II
cuper que de moi, m'aide, par son adresse, d me tenir, sans trop de frais, au courant de la mode, et au niveau des femmes que je rencontre dans le monde. J'hésitais à introduire une personne de plus dans mon intérieur, à accroître vos charges d'une dépense nouvelle ; mais le hasard m'a fait rencontrer une jeune femme adroite , honnête , laborieuse , dont le caractère doux et les soins dévoués, loin de troubler notre intérieur, le rendront plus facile encore, et en employant cette personne , qui se trouve sans ressources dans ce moment, j'aurai, de plus, la joie de secourir une grande misère , et d'alléger une famille respectable.
— C'est cela ! dit le comte avec dépit. Votre subit amour d'élégance et de bon goût, votre déférence prétendue âmes conseils, ne sont que la suite de cette ridicule manie qui vous rend la proie de tous les intrigants , dont les larmes n'ont jamais manqué leur effet sur votre cœur!... Une jeune femme paiwre , dont vous débarrasserez
une jamille respectable l Belle recommandation , ma foi ! quand vous avez refusé des femmes de chambre proposées par la duchesse de Saintan , par la comtesse de Lerneau , par des personnes , enfin , qui ne vous pouvaient offrir que des sujets bien exercés , capables de vous donner un peu de cette [frâce qui vous manque !
Mina sourit , et dans cet indulgent sourire, répondant à la déclaration peu galante du vieillard, il y avait une juvénile assurance , un peu au delà de sa modestie habituelle.
— La grâce ne se donne pas , dit-elle , et les femmes qui en sont privées seraient bien folles en espérant l'obtenir des mains d'une femme de chambre, si habile qu'elle fût. Le mieux, pour celles-là, est, je crois, de demander à la bienfaisance les plaisirs que leur refuse la vanité.
Elle avait dit ces paroles avec une coquette intonation de voix et un délicieux mouvement de tête. Le vieux comte ne comprit rien.
— Je parierais , reprit-il après un moment de silence, que votre demande est la suite de la visite que M. l'abbé de Vaudemont a faite ici...
-^ Je ne le cache pas , c'est à sa recommandation pressante, pour donner de l'emploi à une pauvre jeune fille à laquelle il s'intéresse, que je me suis décidée à vous faire cette demande.
— Ces gens-là sont bien toujours les mêmes!... 11 faut qu'ils se mêlent de tout... On ne peut leur donner pied dans une maison , qu'aussitôt ils n'en abusent. Je vois d'ici sa protégée... quelque dévote au ton sucré , à la mine doucereuse , à l'air faux, qui se scandalisera quand il s'agira d'aller au bal , et ira conter à son confesseur le nombre de côtelettes qui se mangent chez moi , le vendredi ! J'ai bien assez de dévotes comme cela !
— Mon ami î... dit la jeune femme en comprimant les larmes qui venaient étouffer sa voix.
— Nous verrons, reprit-il avec plus de douceur, nous verrons à notre retour à Paris..., et ce sera bientôt. Voilà bien assez de jours passés ici , et je voudrais pouvoir m'en aller, et me dispenser de répondre aux instances que Volson va faire pour nous garder... C'est à mes cent mille francs qu'il lorgne, que s'adressent toutes ces prévenances... et je crains bien...
— Mon Dieu ! monsieur, dit Mina d'un ton inquiet , est-ce que vous auriez appris quelque fâcheuse nouvelle touchant la fortune du mari de Livie?
— Vous voilà bien ! toujours allant au delà de mes paroles... Non , je n'ai rien appris... Ce sont des craintes vagues , mal fondées peut-être... mais , enfin , toujours est-il que j'ai vu plus d'un sourire sardonique et moqueur accueillir tout cet étalage d'opulence. Vous avez dû remarquer vous-même...
— Moi , dit-elle , je n'ai rien remarqué qui puisse vous inquiéter.
— Ah! je crois bien, reprit-il avec ai-
greur, vous ne savez ni regarder ni voir... Pour en revenir à votre demande, vous m'en reparlerez , n'est-ce pas , quand nous serons revenus à Paris ?
