II
voyant le mouvement de dépit qui était venu crisper la figure de son époux. Allez ! allez î pour avoir de la rancune, je suis trop touchée de ce que vous voulez bien faire pour moi.
— Mais , reprit-il , je suis aussi fort attaché à madame de Terrien. Je ne lui reproche , moi , que d'avoir enterré , sous les glaces d'une éducation un peu trop dévote , cette sensibilité , ce mouvement de l'esprit et de l'âme que vous me laissez entrevoir pour la première fois , Mina !
La pauvre jeune femme ne songea pas à lui répondre que , n'ayant pas l'emploi de ces facultés , elle les avait mises en réserve pour l'occasion. Rien d'amer ne sortit de ses lèvres : elle n'y trouva que de nouveaux remercîments , quand M. de Belgrave , après lui avoir dit de se calmer et de ne pomt se laisser dominer par des appréhensions qui, après tout, pouvaient fort bien être sans motif, déclara que demain matin ils partiraient de Sannoy, et retourneraient à Paris,
Le lendemain , après une nuit agitée par des songes empreints , malgré les recommandations de son époux , des préoccupations tragiques de son esprit , de très-bonne heure Mina était sur pied. Elle était toute prête à partir, quand elle entra dans la chambre du comte.
Celui-ci , réveillé au meilleur de son sommeil , se récria avec aigreur contre une pareille précipitation. 11 avait bien promis de partir, mais il n'avait pas dit que ce serait avant le jour.
Mina hasarda timidement quelques observations ; mais la nuit avait calmé un peu son exaltation : il n'y avait plus chez la jeune femme ce mouvement, cette chaleur de la veille ; et le vieux mari , qui se souvenait à peine de l'effet que ce changement avait produit sur lui, déclaira aussi sèchement qu'autrefois qu'il voulait prendre son temps , qu'un départ aussi précipité serait en de^ hors de toutes les convenances , et qu'oii serait très-mal venu à réveiller tout le monde
à une heure aussi matinale , et le lendemain d'une fête qui avait dû occasionner tant de fatigues aux gens du château.
Mina hasarda quelques faibles prières auprès de son mari , pour lui faire presser un peu son lever et abréger sa toilette. Pendant ce temps, elle allait voir, lui ditelle en le quittant , quel moyen l'on pourfait prendre pour retourner à Paris.
Elle descendit. La grille d'entrée était toute grande ouverte. Elle regarda sous la remise , la calèche du banquier n'y était plus. Cela la surprit. Ne trouvant pas dans la cour un seul valet qui pût lui répondre, elle leva la tête vers les fenêtres du premier étage: les persiennes et les croisées de la chambre de Livie étaient ouvertes, et les rideaux blancs flottaient au gré de la brise matinale. Alors elle s'achemina vers le jardin , croyant que la maîtresse du logis, .obéissant à l'un de ses caprices journaliers , îtait déjà levée et s'y promenait. Inutile recherche : elle ne l'ajierçut pas.
— Elle est sans doute dans le parc , se dit-elle.
Et elle dirigea ses pas de ce côté. Personne encore...
En passant près du kiosque , l'idée lui vint que Livie pourrait être déjà renfermée avec ses livres. Elle gravit la butte qui sup^ porte la construction champêtre. Arrivée à la porte , elle tourne le bouton ; elle entre...
A travers les feuilles de la vigne , du houblon et de la clématite , qui s'enlacent aux piliers de l'entrée, un gai rayon de soleil pénètre tout à coup dans l'intérieur du pavillon , que les contrevents fermés et des rideaux d'étoffe de Perse tenaient dans l'obscurité. A ce bruit de porte et de pas , à cette clarté imprévue, un corps s'agite sur le canapé qui pare l'un des côtés de cet asile de l'étude et de la lecture. Quelqu'un qui s'y tenait couché se lève tout à coup aux regards de Mina effrayée. C'est un homme...
— - M. de Carlisle î s'écria-t-elle.
— Ah ! madame , murmura-t-il avec cette
sorte d'égarement qui accompagne un brusque réveil , dans un lieu où Ton s'est endormi malgré soi; c'est vous enfin !... Qu'il y a longtemps...
Il reconnut Mina.
— Ah ! pardon , madame , dit-il en balbutiant ; ce n'est pas vous que... — C'est bizarre , très-bizarre , reprit-il en se serrant dans son habit, comme quelqu'un qui éprouve le froid d'une mauvaise nuit ; je me suis endormi... là... sur ce canapé... mauvais lit, en vérité , qui m'a rompu tout le corps !
— Et vous êtes encore en toilette de bal?... Mon Dieu ! auriez-vous donc passé la nuit sur ce meuble? Quelle singulière fantaisie !... ajouta-t-elle en riant.
— Oui, dit-il en riant aussi, mais d'un rire forcé, singulière fantaisie est le mot.
— Quand on a un bon lit qui vous attend, dit Mina en riant encore.
L'homme de lettres toussa , en grelottant.
— Les nuits sont froides en diable , dit-il, me voilà enrhumé pour longtemps.
— Ah I je devine. Vous vous êtes rendu dans ce kiosque afin d'entendre chanter le rossignol , et de vous inspirer de ses chants, et vous vous serez endormi au milieu de quelque merveilleuse combinaison pour l'intrigue d'un roman ou d'un drame... N'est-ce pas cela ?
— Oui , justement... une combinaison...
que je cherche , que je croyais avoir trouvée, reprit-il en pensant à madame Volson et au tour qu'elle lui a joué , et dont il se vengera.— Et puis, mieux que tout cela, ajoutat-il en pensant que cette explication pourrait paraître invraisemblable , la clef de ma chambre, qui ne s'est pas trouvée quand j'ai voulu rentrer chez moi... Pour ne réveiller personne, je me suis décidé à venir achever ma nuit ici... Parole d'honneur, on est très-bien sur ce canapé , dit-il encore en faisant la grimace ; mais permettez-moi , madame , de vous offrir mon bras pour retourner au château.
— Venez, monsieur, venez! On se sent
froid en vous voyant : le soleil vous réchauffera. Vous auriez passé toute cette nuit au bal , que vous ne seriez ni si pâle , ni si défait.
Ils sortirent du kiosque.
— Pourquoi tant vous fatiguer à chercher quelque noirceur nouvelle qui prolonge votre intrigue ? dit-elle encore en descendant le monticule.
H la regarda pour savoir dans quel sens il devait entendre ces paroles de la jeune femme.
Il y avait tant de douceur, tant de simplicité dans ses yeux et sur ses lèvres , quil vit bien qu'elle ne faisait allusion qu'à ses livres.
— En effet, reprit-il , et vous avez peutêtre raison , madame , j'y ai beaucoup pensé cette nuit, et j'aurais tort de mettre, dans l'histoire qui m'occupe, plus qu'il n'y en a... — Pourtant, ajouta-t-il en se frottant l'épaule tout endolorie par la courbature, il me reste encore un chapitre à faire : mon héros
a perdu la partie... n'est-il pas juste que je lui donne sa revanche?
A quelques pas de là , ils aperçurent M. le comte de Belgrave , qui venait à eux , une lettre à la main.
— Eh bien ! leur dit-il aussitôt qu'il put se faire entendre d'eux , savez-vous que nous sommes maîtres au château ?
— Comment cela ? dit Carlisle.
— M. et madame Volson , reprit le comte , sont partis ce matin pour Paris.
— Partis ! fit le romancier.
— Partis ! répéta Mina.
— Sans nous en prévenir! ajouta le littérateur.
— Voici une lettre adressée, en mon nom, à ses chers hôtes. M. Volson s'excuse beaucoup , auprès de nous tous , sur la nécessité où il s'est trouvé de mener à Paris sa femme , pour consulter les premiers médecins de la Faculté.
— Est-elle donc si malade? dit Livie avec inquiétude.
— C'est une mauvaise plaisanterie ! s'écria Carlisle.
— Ecoutez ce qu'il m'écrit à ce sujet, reprit le comte en déployant la lettre qu'il tenait à la main.
« ... Préoccupé , comme je le suis , par les «affaires les plus compliquées, et, en der- « nier lieu , par les apprêts de ma fête , je « n'avais pas assez remarqué les changements c( qui se sont opérés dans toute sa personne... «Hier soir, je me suis aperçu, pour la pre- «mière fois, combien elle était changée : la «( peau brûlante, la fièvre qui battait dans « ses artères , l'incohérence de ses discours , « tout en elle m'a vivement effrayé. J'ai exigé « qu'elle fît coucher sa femme de chambre à «côté d'elle, et moi-même , à chaque heure « de la nuit , je suis venu savoir comment «elle allait. Vous ne pouvez vous figurer «quelle était son agitation... A chaque in- «stant, elle voulait se lever, sortir, descen- «die dans le jardin. Enfin, à la pointe du
«jour, elle s'est un peu calmée ; alors, j'ai «obtenu d'elle, à grand'peine, qu'elle vien- « drait avec moi , à Paris , consulter son mé- «decin. Elle m'a fait promettre que je la «ramènerais à Sannoy après cette visite; «mais, à vous dire vrai , je crois bien que le « docteur et moi nous la déciderons à rester « à Paris. Au moins, si une crise semblable à « la dernière se renouvelait , elle trouverait « tous les secours de la science , tandis que, « dans notre campagne isolée , elle risquerait « trop , si la maladie n'était pas prise à temps, «de devenir tout à fait folle... C'est cela qui « me fait trembler , car les discours qu'elle « m'a tenus ne peuvent sortir d'une tête bien « saine ; et je sais très-bon gré à M. l'abbé de « Vaudemont , qui , dans le peu de temps « qu'il a passé avec nous , a su , par quelques « paroles dites à propos , attirer mon atten- «tion sur l'état de ma femme... »
— Ainsi, c'est cet abbé de Vaudemont, s'écria Carlisle en interrompant le comte,
c'est cet abbé de Vaudemont qui , par son arrivée ici...
— A éclairé la tendresse d'un époux , et sauvé peut-être sa femme du danger qu'elle courait, dit froideme*it Mina, étonnée du dépit que l'homme de lettres avait laissé percer dans son interruption. S'il est vrai qu'il ait fait cela, il faut bénir sa présence , au lieu de l'accuser !
