chut ! dit-elle sans lui retirer cette main brûlante , il y a du monde à côté.
En effet, des pas graves et lents faisaient grincer le sable d'une allée parallèle à celle qu'ils avaient prise, et qu'une épaisse charmille séparait de l'endroit où ils s'étaient arrêtés.
La voix calme et sévère de l'abbé de Vaudemont se fit entendre. Immobiles, les deux coupables écoutaient en silence.
— Ainsi, mon enfant disait le prêtre, vous avez pénétré ce secret ?
— Monsieur l'abbé , reprenait avec émotion une douce voix, la voix de Mina , je sais tout... elle m'a tout confié... elle a été la victime d'un infâme séducteur.
Madame Volson tressaillit , et se pencha vers la charmille pour mieux entendre.
— Oui, reprit Mina; introduit dans la pauvre famille de l'ouvrière, sous le prétexte de soulager son indigence en lui procurant de l'ouvrage, un homme... un lâche, qui se fait comme tant d'autres, de sa philanthropie et de sa sensibilité pour les malheurs du peuple, un masque qui sert à le mieux tromper, a su captiver la confiance de ce cœur crédule. Entraînée chez lui pour toucher le mince salaire destiné à nourrir sa famille , la pauvre victime y a trouvé le déshonneur pour elle et les siens !
Carlisle sentit une sueur froide courir sur son front. La main qui restait appuyée sur la sienne, car, pour la garder ainsi, il n'avait pas fait le moindre mouvement pour la retenir, cette main eut la perception d'un léger tremblement dans les doigts du romancier...
Livie regarda tout à coup Carlisle au visage, et fut surprise de sa pâleur.
— Ah! Je sais tout, ajouta Mina, tout, excepté le nom du misérable qui l'a trompée.
L'homme de lettres se sentit soulagé du poids qui pesait sur sa poitrine.
Mina reprit :
— Sans vous demander la révélation d'un secret que vous ignorez peut-être vous-même et que votre caractère de prêtre vous interdit de m'apprendre, je vous dirai que je suis sur la voie d'une découverte à cet égard. Dans un moment où les lueurs de la raison se mêlaient en elle avec l'égarement du délire, j'ai vu la malheureuse fille arracher avec frénésie la première page de l'un de ces livres que le peuple, pour une modique somme d'argent, trouve à sa disposition quand il veut empoisonner son âme, comme il trouve le vin frelaté du cabaret pour empoisonner son corps. Etait-ce dépit de s'être laissée égarer par les sophismes de ce roman? était-ce colère contre le nom de l'auteur inscrit sur ce feuillet? je ne saurais le dire... toujours est-il qu'elle
déchira de ses doigts, de ses dents, le titre de l'immorale production , et que, dans son indignation , elle flétrissait son auteur des plus outrageantes épithètes...
— Et , dit vivement l'abbé de Vaudemont, le nom de cet auteur, le titre de ce livre ?
Les angoisses de Carlisle recommencèrent.
— Lorsque, épuisée par la douleur et le désespoir, Mathilde laissa tomber à ses pieds le volume maudit par elle, il avait perdu les indications que vous me demandez.
Carlisle respira plus librement.
— Mais je le ramassai, reprit Mina, j'en lus les premières pages, et je me les rappelle... oui, je pourrais en indiquer encore le sujet à quelque personne plus initiée que moi à la littérature du jour. Ce livre commençait, il m'en souvient, par l'aveu muet d'une femme qui se livre, disait l'auteur, tout entière dans son regard, qui échappe au joug du mariage par le cœur et par la pensée, et qui s'accuse de servilisme et de lâcheté,
parce qu'elle fait trop peu pour l'amant qu'elle aime et trop pour le mari qu'elle n'aime plus.
En entendant ces paroles, Livie tressaillit de nouveau... car aux souvenirs laissés dans l'esprit de Mina par la lecture du roman au feuillet déchiré, elle avait cru reconnaître l'entrée en matière de l'un des ouvrages de Carlisle.
Elle retira brusquement sa main, et quitta le banc sur lequel elle était assise à côté du littérateur.
— Oh ! reprit Mina avec feu, je retrouverai ce titre et le nom de cet auteur, car il faut que je sache si le ressentiment de Mathilde poursuivait en lui autre chose que les mauvaises inspirations qu'elle a pu puiser dans son livre.
— Quoi ! vous croiriez, dit l'abbé de Vaudemont, que cet homme...
— Mon père , il y avait dans la pauvre ouvrière plus d'indignation, de dépit, de colère qu'on n'en montre contre celui qui, à
l'aide d'une fiction intéressante, a su aplanir, sous vos pas, une voie mauvaise et dangereuse. S'il y a eu séduction de la part de cet homme, elle a été complète, vous dis-je... Pour la perdre , il ne s'est pas contenté d'égarer son esprit, et si jamais je le trouve...
— Mon enfant, dit le prêtre d'un ton plein de mansuétude, craignons de nous engager dans des suppositions qui blessent la charité; d'ailleurs , notre mission est de consoler l'opprimé, et non de confondre l'oppresseur.