— Que votre volonté soit faite, monsieur , dit-elle.
Puis, se reprochant le secret dépit qui l'animait malgré elle , elle fit quelque pas vers le vieillard.
— Bonsoir, mon ami , dit-elle en lui tendant la main.
— Bonsoir l dit-il avec humeur, sans prendre cette jolie main blanche.
— Bonsoir ! dit-elle encore avec un doux regard de reproche , en tournant le bouton de la porte.
— Bonsoir ! ! répéta-t-il avec une impatience plus marquée.
La porte se referma , M. de Belgrave sonna son valet de chambre, et Mina, qui avait rhabitude de se passer de tout secours mercenaire , pour les arrangements de sa simple toilette , se trouva seule enfin dans une mo-
deste chambre cpntiguë h celle de M. de Belgrave.
Avec cette énergie particulière aux âmes que l'habitude du malheur a rendues fortes, elle se maintint encore pendant quelque temps, vis-à-vis d'elle-même, dans cet état d'insensibilité apparente où l'avaient laissée les refus et les reproches outrageants de M. de Belgrave. Les larmes qu'elle avait refoulées au fond de son cœur y restèrent comprimées , et , triste , fière, mais calme et forte , elle s'avança vers un piano placé dans cette pièce , qui avait été autrefois le cabinet d'études de Livie , et la chambre de sa fille.
L'instrument harmonieux lui parut alors un ami , un confident placé là avec mission de la consoler et de la distraire. Elle préluda par quelques faibles accords, et les doux sons de l'être insensible , qui prenait une voix pour répondre à son âme , vinrent dilater ses organes désagréablement émus et contractés par la voix rauque et malveillante de l'époux qu'elle avait quitté. Elle n'eût
voulu adresser à cet époux aucun reproche, elle n'eût pas voulu se plaindre de lui à elle-même , elle aurait craint de se rendre compte de sa triste position ; elle ne voulait pas savoir que sa jeunesse était sacrifiée sans retour, le bonheur de sa vie anéanti, tous ses rêves d'avenir évanouis. Ces mots étaient trop vrais et trop pénibles ; mais plongée dans une vague et solennelle mélancolie , elle disait ses plaintes en soupirs harmonieux, en accords déchirants, en notes palpitantes ! La musique , cette grande voix de la douleur, lui livrait alors tous ses secrets de mélodie ; elle accourait au secours de la jeune femme , et lui prodiguait , dans ce moment d'inspiration , tous les désirs que l'art cherche vainement en ses fiévreux labeurs. Le piano rêvait, gémissait , priait, puis sanglotait sous les doigts de l'ange opprimé; et traduisant ainsi toutes les douleurs de son âme, Mina se prit à s'attendrir sur tant de maux qu'elle ne s'était pas encore confiés. Elle pleura; mais ce furent de douces lar-
mes, des larmes d'espoir et d'amour, car une religieuse ferveur exaltait et soutenait son âme. Elle savourait cette amère poésie de la douleur chrétienne , qui se comprend, s'accepte, et s'offre, comme un pur hommage, à l'être bon qui souffre et combat avec nous.
Quand elle eut ainsi épanché, dans une longue mélodie, tout ce qui surchargeait son cœur, elle se releva tranquille et calme , non plus de ce calme factice obtenu par de pénibles efforts , mais de cette douce joie légère et confiante qui s'assimile la vie, quelque amère qu'elle soit , pour en extraire tous les sucs que^ la Providence y a placés.
