‹ Le cabinet de lecture (volume 3)Chapitre 4 sur 8 · II · texte numérisé non relu

II

Le prêtre détourna la tête pour cacher ses larmes.

— Hélas ! ajouta-t-elle , le ciel m'a refusé cet encouragement et ces consolations qu'on puise dans le souvenir d'un père, d'une mère présents encore dans les leçons, dans les exemples qu'ils nous ont laissés...

Le vieillard leva les yeux au ciel.

— Ah! monsieur, reprit-elle, dans celte âme oii vous avez cru lire tant de fimestes combats, n'avez-vous pas deviné aussi la part qu'a prise dans mes lassitudes, dans mes dégoûts, dans mes agitations, cette absence des joies, des enseignements qu'on trouve seulement autour du foyer paternel ? Ah ! plaignez l'enfant privé de ces premières impressions! Au lieu de se dilater dans cette atmosphère de tendresse et de bienveillance au milieu de laquelle il est placé par la famille , son cœur se resserre et s'endolorit... et quand ce cœur doit un jour battre dans le sein d'une femme , d'une femme qui a tant besoin d'user de toutes ses facultés ai-

mantes, croyez-vous qu'il ne s'y fait pas une lacune immense ? D'autres affections viendront répondre à d'autres besoins ; mais ceux-là n'auront pas été satisfaits , et cet instinct d'une tendresse restée sans application , troublera ses amours et ses amitiés d'une vague inquiétude , et la poussera à chercher ailleurs ce qu'elles n'ont pu lui donner.

Le prêtre semblait réfléchir profondément aux paroles de la jeune femme.

— Ecoutez , dit encore Livie ; moi , j'ai été un de ces enfants dont le berceau n'a point reposé sous les regards de parents attendris... Moi, j'ignore ce qu'ils furent, d'où je viens , à qui je dois cette fortune qu'on a vendue avec ma main. Jamais les explications de madame Volson ne m'ont complètement satisfaite... Le nom qu'elle me donnait n'était point celui que j'aurais dû porter?... Madame Volson ne m'était rien?... je l'ai toujours cru... je le crois encore! Eh bien ! il y a dans cette grande incertitude

— ilG —

l'origine de bien des inquiétudes , de bien des agitations... Pour les guérir, pour y couper court , rétablissez le sol sous mes pieds... dites-moi que je rêve, que je me trompe, qu'aucun mystère n'accompagna ma venue dans la maison de madame Volson... Vous étiez le commensal de cette maison... vous avez été l'ami , le dépositaire des secrets de cette famille... Répondez-moi : voici la croix, voici la tombe de votre amie... vous êtes prêtre , vous ne pouvez rien dire qui ne soit la vérité... je vous croirai... Y a-t-il un secret qui concerne la naissance de la pauvre Livie ?

Elle s'était levée , et , pâle , l'œil fixé sur le prêtre , elle attendait avec anxiété les paroles qu'il allait prononcer.

— Oui , répondit le vieillard après un moment de réflexion , ce secret existe en effet.

— Vous le connaissez? demanda -t- elle encore.

— Oui , je le connais, répondit -il.

— Ainsi, vous savez quels sont mes parents ? s'écria-t-elle avec explosion.

— J'ai connu votre père, dit-il en poussant un profond soupir.

— Ah î mon Dieu !... et je dois renoncer au bonheur de les voir , de les embrasser ? ajouta-t-elle d'une voix tremblante.

— L'un d'eux ne vous retrouvera plus que dans le ciel... L'autre..., dit-il encore en hésitant.

— Eh bien !... est-ce ma mère qui est restée ?... Ah ! parlez ! parlez , monsieur, que je sache si j'ai encore ma mère !... dites-moi si, un jour, je pourrai la retrouver, me sentir pressée dans ses bras, et lui dire, sans lui en faire un reproche , tout le malheur que m'ont fait son abandon et son silence !

La jeune femme était animée , pressante , sa voix profondément émue, son visage baigné de larmes... Le vieillard remercia, du fond de son cœur, le ciel , qui lui avait fait trouver ce moyen de redonner la vie et le mouvement à cette âme paralysée par la

satiété , l'ennui et la fascination des mauvaises lectures.

— 0 ma fille ! que demandez-vous ? lui dit-il. Retrouver celle qu'appelle votre cœur, ce serait recevoir une bien sévère leçon sur le danger de ces liaisons pour lesquelles je cherche à vous inspirer un salutaire effroi.

— Ma mère !... elle est sévère, dites- vous?... Ah! je la désarmerai... D'ailleurs, je ne suis pas coupable, monsieur, je ne le serai pas... Je serai toujours digne de recevoir son premier baiser !

— Votre mère , enfant ! vous ignorez ce qu'elle a été... vous ne savez pas quelle est sa position dans le monde...

— Quelque brillante que soit cette position, reprit la jeune femme romanesque, elle me retrouvera avec joie... Pauvre mère! la fortune > les titres, les dignités lui sont peut-être à charge , parce qu'elle pense que sa fille n'est pas là , auprès d'elle , pour en partager l'éclat.

— Hélas! reprit le prêtre, épouvanté de» nouvelle» illusions où se jetait cet esprit avide de merveilleux , je ne sais que vous dire ! Le secret dont il s'agit entre nous, n'est pas le mien... Mais je crains que vous ne passiez d'un rêve dans un autre, et que la réalité...

— Ah ! dit-elle , il faut que vous m'aidiez , il faut que vous me mettiez sur les traces de celle que je cherche... Il n'y a plus qu'une pensée dans mon âme : j'ai une mère , une mère que je puis retrouver ! Ah ! croyezmoi , monsieur, toute voix se tait , toute préoccupation cède devant cet intérêt toutpuissant... Ne craignez plus rien pour moi !

— Ecoutez-moi, lui dit le prêtre, j'ai trouvé installé ici , auprès de vous, un homme dangereux, dont. la présence m'effraye !

— M. de Carlisle? dit-elle en rougissant. Mais il y a été amené par mon mari ; c'est mon mari qui le retient ici pour la réalisation d'une affaire dont il a apporté l'idée.

■— Et , reprit le vieillard, vous ne le con-

naissiez pas avant ce moment, madame?

— Si, dit-elle en rougissant encore; je l'avais rencontré une ou deux fois chez la libraire qui me procure des ouvrages nouveaux. Une dame Bien-Aimé, qui est à la tête de ce cabinet de lecture...

— Encore cette femme ! dit le prêtre à voix basse. '

— Me l'a présenté comme l'auteur des livres qui, plus d'une fois, je ne le cache pas, m'avaient vivement intéressé. J'ai été très-surprise lorsque M. Volson l'a amené chez moi !

— Et vous forceriez cet étranger, par un accueil désormais glacial , à quitter Sannoy ? reprit M. de Vaudemont en arrêtant sur elle son regard pénétrant.

Elle pâlit à cette question , car tout son amour, ou ce qu'elle croyait de l'amour pour le romancier, s'était brusquement réveillé dans son âme.

— En vérité , je ne vous comprends pas , dit-elle au veillard , et vous me tourmentez

étrangement. Que me fait à moi la présence ou l'absence de ce monsieur? Peu de chose vraiment... la différence d'une parole de plus, quand on se trouve au salon , ou d'une assiette, quand on est à table. Et pourquoi m'avez-vous dit toutes ces choses sur l'infidélité des femmes ? Est-ce à propos de M. de Carlisle ? Quelle est donc votre pensée?... En vérité , c'est étrange ! Supposer du mal où il n'y a pas autre chose, monsieur, que cette curiosité qui du livre passe à l'auteur. Mon imagination a jeté sur M. Carlisle quelque pâle reflet de l'intérêt inspiré quelquefois par ses ouvrages... et voilà tout!...