Hélas! reprit-il gra\ement, à Dieu seul appartient le pouvoir de confondre et de punir le coupable, et d'empêcher que quelque nouvelle victime de sa séduction...
— Oh ! mon Dieu, dit Mina en reprenant sa douce voix, sa voix imprégnée de pitié, de douceur et de calme, quelque ange révélateur ne doit-il pas venir, dans ce cas, apprendre à celle qu'il voudrait encore faire tomber dans ses pièges les angoisses et l'abandon de la pauvre Mathildeî
La jeune femme et le prêtre s'éloignaient
fît se dirigeaient tous les deux vers un cabinet de verdure qui se trouvait au bout de l'allée où leurs pas étaient engagés. Mathilde fut le dernier mot de leur entretien qui parvint aux oreilles des deux personnes cachées derrière la charmille.
Restée debout devant Carlisle, après avoir quitté le banc et retiré sa main à la main qui la retenait, sans le lui faire sentir, Livie l'examinait avec soin, et essayait de pénétrer dans l'âme du séducteur; mais, quoique douée de cette seconde vue que donne la jalousie, elle ne surprit aucun embarras sur ses traits. Le premier effet de la surprise une fois passé, le regard d'Anténor resta levé sur elle avec la molle ardeur d'une tendresse extatique; seulement, une bien légère nuance de dépit vint contracter les coins de sa bouche , quand Mina prononça le nom de Mathilde.
— Vous ne connaissez pas cette fille? lui dit-elle à voix basse.
Le littérateur était singulièrement vexé
de cet épisode imprévu ; aussi , lâchant la bride à son dépit :
— Il ne naanquait plus, reprit-il avec amertume, il ne manquait plus aux avantages attachés à la cuisine littéraire que de s'entendre reprocher d'être moralement et physiquement pour quelque chose dans tous les achoppements de la vertu... Vous faites des romans qui ne tombent pas; mais voici une grisette qui tombe... Tant pis pour vous ! c'est vous qu'on en accuse : comme s'il n'y avait pas des étudiants , un bal de la Chaumière, et des cabinets particuliers!
Cette pointe de mauvais goût dans le monde de l'estaminet et delà guinguette, ces expressions si disparates avec le langage plein de manière et d'exagération qu'il avait jusque-là employé avec elle, choquèrent infiniment la femme du monde...
Elle lui tourna le dos, et reprit sa promenade. Il chercha vainement à la suivre, à renouer la conversation au point où il l'avait laissée : elle ne lui répondit plus que par de II. 6
froids monosyllabes; et pressant le pas, elle entra dans le cabinet de verdure au moment où son mari et M. de Belgrave y rejoignaient Mina et M. de Vaudemont.
Elle prit place à côté d'eux , et l'on s'interrogea sur l'emploi de cette journée qui ne faisait que de commencer.
C'était le soir même que devait avoir lieu le bal qui s'apprêtait si mystérieusement pour fêter la dame de Sannoy. Les derniers préparatifs exigeaient qu'on l'éloignât pour quelques heures du château. M. de Belgrave, Volson et Carlisle déclarèrent qu'ils allaient s'enfermer dans le cabinet du banquier pour mettre la dernière main à leur projet. Pour Mina, elle avait, disait-elle, beaucoup de lettres en retard qui la retiendraient claquemurée dans sa chambre jusqu'au dîner. En face de ces réclusions volontaires , M. de Vaudemont, qui, sur quelques paroles confidentielles de madame de Belgrave, n'avait pas refusé d'entrer dans le complot, .s'était présenté tout naturellement pour tenir com-
pagnie à la dolente châtelaine , et tâcher de la distraire. Elle était déjà couchée plutôt, qu'assise sur le banc du salon , et elle déclara qu'elle était dans une disposition d'esprit si peu amusable qu'elle plaignait M. de Vaudemont en le voyant se charger d'une semblable tâche.
— Je serai plus heureux peut-être que vous ne le pensez, lui dit-il. Voyons, voulezvous essayer si je pourrai vous distraire aussi bien qu'un chapitre de roman, eût-il été écrit par monsieur? ajouta-t-il en regardant Carlisle d'un air tant soit peu malin. Vous acceptez? c'est bien... en route!
11 fit un mouvement pour reprendre sa canne et son chapeau.
— Où voulez-vous donc m'emmener? s'écria-t-elle d'un ton effrayé, et comme si elle eût reculé à l'aspect de ce dérangement dont on la menaçait.
— La journée est charmante, reprit-il; il fait un de ces temps qu'inventeraient les médecins s'il leur était aussi facile de voiler
légèrement le soleil, de faire souffler un vent à la fois doux et rafraîchissant, que d'envoyer promener leurs malades, et je veux, madame, que vous en profitiez avec moi. Un ^ bain de l'air des champs tout imprégné des balsamiques senteurs de leurs plantes et de leurs arbres est un puissant remède pour calmer des nerfs malades; je veux être aujourd'hui votre médecin et votre guide... Vous le savez, c'est un titre que j'eus autrefois le droit de porter... laissez-vous encore conduire par moi : vous ne vous en trouverez pas mal.