Abandonnant le piano consolateur dont les vibrations s'éteignirent dans le calme profond de la nuit , elle ouvrit doucement la porte de communication , et s'avança, légère et radieuse comme une apparition, vers le lit de M. de Belgrave , qui dormait alors d'un calme et profond sommeil. Il semblait que les consolations divines accordées à l»i
— 18G — jeune femme se fussent communiquées a l'âme du vieillard. Ses traits , ordinairement contractés, pour grimacer la jeunesse ou l'amour, rendus maintenant à la véritable expression que leur assignaient et l'âge et la nature , avaient repris de leur primitive beauté , celle qui sied à la vieillesse. Sous un foulard de couleur sombre , la tête sévère du comte, ornée de quelques mèches de cheveux blancs , dépouillée du fard qui durcissait tous ses traits , apparaissait pâle , noble et grave, sur le blanc oreiller où elle reposait. Sa main , étendue sur le bord du lit, semblait prête à bénir l'être innocent qui lui avait consacré sa jeunesse.
Mina le contempla , car elle l'aimait ainsi ; elle éprouvait seulement alors pour cette vieillesse sans prétention et sans défense , livrée à sa foi et à son amour, une religieuse vénération , une filiale tendresse. Elle s'agenouilla près de la couche de l'époux endormi , et elle pria pour lui , si malheureux sous le joug de ce monde qui enchaînait sa
triste vieillesse ; elle pria pour que le pouvoir lui fût donné de consoler, de redresser cette existence faussée par les travers du monde, et s'endolorissant chaque jour davantage à son contact.
Le comte de Belgrave s'était endormi en lisant le journal, arrivé, ce matin même, à Sannoy. La feuille était encore à côté de lui.
Mina , après s'être relevée, prit doucement le papier, et, s'approchant de sa bougie qu'elle avait déposée sur une table voisine, elle parcourut du regard cette réunion de nouvelles plus ou moins intéressantes.
Tout à coup elle pâlit; elle se rapproche de la lumière pour mieux lire, pour s'assurer qu'elle a bien lu , qu'elle ne s'est pas trompée...
— C'est lui 1 s'écrie-t-elle en cédant au mouvement d'effroi et de douleur qui l'emporte , quand elle est arrivée à la fin des lignes qui ont attiré son attention.
— Lui ! dit le comte en se réveillant en sursaut... Qui lui ?
— Oh! monsieur, vous n'avez donc pas lu cette nouvelle! s'écria -t- elle avec angoisses...
— Une nouvelle... où donc? reprit-il en prenant le journal.
— Là... là..., monsieur, dit-elle encore, en lui indiquant la place qu'occupait, dans le journal , le récit qui la consternait.
Elle approcha , en tremblant , la bougie. Le comte, après s'être frotté les yeux, lut les lignes suivantes :
« Paris est journellement effrayé par « l'audace des malfaiteurs , qu'une police «peu active laisse sans surveillance. Hier « soir, à une heure peu avancée , une des rues «les plus fréquentées du quartier Saint- « Jacques , la rue Saint-André-des-Arcs , re- « tentissait des cris « au meurtre î à l'assassin ! » « Un jeune étudiant, M. Albert de T... en «rentrant chez lui, venait d'être assailli par « un furieux. Couvert de sang , il a été relevé «et porté chez lui sans connaissance. Son
« état inspire les plus vives inquiétudes. Des « voisins, accourus aux Cris de la victime, se «sont vainement mis à la poursuite de l'a- « gresseur : il a échappé à toutes les recher- « ches. Ce qu'il y a d'étrange dans cet évé- « nement, c'est que le jeune étudiant n'a pas « été volé. La justice informe. »
— Eh bien ! dit le comte après avoir lu ce fait-Paris.
— Eh bien! monsieur, s'écria Mina , Albert de Terrien , le fils de l'excellente femme qui m'a servi de mère , est étudiant en droit , il demeure rue Saint- André-des-Arcs , et c'est lui, lui qui a été assassiné ! !
— En effet , reprit le comte , après avoir relu lentement le journal , il existe, entre la personne désignée par cet article et le fils de madame de Terrien , certaines analogies qui pourraient faire craindre...