— Mais enfin , dit le prêtre , toujours estil que vous comptez sur moi pour arriver à la connaissance du mystère qui vous occupe en ce moment ?...

— Et vous ne voulez m'y aider, reprit-elle, qu'à la condition...

— Je ne pose pas de condition , dit-il en l'interrompant; mais je crois qu'il est dans l'intérêt de votre repos, de votre réputation ,

d'éloigner celui qui peut-être n'a troublé votre esprit que pour arriver plus sûrement jusqu'à votre cœur.

— Eh bien ! reprit-elle avec un sourire forcé, je suis plus que personne à même de nier ces dangers que vous semblez redouter pour moi; je me tiendrai néanmoins en dehors des influences qui vous effrayent... si vous, vous consentez à me dire où je trouverai ma mère, i ...

Le visage du prêtf è s'assombrit ; il hésita un instant.

— Oui , dit-il enfin , je vous le dirai quand moi-même j'aurai découvert le lieu où elle vit retirée.

— Et il vous faut pour ces recherches...

— Dans huit jours , répondit-il , vous entendrez parler de moi. Je vais retourner, ce soir même , à Paris. Dieu , pour vous sauver, permettra que mes pas trouvent le chemin qui doit nous conduire, vous et moi, à la connaissance de la vérité !...

Ils quittèrent le cimetière de Sannoy, et

se dirigèrent vers le château. Le reste de la promenade se passa silencieusenaent.

Le prêtre se félicitait d'avoir trouvé un puissant dérivatif pour les forces mal appliquées de cette imagination oisive. Malade par le roman , Livie ne pouvait-elle pas être traitée par le roman ? C'était une sorte d'horaœopathîe morale qu'il lui était permis d'essayer dans un péril aussi pressant. 11 avait vu , du reste , vers quelles nouvelles erreurs l'orgueil précipitait l'esprit de cette enfant , gâté par le cabinet de lecture. Retrouver une mère n'eût été que peu de chose pour elle sans les combinaisons étranges, sans les suppositions extraordinaires qu'entraînait un pareil événement. Tous ces rêves de haute position , de fortune considérable, s'évanouiront, il est vrai , devant la vérité , son amourpropre en souffrira sans doute ; mais à ses regrets ne se joindront pas, du moins, le dés- ^ honneur et les remords, tandis que ces illusions d'une passion coupable et d'une sen-

sibilité exagérée, qu'il croit avoir remplacées ou du moins suspendues par une pensée plus active et plus récente, la conduisaient insensiblement à une chute complète, à une infortune sans consolation !... De deux maux le prêtre avait choisi le moindre.

Livie, dans ce court trajet, insista à plusieurs reprises, auprès du vieillard, pour obtenir de lui des renseignements qui pussent jeter quelque clarté sur ce mystère livré en pâture à son imagination.

M. de Yaudemont se tint sur la réserve ; il essaya même de faire entendre à la jeune femme qu'elle aurait grand tort de s'abandonner trop exclusivement aux suppositions que son esprit semblait aborder avec tant de facilité, depuis qu'il lui avait parlé. En cherchant à retrouver sa mère , elle devait s'attendre à la revoir dans une position peutêtre bien différente de celle qu'elle rêvait en ce moment...

• Ces prudentes préparations ne furent pas

comprises par Livie ; c'est à peine même si elle les entendit , tant ses propres pensées faisaient de bruit dans sa tête !

— Adieu, lui dit le prêtre quand ils furent arrivés à la grille du parc, adieu, madame. Je ne rentrerai pas au château, et je vous charge d'exprimer à M. Volson tous mes remercîments pour son excellent accueil ; annoncez-lui , je vous prie , ma prochaine visite...

Livie insista pour garder M. de Vaudemont jusqu'au lendemain. Le lendemain , elle mettrait sa voiture à sa disposition , et on le reconduirait à Paris de bonne heure , d'aussi bonne heure qu'il le voudrait. L'abbé refusa. Il savait qu'il y avait fête , réunion , bal , ce soir même à Sannoy, et il ne voulait pas y paraître.

— Il faut absolument que je retourne à Paris, dit -il à la jeune femme, et j'ai assez de temps devant moi pour aller, en me promenant , prendre une voiture à Epinay.

— Adieu donc , lui dit-elle en lui tendant sa main, et songez à ce que vous m'avez promis... Je vous attendrai le cœur plein d'inquiétudes et d'espérances... et si , de loin, quand vous reviendrez, vous me criez: Je l'ai retrouvée ! vous me retrouverez, vous, mon père , toute prête , comme autrefois , à vous prendre pour intermédiaire entre le ciel et moi... Oui , je serai chrétienne , je serai croyante , je serai simple , confiante comme autrefois si vous me rendez ma mère... Dieu aura été si bon pour moi, que ce cœur, touché par la reconnaissance , ne pourra plus lutter contre vos bonnes et saintes inspirations !

— Ma fille, reprit tristement le vieillard , prenez garde ! il faut songer à être à Dieu sans condition, car le serviteur ne marchande point avec son maître sans risquer d'entendre celui-ci lui dire : Je ne te donnerai point ce que tu prétends acheter, car le prix que tu m'offres est mon bien ; si tu me l'as dérobé au profit de mes ennemis ,

tu ne peux espérer de l'acquitter ainsi : c'est une restitution , ce n'est plus un payement. Rends donc d'abord ce que tu retiens injustement, et puis , s'il entre dans ma justice de t'aider encore, cherche de nouveaux sacrifices pour payer ces nouvelles dettes î

Ils se séparèrent. La dame entra dans son parc; l'homme de charité continua lentement son voyage. Son chapeau à la main , et essuyant de temps en temps, avec son gros mouchoir rouge , son visage baigné de sueur, il cheminait en repassant dans son esprit tout ce que cette journée passée au château de Sannoy avait éveillé, dans son esprit, d'inquiétudes et de souvenirs pénibles. A-t-il trouvé dans la conscience de la jeune femme un écho capable de reproduire ses cris d'alarmes , quand reviendra l'heure du danger? A-t-il laissé dans son esprit une préoccupation assez puissante, assez largement établie, pour qu'aucune autre pensée ne puisse y trouver place ? Qui l'aidera à démasquer ce Carlisle? Où trouver cette

femme Bien-Aimé , dont le nom bizarre , plusieurs fois prononcé par Mathilde et par Mina , le tourmente comme le masque sous lequel on croit voir remuer une figure qu'on connaît? Et ce mari si confiant!... fallait-il l'arracher brusquement à sa quiétude ? fallait-il , à tous les embarras d'un esprit s'abandonnant aux chances de la fortune , joindre, sur des indications qui , après tout , n'avaient rien de positif, les tourments de la jalousie, et la nécessité d'observer, d'épier san« cesse?... M. de Vaudemont n'avait pu s'y résoudre. Une circonstance terrible , dans ** sa vie , lui avait appris à quels malheurs , à quels regrets on s'expose, quand on cède aux inspirations d'un zèle trop exagéré. Faire intervenir, au milieu des orages de la passion , une main violente qui brise au lieu de détacher, une voix qui irrite au lieu de consoler, c'était, à son avis, maintenant que l'âge avait calmé son sang , avoir tort à force d'avoir raison , et il s'était bien promis de ne plus s'exposer aux conséquen-

<;e8 d'une intervention |'aussi peu calculée. En réfléchissant à toutes ces choses, le vieillard était parvenu à l'extrémité d'une côte qu'il n'avait pas montée sans se sentir essoufflé. 11 s'arrêta, et, appuyé sur sa grande canne, tourné vers la vallée, il chercha, parmi ses arbres', les détours du chemin qu'il avait «uivi en compagnie de la châtelaine de Sannoy. Le soir était venu , et seul le clocher de l'église où il avait prié pour elle s'illuminait, à sa pointe, d'une dernière étincelle élancée du rideau de nuages où le soleil cachait déjà sa couronne. Une ligne blanche, qui se dessinait dans l'ombre des bas- fonds et sur la verdure des halliers, comme les limites d'une royaume sur une carte de géographie, lui indiquait l'enclos du parc de Sannoy... Tout à coup, des masses sombres de ses hauts marronniers , s'élancèrent quelques joyeuses fusées qui éclatèrent à une grande élévation. Le prêtre pensa à cette fête qu'on préparait quand il était parti , et dont c'était, sans doute, le signal.