— Mon Dieu! dit-elle en faisant un grand effort pour se lever, il s'agit donc d'un voyage entier?...
— Non; mais d'une promenade dans les champs, loin des coquettes allées de votre parc! Ce sable fia et tout uni; ce gazon moelleux au pied comme le tapis de votre salon, en plein hiver; ces charmilles si bien taillées qu'on croit, en les suivant, marcher le long d'une belle muraille verte; ces bancs
de marbre qui distribuent le repos, à intervalles éjjaux et mesurés, comme le point qui arrive à la fin des phrases bien cadencées d'un discours académique; ces statues, fantômes blancs et immobiles, faisant sur^jir l'image du sommeil et de la mort du sein de cette nature si pleine de vie, de mouvement et d'an imation . . . tout cela ne convient pas à votre état. On rêve dans votre parc , on ne s'y promène pas; et si votre mal s'augmentait par la rêverie , si votre esprit avait plus besoin de distraction que votre corps de mouvement, aurait-on si grand tort de vouloir vous arracher quelques instants à ces lieux monotones, énervants, où les mêmes objets vous apportent les mêmes pensées, et où vous souffrez par habitude?
Elle prit son chapeau de paille, s'enveloppa de son châle, et, appuyée sur son ombrelle verte , s'achemina avec le vieillard vers la grille du château, au grand contentement de la société, qui, libre par son départ, allait enfin , et sans gêne, mettre la dernière main
— 86 ^ à tous les grands arrangements, et présider sans cachotterie , à toutes les belles choses qui devaient illustrer la fête de Livie. Le proverbe à couplets pourrait se répéter sans qu'on mît de sourdines au piano; les lampions, les verres de couleur, sortiraient eniin de leur cachette pour se grouper en chiffres et s'allonger en lignes , le long des avenues; la fusée et la chandelle romaine, qui dorment au fond de la malle du grenier, vont se rendre à leur poste sans crainte qu'un œil indiscret évente, à présent, leur innocente mèche; et le soleil final attendra dorénavant, sans éclipse, le moment où il doit briller de tout son éclat.
Auteur des couplets qu'on allait chanter, Anténor de Carlisle était le plus intéressé de tous ceux qui se trouvaient là à l'éloignement momentané de madame Volson. Une fois le champ libre , il pourrait peut-être empêcher qu'on ne parsemât d'hiatus et de fausses rimes sa production lyrique; et pourtant il vit, avec un mécontentement
— S7 — marqué , la promeneuse s'éloigner dans la compagnie du vieux prêtre. Ces paroles qu'il a entendues derrière la charmille sont présentes à sa pensée , et le jettent dans un trouble étrange : c'était de Mathilde qu'on parlait... Ce prêtre sait-il toute la part qu'il a prise dans l'infortune de la fille du peuple? Est-ce le hasard, est-ce la connaissance entière de son secret qui lui a fait évoquer, au moment où Liviè s'attendrissait, cette image de l'ouvrière déshonorée, et l'a pour ainsi dire placée entre lui et la femme du monde? Si l'abbé sait sa liaison avec Mathilde, il profitera de la liberté que va lui laisser cette promenade, pour tout dévoiler à Livie... Et en rentrant au château, la jeune femme sera furieuse, elle l'accablera par sa froideur, par son dédain, ou par de piquantes allusions à ses amours prolétaires !
Pendant ce temps, Livie et M. de Vaudemont cheminaient de compagnie le long des sentiers villageois au double sillon creusé par la charrette maraîchère. Ces deux lignes
inég^ales et raboteuses qui fuient sous les pommiers sont de temps en temps interrompues, car l'épais tapis que le plantin, la mauve ou la dent-de-lion étendent sous les roues, ont amorti leur effet incisif; ailleurs, profondement creusées, elles recèlent l'eau du dernier orage, et la bergeronnette, en hochant sa queue , vient s'y désaltérer. Ces sentes à travers ces champs si bien cultivés qu'on dirait un vaste verger font de charmantes promenades. Les carrés de groseillers et de cassis se prolongent infiniment, à vos yeux, sous les arceaux que les branches des arbres fruitiers forment, en ployant sous le'poids de leur prochaine récolte. Le moindre mouvement de terrain étale au soleil et ses figuiers et ses vignes bien garnies d'échaias, et où l'asperge qu'on a laissé monter plie gracieusement , au moindre souffle de vent , ses verls marabouts. Mais le sentier, de détours en détours, parmi les figuiers, les vignes, les pommiers, les cerisiers, les groseillers les cassis, s'élève incessamment, et
l'on arrive au sommet bien boisé de l'une de ces gracieuses collines qui s'arrondissent à l'horizon de Paris. Il se trouve là de délicieux taillis, si frais, si sombres et si mystérieux, avec force mousse si épaisse, avec tant de muguet et de sceau-de-Salomon , que le poète, l'amant, ou le botaniste, diraient volontiers : « Pourquoi n'y pas dresser nos tentes?» Ces étroites allées, si ombreuses, semblent, du reste , avoir été plantées là pour vous préparer, comme dans un panorama , au spectacle qui vous attend si vous faites quelques pas encore. Bientôt , en effet, le jour qui passe, qui scintille à travers le feuillage tremblant des derniers arbres, et rappelle ces effets de lumière qu'envoient au fond d'une sombre église gothique les vitraux peints de quelque fenêtre ogive, vous annonce la fin du taillis.