— Notre ami , reprit le comte , je le crois et je l'espère , s'est laissé inquiéter à tort par l'abbé; madame Volson n'est pas aussi mal qu'il semble le craindre.
— Madame Volson est très-changée, messieurs, répondit Mina. Moi , qui l'ai vue avant son départ pour la campagne , je vous assure qu'elle allait bien mieux alors : elle n'était pas , comme à présent , pleine de contrastes inexplicables; on ne la voyait point, comme aujourd'hui, et dans la même heure, bouder ses amis et les caresser, fuir le monde et l'appeler, rire aux larmes et se perdre dans les plus mélancoliques rêveries...
Oui , messieurs, je suis tout à fait de l'avis de M. de Vaudemont , et je comprends trèsbien l'inquiétude de M. Volson après une nuit semblable... — Ainsi, vous le voyez, monsieur de Carlisle , reprit-elle en souriant, vous n'êtes pas le seul qui ayez mal dormi...
— Le mal des autres ne m'a jamais fait oublier le mien , madame , répondit le littérateur, en faisant la grimace. — Partie ! grommela-t-il entre ses dents et en rongeant ses ongles.
— Eh bien ! madame , dit M. de Belgrave, nous voilà dispensés de faire nos adieux !
— Vous comptiez donc aussi partir ce matin ? fit Carlisle.
— Nous ne nous étions levés de si bonne heure que pour cela. Vous sentez à merveille, mon cher, que le départ du banquier ne fera pas changer cette résolution. Cependant, dans sa lettre , notre hôte nous prie instamment d'attendre son retour, et met, pendant son absence , toute sa maison à notre disposition. Ce sont de ces politesses, vous le sentez, qu'on
ne peut accepter ; aussi nous allons nous mettre en route. En arrivant , nous ferons dire à cet excellent Volson que, nous-mêmes , nous sommes à Paris , qu'il n'a point à se déranger pour nous, et qu'il reste auprès de sa femme , aussi longtemps que le commanderont sa tendresse et son inquiétude.
— Partie ! dit encore Carlisle à demi-voix. — Certainement, ajouta-t-il , il est impossible de demeurer ici... et nous ferons la route ensemble, si vous voulez bien le permettre. — Diable de prêtre ! pensa -t-il , il avait bien besoin de venir, pour déranger aussi cruellement mes projets !
Une heure après , et malgré les instances d'une espèce de régisseur qui demeurait à Sannoy pour faire les affaires de Volson , et que celui-ci avait chargé de veiller à ce que rien ne manquât à ses hôtes, M. et madame de Belgrave, accompagnés de Carlisle et d'une charrette qui portait les bagages de la société, s'acheminaient vers le bourg, où ils devaient trouver une voiture pour Paris. La
douce Mina , malgré les récriminations du vieux comte essoufflé , hâtait le pas pour arriver plus vite où l'appelait son bon cœur , et Carlisle, traînant péniblement son corps brisé par la mauvaise nuit passée dans le kiosque , maugréait , au fond de son cœur, contre les importuns qui se jettent à travers les plans les mieux combinés , contre les maris qui s'inquiètent de la santé de leurs femmes, surtout contre les canapés qui ne peuvent remplacer un bon lit.
L'arrestation.
En face de ces infortunes que l'homme blasé se fait à lui-même , car la souffrance lui est chose si nécessaire, qu'il en fait sortir de sa félicité même, plutôt que de s'en priver entièrement, nous placerons des malheurs bien plus réels , des souffrances bien autrement cuisantes.
Dans cette brillante ville où nous nous sommes arrêtés un instant, nous avons suivi
les phases de l'une de ces maladies que la satiété et l'ennui apportent dans l'imagination d'une femme à la mode. Après avoir peint la lutte de l'âme contre les étreintes de la corruption et l'envahissement d'une passion coupable au milieu de la soie , des parfums et des mille féeries du luxe et de l'opulence , nous allons assombrir nos pinceaux ; car il s'agit de njettre sous vos yeux le tableau de la misère , du désespoir, dans ce qu'ils ont de plus affreux, et les efforts de la résignation , du courage , du repentir, de la charité, dans ce qu'ils ont de plus touchant ; pour cela , vous allez nous suivre encore dans la mansarde de l'ouvrier.
Il fait nuit , une nuit pleine de pluie et d'orage. Dans un coin de la chambre, plus que jamais dégarnie de meables, Mathilde et Constance se tenaient, pressées l'une contre l'autre , à l'abri de la bise qui soufflait bruyamment par un étroit châssis de fenêtre dégarnie de ses vitres, car le père II. U
Charlon , dans un de ses derniers accès de fureur, les avait toutes brisées.
Elles s'étaient éloignées le plus possible de la croisée, mais malgré les pauvres vieilles hardes attachées , en guise de rideau , pour amortir les bouffées du vent qui courait librement sur les toits , la chandelle mince et jaune qui éclairait leur travail couchait sa flamme tremblante comme si elle eût été exposée à l'effet d'un soufflet, et ne donnait qu'une faible clarté aux pauvres ouvrières.
Plus longue, plus mince, plus pâle que jamais , Constance , les pieds toujours posés sur sa chaufferette sans feu , tenait devant elle un bout de dentelle noire ; et quoique ses yeux , tout à fait usés par les veilles et par les larmes , ne fussent plus capables de suivre et de renouer dans le fin tissu, les fils interrompus, elle y faisait passer et repasser son aiguille. Ce mouvement machinal, auquel toute sa vie s'était consacrée , avait survécu à l'affaiblissement de sa vue, à l'engourdis-
sèment paralytique qui envahissait, petit à petit, son cerveau, et c'était chose effrayante à voir, cette figure de spectre , n'ayant de vie apparente que dans ses longs doigts qui s'agitaient dans le vide , car souvent elle faisait agir son aiguille en dehors de cette dentelle éraillée sur laquelle elle satisfaisait son habitude, même après qu'elle avait usé son fil, dans ces reprises incomplètes.
Mathilde , à côté d'elle , courbée sur un gilet de bal dont elle assemble les morceaux, car, après sa maladie, quand elle retourna dans l'atelier de madame Blondel, sa place était prise , et il a fallu qu'elle cherchât de l'ouvrage chez les tailleurs, Mathilde, avec son aiguille qui ne se repose pas , fait un travail plus réel. Elle lève quelquefois la tète pour tâcher de trouver à la lumière qui les éclaire , un milieu qui , sans agitation et loin des courants d'air, lui laisse jeter une uniforme clarté sur le velours semé de bouquets d'or, qu'elle pique à points pressés. Alors elle regarde furtivement sa
mère , et hausse légèrement les épaules, avec le sentiment d'une bien douloureuse pitié, en voyant tout le mal que se donne la vieille femme, et en pensant qu'elle n'a plus d'aide à espérer de ce côté, et qu'un seul travail lutte contre la misère de tous.
Au bruit de la pluie et du vent qui battaient les murs du misérable grenier, au sourd roulement des voitures qui passaient dans la rue , car c'était l'heure où commencent les spectacles, se joignait, depuis quelques instants, un faible claquement qui attira l'attention de Mathilde.
Elle regarda plus attentivement sa mère. Constance était immobile ; mais ses dents se choquaient les unes contre les autres, et ses lèvres étaient violettes.
— Tu as froid , mère , lui dit Mathilde : aussi tu as voulu absolument quitter ton châle pour l'accrocher à notre croisée.
— Il le fallait bien , petite , reprit Constance d'une voix douce , pour empêcher le vent d'éteindre la lumière.
~ 213 — L'ouvrière se leva , et courut à la fenêtre.
— Et maintenant , dit-elle , ton tartan est si mouillé, qu'il faudra plus d'un rayon de soleil pour le sécher.
— Le soleil reviendra , reprit tristement la mère, va , je n'aurai plus froid alors.
La jeune fille prit ses vieilles mains , qu'elle tâcha de réchauffer contre son sein. Constance la regarda" en souriant de reconnaissance.
— Tu souffres ? lui dit Mathilde.
— Non ; mais ça me fait du mal de sentir que tu dois avoir faim , mon enfant.
— Ah ! si ce n'est que cela qui te chagrine, reprit la jeune ouvrière, il faut te consoler, maman ; il n'y a pas si longtemps que j'ai mangé... D'ailleurs , Polyte ne doit pas tarder a rentrer : il est allé porter mon ouvrage ; on l'aura payé sans doute , et il nous rapportera avec lui de quoi souper...
— Et ton père, reprit Constance, en passant sa main sur son front comme pour y
rappeler la vie et la mémoire , ton père , Mathilde, il n'est pas rentré? '
— Mon Dieu , non... pas encore.
La mère compta sur ses doigts.
— Quel jour est-ce donc aujourd'hui ?
dit-elle.
— Samedi, répondit la jeune iille.
— Oui... samedi... c'est bien long l Ça ne lui était jamais arrivé... et c'est la première fois qu'il me donne de l'inquiétude comme ça î Mais ton frère m'a bien promis de retourner, ce soir, à l'atelier... 11 nous apportera de bonnes nouvelles en rentrant , n'est-ce pas, mon enfant?...
— Oui, maman , oui... calme-toi ! le bon Dieu nous le ramènera.
— Le bon Dieu... oui , il faut le prier, Mathilde ; il n'abandonne pas les braves gens 1
Et en reprenant son lambeau de dentelles, elle parut marmotter des prières entre ses dents.
— J'y pense , dit-elle , Jacques est peut-
être allé voir Pierre Lefebvre. C'est ça un brave homme ! offrir de nous prendre tous avec lui... Nous n'aurions manqué de rien dans sa jolie maison du faubourg... il y aurait encore eu de beaux jours pour nous tous... Allons! voilà que tu pleures! C'est bête aussi à moi de t'affliger comme cela.
— Non , mère , nan ; dites , si ça vous soulage , reprit Mathilde , en tamponnant ses yeux avec son mouchoir. Je ne regrette qu'une chose , voyez-vous : c'est qu'en pleurant je n'y vois plus... l'ouvrage n'avance pas alors , et nous n'aurons de pain , demain , que si ma tâche est finie ce soir.
— Tu as raison , petite , reprit la faible femme en s'acharnant de nouveau après sa vaine occupation ; il faut travailler à mort , comme dit Jacques... Pauvre Jacques ! où est-il maintenant ? et pourquoi nous a-t-il quittées ?