— Allez! c'est lui... c'est bien lui ! Et quand je me rappelle la tristesse qui règne dans la dernière lettre que j'ai reçue de madame de
Terrien, urtout quand elle me parle de son fils, je me persuade que la pauvre mère obéissait au vague pressentiment de ce malheur... « Chère Mina , m'écrivait-elle , je souffre plus que jamais de l'absence de mon fils , je souffre comme si je savais ses jours en danger... Pauvre enfant! s'il lui arrivait quelque chose dans cette ville où tant de pièges , tant de dangers entourent la jeunesse... Que deviendrais-je, moi que les infirmités tiennent clouée sur mon fauteuil , au fond d'une province éloignée ? Ah ! promettez-moi, ma fille, que vous me remplaceriez auprès de lui, et que vos conseils, vos secours , vos consolations, ne manqueraient pas au pauvre enfant séparé de sa mère ! » — Ce désir, ajouta la jeune femme, ce vœu exprimé, quand rien ne justifiait les appréhensions de madame de Terrien, n'indiquentils pas, dans son âme, la présence de ces secrets avis que le ciel envoie à ceux qu'il veut éprouver , et dont la voix ne se fait comprendre à l'âme que dans de certaines con-
ditions de sensibilité , qu'on la doive à un état habituel de souffrance ou à une nature plus délicate ?
En parlant ainsi , Mina s'éfait animée, une vive rougeur colorait ses joues, son sein s'agitait, sa voix, ordinairement faible et voilée, s'accentuait sous l'impression des émotions qui l'agitaient. Le comte la regardait avec la surprise qu'éprouverait le spectateur d'un théâtre mécanique , si , tout à coup , ses figures mises en mouvement pour exécuter l'exercice annoncé par le programme, échappaient à l'effet habituel des rouages et des contre-poids, et se montraient agissant sous la seule impulsion de leur propre volonté. Cette femme était toute nouvelle pour lui ; cette femme , ordinairement si réservée, si timide, si froide, comme disait son vieux mari , se montrait alors à ses yeux sous un aspect tout nouveau. Une nature ardente , sensible , passionnée , se révélait tout à coup à lui.
— 0 mon ami ! reprit-elle , en s'adressant
au comte , vous eomprenez , n'est-ce pas , mes inquiétudes , et vous ne vous fâchez pas que je sois venue là, vous dire à quel point j'en souffre?... Vous savez tout ce que je dois à madame de Terrien ! Pauvre femme ! quels vont être ses tourments , ses angoisses !... Une mère , monsieur, une mère qui sait son fils blessé, mourant peut-être, et qui ne peut voler à son secours... C'est affreux , voyez-vous! Vous êtes bon, vous, oh! oui, bien bon . . . Mais vous ne sentez pas cela comme moi, comme moi qui porte, dans mon âme, l'instinct de toutes les joies, de toutes les alarmes de la maternité!
— Calmez-vous , Mina , lui dit le comte , avec une douceur toute nouvelle pour elle.
— Ah ! si j'étais mère , reprit-elle avec exaltation , et que je vinsse à apprendre tout à coup que mon fils, que le vôtre, monsieur, est en danger de perdre la vie ; si , dans ce moment terrible, hors d'état de voler à son secours, j'avais la certitude que la tendresse d'une amie, d'une sœur, veille
sur lui , comme je bénirais celle que le ciel a mise à ses côtés pour me remplacer !
— Oui, je comprends très-bien cela , répondit le comte; et si, en effet, il s'agit d'Albert de Terrien , il faut que madame de Terrien, en recevant la triste nouvelle que vous avez lue dans ce journal, sache que nous sommes auprès de lui pour le soigner, et nous y serons , Mina !
— Mon Dieu 1 que vous êtes bon ! s'écriat-elle en pleurant et en se jetant dans les bras de son mari , et que vous avez bien dit : Nous y serons , Mina ! — Ah î j'ai bien raison de vous aimer comme je le fais, et de ne pas trop m'affliger quand vous me parlez sévèrement.
— Sévèrement !... moi... non , dit-il. En tout cas, si je vous ai affligée. Mina, il faut»..
— Vous pardonner ? dit-elle. — Ah ! il ne faut pas vous rétracter. Si vous ne l'avez pas dit ce mot, mon ami, je l'ai lu dans vos yeux, ajouta-t-elle avec une gracieuse mutinerie, en