Parvenu à la lisière, vous vous trouvez inondé d'air et de clarté. Sous vous, s'étendent de vastes plaines où la Seine déroule ses riches circuits, et derrière les ailes tour
nantes du moulin à vent, dont la noire tourelle sert de repoussoir à ces horizons lumineux, vous apercevez des pointes d'église, un dôme doré, un arc dont la courbure triomphale annonce que là la gloire est aussi une religion... C'est Paris... Paris, l'immense cité, à laquelle l'éloignement donne ce calme et ce silence qui rendent si imposantes les lignes de l'Océan, quand vous l'apercevez muet et immobile au fond d'un paysage, et que vous venez à penser aux bruits, aux agitations, aux tempêtes que recèle son sein.
M. Vaudemont marchait lentement à côté de Livie, laissant à l'exercice de la promenade, au grand air des champs, à la variété de leurs sites, le soin de calmer l'agitation de son esprit; il voulait que ses orages s'apaisassent d'eux-mêmes, par l'influence des objets extérieurs, et il se serait bien gardé de risquer, en ce moment, la moindre parole qui eût pu, observation indirecte ou conseil plus positif, la remettre ,dans cette voie
d'exaspération où il l'avait trouvée engagée. Avant d'examiner avec elle la vérité de sa position, il voulait qu'un intervalle dans les continuelles préoccupations de la jeune femme lui fît trouver, quand lui-même l'y ramènerait, un esprit moins blasé sur son mal , un coup d'oeil plus net, et un regard plus capable d'envisager sa situation sous son véritable jour. 11 voulait faire pour elle ce que fait pour lui-même l'amateur de tableaux : après être resté en contemplation devant la même toile pour en juger la valeur, il en détourne la vue et cherche le repos pour ses yeux en examinant d'autres objets, sûr de rapporter à un nouvel effort d'examen un sens nouveau plus capable de saisir et d'apprécier la vérité.
Ainsi , le peu de paroles que le vieillard adressait à sa dolente compagne n'allaient que dans un sens : écartant tout ce qui aurait pu venir en aide au mal moral dont cette pauvre âme languissait, et dans la crainte de troubler le somrçeil de son esprit , il la re~
tenait dans cette sphère des sensations et des images qui est toute la vie intellectuelle des enfants , appelant son attention sur un nid d'oiseau , sur un papillon , sur un nuage qui glisse au-dessus des bois avec ses formes fantastiques , sur les fleurs qu'elle a cueillies en passant le long des haies, et dont il lui explique l'admirable organisation.
Ils firent ainsi deux longues heures de promenade, coupées par de fréquents repos, là sur l'ados verdoyant d'un fossé, ici sur la poutre toute marbrée de lichen, débris oublié de quelque chaumine elle-même oubliée. Comme ils revenaient au château, la route qu'ils suivaient les amena auprès de l'église, dont le vieux clocher saxon d'architecture faisait l'un des points de vue du parc de Sannoy. et , ce matin même , inspirait au prêtre de si mélancoliques souvenirs à propos de ses amis disparus. En ce moment, pourtant , l'église respirait l'allégresse sous ses rustiques arceaux ; elle montait le
lon^ de ses vieux murs, semblait épanouir, dans leurs crevasses , les bouquets jaunes de la giroflée, et s'exhalait dans les battements allègres de sa cloehe aérienne. Tout était fête autour d'elle : la haie qui clôt le cime* tière avait elle-même , comme pour faire oublier ce qu'elle cache , étalé une telle profusion de fleurs de lilas, de violier et de sureau, qu'on eut dit de ces nappes blanches semées de verdure dont on masque les ruines sur le passage des processions.
Des enfants en habits de dimanche jouaient sous le porche de l'édifice religieux; des femmes debout sur le seuil de leurs maisons , de jeunes filles rieuses retenues par la curiosité au milieu de la place, semblaient guetter le passage de quelque cortège attendu : c'était un mariage, qui , dans cette belle journée et dans ce riant paysage, donnait à la nature une nouvelle animation.
Rien n'excite l'intérêt des femmes comme l'aspect d'une noce : souvenir de bonheur si l'hymen leur a été propice , ou sujet de pitié
s'il n'est pour elle qu'une suite de chagrins, la cérémonie qui enchaîne la liberté d'une autre femme produit toujours un grand effet sur elles ; elles aiment à voir comment l'héroïne de la fête se présente au-devant de cette grande incertitude qui commence pour elle. Les unes sourient à l'aspect de ces bouquets blancs qui parent son jeune front, car pour elles ces guirlandes ont été des festons de fête ; les autres détournent la tête et pleurent , car , elles ne le savent que trop , les victimes aussi marchaient au temple couronnées de fleurs.