Un soupir convulsif fut la seule réponse de Mathilde.
— Enfin , il faut croire , reprit Constance en essayant de changer la conversation, il faut croire qu'on me payera bien ces raccommodages; voici bien huit jours que j'y passe... ça nous fera une bonne petite somme qui nous aidera à vivre !
Mathilde ne répondit que par un nouveau soupir. Elle n'avait pas dit à sa mère que, la dernière fois qu'elle avait porté son ouvrage, la marchande en avait été si mécontente ^ qu'elle avait refusé de lui donner de nouvelles dentelles à réparer.
En ce moment la porte s'ouvrit, et Hippolyte entra dans la chambre.
— Cré-coquin de temps ! dit-il en secouant sa casquette et son bourgeron de toile bleue, imbibés de pluie. On voit bien que l'eau d'en haut se donne pour rien : il en tombe à ne pas mettre un chien dehors... Je suis comme un caniche qui vient d'faire une promenade sous le pont d'ia Concorde; je n'ai pas un fil de sec dans ma garderobe. Ça n'fait rien... v'ià toujours de quoi
«'dispenser de se serrer le ventre avant de s'eoucher.
Et il déposa sur la table un pain de quatre livres qu'il avait apporté sous son bras.
Constance , sans rien dire , tira son couteau , et coupa un morceau qu'elle mangea avidement.
— Apportes-tu de l'argent ? dit Mathilde en regardant sa mère:
— Ah ! ben ouitche! d'I'argent î On ne te payera ton ouvrage que lorsque tu auras fini tout ce qu'on t'a donné à faire : c'est la consigne chez le tailleur... Gredins de paletots ! sont-ils durs ces cornichons-là!
Elle soupira; et quittant son ouvrage, elle prit un peu de pain qu'elle mangea lentement.
— Comment as-tu donc fait,Polyte, pour nous apporter cela? demanda-t-eîle à son frère.
— Mais dam ! répondit le jeune garçon , les fiacres qui transfèrent le bourgeois , par
un temps plus ou moins humide , à un spectacle plus ou moins divertissant, ne sont pas faits pour être ouverts par les chiens.
Il fit le geste d'ouvrir une voiture , et de baisser un marche-pied.
'^— V'ià , not' bourgeois ! reprit-il en tendant la main.
— Pauvre Hippolyte î reprit la jeune ouvrière , en lui jetant un regard tout humide de larmes.
— Eh bien ! de quoi ? reprit son frère , v'ià ben assez de temps que vous me nourrissez à rien faire... chacun son tour! Si la recette avait été plus conséquente , j'vous aurais apporté aussi de quoi mettre dessus vot' pain... mais j'ai pas d'chance ! la monnaie était, ce soir, dans le rare; d'ailleurs, la médaille entrave l'exercice de l'industrie... Ah! les privilèges l... Et dire que c'est pour ça qu'on a pris le Louvre dans les trois glorieuses ! Fameuse la mystification ! Il y a bien des bourgeois qui disent : «Cocher, donnez deux sols à c't enfant ! » le malin fait
mine de fouiller au gousset; mais quand le particulier à l'dos tourné... v'ian ! un coup de fouet ! vos dix centimes s'éclipsent au trot des rosses numérotées ! J'ai vu l'moment où c'que les bureaux allaient fermer sans que j'eusse étrenné. J'disais ben : la première représentation d'un drame en cinq actes! 11 n'vientq'desclaqueurs et des billets donnés, ces soirs-là !... Par bonheur, v'ià qu'il est descendu d'une Voiture un monsieur... cheveux longs , gants jaunes, canne à pomme d'or, cigarre à la bouche... tenue soignée ; peut-être bien l'auteur de la pièce qu'on allait jouer. J'étais là; j'm'aperçois qu'en payant le cocher, il laisse tomber quelque chose : c'était un petit livret en cuir qui sentait drôlement bon... Je Tramasse ; j'cours après lui ; je l'attrape sous le péristyle du théâtre , au moment où trois de ses amis l'entouraient , en le félicitant sur son retour à Paris. Alors je me montre ; je lui demand' s'il n'a rien perdu. — Mon agenda , dit-il en se fouillant. — Alors j'iui remets l'objet ;
il me regarde, et me donne dix sols. Bon ! que j'dis, v'ià le souper de la mère assuré, et j'aime mieux le devoir à une pratique qu'à tout autre particulier.
— Une pratique ! dit Mathilde avec surprise.
— Oui , une pratique , puisque c'est le même qui est venu , un soir, ici , apporter des dentelles à rafistoler , à preuve que c'était la mère Bien-Aimé qui lui avait donné notre adresse. — Eh bien ! qu'est-ce que tu as , toi , maintenant ? Tu viens de jeter ton pain, comme si tu y avais trouvé une épingle !
— Je n'ai rien , répondit la pauvre fille d'une voix étranglée, et en portant la main à son cou.
— Un croûton superbe , doré comme un morceau de galette , reprit Hippolyte en ramassant le morceau de pain , tu es fièrement délicate !
— Mange-le , mon frère... moi, je n'ai plus faim... non, je n'ai plus faim... je ne pour-
rais pas avaler une bouchée de plus... Ce pain, vois -tu, c'est comme si j'avais une pierre dans la bouche!
Constance, par le seul instinct de la tendresse maternelle , par l'effet de cette admi'rable sympathie qui lie la mère à l'enfant , à ce point qu'on dirait de la même vie et du même cœur servant à deux personnes , Constance savait tout ce qui concernait la chute de Mathilde ; sans l'avoir interrogée... Ces deux souffrances , ou plutôt cette même douleur, avait reculé devant 1^ même honte , car la même honte devait accompagner une question de l'une et un aveu de l'autre ; et quand la fille séduite jeta loin d'elle le pain acheté avec l'argent du séducteur, Constance , sans s'en rendre compte, sans se demander comment elle avait pénétré ce mystère, regarda Hippolyte avec un air de reproche et de colère, qui voulait dire : Comment as-tu le cœur de lui parler de l'homme qui l'a perdue?
Le frère de Mathilde sentit , lui aussi ,
mais d'une manière vague, que le mouvement de la jeune ouvrière et le reproche de Constance cachaient quelque chose.
— C'est vexant, dit-il d'un ton bourru ,
après les avoir regardées toutes* deux, et
en allant s'asseoir sur le poêle , comme le
jour où nous vous avons introduit , pour la
première fois , dans le ménage de l'ouvrier ;
c'est même extraordinairement embêtant
qu'on vous fasse comme ça des cachotteries
de tout pour rien ! Je n'gagne pas beaucoup
de monnaie : c'est juste ; j'vous ai servi un
fichu souper ce soir, j'vais pas à l'encontre ;
mais c'est pas ma faute , après tout ; j'fais
c'que j'peux , et c'est pas une raison pour
me mécaniser le cœur avec votre défiance...
Ça fait encore une drôle de manière de me
réchauffer... merci !
La fille affligée allait prendre la parole pour essayer de consoler son frère ; elle en fut empêchée par le bruit qu'un nouvel arrivant fit à la porte de la mansarde.
— Ah! si c'était papa! s'écria Hippolyte
en courant ouvrir. — Non , s'écria-l-il tristement, en allant reprendre sa prennièrc place 5 c'est un curé !
C'était l'abbé de Vaudemont.
Mathilde, à son aspect, quitta son ouvrage et se leva ; Constance fit grand bruit avec ses pieds sur sa chaufferette, comme pour témoigner du désir qu'elle éprouvait d'imiter sa fille.
— Restez, ne vous- dérangez pas, madame Charton, fit l'excellent homme, c'est une petite visite d'amitié... vous savez que je n'aime point la cérémonie.
Il laissa à la porte son grand parapluie bleu tout ruisselant d'eau , et prit une chaise qu'il avança du côté de Mathilde. Après l'avoir forcée à reprendre sa place , il s'assit lui-même, et lui dit d'un ton plein de douceur, et tandis qu'il essuyait son chapeau avec son mouchoir :
— Eh bien ! mon enfant, les forces sontelles revenues , et commençons-nous à reprendre cœur à l'ouvrage ?
-^Ce n'est pas le courage qui me manque, monsieur, répondit la pauvre fille : c'est la main qui refuse quelquefois d'aller aussi vite que le cœur le voudrait.
— Allons , allons ! c'est beaucoup d'être sortie de cet état de langueur qui vous a tenue si longtemps incapable de rien faire.
— Mais il était bien temps que ça finisse, monsieur; si cet état-là eût duré plus longtemps, nous ne serions plus de ce monde ma mère et moi. Il a bien fallu faire de nécessité vertu, quand il n'y a plus eu que moi, ici, en état de gagner le pain que nous mangeons , ajouta-t-elle à voix basse en regardant Constance.
— Il me semblait, dit le bon homme, que votre mère , par son travail...
Mathilde mit un doigt sur ses yeux , pour indiquer au prêtre que la vue de Constance était trop faible maintenant pour raccommoder les dentelles ; elle appuya ensuite ce doigt sur son front en lui faisant signe que
sa tête s'en allait. Elle termina par un profond soupir, où se résumaient toutes ses douleurs, cette pantomime , qu'elle fit, le regard attaché sur Constance , de peur que la pauvre femme ne vînt à surprendre les signes qui ne caractérisaient que trop bien son état.
— Et votre père ? dit à voix basse Tabbé de Vaudemont.
La vieille femme leva la tète qu'elle tenait baissée sur son ouvrage.
— C'est là notre plaie la plus cruelle , reprit tristement la jeune fille. Mon père, monsieur, nous a quittées : il n'est pas revenu auprès de nous depuis jeudi...
— Oui, depuis jeudi , s'écria Constance, et nous voilà à samedi... Cela n'est pas naturel , n'est-ce pas , monsieur ? il faut qu'il lui soit arrivé quelque malheur. — Je m'acharne après mon ouvrage , moi , ajoutât-elle en se levant, et j'oublie que mon mari n'est pas à la maison... Où est-il enfin ? Il faut bien que je le sache... ça ne peut pas
durer cet état-là... Je vais sortir... j'irai le chercher, j'irai interroger ses camarades de Tatelier : il faudra bien qu'ils me disent...
Ses jambes fléchirent sous elle; elle se laissa retomber sur sa chaise.