— 0 mon Dieu ! dit-il , agité d'un triste pressentiment, puisse le bonheur de cette maison ne pas ressembler à ce feu d'artifice qui ne s'élève et ne brille qu'au moment où il va s'éteindre 1

L'arrivée d'un voyageur parvenu , comme lui, au haut de la colline, suspendit son exclamation. En passant , cet homme , qui marchait très -vite, salua l'abbé de Vaudemont. Il avait une veste de livrée, un chapeau bordé : le vieillard reconnut l'un des domestiques du château ; c'était lui qui avait servi au déjeuner.

— Comment , monsieur l'abbé , dit le valet, en s'arrêtant à quelques pas de lui , vous n'êtes pas au château à l'heure qu'il est ?

— Mais , répondit le vieillard , ce n'est pas en suivant cette route que je m'en approcherai... Je suis absolument comme vous, mon ami , je lui tourne le dos.

— Eh bien ! monsieur choisit un singulier moment pour s'en éloigner, reprit le domestique. Tenez ! v'ià encore des fuvsées qui par-

tent... ils ne font que commencer. Dans un quart d'heure, ce sera bien autre chose... il y a un temple, monsieur, des soleils, des chandelles romaines , des bombes lumineuses : on dit que ce sera aussi brillant que le bouquet du jour de la Saint-Philippe, à Paris. Et dire que je n'en verrai rien ! ajouta-t-il , en enfonçant son chapeau sur son front. Quand je dis que j'ai du guignon , je ne me trompe guère au moins !

— Mon Dieu ! mon garçon , vous êtes donc bien contrarié, dit M. de Vaudemont, de ne pas jouir du spectacle de ce soir?

— Je vous en réponds, monsieur; je ne dors plus depuis que j'ai vu déballer tous ces pétards , toutes ces fusées , chez nous... et justement , au moment où l'on va faire partir tout ça, on m'envoie en commission à Epinay... Ah ! les maîtres! les maîtres...

— Oui , les maîtres , reprit le vieillard en souriant , n'ont pas de sensibilité , et ils devraient un peu plus consulter le goût de

leurs gens pour l'artifice... 11 faut que cette commission...

— Ah ! mon Dieu ! ces lettres à porter h la poste , reprit le valet de chambre , en tirant de la poche de sa veste un paquet composé de plusieurs lettres , pas autre chose !

— Si ce n'est que cela , reprit l'excellent homme , il y a moyen de concilier les exigences de votre service , mon ami , avec votre amour pour la chandelle romaine. Remettez-moi ces lettres... je vais à Epinay... dans un instant , elles seront à la poste.

— Quoi ! monsieur serait assez bon , s'écria le domestique tout rouge de surprise et de plaisir, pour se charger... Mais vraiment je ne sais si je dois me permettre d'accepter ce que m'offre monsieur.

— Donnez , donnez vite , mon garçon , et dépêchez vous de retourner à Sannoy. Obliger quelqu'un est un plaisir trop vif pour qu'on en perde l'occasion. C'est un plaisir que vous me ferez , je le répète... Ainsi, vous le voyez, vous ne me devrez rien.

En ce moment, un vif rayon de clarté ^ suivi d'une sourde détonation , perça à travers le feuillage des arbres du parc. Ce bruit, cet éclat achevèrent de détruire les scrupules du domestique. Il laissa l'abbé prendre le paquet, le remercia beaucoup de son obligeance , et fit quelques pas pour retourner d'où il venait. 11 s'arrêta tout à coup , fouilla dans sa poche , et revint à M. de Vaudemont.

— Pardon , dit-il , j'oubliais une lettre que m'a remise M. de Carlisle... permettez-moi de la joindre aux autres... « A madame Bien- Aimé , libraire, et tenant cabinet de lecture, » ajouta le valet, en lisant la suscription de la missive.

— Madame Bien-Aimé ! dit le vieillard en prenant la lettre.

— C'est la troisième que je porte à Epinay depuis que ce M. de Carlisle est à Sannoy... Je vous demande un peu ce qu'un beau monsieur comme lui peut avoir tant à dire à une vieille édentée comme elle ?... Ah l

c'est que je la connais , moi , la mère Bien- Aimé... je vais quelquefois chercher chez elle des livres pour madame... C'est ça une méchante chouette ! Plus souvent que je voudrais , tout valet que je suis , correspondre avec elle; je craindrais trop qu'on me fit l'application du proverbe : Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai...

— Donnez , mon ami , fit l'abbé de Vaudemont en l'interrompant, je joindrai cette lettre aux autres.

Le domestique renouvela ses remercîments , et reprit , en courant , la route du château.

L'abbé de Vaudemont, avant de se remettre en marche, tira de sa poche un carnet, et inscrivit sur l'un de ses feuillets l'adresse de la lettre que l'homme à la livrée lui avait remise en dernier, l'adresse de la vieille libraire.

Le nom de cette femme , mêlé au désastre de Mathilde et à la rencontre qui avait rapproché la femme du monde et le romancier,

avait frappé de nouveau le vieillard de l'une de ces clartés qui saisissent avant que l'on comprenne encore les révélations qu'elles peuvent éclairer.

— Ce valet, pensa-t-il, a raison. L'échange de lettres entre ces deux personnages , et pour si peu de jours d'absence , est la preuve d'une grande intimité et de rapports journaliers... Parvenir à la connaissance entière des précédents de l'un serait se mettre au courant des faits et gestes de l'autre : aussi ne négligerai-je rien pour savoir enfin quelle est cette femme dont le nom , depuis ce matin , me revient sans cesse comme un avis envoyé par le ciel.

— Si ces lignes , ajouta-t-il à part lui , et en remettant lettres et portefeuille dans sa poche, pouvaient m'aider à faire tomber le masque derrière lequel se cache un imposteur, ce serait le cas de dire, avec notre bon La Fontaine , qu'un bienfait n'est jamais perdu. Ce pauvre diable de valet, qui s'en va, reconnaissant du service que je lui

. 136 — ai rendu , ne se doute guère , en effet, qu'il vient de me naettre à la main le fil qui doit me guider peut-être dans ce dédale de corruption et de perfidie... Voici comme la Providence procède: les hommes s'agitent, Dieu les mène ; et bien heureux qui sert ses desseins en se montrant charitable, doux et serviable pour le prochain !

ni.

Pendant «t après la fête.

Le feu d'artifice dont nous avons vu partir, avec l'abbé de Vaudemont, les premières fusées, n'était que le commencement des réjouissances préparées pour Livie. Elles donnaient le signal de la présentation des bouquets des commensaux ordinaires du château, elles annonçaient la fête de l'intimité et de la famille. La fête officielle , la fête où devaient venir les oisifs et les indifférents

~ 138 — de la grande ville , lutter de luxe et de richesse, était renvoyée au jour suivant.

Cejour s'est levé pour le château de Sannoy, et comme vous devez être fort indifférents, nous le pensons, à tous les mensonges plus ou moins neufs qui se débitent, dans un pareil jour, où l'on ne peut aborder une maîtresse de maison sans lui dire quelque chose qui ait rapport à sa fête et au plaisir qu'on éprouve à la lui souhaiter; comme la description d'un splendide repas , où apparaissent toutes les merveilles , toutes les recherches de la gastronomie moderne, ne ferait que vous mettre inutilement l'eau à la bouche, si c'est avant diner, ou vous fatiguerait l'estomac et l'esprit , si c'est après ; comme nous n'écrivons ni le manuel du complimenteur ni l'almanach des gourmands , nous passerons , tout de suite , aux plaisirs que le soir amena pour la brillante société de Sannoy.