Livie entra dans l'église sans rien dire au pasteur, et celui-ci la suivit avec une grande joie : c'est là qu'il l'eût conduite pour la mieux disposer à l'entendre. Mais s'il avait seul déterminé ce mouvement , n'eût-il pas donné l'éveil aux dispositions sceptiques de cet esprit exalté ? L'ami aurait disparu, elle n'eût plus vu que le prêtre et un sermon dans les conseils que l«^ tendresse du vieillard lui destinait. En la voyant prendre
d'elle-même cette voie des sages inspirations, il remercia, au fond de son cœur, Dieu , qui avait fait naître cette bonne pensée dans l'esprit de la jeune femme, et se promit bien d'appeler à son secours cette salutaire influence des lieux saints sur l'imagination qu'ils calment et sur l'âme qu'ils attendrissent.
Le prêtre alla s'agenouiller devant un autel écarté, et resta quelques instants en prière... On devine pour qui il priait ! En se relevant, il chercha de l'œil sa compagne, et l'aperçut debout et à quelques pas de lui. Cachée par un pilier du chœur, elle semblait suivre avec plus de curiosité que d'émotion tous les détails de la pieuse cérémonie , et pourtant on aurait pu se laisser toucher par le recueillement de l'assistance, par l'assurance pleine de candeur de la jeune mariée, par cet air de bonne foi et de contentement dont rayonnait la figure de l'époux, par les larmes que cachait mal la mère de l'épousée; car on les reconnaît , les mères , aux pleurs
qu'elles versent en secret , même quand tous se réjouissent autour d'elles.
Cependant Livie resta, un instant, absorbée dans ses réflexions et dans ses souvenirs, au tableau de ces joies et de ces inquiétudes sanctifiées et adoucies par la religion. Les mains jointes, la tête inclinée, appuyée contre la pierre du sanctuaire , mais ne fléchissant pas le genou , interrogeait-elle sa conscience,lorsque le prêtre, à l'autel, expliquait à ses ouailles quels étaient les devoirs du mari, et à quelle condition la femme pouvait prétendre à ces félicités que la Bible raconte des compagnes des patriarches, et dont le gracieux et poétique souvenir parfume les prières de la messe des mariages?
Avant la fin de cette touchante exhortation , elle se rapprocha du vieillard.
— Sortons , lui dit-elle , je m'oublie dans cette église : il y fait froid, et j'avais si chaud en entrant !
Elle ramena son chàle sur ses épaules , et se dirigea vers une porte basse et cin-
trée , dont l'ouverture laissait pénétrer un vif rayon de soleil sur Thumide pavé de l'un des bas-côtés... Ce n'était pas par là qu'elle était entrée : elle fit quelques pas, et se trouva dans l'enclos de l'église, parmi les grandes herbes qui se courbent au vent, sans que jamais la faux les atteigne , car c'est le jardin des morts , et cette riche végétation est nourrie de leurs débris.
A l'aspect de ces buttes , les unes dont on voit la terre fraîchement remuée , les autres qui ont déjà leur livrée de verdure et d'oubli ; devant ces croix, les unes neuves, droites encore et apparentes , comme le sont , dans le cœur de leurs proches , les images de ceux qui viennent de s'en aller ; les autres vermoulues , inclinées et cachées par le lierre et les liserons, ainsi que les souvenirs qu'on garde de vous sur cette terre , quand depuis longtemps on en est parti , Livie s'arrêta.
— Est-ce la route , dit-elle en se retournant vers le prêtre , est-ce la route que la noce va prendre en s'en allant? Passer par 11. 7
le cimetière en venant de se marier, ajoutât-elle avec un sourire amer , voilà qui est bien trouvé ! C'est sans doute pour rappeler à la femme que cette liberté précieuse qu'elle vient de sacrifier ne se retrouvera plus que là !
Ces paroles , qui indiquaient un sentiment de réaction bien opposé aux impressions douces et tendres sur lesquelles il comptait, affligèrent le prêtre.
— 0 mon enfant , dit-il à la jeune femme, c'est là le terme de toutes les choses de la vie... Quelle que soit la route qu'on prenne, c'est là qu'elle aboutit. Que parlez-vous de liberté? La liberté se trouve partout où vous allez , car partout vous êtes maîtresse de bien et de mal faire... Ici , au contraire , elle finit. Ici sont les limites d'un monde où règne la seule justice de Dieu , et où le sort que nous trouverons sera d'autant plus irrévocable que nous-mêmes nous l'aurons fait. — ^ Je ne sais, reprit-il après un moment de silence , si ces jeunes gens qu'on vient d'unir passeront par
là en sortant de l'église , mais il y a des contrées où tous les mariages se terminent par une messe pour les morts. Chacune des deux familles apporte le souvenir de ceux qu'elle a perdus, dans cette communauté de prières, afin que la réunion s'opère aussi bien dans le ciel que sur la terre, pour les uns dans le sein de Dieu, pour les autres au pied de son autel. Ainsi , le mariage chrétien associe le passé à l'avenir ; ainsi, dans les pays où s'est conservé ce touchant usage , les plus pauvres des cultivateurs font comme ces grandes maisons, qui passent , en se rendant à la chapelle nuptiale , dans des galeries tapissées des portraits de leurs aïeux... avec cette différence que, chez les nobles, l'orgueil souvent a convié les morts à leurs noces , et que, pour les pauvres, c'est une pensée de charité et de reconnaissance qui fait asseoir leur souvenir autour du tabernacle d'où toute grâce descend.