— Par le temps qu'il fait et dans Tétat de faiblesse où te voilà , maman , dit Mathilde avec douceur, tu ne pourrais pas faire deux pas dehors... D'ailleurs, qu'est-ce qu'on te dirait à l'atelier? Ce qu'on a déjà répondu à mon frère.
— Y est-il retourné seulement , ce grand fainéant-là ? dit la mère Charton. Tu vois bien qu'il ne nous dit rien à ce sujet.
— Grand fainéant !... reprit Hippolyte en pleurant. C'est ça! ne vous gênez pas, ma mère... allez, allez toujours 1 Polyte a bon dos, mais il a bon cœur aussi , quoi que vous en disiez, et s'il ue vous a rien dit, c'est qu'il n'a pas voulu vous affliger.
— M'affliger ! s'écria Constance d'un ton alarmé.
— Eh bien ! oui , q j'y suis retourné à râtelier, reprit le jeune garçon : mon père n'y a pas paru aujourd'hui , plus que les autres jours.
— 0 mon Dieu ! il n'y a pas de courage , de patience , de résignation , capables de résister à tout cela ! s'écria la pauvre mère.
Et deux larmes s'échappèrent encore de ses yeux éteints à force d'avoir pleuré, et coulèrent le long de ses joues flétries.
— Ne pleurez pas, voyons, bonne madame Charton , dit le prêtre ; votre inquiétude est bien naturelle , mais il ne faut pas qu'elle vous rende malade ! Votre mari reviendra... et vous aurez bientôt de ses nouvelles.
— Vous croyez , monsieur.
— Je l'espère. Le père Charton a peutêtre choisi un autre atelier... peut-être a-t-il fait quelque petite partie pour se distraire de son chagrin...
La mère regarda le vieillard d'un air suppliant , et lui désigna de l'œil sa pauvre
ftlle. — Ménagez-la , monsieur î semblait-elle lui dire.
— Mes pauvres enfants , reprit le vieil* lard avec attendrissement , le ciel vous éprouve d'une manière bien cruelle...
— Ah ! s'il ne punissait du moins que celle qui a failli 1 murmura la jeune ouvrière en baissant la tête , et en laissant tomber son ouvrage.
— Ne nous laissons pas abattre entière* ment , s'écria l'homme de charité. Mes amis, portons le fardeau qu'il plaît au ciel de nous envoyer, mais ne négligeons rien de ce qui peut en alléger la pesanteur. De la résignation, enfants , mais pas de découragement : la lutte du courage avec la douleur et la misère honore l'humanité et désarme la vengeance de Dieu... Il n'y a que le lâche qui recule et cède , et Dieu n'aime pas les lâches. — Eh bien ! voyons ensemble , voyons ce qu'il faut faire pour sortir de cette situation... Je comprends tout ce qu'elle a de pénible... La maladie de Mathilde , la cessation du
travail de son père, la douleur, l'inquiétude, qui paralysent la main de cette pauvre mère, tout cela diminue vos ressources, et vous rend la vie difficile...
— Sans ce pauvre enfant qui est allé mendier, ce soir, à la porte d'un théâtre, s'écria Mathilde, dont la douleur, longtemps comprimée , éclata en sanglots, ma mère , monsieur, ma mère n'aurait pas mangé de la journée.
— Mendier ! s'écria l'enfant, les joues rouges d'indignation ; par exemple ! en v'ià encore une fameuse élocution... Service pour service , et pas autre chose , ma petite ! On leurs y ouvre leurs voitures aux riches : toute peine vaut son salaire ; s'ils le reconnaissent, tant mieux ; s'ils ne le veulent pas , tant pis... liberté , libertas ! ce sont eux qui sont nos obligés... Mendier!... Nom d'un nom î j'aimerais mieux que cette main... Eh bien! non... Fichtre! j'dis des bêtises... c'est pas vrai... je ne l'pense pas .. Jusqu'à ce que je puisse ijagner d'I'argent en travaillant pour vous
faire vivre, je mendierai s'il le faul ; j'penserai que c'est pour ma mère, que c'est pour ma sœur, et je m'dirai : En avant , Polyte , n'y a pas d'affront !
— Brave garçon ! dit le vieux prêtre en tendant la main à l'enfant ; brave garçon digne que le bon Dieu le protège , parce qu'il a du cœur, et que , sentant déjà sa dignité d'homme sous la blouse de l'enfant, il n'accepte l'humiliation qu'à la condition qu'il pourra remplir le plus saint des devoirs ! Tu seras un homme , toi , un travailleur... Tu me diras ce que tu veux faire, entendstu ? ce que tu veux être , et je te placerai , et je te mettrai à même de soulager ta mère !
Hippolyte sauta de joie sur son poêle.
— J'veux être armurier ! des fusils... des pistolets... ça me connaît, cela! Oui; mais, reprit-il tristement après un moment de réflexion , ce ne sera pas encore demain que je serai en état de gagner d l'argent, et il s'mangera plus d'un pain de quatre livres
ici, avant que j'puisse régler le compte du boulanger.
— Et en attendant , voilà ce à quoi j'avais pensé pour Mathilde, reprit le vieillard, d'un ton qui commanda l'attention de ses auditeurs. H y a une jeune dame qui s'intéresse beaucoup à elle... madame la comtesse de Belgrave... celle qui est venue plusieurs fois vous voir, mon enfant , depuis le jour où je la priai de vous ramener à votre mère.
— Elle est bien bonne , dit Mathilde en baissant la tête.
— C'est un cœur d'or, et j'eusse voulu vous choisir une protectrice capable de comprendre votre position , d'aborder votre dou leur avec les ménagements qu'exige l'exquise sensibilité de votre âme, que je n'aurais pas cherché ailleurs... C'est Dieu qui nous adressa tous les deux à cet ange de douceur et de charité , c'est Dieu qui lui inspire les bonnes dispositions où elle se trouve encore pour vous , mon enfant.
Constance , qui écoutait avec un grand intérêt ces paroles, qui toutes, ayant trait à sa fille, étaient les seules peut-être qui fussent en état de réveiller son intelligenco , Constance approcha sa chaise de celle de M. de Vaudemont.
— La comtesse de Belgrave , reprit le vieillard , à qui , père de famille, je ne craindrais point de confier ma fille, doit, quelque temps encore, demeurer à Paris... En ce moment , elle est elle-même cruellement éprouvée : le fils d'une dame qui lui a servi de mère, attaqué à Fimproviste, au moment où il rentrait chez lui , a été grièvement blessé par un aggresseur qui est resté inconnu...
— L'étudiant de la rue Saint-André-des- Arcs, dit Hippolyte, en interrompant le prêtre. Connu ! l'événement a fait assez de bruit dans le quartier... JTai su des premiers... je r'venais de l'atelier de mon père, où c'que j'étais allé voir pourquoi il n'rentrait pas ; car c'est à partir de c'soir-là qu'il n'a pas reparu chez nous. M y avait dans la rue un
rassemblement , et c'est là que j'appris c'qui venait de «'passer.
— Tout cela ne fait rien à ce que monsieur prend la peine de venir nous dire, reprit Constance, et je ne sais pas pourquoi tu l'interromps , en enfant mal élevé.
— Est-elle dure pour moi , ma mère !
grommela le gamin entre ses dents. Je ne pourrai bientôt plus (dire une parole ici !
— Pour en revenir à cette dame, continua le prêtre , elle désire trouver une jeune fille, bonne, douce, attentive et dévouée, qui consente, en ce moment, à s'associera elle pour l'aider dans la mission qu'elle s'est imposée , et j'ai pensé que Mathilde lui convenait sous tous les rapports.
Constance écouta ces paroles sans sourciller ; elle rapprocha sa chaise de la table , reprit son fil et son aiguille ; sa main était agitée d'un léger tremblement. Mathilde >, les yeux fixés sur elle, ne répondit rien.
— Vous connaissez madame de Belgrave, mon enfant , reprit le prélre ; elle s'est mou-
Irée, dans le peu d'instants qu'elle a passés auprès de vous , ce qu'elle est toujours, c'està-dire la personnification la plus conaplète peut-être de la douceur, de l'abnégation et de la charité. Il est donc inutile , pour vous décider, que je vous entretienne des égards qu'elle mettrait dans ses rapports avec vous, et des bons exemples que vous auriez sans cesse sous les yeux, dans cette honorable maison.
— Je n'en doute pas, monsieur, je n'en doute pas , s'écria Mathilde , mais ma mère... Oh 1 je ne puis pas quitter ma mère , voyezvous !
— Pourquoi pas ! si cela est pour ton bien , Mathilde ? reprit la femme résignée. Avec des gens riches , tu ne manqueras de rien , ma fille... tu seras plus heureuse qu'ici, où l'on a froid , ajouta-t-elle en frissonnant, où l'on a faim , et où le vent ne vous laisse pas seulement un peu de clarté pour travailler !
Et elle poussa le chandelier avec un mou-
vement d'impatience : ce fut le seul signe extérieur de la profonde anxiété qui bouleversa cette âme maternelle à la proposition du vieillard.
— Te quitter 1 s'écria la jeune ouvrière en se jetant dans les bras de sa mère; vivre loin de toi... et te savoir abandonnée dans cette mansarde , sous le coup de toutes les intempéries du ciel , de toutes les souffrances de la misère !... Est-ce que cela se peut ? estce que tu le ferais , toi ? est-ce que tu quitterais ta fille pour aller vivre ailleurs dans l'abondance? est-ce que tu n'aimerais pas mieux souffrir et mourir ensemble ?
La vieille femme sanglotait.
— Oh ! oui , oui , s'écria-t-elle en retenant avec amour sa fille entre ses bras , voilà ce que je dirais bien sûr, voilà ce que je dirais ! — Pardon ! pardon, monsieur l'abbé , ajoutât-elle en se tournant vers le vieillard attendri , le bon Dieu et vous , savez si j'ai de la résignation... mais elle ne va pas jusque-là...
— Ma tille , ma fille, répétait-elle en la couvrant de baisers, t'éloigner!... Qu'est-ce qu'il me resterait donc à aimer, mon Dieu? Et toi , où trouverais-tu à soulager ton pauvre cœur blessé ? où irais-tu cacher tes larmes , si tu n'avais plus le sein de ta mère , mon enfant !