Le banquier Volson a réuni tout ce que Paris renferme d'animaux à la mode. Lioni^ et lionnes, tigres, tigresses et panthères.

parmi lesquels les loups-cerviers n'ont pas été oubliés, car Volson n'a jamais négligé ses confrères de la Bourse et de la Banque , sont venus changer en véritable ménagerie les frais ombrages de Sannoy. Il a fallu que les gens admis au réveil de la splendide maison fussent bêtes bien blasées sur toutes les recherches de l'opulence , du luxe et du bon goût , s'ils n'ont pas admiré la féerique demeure , dans touf l'éclat de ses atours de fête!

La nuit , qui est venue , a doublé cet éclat, sans produire plus d'effet sur les invités de Volson. La salle de billard reste vide et déserte; en vain son tapis d'émeraude brille au jour rabattu des lampes suspendues ; le vaste salon de réception fait resplendir en vain, au feu de mille bougies, les fleurs de ses soyeuses tentures ; une musique discrète fait résonner les seuls échos d'un boudoir au jour mystérieux , et plus loin encore , un orchestre stimulant appelle à la danse, à la valse, au

fjalop tourbillonnant , des danseurs qui n'arrivent pas.

La société de Sannoy, lasse des fêtes d'hiver, erre , dispersée dans le pare qu'illuminent çà et là seulement quelques lumières imprévues. Les airs tendres ou vifs arrivent de loin aux promeneurs, sans confondre leurs harmonies , car à chacune d'elles est réservée une partie du vaste manoir, et chacune d'elles envoie ses sons dans une direction différente.

Les vives lueurs du château s'épandant sur les nappes de verdure, vont se perdre au loin , dans les sombres massifs , et mourir sous les pins séculaires. Là circule lentement, à travers cette multiple poésie de la nature et de la civilisation , une foule oisive , sotte et enauyée, qui ne sait rien comprendre aux délices de cette fête , qui ne daigne pas danser, ne veut pas rêver, et fatigue de son caquetage les échos solennels de ce magnilique séjour. Spectacles , modes , chevaux, danseuses, Bourse, affaires, tels sont

les mois qui retentissent au pied des saules inclinés, qui se mêlent au murmure des sources vives. Nulle de ces femmes ne sait se taire , nul de ces hommes ne sait parler !

Pourtant, là-bas, au pied d'un chêne, sombre géant isolé au milieu d'une clairière, une blanche figure se tient adossée. Sa robe de mousseline flotte au souffle du vent du soir, et son écharpe, tournée deux fois autour de sa tête , encadre et son joli visage et la fleur unique dont elle a paré ses che veux : c'est Livie déplorant la profanation de son asile , Livie pleurant sa frivolité perdue, et s'étonnant de la répulsion que lui inspire cette foule musquée dont jadis elle était à la fois l'esclave et l'idole.

Pour s'abandonner, comme autrefois, à cet étourdissant tourbillon de paroles sans pensées, de projets sans lendemain, de coquetteries sans but, de fêtes sans joie, son âme était trop tourmentée par le souvenir des demirévélations du prêtre, par la présence de Carlisle , de Carlisle qu'elle a promis d'écon-

(luire, de Carlisle qui , depuis cette promesse , s'est montré à elle plus épris , plus séduisant que jamais!

L'homme de lettres , en effet , avait été brusquement réveillé de l'assoupissement où le plongeait la certitude du triomphe par ces attaques à ce qu'il nommait sa prochaine propriété , et par ces craintes suscitées, en son cœur, à la voix de M. de Vaudemont. En sentant son pouvoir ébranlé, il avait senti aussi la nécessité de le rétablir par quelque audacieuse tentative. Les moqueries de sa diabolique correspondante lui revenaient à la tête , comme un coup de fouet stimulant. Il ne s'agissait plus de niaiser et d'inquiéter l'ennemi par une diversion trop prolongée, en jouant le sentiment avec Mina. Pour piquer Livie, il s'était, comme il le disait dans ses récriminations contre lui-même, bonhomisé outre mesure.

Il était temps de jeter ce masque de prud'homie, de contemplation et de timidité, et d'agir en loup, comme le conseille La Fon-

taine, pour ne pas laisser à la brebis qu'il guette la possibilité de se moquer de lui. On a vu, par ce commencement d'aveu si malencontreusement interrompu par les paroles du prêtre et de Mina, sous la charmille, que cette résolution avait été suivie d'une prompte exécution. Ce qu'il entendit dire de Mathilde , la possibilité que son aventure avec la lille du peuple arrivât bientôt aux oreilles de la femme riche, ses doutes au sujet de ce prêtre qui pouvait être au fait de tout ce qui concernait la pauvre lille , cette facilité qu'on avait laissée à cet homme d'entretenir Livie pendant les heures d'une longue promenade, avaient vivement stimulé son ardeur pour le mal. La lutte où il se sent engagé, la nécessité d'en sortir vainqueur, à quelque prix que ce soit , la vanité qui s'irrite à l'idée d'un honteux échec , et , plus que cela peut-être, le souvenir du rire strident de cette maligne vieille, qui l'attend avec le sarcasme, s'il revient auprès d'elle après avoir échoué comme un

novice écolier... tout exalte sa tête , échauffe 8on esprit et ses sens, et donne à son œil cette pénétration qui devine les chances diverses de l'attaque, sait profiter du moindre hasard, disposer des événements, et faire une arme des plus insignifiantes découvertes. Amoureux , cet homme eût été moins dangereux. Son cœur inoccupé laisse carte blanche à son esprit , et cet esprit sans scrupule possède toutes les ressources , tous les tours , toutes les roueries que le théâtre et le roman ont , de tout temps , exploités avec une si déplorable facilité !

A l'air froid et contraint que Livie lui a montré à son retour au château, et dans les divers rapprochements qu'un jour de fête a dû nécessairement amener entre eux , il a opposé les signes de la consternation , de la douleur et du désespoir. Tous les habitants de Sannoy se sont récriés sur la pâleur de son front, sur le tremblement de sa voix, quand il a fallu chanter ces couplets trouvés dans les détours du parc ! Ce fut bien pis

au moment où la présentation du bouquet d'usage lui permit d'effleurer de ses lèvres les roses épanouies sur les joues de la belle dame fêtée .. Némorin embrassant Estelle , dans le candide Florian , ne se montra ni si ému ni si prêt à défaillir sous le poids de sa félicité. Ce trouble, habilement déguisé aux témoins de cette scène , n'en fut que mieux senti, et, nous pourrions le dire, mieux partagé par celle qui le faisait naître ! Ces airs langoureux, ces regards mélancoliquement passionnés , qui n'ont pas cessé de suivre la jeune femme , toute cette journée , avaient produit leur effet; et, maintenant qu'elle s'est réfugiée dans la solitude des bois contre les bruits de la fête , maintenant qu'elle pense en liberté aux paroles du prêtre , son souvenir n'évoque que celles de ces paroles qui ont trait au mystère de sa naissance! Tout ce que le vieillard lui a dit de sa position morale , des dangereuses impulsions de son âme, a disparu de sa mémoire ; car, à l'aspect d'un homme se diri- II. 10

géant vers ce point éloigné du parc, elle n'a point éprouvé de frayeur! Malgré les remontrances du prêtre , un émoi d'une autre nature que celui de l'effroi soulève son sein, en reconnaissant, à sa taille élevée, à sa chevelure romantique, et à sa mise d'une excentrique élégance, Anténor de Carlisle , qui s'approche et la cherche sans doute.

Il l'aborda en la saluant profondément.