Livie ne répondit rien , et suivit le sentier frayé qui serpentait devant elle, au milieu
des inégalités du sol , parmi les buis et sous de vieux ifs , qui , morts eux-mêmes , ne devaient plus qu'au lierre une apparence de vie et de végétation.
Le prêtre la suivait en se demandant si cette âme engourdie par le luxe , par le monde, et tellement malade de satiété et d'ennui que la nature et la religion n'avaient pu secouer sa torpeur, se réveillerait en face de la mort , et si la vue de la tombe d'une amie , d'une bienfaitrice , pourrait enfin attendrir ce cœur et le mieux disposer à l'entendre.
— C'est là , dit-il enfin en arrêtant sa compagne , et en lui désignant du doigt une pierre blanche surmontée d'une croix et entourée de rosiers , c'est là que je viens prier tous les ans !...
Elle s'approcha , et lut sur le marbre de cette tombe , dont l'élégance contrastait avec la nudité des autres sépultures : Marie- VlCTOlRE VOLSON... C'était là qu'était enterrée la mère de son mari. Pour la pre-
— loi —
mière fois, Livie la visitait dans son dernier asile , et cette visite était l'effet du hasard !
Le souvenir des vertus , des précieuses qualités de celle qui dormait sous cette pierre , le souvenir de tout ce qu'elle avait fait pour assurer son bonheur, se réveilla dans l'âme de la jeune femme. Elle s'agenouilla devant la croix pour prier, mais bientôt son esprit, distrait par une autre pensée, quitta le ciel pour s'élancer dans la sphère des conjectures et des suppositions. Dans cette tombe , avec la femme qui en était la dépositaire , était descendu le secret de sa naissance , et tous les romans insensés qu'elle avait bâtis dans ce mystère revinrent dans sa tète... Elle rêvait ; elle ne priait plus, quand elle entendit auprès d'elle la voix de l'abbé de Vaudemont.
Il lui demandait affectueusement si l'aspect de cette tombe ne lui avait pas rendu les saintes et douces affections des premières années de sa vie d'autrefois.
— Oh ! oui , répondit Livie.
Et^quelques larmes vinrent , malgré elle , mouiller ses yeux.
Il lui tendit la main pour l'aider à se relever , et , lui indiquant les quatre degrés de pierre qui supportaient la grand'croix du cimetière , il lui conseilla de s'y asseoir pour se remettre de l'émotion qu'elle semblait éprouver. Livie suivit ce conseil. Alors l'homme de charité aborda doucement cette âme malade , et lui fit entendre qu'une douce compassion s'était éveillée en lui, à l'idée des souffrances dont il avait deviné l'existence en son cœur.
— Pourquoi , enfant , lui dit-il en se tenant debout devant elle , cette folle ingratitude envers la Providence? Pourquoi ne pas jouir des biens qu'elle vous a si largement prodigués ?
— Mais, dit-elle avec quelque impatience, que croyez-vous donc voir en moi qui vous porte à supposer cette ingratitude?...
— Vous souffrez bien , ma pauvre enfant, vous souffrez au sein du bonheur : il faut
que quelque aliment malsain , quelque subtil poison se soit mêlé au pain qui soutient votre vie. Hélas ! nous devons pleurer avec les malheureux , et nulle pitié plus profonde que la mienne n'accueillera jamais vos douleurs; mais, pauvre femme, en vous plaignant , je dois vous éclairer sur votre état : vous souffrez sans motif apparent ; donc cette souffrance est coupable.
— Coupable ! s'écria vivement la femme offensée; quelque droit que vous donne votre saint ministère , il ne vous est pas permis d'aborder un cœur pur par ces paroles outrageantes. Je suis innocente, monsieur, sachez-le bien, innocente aux yeux de Dieu qui sonde les cœurs, aussi bien qu'aux regards du monde dont je n'ai blessé aucune des puériles convenances.
— Oui , vous n'avez pas encore parcouru toute la carrière où votre âme s'est élancée , vous en êtes aux amères agitations du début, aux premières passes d'armes du combat... Il sera long pour votre âme honnête...
Mais en vous , croyez-moi , est un ennemi puissant... une pensée constante vous absorbe et vous mine ; vous vivez hors de tout ce qui vous entoure , vous isolez votre imagination et votre cœur dans une pensée qui vous perdra !