La tendresse maternelle avait galvanisé ce cerveau à moitié paralysé , et l'expression ^ pour la première fois peut-être, arrivait claire et nette à ces lèvres , qui ne balbutiaient plus depuis longtemps que les vagues paroles de l'imbécillité.
— Mes enfants , mes chers enfants , reprit le prêtre, quand cet élan de sensibilité fut un peu calmé de part et d'autre , il ne faut pas vous abuser sur votre position ; elle est bien triste , et le travail de Mathilde ne peut suffire seul à l'améliorer.
Constance reprit vivement son bout de dentelle... Elle se rendit compte, pour la première fois, de l'inutilité de son travail, de
Ti m puissance de ses efforts , et s'écria douloureusement, en laissant tomber ce tissu de points incohérents et désordonnés :
— Ainsi , mon Dieu î je ne puis plus mémo travailler pour faire vivre mes enfants !
— Calmez-vous, ma bonne madame Charton , reprit l'homme de charité , et voyons ensemble si ma proposition n'était pas raisonnable. Il ne s'agit pas , songez-y bien , d'une séparation complète. Mathilde, dans sa nouvelle position , aura des moments de liberté ; elle viendra les passer auprès de vous. A l'aide d'un travail bien moins exténuant que celui qu'elle fait ici , elle pourra suffire à vos besoins , et dans l'absence de votre mari , vous apporter...
La porte de la mansarde s'ouvrit tout à coup , et un homme entra vivement dans la mansarde. Il resta sur le seuil, la tète en dehors , comme pour écouter si on le suivait dans l'escalier; puis, rassuré par le silence, il retira la clef de la serrure, ferma soigneusement la porte , et se tourna du côté
où les femmes se tenaient pour travailler. Quand la faible lumière qui tremblait sur la table éclaira le visage du nouveau venu , un cri de surprise et de joie sortit de trois bouches différentes :
— Mon père!
— Mon mari !
— Mon père !
Constance fut la première auprès de Jacques.
— N'criez pas comme ça , dit-il en la repoussant. Tonnerre de Dieu ! est - ce que vous voulez me faire arrêter ? reprit-il d'une voix sourde.
Il se laissa tomber sur la chaise quittée par Constance, et, la tête inclinée sur sa poitrine , il resta plongé dans un sombre accablement.
Ces mots: Est-ce que vous voulez me faire arrêter ? avaient consterné la pauvre famille. L'aspect de l'ouvrier acheva de les terrifier tous : sa pâleur était livide , ses cheveux ruisselaient de sueur et de pluie ; ses habits
paraissaient tachés de cet horrible enduit luisant que les vagabonds ramassent dans ces lieux sans nom , où ils vont s'abriter dans la nuit ; des traces de boue blanchâtre à ses coudes, à ses genoux, indiquaient même qu'il avait cherché et trouvé asile dans une de ces carrières abandonnées qui entourent Paris ; la sombre expression de ses traits était plus effrayante encore que tous ces stigmates de la détresse.
— J'ai faim , dit tout à coup Jacques , en mettant sa main crispée sur son estomac.
Mathilde tremblante lui présenta ce qu'il restait de pain apporté par Hippolyte. II le prit , et détourna la tête après avoir regardé sa fille au visage.
Pendant qu'il dévorait cette chétive nourriture, le prêtre s'approcha du jeune garçon.
— Tiens , mon enfant , lui dit-il à voix basse , et en lui mettant de l'argent dans la main , ton pauvre père a besoin de réparer ses forces, tu le vois bien ; procure-lui de la viande, du vin.,. Va, et dépêche-toi.
Hippolyte ne dit rien ; seulement il prit la main du vieillard , et la baisa à plusieurs reprises ; après quoi , il s'esquiva vivement, sans qu'on l'entendît sortir.
Le silence , un silence d'anxiété , régna quelques instants dans la mansarde après son départ. Le bruit que l'ouvrier faisait en mangeant , avec une avidité effrayante , le pain de ses enfants, se faisait seul entendre; il s'y joignait ce faible claquement qui déjà avait effrayé Mathilde : c'était Constance , dont les dents se choquaient dans un frisson d'effroi, car elle pressentait, la pauvre femme , que sa veille de douleur n'était pas finie... On eût dit que sa raison n'était revenue qu'afin de lui faire comprendre toute l'étendue de son malheur.
Quant à l'homme de charité , comme le soldat qui sait que son combat n'est pas terminé, et qu'on va avoir besoin de lui dans une minute , il restait cloué à sa place. A l'aspect de ce malheureux, exténué par la faim , par le sommeil , et rentré
chez lui tout bourrelé de remords et de frayeurs , il se sentait au cœur cette amère pitié qui vous saisit en face de la misère méritée , et du désespoir qui accompagne les mauvaises actions.
Jacques avait cessé de manger. Il promena autour de lui un sombre regard ; ses yeux rencontrèrent ceux du prêtre.
— Ah ! dit-il en essayant de se lever, vous n'êtes pas seules ici , vous autres ? — Pardon et excuse , monsieur, je ne vous avais pas encore aperçu... Puis-je savoir...
— Mon ami, dit Constance en l'interrompant, c'est M. l'abbé de Vaudemont , tu sais bien... le digne prêtre...
— Un prêtre! s'écria le forgeron en serrant les poings... Ah! oui, je sais, ajoutat-il en se contraignant, et d'un ton de voix plein d'une sombre ironie, je sais!.,, celui qui avait fait de not' fille... de Mathilde, dit-il vivement en se reprenant , une dévote en Dieu. L'éducation religieuse! comm' disent ceux qui nous grugent , nous flouent et
nous saignent... Ça lui a bien servi... ça l'a menée loin î...
— Mon cher monsieur Charton , reprit le prêtre avec une douceur infinie, ne parlez point devant votre enfant de l'inutilité des enseignements que nous lui avons donnés... ils font une vertu du repentir , ils apprennent que Dieu est un père qui se laisse désarmer par les larmes de ses enfants.
— Oui , et il leur prouve ça dans l'autre monde, n'est-ce pas? toujours la mêm' chanson !... Le repentir, v'ià un beau fichu mot ! c'est un' invention d'iâches qui n'savent pas porter les conséquences de ce qu'ils ont fait. D'ailleurs , est-ce que ça répare quelque chose, ce mot-là?... est-ce que ça empêche qu'une fille séduite soit déshonorée à tout jamais, elle et les siens? est-ce que ça lave le sang qu'on a pu répandre quelquefois pour punir un pareil affront?
Mathilde se laissa tomber sur une chaise, et couvrit son visage de ses mains.
^" — Charton , lui dit Constance, ne parle
pas ainsi , si tu ne veux pas que ton retour, tant désiré par ta femme , par ta fille , les tue toutes les deux à la fois !
— Le repentir ! reprit l'ouvrier sans entendre sa femme , ah ! iichtre ! c'est l'honneur, c'est la vertu , c'est le devoir, c'est la sagesse qu'il faut leurs y apprendre aux filles , et non pas les mérites du repentir ! C'qu'il faut leurs y apprendre, ce sont les conséquences horribles , épouvantables, d'un faux pas et d'une chute ! Pour les empêcher de se laisser prendre, comme de folles alouettes, au clinquant du piège, ou à la musique de l'appeau , c'qu'il faut leur montrer, ce sont les tortures d'une âme de père trompée dans sa confiance, blessée dans son amour , le désespoir qui vient serrer le cœur, désenchanter la vie du pauvre ouvrier, qui , après s'être endormi sous la fatigue de sa rude journée de travailleur, se réveille dans la compagnie de l'ingratitude , de la traîtrise!... Il faut leur dire qu'alors sa tête se perd, qu'il n'a plus qu'un besoin,
qu'un cri : la vengeance ! El que si , dans ce véritable délire , l'enfer veut qu'il rencontre là, tout à coup, devant lui, celui qui lui a détruit sa joie , sa paix , son honneur, son amour, il peut s'faire, il peut arriver... eh bien î oui , il peut arriver que le père trompé, Fhonnête homme déshonoré devienne... un meurtrier !
— C'est horrible tout ce que tu nous dis là!... s'écria Constance. Voyons! qu'as-tu? parle ; aurais-tu fait un mauvais coup ?...
— Chut! s'écria le forgeron. Entendezvous ? on monte dans l'escalier...
C'était Hippolyte. Il entra ; il était pâle , essoufflé. Il courut à son père :
— Cachez-vous, mon père, dit l'enfant d'une voix saccadée , ils sont là en bas... les gens de police , les sergents de ville... Je les ai entendus... on vous a suivi, on vous a vu entrer ici... Je les ai entendus, vous dis-je: ils viennent pour vous arrêter !
— Et pourquoi donc que vous ne me faites pas mourir, mon Dieu î s'écria Mathilde.
— T'arrêter, Jacques, l'arrêter î... Mais parle donc ! mais dis donc ce que tu as fait pour cela !
— Moi , s'écria l'ouvrier en se levant , et avec une sauvage énergie , je me suis vengé... J'ai trouvé là... tout à coup, devant moi, celui qui m'a détruit ma joie , ma paix, mon honneur, mon amour, et je l'ai tué !
Un cri de stupeur et d'effroi accueillit cette déclaration.
— Je sais le sort que j'ai mérité, reprit-il plus froidement; mais , soyez tranquilles , je n'attendrai pas l'échafaud pour terminer ma misérable existence... C'est assez d'un déshonneur dans la famille... et je vais...
Il se leva , et courut à la croisée qu'il ouvrit vivement.
— Jacques, que vas-tu faire ?
— Mon père !
— Malheureux ! arrêtez ! s'écria M. de Vaudemont.
Et d'un bras auquel la charité donnait une inconcevable force, il saisit l'ouvrier
au moment où celui-ci s'élançait pour se précipiter en dehors de la fenêtre.
— C'est assez d'un déshonneur ! ditesvous , et moi je vous dirai : C'est déjà trop d'un crime !
— Laissez-moi, tonnerre de Dieu! s'écria Jacques , en cherchant à se soustraire à cette main qui le clouait à sa place.