Elle resta immobile. Il lui semblait que le moindre de ses mouvements trahirait l'agitation de son âme.

— Madame , dit-il enfin d'une voix émue , quelque cruel que soit un adieu... , et croyez bien , ajouta-il en se reprenant , que je le nomme cruel , en pensant seulement à ce que j'éprouve, je dois m'estimer heureux de pouvoir vous l'adresser ici , dans cet isolement que votre goût pour la solitude vous a créé au milieu du monde.

— Un adieu ! dit-elle en tressaillant.

11 ne songeait nullement à s'en aller; mais c'était une manière dramatique d'entamer la conversation.

— Un adieu , reprit-il en poussant un profond soupir. Mes affaires me rappellent à Paris...

— Vous aussi ! s'écria-t-elle avec un sourire amer.

— J'aurais dû dire peut-être que le devoir m'ordonnait de quitter ces lieux...

— Affaires... devoir ! !... N'entendrai-je jamais que ces mots ! — Hélas ! n'existe-t-il donc pas, ajouta-t-elle avec emphase, une sphère de liberté où ces mots ne sont plus prononcés , où...

Elle s'arrêta.

— Oui , madame, reprit-il vivement, cette sphère existe , mais seulement dans le cœur, dans l'imagination du poète. Aucune femme, peut-être, n'est capable d'y arriver par la force et l'indépendance de son caractère.

— Eh bien ! monsieur, dit-elle d'un ton composé, vous partez donc ?

— Oui , madame , ce soir.

— Elle tressaillit encore intérieurement, et dit d'une voix brève :

— Est-ce la présence de tous ces gens qui vous fait fuir ?

— Non , je vous le répète , il faut retourner à Paris pour mettre la dernière nciain à ce projet lié par votre mari... Après cela, reprit-il d'un ton de voix empreint d'une émotion plus vive, je vous avouerai que ce lieu a été pour moi trop fécond en bonheur, dans le calme de la solitude, pour que je ne craigne pas de voir s'affaiblir en moi , par le séjour de tout ce monde, les ravissantes impressions que j'y ai reçues.

— Les poètes sont singuliers, dit-elle en s'efforçant de prendre un ton léger ; partez donc, monsieur, puisque tel est votre bon plaisir!

E^le songea, pour la première fois, aux promesses faites à M. de Vaudemont : ce départ les accomplissait de point en point ; et pourtant , elle se sentit plus dépitée de n'avoir pas pris l'initiative , dans cette séparation, que contente de sentir les engagements qu'elle contracta avec le vieillard à la veille d'être remplis.

— Mon Dieu! reprit-elle avec le ton de l'impatience et du dépit , que me fait , à moi , qu'on reste , qu'on parte ! Quel intérêt puis-je prendre à ces caprices d'un jour, qui apportent ici et qui en emportent avec la même légèreté le dégoût , l'ennui et l'indifférence ?

Le ton piqué de la dame n'échappa pas à Carlisle.

— Eh ! madame , reprit-il , il n'y a dans ce que vous dites qu'une chose qui soit vraie... Celui qui part d'ici a pu vous apporter l'ennui , mais il n'en emporte point l'indifférence l

— Moi , je ne demande qu'une chose, s'écria-t-elle : c'est qu'on me laisse dans ma solitude, qu'on m'oublie dans mes bois, qu'on ne vienne plus déranger ma vie, et percer outrageusement cette enveloppe de mystère, d'oubli et d'insensibilité, dans la-^ quelle je veux désormais la bercer et l'endormir...

— Et il sera permis à quelqu'un d'appeler de loin sur votre sommeil les songes qui reprochent les douleurs qu'on a causées, et qu'on a voulu ignorer, pour se dispenser de les guérir...

j-t- Les guérir... ! Est-ce que cette faculté m'a été donnée ; est-ce que je saurais faire pour les autres ce que personne n'a pu faire pour moi...? Où ai-je trouvé un cœur pour comprendre le mien, pour sonder ses blessures, pour répondre à ses sanglots? Quel œil a pu lire que j'étouffe , moi , dans cette atmosphère dans laquelle ils ont cloué ma vie, captivé ma taille, et comprimé mon sein? Quelle bouche m'a soufflé l'air dont j'ai besoin pour vivre, pour aimer? Et quand à cette tyrannie du sort qui vous fait petite , humble , obscure , lorsqu'on se sent de l'énergie dans l'âme, est venue se joindre cette autre tyrannie qu'impose la révélation inattendue d'un secret d'où dépend le bonheur ou le malheur de notre vie, ai-je donc

trouvé un cœur pour m'aider à porter ce double fardeau de la douleur et du mystère ?

— Un secret! un mystère!... dit à demivoix Carlisle , pensant que , s'il les découvrait, ce serait pour lui partie gagnée.

— Le monde ! des fêtes ! des parures ! des fleurs! reprit-elle, en froissant avec un mouvement nerveux le bouquet qu'elle tenait à la main, quand on souffre, quand on étouffe sous le poids* d'une idée ^xe ! Des visages riants, des bouches moqueuses, de sottes paroles de flatterie, de vanité, de mensonge , des chiffres , des calculs d'un sordide intérêt , quand on cherche une âme qui vous comprenne , qui vous réponde !... Se sentir oppressée par la pensée de son isolement, à ce point qu'on éprouve le besoin de confier son secret aux arbres des bois, aux étoiles du ciel, de leur demander où l'on trouvera ceux qui vous manquent , ceux qu'on appelle pour n'être plus l'orpheline délaissée, et ne trouver à ses côtés qu'une surface froide et polie comme celle du métal

que n'échauffe nulle pitié, que ne fait tressaillir aucun mouvement de sensibilité , qui repousse, qui refoule sur votre âme ses élans de confiance, ses besoins d'épanchement î

Elle se laissa tomber sur un banc de gazon. Elle suffoquait. Ces deux journées avaient été pour elle si fécondes en émotions de toute espèce î Les paroles du prêtre d'abord , ensuite les surprises de cette fête , la contrainte qu'elle lui avait imposée, en présence de tout ce monde qu'il fallait accueillir avec aisance et gracieuseté ; puis les signes de cet amour qui se remontrait plus fort , plus séduisant après les craintes jalouser que Mina lui avait inspirées ; enfin l'annonce de ce prochain départ : tout avait ébranlé ses nerfs, et contribué à déterminer une de ces crises nerveuses qui ne trouvent de soulagement que dans une explosion de larmes.

Ce dénoûment ne se fit pas attendre. Carlisle, qui n'avait perdu aucune parole de cette espèce de délire , s'était placé à côté d'elle ,

sur le banc. Cherchant les tons les plus doux de sa voix , les paroles les plus affectueuses , il essaya de se faire entendre de cette douleur. Un de ses bras entoura , pour la soutenir , cette frêle beauté qui semblait devoir se briser, à chaque sanglot convulsif qui s'exhalait de sa poitrine haletante. Et pendant ce temps , son autre main , téméraire par pitié , essayait de donner plus d'aisance , plus de jeu'aux élégants tissus qui comprimaient sa taille et semblaient augmenter l'oppression de son sein. Déjà les plis inférieurs de l'écharpe avaient été adroitement écartés; déjà les premières agrafes du corsage avaient cédé sous ses efforts inaperçus ; déjà une blanche épaule s'échappait , presque en entier, de la garniture de dentelles...

La tête baissée , le visage caché dans ses deux mains , la jeune femme , à moitié évanouie , n'avait pas la conscience de ce qu'on tentait pour son soulagement; et l'œil avide du romancier, incliné sur elle, con-

templait, à la vive clarté des illuminations de la fête , les gracieux contours qu'il achevait de découvrir.

Tout à coup un étrange mouvenaent, un mouvement dans lequel il y avait l'expression d'une grande surprise et d'une grande joie , agita tout son corps... Sur l'albâtre si bien modelé de cette charmante épaule, son regard avait aperçu...