— Doit-on me faire un crime de ma souffrance ? répondit-elle avec fierté. La souffrance n'est-elle pas un mérite aux yeux de ce Dieu dont vous semblez vouloir prendre ici la cause ?
— Oui , la souffrance qu'il impose à notre courage, dans des vues de miséricorde que nous ne pouvons pénétrer en cette vie , la souffrance qui , venue d'en haut , est acceptée par nous en vue d'obéissance aux saintes lois du Créateur; mais celle dont il a maudit lui-même la source, celle dont il condamne le but, celle que l'âme paresseuse, isolée, inactive va puiser dans les agitations humaines...
— Je n'ai pas été chercher la souffrance.
dit-elle d'une voix émue ; elle est venue fondre sur moi , elle m'opprime !
— Elle vous plait ! La passion prend toutes les formes ; elle accueille la volupté de la souffrance , faute de la volupté du plaisir.
— La passion ! s'écria-t-elle. Qui vous a dit, monsieur, que j'eusse une passion? Ma vie n'est-elle pas régulière et calme?
— Une pensée constante vous absorbe , vous lui livrez tout de vous-même, esprit et corps... Oui , pauvre enfant , le terrain est miné sous vos pas , seulement l'explosion n'a pas encore eu lieu...
— Et n'est-ce donc rien ? dit-elle en relevant la tête.
— Cela pourra finir par paraître peu de chose. Après avoir ainsi livré la plus noble partie de vous-même, il ne faudra que de bien faibles efforts pour que le principe qui vous domine remporte une victoire complète. Lorsque la passion aura tout envahi chez vous , lorsque vos forces se seront épuisées
— 10t> — dans un travail de compression et de lutte ? il vous faudra trouver enfin une manière sensible d'exprimer ce que les paroles ne peuvent rendre; le mal, qui vous effraye aujourd'hui , sera pour vous , alors , l'éclair instantané qui luit sans qu'on ait pu prévoir son apparition , et puis après , pour votre âme honnête et loyale , viendra la nuit sombre , profonde , avec l'horrible cauchemar des remords , avec l'abattement et la honte, avec le mépris de soi-même , décourageant , humiliant. Et si la prévision d'un immanquable but vous choque et vous offense, tenons-nous-en à l'examen de votre position actuelle. Est-ce de la probité , madame , d'ôter ainsi à votre époux le meilleur de votre cœur, d'adresser ailleurs toute la poésie de votre âme? Et lorsque vous lui avez juré , au pied de l'autel , d'être toute à lui , avez-vous donc compris lui donner seulement cette part matérielle de vous-même , dont, vierge encore, vous ignoriez alors le prix, et que, maintenant, vous ne lui aban-
donnez qu'avec répulsion, et dégoût, et souffrance? Oui , madame , oui , la tendresse de votre époux vous fait souffrir. Trop noble et trop sincère encore pour jouer auprès de lui le rôle d'une courtisane qui se livre sans donner son cœur, une grande révolte s'élève en vous, à la voix des affections conjugales. L'amour détourné a cela de fatal qu'il ne peut exister sans produire la haine... Oui , madame ; et quand votre époux vous prend la main , il se passe en vous un sentiment de répulsion violente , comme au contact d'une main ennemie. Si ce n'est là , madame , encore de la haine , au moins n'est-ce pas de l'amour 1 Sa voix vous éveille en sursaut de cette langueur vague où vous vous complaisez ; quelque doux , quelque affectueux que soit le son de cette voix, elle retentit en vous comme un appel hostile qui , pour vous rappeler à la terre , vous arrache à ce monde idéal où vous vivez sans cesse. Cet homme , qui représente pour vous le devoir, qui est la barrière éternelle entre vous et l'ob-
jet de votre passion, ne se présente plus à vos yeux , à votre esprit, que comme une apparition menaçante et terrible qui vient se placer entre vous et le fantôme séduisant que vous évoquez sans cesse ; sa présence vous est une gêne, ses soins vous sont un cruel supplice , ses dons un reproche , sa vie est une injustice du sort. Coupable , votre repentir, vos remords vous rendraient peut-être pour lui bonne , humble, soumise, indulgente; innocente, ou du moins vous croyant telle, l'orgueil de vos souffrances et de votre courage à les subir vous arme contre votre époux d'une hostilité constante : vous lui en voulez de votre vertu !
Livie était vaincue. Tremblante, anéantie, elle regardait aveô terreur ce prêtre qui lisait au fond de sa pensée. Frémissant au tableau sévère des sentiments qui l'agitaient, elle se regardait avec horreur, et la honte qu'elle éprouvait vis-à-vis de celui qui l'avait devinée n'était rien auprès de la honte qu'elle éprouvait vis-à-vis d'elle-même.