— Non, je ne vous laisserai pas... Frappez-moi , tuez-moi, si vous voulez, mais je ne vous laisserai pas commettre , devant moi , le plus grand des crimes... Le repentir, disiez-vous tout à l'heure, est le mot des lâches... Ce qui est l'action des lâches, le savez-vous, malheureux? c'est le suicide !...
L'ouvrier le re^^jarda et resta immobile.
— 0 mon frère, mon enfant, reprit le prêtre en le serrant dans ses bras , ne vous abandonnez pas au désespoir, et ne cédez pas à l'horrible tentation de vous jeter dans le sein de la mort comme dans un asile inviolable, car vous tomberiez dans la colère de Dieu , mon fils , de Dieu qui , dans ses mi-
séricordes infinies, n'en a pas peut-être poui* ceux qui manquent de confiance en lui.
Constance, Mathilde, Hippolyte, étaient aux genoux de l'ouvrier, et le retenaient par ses vêtements.
— Laissez-vous toucher par les pleurs , par les sanglots de cette pauvre femme qui vous a sacrifié toute sa vie , toutes les forces de son pauvre cœur aimant , et qui ne vous demande, pour récompense de toute cette existence d'abnégation , de travail , de courage , que de vouloir aussi vous montrer courageux et résigné. — Pitié aussi... pitié pour cette pauvre fille, qui, elle aussi , souffre bien cruellement, car elle sent sur sa tête, avec ses peines , le poids de vos chagrins à tous , et , bon père comme vous Têtes , vous ne pouvez vouloir l'accabler tout à fait sous l'horrible idée qu'elle a causé votre mort... Et cet enfant , qui doit être un homme un jour... donnez-lui une grande leçon : qu'il apprenne par vous comment on lutte avec l'infortune, comment on s'élève au-dessus
des misères de Ja vie et des injustices des hommes , en imitant celui qui , du haut d'un gibet infamant , criait : « Père , que votre volonté soit faite!» — Ah ! je sais bien, mon pauvre enfant , que vous avez détourné , comme tant d'autres, l'oreille de ces grandes leçons de la croix; mais, pourtant, c'est beau cela , voyez - vous , c'est beau , c'est consolant... c'est toute l'histoire de l'homme! « Que votre volonté soit faite ! » bien certainement vous avez dit cette prière, tout petit enfant sur les genoux de votre mère... car elles sont toutes chrétiennes, les pauvres mères du peuple! Eh bien! au nom de votre pieuse mère, de vos enfants, mon frère, dites encore, comme autrefois : que votre volonté soit faite , mon Dieu ! et vous serez sauvé !
Le nom , l'image de sa mère achevèrent de fondre la glace qui durcissait cette âme. 11 se laissa aller dans les bras du prêtre, et, cédant aux étreintes de sa femme et de ses enfants, il s'éloigna de cette fenêtre fatale.
— 0 mon Dieu ! que votre volonté soit faite ! répéla-t-il en sanglotant.
On frappa brusquement à la porte.
— Ouvre î dit Jacques en relevant la tête , et en passant la manche de sa veste sur ses yeux , sur son front, ouvre, Polyte ! Je ne ferai pas de résistance. — Vous m'avez vaincu , monsieur, reprit-il en s'adressant au prêtre ; on fera de moi ce qu'on voudra... me v'ià prêt lî
— Bien , bien ! mon enfant, s'écria le vieillard en l'embrassant , vous faites votre devoir , la justice fera le sien , en sachant établir une différence entre le crime prémédité et un mouvement de violence irrésistible , et à un certain point, excusable. Et moi, moi, je vous remplacerai , j'en prends l'engagement , auprès de votre malheureuse famille. Le pauvre prêtre fera pour elle ce que faisait le pauvre ouvrier !
La porte s'était ouverte. Un commissaire de police , suivi de quelques gendarmes , se présenta
— Monsieur, dit le prêtre, en s'avançant au-devant du magistrat , qui le reconnut et s'inclina à son aspect, vous cherchez Jacques Charton?
— Oui , reprit le comniissaire , Charton , Jacques , forgeron de son état, et prévenu d'une tentative...
— Nous savons, monsieur, dit M. de Vaudemont. Voici celui que vous cherchez ; il est prêt à vous suivre , et à donner sur le Fait qu'on lui impute toutes les explications qui lui seront demandées. J'espère que vous voudrez bien relater sur votre procèsverbal la tranquillité et la douceur avec lesquelles il obéit à votre injonction.
— C'est mon devoir, monsieur l'abbé, et je le remplirai.
Pendant que l'agent de l'autorité remplissait les formalités qui accompagnent une arrestation , Charton embrassa sa femme , son garçon, et trouva même des paroles d'encouragement et de consolation à leur adresser.
Le moment de la séparation fut cruel.
L'homme de charité , allant de l'un à l'autre, et leur parlant à tous du Dieu qui se laisse désarmer par la résignation et la patience, parvint à calmer le désespoir de la femme et des enfants de l'ouvrier. Pour Jacques , il se montra le plus courageux de tous : il remercia avec effusion le prêtre , qui , après lui avoir remis le peu d'argent qui hii restait , promit d'aller le visiter dans sa prison, et de voir le juge d'instruction qui serait chargé de son affaire.
— Eh bien ! partons , dit l'ouvrier, en se dégageant des bras qui le tenaient embrassé. — Adieu , monsieur l'abbé , ajoutat-il en tendant sa main au prêtre , vous êtes un brave homme, vous, car vous avez eu pitié du pauvre ouvrier, et vous l'avez empêché de faire un' fameuse sottise, qui n'aurait rien réparé.
Il fit quelques pas pour sortir.
— Et elle! dit le vieillard en lui dési-
gnant Mathilde , qui , immobile comme si elle eût été frappée par la foudre , restait à genoux dans un coin de la chambre.
— Je devine ce que vous désirez que je fasse, dit l'ouvrier en hésitant. — Tenez, n'y a pas moyen d'vous résister, car vous êtes un homme du bon Dieu ! Allons , viens, Mathilde, ajouta-t-il avec explosion, et d'une voix qu'il tâcha d'adoucir, viens, que je t'embrasse, petite... viens, que jeté pardonne , 'lia fille !
La jeune ouvrière alla se jeter dans les bras de son père. Après l'avoir tenue un instant serrée contre sa poitrine, celui-ci la repoussa doucement , et la remettant aux soins du vieillard , il se livra aux gendarmes, qui l'emmenèrent.
Le départ du père de famille ne fit qu'augmenter la douleur de ceux qui restaient.
— Ayez pitié de lui , mon Dieu ! disait Constance en sanglotant , il a tué un homme... Tuer un homme ! est-ce possible que Char-
ton , que Jacques, ait pu se laisser emporter par sa vivacité, à ce point de verser le sang de son semblable?...
Tout à coup , Mathilde releva la tête , comme si elle eût été frappée d'une idée subite.
— Je ne sais pas si tout ce qui vient de nous arriver m'a rendue tout à fait folle , s'écria-t-elle , mais il me semble , mais je crois me rappeler que^, tout à l'heure , Hippolyte a dit que l'argent qu'il nous a apporté, ce soir, lui a été remis par... par l'homme qui est venu ici , il y a un mois , vous apporter de l'ouvrage à faire...
— Oui , je l'ai dit , et c'est vrai , répondit le gamin : le monsieur qui m'a donné dix sols, c'soir, est bien celui que la mère Bien- Aimé vous envoya , et qui vous a remis , ma mère, ces belles dentelles à raccommoder...
— Monsieur de Carlisle , reprit Constance.
— Carlisle ! s'écria M. de Vaudemont.
— Mais s'il a remis de l'argent , ce soir, à mon frère , reprit vivement Mathilde , ou-
bliant qu'elle trahissait ainsi son secret, mon père ne l'a donc pas tué?...
— Ainsi , s'écria le vieillard , c'est ce Carlisle...
— Ah ! ne m'interrogez pas , mon père , mais répondez à la question que je vais vous faire... Ce pauvre étudiant blessé que soigne madame de Belgrave , comment se nommet-il donc ?
— Albert de Terrien, répoi\dit le prêtre.
— Albert de Terrien î s'écria Mathilde. C'est bien ce nom...
Puis, prenant la lumière, elle entra vivement dans le cabinet qui lui servait de chambre.
Elle revint un instant après.
— Ses lettres ne sont plus dans le tiroir de ma commode, s'écria-t-elle.
— Quelles lettres ? demanda le prêtre.
— Les lettres que M. Albert de Terrien m'adressa , répondit-elle.
— M. Albert de Terrien vous a écrit! reprit M. de Vaudemont.
— Et, abusé par la présence de ces lettres dans ma commode , mon père... — Ah ! monsieur, monsieur, continua-t-elle sans expliquer davantage son idée, j'accepte votre proposition... Conduisez-moi à madame de Belgrave !
Elle prit son châle, et animée d'une subite énergie :
— Ma mère, dit-elle en embrassant Constance , il faut que je vous quitte, je ne puis plus hésiter... Hippolyte prendra soin de vous , et ce saint homme a promis à mon père de ne pas vous abandonner,
— Quoi , Mathilde ! tu veux?...
— Il le faut , ma mère , il le faut : je dois aider à réparer le mal que mon père a fait... Ma place est auprès du lit de ce pauvre blessé que soigne madame de Belgrave !
Venez , monsieur, venez.
Les efforts de Constance pour retenir sa fille furent inutiles. M. de Vaudemont vit bien qu'on essayerait vainement de changer sa résolution. Sans s'en expliquer tout à
fait le motif, il crut y voir une de ces inspirations subites qui viennent quelquefois dénouer les situations les plus compliquées : aussi , après avoir promis à la vieille ouvrière de revenir l'informer du résultat de la démarche à laquelle Mathilde consentait , il quitta avec elle la mansarde de l'ouvrier.
Boite aux lettres.
Mina à madame de Terrien.
« Votre second enfant, ma vénérable amie, ma bonne mère , est fatalement appelée par la Providence à une bien triste mission. Que Dieu me donne la force de l'accomplir, et à vous celle de m'entendre, sans que se brise votre cœur maternel ! Votre cher fils , votre Albert, a grand besoin de nos prières... des II. 17
vôtres surtout... Il est malade, bien malade... cependant tout espoir n'est pas perdu : les médecins ne se sont pas encore prononcés.