11 resta un instant plongé dans une profonde méditation. En effet , un rapide travail de rapprochements , de combinaisons et de découvertes, se faisait dans son esprit exercé aux trames les plus compliquées. La confidence de la Bien-Aimé, la conférence de Livie avec le prêtre, ce secret qui semblait la tourmenter depuis ce moment , cette invocation de tout à l'heure aux êtres dont elle avait besoin pour n'être plus orpheline , cette lettre initiale sous laquelle on avait caché, dans le récit que ce matin il lisait encore , l'amant de Clara Mautor , et cet autre prêtre qui brisa

leurs nœuds : tout cela était examiné , rapproché , ajusté par lui , comme les pièces d'un jeu de patience. Quand il crut avoir saisi leur véritable signification , il ramena sur les épaules de la femme du banquier dentelles , écharpe , et demeura immobile dans sa joie et dans son orgueil , comme le chasseur qui, sûr d'avoir frappé un coup bien ajusté, regarde, sans s'inquiéter, la victime qui fuit avec la même vitesse : elle n'ira pas loin ! dans un instant, elle tombera pour ne plus se relever !

Il laissa à la jeune femme éperdue le temps de se calmer , et quand la crise parut toucher à sa fin , il lui dit , d'un ton de voix auquel il chercha à donner de l'importance et de la gravité :

— Ce secret qui vous tourmente , madame , il m'eût été doux... ah ! oui, bien doux d'en devoir la connaissance à votre seule amitié ! J'eusse été heureux que votre confiance vînt demander des consolations , des conseils et de la force au cœur qui , amené près de vous par

un hasard apparent , n'est là pourtant qu'afin de vous guider dans vos recherches, de vous fortifier dans les anxiétés où doit vous entraîner la découverte d'un étrange mystère...

— Un secret!... un mystère! s'écria-t-elle en se redressant brusquement et en arrêtant sur l'homme de lettres son regard ardent. Ai-je parlé de cela? vous ai-jedit, en effet , qu'il y avait un mystère , un secret?...

— Ils n'existent pas pour moi, reprit-il en baissant la voix.

— Pour vous ! Quoi donc ? qu'y a-t-il?que savez-vous ?

— 0 Livie , calmez-vous !... calmez-vous et écoutez-moi ! H y a une femme que j'aime de toutes les forces de mon âme , une femme à laquelle je serais heureux de sacrifier ma vie, mon talent, ma gloire, mon avenir, une femme sans laquelle il n'est plus pour moi de joie , d'inspiration , de travail possibles...

îl avait replacé son bras autour de sa taiile. Livie se dégagea de cette étreinte , et , repoussant l'audacieux, se retira vers l'extrémité du banc.

— Cette femme, reprit plus froidement le romancier, avant que je l'aimasse, avant que j'en fisse l'idole de ma vie, préoccupait depuis longtemps mon esprit, et je la cherchais partout, sans me douter qu'en elle je trouverais la réalisation de mes rêves d'amour... C'est que, voyez-vous, encore enfant, et arrachée aux caresses de sa famille , cette femme a été élevée dans l'ignorance la plus complète de ce que furent ses parents , et moi , moi , j'ai été chargé par eux de la chercher et de la leur rendre.

— Vous I dit-elle en se rapprochant vivement du séducteur, vous... C'est vous qui m'apprendrez...

— Ah! tu m'as entendu , tu m'as compris enfin , s'écria-t-il en l'enlaçant de nouveau et en la pressant contre lui. Oui, cette femme que j'aime , que je cherchais avant

de Taimer, c'est vous... oui, cet homme qui t'idolâtre, qui mourra si tu n'es à lui... c'est moi...

Elle lit un effort pour le repousser.

— Moi, reprit-il , qui ai pris l'engagement de découvrir l'endroit où l'on te tenait cachée, de te ramener dans les bras de ta famille...

— Laissez-moi ! oh ! laissez-moi...

— De votre illustre famille , madame , reprit-il , s'adressant à la vanité pour faire excuser son audace !

— On vient de ce côté , s'écria-t-elle tout à coup en s'arrachant de ses bras... N'entendez-vous pas qu'on m'appelle?... c'est mon mari !... dit-elle encore, en ramenant autour d'elle les plis de son écharpe, pour voiler le désordre de sa toilette.

— Eh bien î reprit-il vivement , ce secret qu'il vous importe tant de savoir... demain...

— Demain ' fit-elle avec un cri d'impatience.

— Ah ! je comprends que vous ayez hâté d'éclaircir ce mystère... Eh bien ! cette nuit , quand tous ces importuns seront retirés, quand le silence aura remplacé le tumulte de la fête... dans le kiosque... du côté de la pièce d'eau...

— J'y serai, répondit l'imprudente, en s'élançant au-devant de Volson.

Le séducteur s'enfonça dans l'ombre épaisse des bois , le cœur gonflé d'une orgueilleuse joie.

Deux heures après , Livie saluait avec distraction ses invités , qui prenaient alors congé d'elle. Les équipages s'éloignaient successivement, les orchestres bruyants se taisaient, les hôtes du château se rendaient aux appartements qui leur ont été préparés. La maîtresse du logis elle-même , laissant à ses gens le soin d'éteindre ou d'effacer toutes les clartés , tous les insignes de la fête , allait chercher le repos, ou du moins le silence, dans son petit appartement.

La simplicité de la chambre qu'elle s'est

choisie contraste d'une manière frappante avec le luxe des autres parties du château. Un papier blanc glacé en couvre les murailles ; les rideaux du lit, des fenêtres , des portières , sont en épaisse mousseline , et une pendule d'albâtre au vase de forme antique et sévère repose seule sur le marbre de la cheminée. Tout est blanc , simple et frais dans ce petit réduit que s'est arrangé, depuis peu , le nouveau caprice de Livie.

C'est ici que, chaque jour, Anténor venait lire, d'une voix émue, quelque page tendre ou chaleureuse à la divinité du lieu ; c'est ici que Livie, oublieuse du passé qu'elle voudrait effacer de sa vie , a cru recommencer une nouvelle existence. Dans cet entourage de jeune fille, elle a cru retrouver sa candeur et ses rêves de vierge; mais c'est en vain que la femme aux secondes amours cherche à se créer une virginité factice: elle ne peut offrir à son amant ni la candeur des premières amours , ni le cœur d'une honnête femme.

Elle arriva, suivie de sa femme de chsimbre , et , sans lui faire détacher les liens de sa légère parure , elle congédia la jeune fille.

Alors, se voyant seule, elle arracha la fleur posée sur sa tête, détacha et livra à l'air ses noirs cheveux; puis, s'enveloppant d'un peignoir léger, elle se jeta avec accablement sur une ottomane. Là , son sein agité bondit plus librement , ses mains croisées se crispèrent , ses yeux fixés laissèrent échapper une larme corrosive et muette. Elle semblait écouter sa douleur, ou chercher à saisir quelque son fugitif, indice de ce ren dez-vous qu'elle avait si imprudemment donné!

Le mouvement actif de toute la maison se calma par degrés , sans que la paix revînt au cœur de la châtelaine. Elle songeait , rêvait , frémissait , sans quitter sa morne posture , lorsque la porte de la chambre s'ouvrit, et laissa pénétrer dans cet asile des angoisseuses rêveries un homme, un mari , Eugène Volson.

il. 11

 sa vue , Livie se leva en bondissant.

— Vous ici ! vous, monsieur ! s'écria-t-elle. Et quelle idée?...