L'homme de Dieu saisit avec promptitude les impressions de la jeune femme, et, d'une voix grave , il ajouta :
I — Et cette vertu , dont vous êtes si fière , qu'est-elle, sinon la fermeté audacieuse du jeune peuplier, qui n'a pas encore tenu tête à l'orage? Vienne l'ouragan fondre sur lui, et le frêle arbrisseau verra se briser sa tige si droite et si ferme. Vous n'avez eu , jusqu'à présent, à résister qu'à votre propre passion , que sera-ce lorsque la passion de l'homme que vous aimez viendra , à son tour, se faire entendre ? Lorsque les accents de cette voix, qui , dans le cours indifférent de la vie , vous émeuvent d'un trouble étrange, résonneront à votre oreille , dans leur agitation suprême , impérieux ou suppliants , accusateurs ou attendris, émus, plaintifs, déchirants , implorant de vous le bonheur, demandant la mort ou la vie ; lorsque l'être auquel vous avez voué intérieurement tous les dévouements de votre âme s'en viendra réclamer les seules preuves de tendresse qu'il
— tio —
soit en votre pouvoir de lui donner, oubliant la présence de Dieu que vous avez depuis longtemps banni de votre âme , repoussant ces principes de l'honneur humain trop^ faibles pour lutter avec la voix de l'amour et de la pitié, à qui demanderez- vous, pauvre femme, l'appui imaginaire sur lequel votre orgueil compte aujourd'hui ?
— Qui donc , s'écria-t-elle , qui donc vous a appris, à vous, le danger de ce moment redoutable où l'homme aimé fait entendre , pour la première fois, à une femme , la voix d'un amour qui ne s'est pas encore trahi?...
— Hélas ! répondit-il, qui connaîtra les écueils contre lesquels se brise la vertu , si ce n'est celui qui , sur la plage , a la mission de courir au-devant des naufragés, de les sauver d'abord , de les interroger ensuite , pour éclairer les autres voyageurs exposés aux mêmes dangers , et pour pouvoir leur dire : Prenez garde ! Ici , l'on commence à faire fausse route ; là , se trouvent les courants qui vous entraîneront ; de ce côté, se
— lit — cachent les récifs où le nautonnier imprudent , comme vous, est venu échouer, et où vous échouerez comme lui, si vous n'écoutez pas les conseils de la raison et de l'expérience ! 0 mon enfant, ma chère enfant ! continua le vieillard , cette expérience des périls que l'on court quand on se livre sans boussole et sans pilote sur la mer des passions , cette expérience vous étonne dans un prêtre qui a dû vivre à part de ces cruelles agitations... Ah ! si vous saviez à quel prix je l'ai achetée ! Si , comme moi , vous aviez assisté aux angoisses d'un cœur livré à ce supplice de tous les jours, de tous les instants, que traînent à leur suite ces liaisons formées en dehors des règles du devoir, de l'ordre et des lois sur lesquelles reposent l'honneur, la paix, la sûreté des familles ; si, comme moi , vous aviez vu quels déchirements , quels désordres , accompagnent la rupture de ces liens , lorsque l'effroi du scandale , la fatigue du mensonge , ou un salutaire retour vers la vérité , les ont rendus
intolérables pour l'une des deux victimes attelées à ce joug d'infamie... Si vous saviez ce qu'il faut de fermeté , d'insistance , de courage, disons-le, d'insensibilité, à celui qui ose étendre la main pour le rompre ! Le chirurgien opérateur , armé du fatal et salutaire couteau , ne fait verser ni plus de sang, ni plus de larmes... Quelles luttes ! Quels combats ! Que de courages y ont succombé ! Que d'existences s'y sont brisées ! — Ah ! reprit le prêtre en pleurant , ce n'est pas en présence de ces signes funèbres qu'il faut s'étonner de la chaleur avec laquelle je vous peins les suites terribles de ces fautes traîtreusement enjolivées par l'art corrupteur du théâtre et du roman ; car, ici , je me souviens que l'on en meurt aussi, soit qu'on se résigne au joug , soit qu'on s'y brise la tète en cherchant à retrouver sa liberté... 0 ma fille ! il y a quelque part une fosse semblable à celleci , pour me rappeler sans cesse ce que l'on souffre en tombant , ce que l'on souffre en cherchant à se relever! Ah! si je pouvais
faire parler cette tombe , alors que je m'adresse à vous, il en sortirait une voix qui donnerait à mes conseils une force, une puissance irrésistibles !
Livie releva la tête. Ces paroles du vieillard faisaient-elles allusion au mystère de sa naissance? Dans cet esprit mobile et romanesque , en présence de cet homme initié peut-être à ce secret si important pour elle, il n'y avait plus qu'ume pensée , qu'un désir ; oclaircir enfin ces ténèbres qui enveloppaient sa naissance !
— Ah ! dites , dites , s'écria-t-elle en joignant les mains avec un air passionné, quelle est cette voix à laquelle je ne pourrais pas résister ?... C'est sans doute une de ces voix amies qui ont manqué autour de mon berceau , et dont les accents pleins de douceur et de tendresse restent dans l'oreille de ceux qui ne sont pas orphelins , comme une lointaine harmonie qui les calme et les console !