« Le pauvre enfant , au moment où il rentrait tranquillement chez lui , a été attaqué , frappé par un malfaiteur : de graves blessures ont été le résultat de cette agression , dont l'auteur, si nous en croyons le magistrat chargé d'informer sur cette grave affaire, vient d'être arrêté, après avoir, pendant quelques jours , dérouté toutes les recherches de la police.
«J'étais à la campagne, à quelques lieues de Paris, quand j'ai appris cette nouvelle par le plus grand des hasards. Les termes de votre dernière lettre ont, tout de suite, été présents à ma pensée ; je les ai regardés comme l'expression de l'un de ces pressentiments qui viennent quelquefois avertir les âmes sensibles et pieuses , comme la vôtre , ma bonne mère. Vous ajoutiez, après m'avoir fait part de ces craintes vagues au sujet de votre fils, qu une grande consolation, si
le ciel voulait vous éprouver, en les réalisant, serait de nae savoir auprès d'Albert... Ces vœux ont été des ordres pour moi ; mon mari a été le premier à m'encourager dans ma résolution de tout quitter, pour aller soigner votre enfant chéri.
« Un appartement s'est trouvé vacant dans l'hôtel qu'il occupe: je m'y suis installée, je ne le quitterai pas, tant que notre pauvre blessé aura besoin de mes soins... C'est de sa chambre que je vous écris.
«Nous avons appelé auprès de lui les hommes de l'art le plus en état de conjurer le danger... L'expérience de la science et de l'étude, pas plus que l'amitié de votre Mina, ne lui feront défaut. Nous sommes ici deux femmes, qui avons pris, auprès de lui, l'emploi de garde-malades; nous l'exerçons sous la surveillance de M. de Belgrave, et je vous assure que malade n'a jamais été ni mieux, ni plus tendrement soigné...
«Espérez donc, ma bonne et bien chère amie, que l'enfant de votre vieillesse vous
sera conservé. Dieu ne peut pas vouloir frapper d'un coup si cruel votre âme si belle et si tendre ! Si je ne sentais que mon premier devoir est de rester ici pour vous y remplacer , autant que cela est possible , j'aurais été mol-même vous préparer à cette affreuse nouvelle, et vous porter le ferme espoir que je conserve.
c( Prions , mère , prions, comme vous m'avez appris à prier... Votre fils vous sera accordé, j'en suis sûre.
«J'expédierai demain, par le prochain courrier, un bulletin de cette chère santé, à la conservation de laquelle vont se dévouer tous mes instants et tous mes vœux.
« Adieu , ma bonne , pieuse et courageuse amie.
«Votre fille,
«Mina de Belgrave. »
Mina à madame de Terrien.
« Dieu vous a entendue , ma bonne et sainte mère ; votre fils est hors de danger ! Après trois jours d'incertitude et d'anxiété bien vives pour nous tous , les médecins viennent, enfin, de déclarer qu'une crise favorable s'étant manifestée, ils répondaient maintenant de la vie de notre cher malade. Toujours accablé par la fièvre, Albert n'est pas encore en état de comprendre ni le danger qu'il a couru , ni les alarmes qui en ont été la suite ; le pauvre enfant souffre bien encore, mais au moins l'avenir est à nous ! »
M. de Bel^rave à madame de Terrien.
«J'arrache la plume à madame de Belgrave, et j'use de mon autorité pour la forcer à aller prendre quelque repos , ne fût-ce que pour se trouver ensuite plus en état d'être utile à notre malade. Vous n'avez pas douté, j'espère, de l'assiduité de ses soins : il y a chez elle propension native à cet emploi de garde-malade ; et dans notre chère Mina l'on trouverait l'étoffe nécessaire pour faire deux sœurs de charité. Jugez donc si elle a dû développer, avec ardeur, ces facultés innées , auprès d'Albert, son compagnon d'enfance, le fils de sa meilleure amie... Elle a toujours apprécié, comme elle le doit, les tendres soins que vous avez pris de sa jeu nesse ; elle sait aussi que les louanges chaleureuses que faisait d'elle , sans cesse , sa mère adoptive, m'ont décidé, dans le temps , à lui offrir ma main. Malgré ce que vous en disiez , je ne croyais pas les ressorts de son
àme aussi énergiques , et j'ai été frappé, je vous l'avoue, madame, du caractère de netteté, de précision, d'ordre et de sang-froid qu'elle a développé dans cette triste circonstance.
« Cette chambre d'étudiant , où nous avons trouvé votre Albert installé, était, comme vous pouvez le supposer, dans un triste état de désordre et de désarroi , surtout après le malheur arrivé au pauvre garçon. Madame de Belgrave y avait passé une heure à peine, et tout, dans cette petite demeure, avait pris une autre physionomie , un aspect différent. On ne vit jamais métamorphose plus complète. Un autre air, une autre lumière, semblaient circuler dans cet endroit assaini et égayé. Elle a présidé à ces améliorations avec une admirable entente de ce qui pouvait être fait sans fatiguer le blessé. De gais rideaux blancs ont remplacé , autour de son lit et aux fenêtres de sa chambre , les loques jaunes de poussière et de fumée qui y pendaient depuis si longtemps ; les vitres de ces
fenêtres ont été nettoyées , et des meubles propres et eomfortables , parmi lesquels on n'a pas oublié le fauteuil à la Voltaire , où il doit se reposer quand il essayera les forces que lui rendra la convalescence, ont été installés à la place des chaises et des fauteuils dépaillés , sans que le maître de ce séjour restauré s'aperçût du mouvement et du bruit que devait entraîner un pareil changement de décoration.
« Mina se fait admirablement obéir et comprendre des domestiques de l'hôtel , parce que, dans les ordres qu'elle leur donne, il y a quelque chose de net, de précis , qui ne leur permet pas de mettre leur idée , ou leur envie de faire mieux qu'on ne leur demande, à la place de ses intentions. Il en est de même quand elle rend compte au docteur des observations qu'elle a faites sur l'état du blessé pendant le temps qu'elle a veillé sur lui , et sur l'effet de quelque potion ou de quelque application thérapeutique. Après l'avoir écoutée , le chi-
rurgien en sait autant que s'il avait eu constamment son malade sous les yeux , et quelquefois il s'arrête étonné de l'excellence des indications qu'elle fait surgir avec une simple parole dite le plus timidement du monde. Son courage ne s'est pas démenti une seule fois ; elle assiste, et procède même quelquefois au pansement de ces plaies , dont la seule idée , autrefois , l'eût fait tressaillir d'effroi ; et dans une opération que notre jeune ami a subie hier, elle a montré autant de sang-froid que le chirurgien luimême. Pour soutenir le courage du patient, elle a su commander à ses alarmes et à sa sensibilité, avec une énergie vraiment extraordinaire ; et quand tout a été fini , quand sa présence n'a plus été nécessaire , elle s'est précipitée hors de l'appartement. Je l'ai suivie, et je suis arrivé à temps pour la recevoir dans mes bras... elle était évanouie. Lorsqu'elle a repris ses sens , elle m'a dit : «J'ai cessé d'être femme pour rappeler à notre Albert qu'il était un homme ; mais la
nature a repris sa revanche , et je suis redevenue faible aussitôt qu'il n'a plus été nécessaire c^ue je fusse forte. ?> Vous aviez raison de dire , madame , que c'était une àme fortement trempée.
«Le puissant intérêt qui, tout à coup, a surgi dans sa vie , cette sphère d'inquiétude, d'activité et d'occupation où elle a été entraînée par la catastrophe dont nous avons tous souffert, en mettant en lumière les ressources cachées en elle, ont aussi produit leur effet extérieur. Cette figure, si calme dans sa douceur, ces dehors , si froids dans leur placidité , se sont animés. Le sang circule maintenant; il y a du battement, de la vie , de la chaleur, dans ce corps si lent autrefois et si peu animé. C'est un changement complet; et malgré les traces de la fatigue et de l'insomnie, il faut bien le dire, ce changement est tout à son avantage. Oui , quand je la regarde maintenant , et que je la vois active , empressée et proprette, tourner et retourner dans cette petite chambre ,
si légèrement que le bruit de ses pas se perd dans le frou-frou de son tablier de soie verte , je me rappelle vos paroles : «Laissez faire, mon cher comte, vous aurez un jour la plus jolie femme du département des Côtes-du-Nord. » Et je me dis qu'il pourrait fort bien se faire , madame , que vous ayez raison.
«Nous sommes, il faut le dire, admirablement secondés, dans les soins que nous rendons à votre Albert , par une jeune femme de chambre, chaudement recommandée à madame de Belgrave par un vieux prêtre , son directeur, quand elle était en pension, k Paris. Il est impossible de montrer plus d'attention , de prévenance , de délicatesse et de zèle que cette jeune fille depuis quelques jours , associée par Mina à son œuvre de prédilection. A ses inquiétudes, à son empressement auprès du blessé, à l'insistance qu'elle met pour qu'on lui laisse passer les nuits pour le soigner, on dirait qu'elle a autant d'intérêt que nous au rétablissement
«le cudte cYwre »atit»;. hJli- e»t vraiment tn-i». bien, cett«.' jeune Hlle; et quand je rapproche ce (pie j'ai entendu dire de la nature de hCH inallieur» , ihi jjenre d'a^jre«ftion dont votre All>ert a été la victime, afjrej^sion qui me lait It^llct (Je venir plut(')t d'un rival jaloux (ju d un [jère irrité, que d'un voleiii- — (\ir on n'a rien pris à notre jeune iiomine — ; (juand j'observe avec quelle ardeur la nouvelle venue s est dévouée, tout d'abord, à son salut, et le soin qu'elle prend , maintenant qu'il a repris sa connaissance, pour se tenir éloignée de façon à ne point attirer ses regards, je pense qu'il se pourrait bien... Mais pardon , madame, pardon pour ces conjectures. Ce que je pense est une affaire de bonne santé ; j'attendrai donc, pour vous achever mon conte . que notre étudiant ait recouvré la sienne . ce qui ne tardera pas, nous l'espérons bien.
" Madame de Belgrave . madame , ne parle de vous qu avec une reconnaissance passionnée, dont je lui sais très-bon gré. Son
^ 269 — langage, comme son âme, comme jsa figure, s'est animé, j'aime à le reconnaître, car il n'est pas dans son caractère de dissimuler les qualités qui existent au cœur d'unci femme. Je n'ai été, hélas ! que trop souvent sensible aux révélations intimes de facultés plus entraînantes, et j'ai parfois gémi sur ce don que le ciel m'a donné de lire les pensées les plus dissimulées!