— Quelle idée m'amène vers vous ? lui dit Eugène. Eh mais , plus d'une idée, vraiment , mais entre autres celle de voir ce petit réduit que vous préférez à la belle chambre de damas où votre mignonne et piquante personne trônait si gracieusement. Tout cela est fort gentil , ajouta-t-il en regardant de tous côtés , mais je trouve cet entourage blanc d'une simplicité un peu trop virginale... Et puis , ajouta-t-il , et puis , vous n'êtes ni assez brune, ni assez blonde pour vous entourer ainsi... Le blanc mat, cela écrase une femme... Ne voyez-vous pas que les peintres habiles ont grand soin de faire ressortir, sur un fond de sombres draperies, les gracieux visages de femme dont ils veulent faire saillir les contours délicats ?... Ne vous fâchez pas , ma chère , si je blâme l'arrangement de cette retraite où vous vous tenez si souvent cachée... Il y a peut-être en

moi un petit sentiment de réaction contre elle... mais je lui pardonne, et je rétracte même mes critiques ; je les déclare dénuées de tout fondement , car tu es ce soir, ajoutat-il en se plaçant à ses côtés sur l'ottomane, plus jolie, ce soir que jamais... Veux-tu me faire approuver tout à fait cette nouvelle fantaisie ? veux-tu que ce lieu me paraisse plus charmant qu'à toi-même , et que je bénisse le doux souvenir qui m'en reviendra, au milieu du sein des affaires et des tracas financiers ? Dis-moi encore là que tu m'aimes ; trouve quelque nouveau désir , imposemoi quelque coûteuse fantaisie, pour donner un but à mes travaux. Ton amour, vois-tu, c'est pour moi l'inspiration : à la voix de tes désirs, il se crée en mon esprit tout un monde de combinaisons. Ces chiffres évoqués se dressent , se groupent et s'alignent ; tout un arsenal de ressources inaperçues s'ouvre devant mes yeux, et en sortant de tes bras, je me précipite parmi la foule des

— 1G4 — liommes avec la même intrépidité que le plongeur qui va chercher une perle à travers les flots de la mer. Orner ton joli front de quelque précieuse bagatelle, apporter sous tes petits pieds les moelleux tapis de l'Orient, enchâsser mon joyau dans l'or et dans la soie... voilà mes rêves, à moi, voilà mon idée fixe... Ils disent que le banquier Volson est un calculateur habile... ils se trompent : je ne suis qu'un homme amoureux.

Livie le i^garda avec surprise ; elle eût ri dans un autre moment.

— Oui , reprit Volson qui avait trop bien fait à ses convives les honneurs de son Champagne, pour qu'il ne lui en restât pas quelque peu d'exaltation , oui , depuis que tu deviens raisonnable et rêveuse, depuis que tu fais fi du luxe et des caprices , je deviens plus nul en affaires que le dernier de mes commis ; je ne sais plus parer aux désastres , je suis inhabile à profiter des succès , le torrent financier m'emporte , et je

— l(>o — me laisse aller à la dérive , parce que je manque du vouloir et de l'énergie qui me faisaient vaincre le courant.

Le courant , ce mot de la langue financière, jeté au milieu de ce dithyrambe amoureux, fit sourire la dédaigneuse Livie.

— Si tu savais, chérie , reprit le banquier, comme ton joli visage couronne gracieusement une colonne de chiffres ! Ton seul regard les fait éclore, et ton souffle produit de l'or.

Il se rapprocha d'elle , et voulut l'embrasser.

— Laissez-moi ! dit-elle en le repoussant ; je suis souffrante, monsieur, bien souffrante ; et maintenant que vos amis , en s'éloignant , nous ont rendus à la solitude , ne me sera-t-il pas permis de me reposer de ce joug de contraite où m'ont tenue, toute la journée, ces visiteurs importuns et frivoles que vous avez appelés autour de moi ?

— Mais moi , reprit tendrement Volson ,

moi , je ne suis ni frivole, ni importun ; moi , je suis ton mari , ma Livie !

— Mon mari ! Ah ! dit-elle avec une exaltation croissante , voilà le grand mot devant lequel nous n'avons plus qu'à baisser la tête ! Vous ne le savez donc pas , monsieur ? Il est d'étranges et solennels moments dans la vie des femmes... il se fait quelquefois de grands bruits dans leurs âmes... Nul autre que Dieu n'a le droit alors de leur en demander compte , ou de sonder leur pensée.

Le banquier la regarda en ouvrant de grands yeux.

— Ce n'est pas à vous , reprit-elle , qu'il appartient de venir, avec les mots de droit et de devoir, irriter notre esprit et réveiller tout ce qui reste de fierté dans nos âmes asservies. Créatures émanées de Dieu, nous n'appartenons qu'à lui seul: de notre amour doit dépendre nos actes. Est-ce notre faute ou la vôtre si , parfois , cet amour que vous réclamez de nous vient à faillir au moment où votre toute-puissance le réclame ?... Ferez-

vous renaître les fleurs quand la bise de novembre a fait tomber les feuilles?... Vous voulez asservir toute la nature aux lois de votre bon plaisir , et faute de commander aux saisons , vous voulez que , du moins , votre domination s'exerce sur un être libre comme vous, et comme vous sujet aux maux , aux faiblesses , aux temps d'ardeur et de repos ! Laissez, laissez, je vous le dis, la main de Dieu agir en nous ! Vous ne pouvez rien sur nos âmes ! Nos luttes sont trop grandes pour que nous acceptions l'omnipotence de juges tels que vous ! Restez à vos travaux serviles, comptez votre or, semez vos champs ; mais ne vous croyez pas maîtres et souverains, lorsque vous apportez à nos âmes altérées un peu d'argile ou de métal !

Abasourdi par l'inconcevable exaltation de cette philippique à brûle-pourpoint, le mari se trouva ramené par elle aux vulgarités du langage ordinaire. 11 eût pu , avec un autre partner, continuer cette pointe de poésie

qu'à l'aide des fumées du Champagne , il avait tenté , au début de son rapprochement conjugal; mais du premier coup, il se vit tellement dépassé par sa romanesque moitié, et le ridicule de ce pathos lui sauta si bien aux yeux, qu'il se sentit incapable de la suivre dans cette sphère d'exagération où elle se précipitait si résolument. Le spectacle de la folie nous ramène forcément à la raison : il reprit donc le langage positif et le ton bref d'un homme habitué à résumer sa pensée, pour la livrer en bloc, commç une marchandise brute.

— Vous n'avez pas le sens commun , ma chère amie, lui dit -il. Ce sont les livres que vous lisez qui vous font perdre la tète , ce sont eux qui disent que le mariage est un joug , et qui font de toutes les femmes mariées des victimes... S'il y a une victime ici , ce n'est pas vous , croyez-le bien. Vous faites de moi ce que vous voulez , vous jouissez de tous les avantages que procure une belle fortune... Et vous ne savez pas, ajou-

ta-t-il , en assombrissant son front , ce qu'elle coûte à acquérir, et ce qu'on souffre pour la conserver.

Livie tressaillit en ce moment. Par sa croisée, qui était restée entr'ouverte , elle saisit d'une oreille aux aguets le bruit de pas légers... Ils s'arrêtèrent un instant sur la terrasse , et s'éloignèrent bientôt dans la direction du kiosque de la pièce d'eau... C'était sans doute Carlisle qui allait au rendez-vous.

— Ecoutez-moi , reprit la jeune femme , comme si elle eût cherché à élever entre elle et l'homme qu'elle allait trahir quelque tort capable de l'excuser à ses propres yeux, il existe un secret qui me concerne ; ce secret , vous me l'avez caché!... Oui , vous me l'avez caché , monsieur, et c'est cela que je vous reproche, que je serai en droit de vous reprocher toujours...

— Un secret! reprit Volson en la regardant avec une grande surprise et une grande tristesse. Ah ! Livie, Livie , ce n'est pas à vous,

non vraiment ce n'est pas à vous à me reprocher mon silence... s'il est vrai , ajoutat-il en l'interrogeant du regard, qu'en effet, un mystère...

— Oui , oui , je vous le répète, ce mystère existe... pour moi du moins... pour moi qui l'aurais connu par vous , si en effet vous eussiez eu pour moi quelque confiance, quelque amitié... Mais non , vous m'avez traitée comme un enfant... Ce secret qui me concerne, vous l'avez retenu pour vous seul , et il a fallu qu'une bouche étrangère me donnât l'éveil à ce sujet... Ah ! c'est indigne, monsieur, indigne , et je ne vous le pardonnerai jamais !

11 sembla hésiter un instant s'il parlerait, s'il punirait, par une révélation imprévue, l'injustice de ces reproches... L'exaltation de la jeune femme le retint. Il prit froidement son bras , et compta longuement les pulsations de son pouls : son agitation fébrile l'effraya...

— Vous avez la fièvre... une fièvre trèsforte , dit-il , d'un air inquiet.

— Eh ! que fait cela ? C'est ce que vous avez à me dire qui m'agite à ce point !

— Livie, dit- il, vous n'êtes pas en état de m'entendre. Ce n'est pas quand vous avez des reproches à vous faire pour la manière dont vous m'avez reçu , dont vous m'avez parlé , que je voudrais vous apprendre, et ce qui est, et ce que j'ai fait... Quoi que vous disiez , je suis trop généreux pour me venger aussi cruellement. — Quand vous serez plus calme, lorsqu'à force d'amour pour l'homme que cet amour rend encore si heureux, vous vous serez pardonnée à vous-même les torts de cette soirée , je parlerai peut-être... Cet aveu, Livie, ne peut être fait que lorsque vous n'aurez rien à vous reprocher à mon égard , je le répète; car vous souffririez doublement de l'entendre ! — Mais vous souffrez déjà , repritil après un moment de silence , on dirait que vous allez avoir des attaques de nerfs , et je vais...

11 fit un mouvement pour sortir.

— Enfin , s'écria-t-elle , en essayant de le retenir , voulez-vous , monsieur , voulez-vous, oui ou non , m'apprendre là..., à l'instant , ce que je veux savoir, ce que je saurai sans vous et malgré vous... cette nuit même, si je le veux !

— Non, répondit -il froidement. D'ailleurs, ce secret n'est pas à moi tout seul... Celui qui en a sa part est le même , je le suppose, qui vous a mise sur la voie... Il doit avoir eud'excellentesraisonspour cela... C'est un homme grave , réservé... Il est de mon devoir de le consulter, pour savoir s'il importe de vous placer en face de la vérité tout entière 1 Adieu, reprit-il , en la quittant, vous avez besoin de repos... Cette journée vous a fatiguée... Vos nerfs sont malades... et vous m'inquiétez réellement... Avez- vous là de l'éther? Voulez-vous que je vous en envoie? ajouta-t-il , d'un ton plus tendre.

Elle lui tourna le dos , et ne lui répondit pas. Arrivé à la porte, et avant de sortir, il s'arrêta.

— Il faut que vous soyez bien malade, Livie ! dit-il encore , en lui jetant un regard plein de tristesse , de pitié et d'inquiétude.

Il s'éloigna sans avoir obtenu d'elle un seul regard, une seule parole.

— Son état est très-alarmant , pensa-t-il, en descendant quatre à quatre l'escalier, pour se rendre dans un cabinet où il avait fait dresser une petite pharmacie de campagne, à l'usage de sa maison. L'abbé de Vaudeavait bien raison de me dire hier matin : — Monsieur Volson , faites-y attention ; madame Volson n'est pas bien , il faut vous occuper sérieusement d^ son état !

Pendant que cette scène se passait chez Livie, Mina s'était retirée, avec le comte de Belgrave , dans le riche appartement autrefois occupé par la maîtresse de la maison, qui avait voulu en faire les honneurs à son amie.

Arrivé dans la chambre aux somptueux lambris, aux riches tentures , au lit vaste et doré, trônant sur une estrade, le vieillard se

jeta dans un fauteuil , et, regardant d'un œil d'envie tout ce luxe de parvenu, il recommença à se dire à lui-même que de pareils attributs auraient été bien mieux à lui , le noble descendant d'une illustre famille , qu'aux gens obscurs qui l'entouraient. Il se vit , un instant, maître de ce logis , et possédant , avec toutes les richesses qu'il convoitait, une femme altière et dédaigneuse, entourée d'une cour de flatteurs, d'un peuple de valets , et qui saurait garder pour lui seul les douces inflexions de sa voix et les grâces de son sourire.

Aussi ce fut avec une expression de mépris non comprimé que , faisant trêve à ses rêves vaniteux , il se retourna vers la douce et modeste femme qui appuyait doucement le bras sur son épaule pour attirer son attention.

La chaste et sereine expression de son regard , la grâce de son attitude demi-suppliante et demi-protectrice, toute cette poésie d'une jeune femme belle et pure, apportant.

loin du monde , à celui qu elle a choisi pour son protecteur, toutes les harmonies de son beau printemps , n'arriva pas au cœur vide et blasé de l'homme du monde. La ronde nudité de ces beaux bras sans pierreries , de ce col gracieux qu'entourait un simple ruban noir orné d'une croix d'or, l'éclat de ces cheveux abondants , retenus avec peine par un peigne d'écaillé , irritèrent la vanité déjà blessée du vieillard , et il se dit avec dépit que cette simple enfant était pourtant sa femme !

— Que voulez -vous, Mina? dit-il avec humeur.

— Mon ami , dit la jeune femme tremblante à l'aigre son de la voix de son époux , j'avais une prière à vous adresser, mais vous me paraissez souffrant, fatigué... Je remettrai cela à demain !

— Souffrant ! fatigué ! Qu'est-ce à dire? je n'ai jamais été plus fort ni mieux portant; mais ces paroles sont une suite de votre manque de tact, qui a pour résultat

de me faire passer pour un homme infirme et valétudinaire.

- — Je n'ai pas dit cela; mais les fatigants plaisirs de la journée , et la fraîcheur peutêtre un peu trop vive de cette soirée passée dans le parc, ont pu vous faire sentir, à cette heure avancée, le besoin du repos, et je vais sonner, pour que votre valet de chambre...

— Non pas , non pas, s*il vous plaît ! Quelle était donc cette prière que vous comptiez m'adresser?

— Remettons cela à demain, je vous en supplie.

— Ah ! ça , me croyez-vous , ce soir, hors de mon bon sens ordinaire?... Si votre demande est raisonnable , n'en jugerai-je pas aujourd'hui aussi bien que tout autre jour?...

Mina soupira , car elle voyait bien que le moment avait été mal choisi par elle.

Le vieux fat , excédé par les efforts faits , depuis le matin, pour se maintenir au point de jeunesse et d'amabilité qu'il voulait afficher aux yeux du monde , gêné par ses ha-

bits, sa chaussure, tous les détails artificiels de sa toilette, épuisé par les frais extraordinaires d'esprit et de bonne humeur qu'il avait faits auprès des femmes , était arrivé au plus haut point de l'exaltation humoriste et nerveuse.

Piétinant impatiemment sur le parquet, il attendait que Mina lui donnât un prétexte pour exhaler ses amertumes concentrées.

Pendant qu'il jetait encore un regard d'envie sur les insignes de la splendide hospitalité qui lui était offerte , la jeune femme se surprenait à appeler, par le désir, le rustique abri d'une paisible chaumière , avec quelque pauvre artiste ignoré, au cœur simple, à l'esprit indulgent et facile.

— Eh bien î enfin ? dit le vieillard.

— Eh bien 1 reprit Mina rappelant son courage, depuis longtemps , monsieur, vous m'engagez à prendre plus de soin de ma toilette, à suivre les modes de plus près, à attacher enfin à mon service une femme d'intelligence et de goût , qui , n'ayant à s'oc-

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