«Pour en revenir à vous , madame, chez laquelle je n'ai jamais découvert que de hautes vertus , croyez que mon dévouement complet égale, pour vous, celui de madame de Belgrave, et que j'aurai toujours l'honneur de me dire , avec le plus profond respect,
«Le plus humble et le plus dévoué de vos serviteurs,
« Léopold-Timoléon DE ViCATOUR, comte DE Belgfuve. »
Carlisle à madame Bien- Aimé ^ .
«Vous me dites, ma chère correspondante, que vous ne comprenez pas ma manière d'être en amour ; vous semblez douter qu'il y ait en moi la faculté d'aimer, parce que je disserte et j'analyse. Vous m'avez souffleté d'épithètes insultantes auxquelles je n'ai pas attaché d'importance , parce que je sais que vous ne possédez que la superficie de mon caractère : vous me trouveriez plus poétique , si j'aimais avec un enthousiasme aveugle. Cette disposition ne m'étonne pas : vous êtes femme , et toutes tant que vous êtes , vous ne comprenez l'amour qu'apportant avec lui l'abnégation complète de la raison.
« Pour plaire à vos cerveaux légers , qui
* Cette lettre est celle que l'abbé de Vaudemont se charj;ea de mettre à la poste d'Épiuay.
ont besoin de se bercer d'illusions, nous avons inventé le roman, qui poétise et déifie l'amour ; nous en arborons les mystiques rêveries, comme nous prenons des gants blancs et des bas à jour, comme nous arrangeons les boucles parfumées de nos cheveux, pour pénétrer dans le boudoir d'une petite maîtresse.
«Vous ignorez encore quel homme je suis : j'aurais pu aimer la vertu, si je l'avais trouvée sur la terre, pure et complète. Est-ce ma faute si je n'ai rencontré que des femmes faciles à séduire? Le sentiment de notre pouvoir, ce que vous appelez fatuité , n'estil pas justifié par votre faiblesse? Nous serions bien sots de ne pas user de ce pouvoir. La vertu, jusqu'à ce jour sans atteinte, de Livie, m'imposait, je l'avoue , mais maintenant je ne la crois plus invincible , et elle a perdu pour moi le plus grand de ses attraits. Livie n'est qu'une orgueilleuse : nous combattons à armes égales ! elle ne m'aime pas plus que je l'aime. Notre vanité h tous
deux a seule été mise en jeu : je me suis laissé prendre par la vertu, comme elle par l'esprit. Je commence à croire que j'ai compté sans mon hôte ; elle s'apercevra bientôt , et cela ne peut manquer dans un temps où l'esprit court les rues, et où nous avons besoin, nous qui écrivons, de garder le peu qui nous en reste pour nos livres , elle s'apercevra bientôt de quelque mécompte semblable avec moi. J'ai eu un grand tort, dont je me confesse avec toute l'humilité que vous me connaissez : ce fut de risquer l'intimité avec une femme qu'on ne peut prendre que par la tète. Il fallait , avec elle, rester dans les nuages de l'éloignement. Ce que l'on suppose est toujours bien autrement séduisant que ce que l'on voit. Il fallait, je le répète , me tenir dans le sanctuaire de la méditation et du génie dans l'enfantement ; puis de temps temps , quand je me serais senti en verve et de bonne humeur, quand j'aurais ramassé, à droite et à gauche , assez d'esprit pour défrayer toute une soirée litté-
raire , je me serais montré alors , et certes j'aurais plus avancé mes affaires en deux heures que dans ces longs jours passés inutilement auprès d'elle !
«0 Mathilde, Mathilde, que tu serais bien vengée si ce supplice devait durer longtemps encore! Rends-moi, bonne et simple fille du peuple , ton langage sans façon , si pétillant de franchise , de naïveté et de bonne humeur... Ah ! malheureux, quel mot ai-je écrit là ?... il retombe sur mon cœur comme un poids insupportable. Riez ! mais je commence à croire que le remords existe ailleurs que dans les phrases de romans et de mélodranïes. Oui , vraiment , on a raison de le dire : c'est un vilain mal. Oui , un mal; et ce n'est pas le seul qui me tourmente : ma santé m'inquiète sérieusement ; il faut que je revienne à Paris pour essayer de faire passer ces étourdissements et ces assoupissantes torpeurs qui viennent de temps en temps enchaîner les mouvements de mon cer- II. 18
veau... Que suis-je venu faire ici ? En vérité, je me sens un grand dépit contre vous , qui m'avez poussé dans ces deux liaisons , dont l'une a blessé mon cœur, dont l'autre me fait prendre en dégoût le bel esprit et la littérature , ma seule ressource pour vivre. Je suis plein de colère contre moi , qui me suis piqué avec mes propres armes auprès de la grisette ; contre moi , que la femme du monde change en niais, ballotté par ses caprices et par ses bouffées de vanité, et toujours à la veille, comme l'écolier en faute, d'être chassé de classe, et de recevoir les étrivières. Ce matin encore, un vieux raisonneur d'abbé, qui a élevé la dame , et dont je défais l'ouvrage pièce à pièce , m'a , par rancune sans doute , mis à une véritable torture, en évoquant l'image , en prononçant le nom de Mathilde dans ces lieux, comme si ce n'était pas assez pour mon tourment de les avoir apportés dans mon cœur ! Cette existence est insupportable , et je me ven-
gérai de lui , de vous, de moi , sur cette Livie qui m'a jeté à de pareilles anxiétés.
« Sans rancune et tout à vous , « A. DE C. »
Il tonne.
La lettre de Carlisle , la dernière de celles que nous avons citées dans notre chapitre précédent , était parvenue à Clara Mautor, — car nous avons hâte de faire quitter à la vieille libraire le nom de Bien-Aimé , qui fait grimacer la figure de cette femme , qui se pose dans notre drame d'une manière plus tragique que grotesque , — au moment où celle-ci , reportée par ses aveux vers les
premières années de sa vie , éprouvait cette mélancolie amère et profonde qui suit tout regard rétrospectif, quand , dans le passé, on ne trouve rien qui puisse servir de compensation au mal , à l'erreur, à la folie.
En faisant part des secrets de sa vie à un être aussi léger qu'Anténor de Carlisle , n'avait-elle pas cédé , sans s'en douter, au besoin que notre pauvre humaine faiblesse éprouve quelquefois de déposer dans le cœur d'un autre son fardeau de regrets et de remords ? Peut-être y eut-il quelque chose de semblable à ce besoin , dans cette confidence, quoiqu'elle l'attribuât à une autre impulsion. Fanfaronne de vice , elle faisait gloire à sa franchise, que nous nommerons, nous, son cynisme, de ce compte rendu d'ellemême; mais ce qui présida surtout à la confection de cette espèce de bilan moral fut l'envie de se soustraire aux nouvelles idées qui , tout à coup , avaient surgi dans son esprit.
C'était dans cette dispute entre le bien et
le mal, et pour se défendre d'être faible, car les méchants qui voudraient cesser de l'être, nomment faiblesse ces velléités de courage , qu'elle avait écrit au romancier. Elle lui avait écrit pour se répéter à elle-même qu'elle était allée trop loin pour songer au retour. Vains efforts de l'esprit en lutte avec la conscience ! le ton de dédain et de sarcasme qu'elle employait vis-à-vis de son complice, ces sophismes entassés contre la vérité, prouvaient tout son mépris pour ceux qui suivaient la même voie qu'elle , et le besoin qu'elle avait de torturer la justice, la raison et le bon sens, pour se maintenir dans la position qu'elle s'était faite. Quant aux quelques pages dans lesquelles elle avait cherché à expliquer sa vie, leur résultat le plus positif avait été de lui inspirer une véritable horreur contre elle-même.
La mère, surtout, la mère se montrait inexorable dans les récrijïiinations de sa conscience. Dans ses confidences au romancier, elle eût écrit l'abandon de sa fille, sa
résolution de la mettre aux Entants tiouvés, et l'inutile recherche que, plus tard , elle en fit, avec du sang pris dans l'endroit le plus sensible de son cœur, qu'elle n'eût pas souffert davantage. La tendresse maternelle survit à tous les autres amours ; et , délaissée de tous, la vieille femme pensait, avec une douleur inexprimable, qu'en éloignant d'elle à tout jamais l'enfant de sa jeunesse , elle avait déshérité sa vieillesse flétrie du seul moyen qui reste à la femme pour exercer; cette faculté aimante qui ne meurt jamais dans son âme.
— Malheur, malheur sur moi ! disait>elle en se frappant le front de sa main décharnée. Ils disent que Dieu punit nos fautes par le feu de l'enfer : il n'y a pas besoin de Dieu et d'enfer pour cela. La punition de nos fautes est dans nos fautes elles-mêmes. Tu as abandonné ton enfant , tu seras abandonnée toi-même ! Tu n'as trouvé rien de mieux à donner à ton enfant qui venait de naitre que l'hôpital ; à l'Hôtel-Dieu , la vieille
— 280 -^ qui va mourir ! Le numéro sous lequel ton enfant fut inscrit, mère dénaturée, t'attend peut-être sur la couchette où l'infirmier te jettera... Le n** 12: c'est cela. — Je le retiens. — Le numéro qui abritait sa vie, commençant dans l'abandon , couvrira ma vie ^ qui s'éteindra dans le désespoir !
Elle regarda autour d'elle , effrayée de l'accent qu'elle avait donné à ses paroles insensées. A l'aspect de ses livres bariolés qui s'entassaient autour d'elle, elle se prit d'un rire amer, car elle se figura , dans ce moment, qu'elle était, avec son désespoir, son déshonneur et ses remords , la vivante expression de toutes les mauvaises pensées, de tous les dangereux exemples, de toutes les pernicieuses maximes contenues dans ce peuple désordonné de volumes sur lequel elle trônait, comme Satan au milieu des légions maudites.
Elle se trouvait dans son comptoir. C'était l'heure si vite passée où le soleil regardait, par Téchancrure de deux toits inégaux , son
magasin , privé, le reste du temps , des bienfaits de cette ravivante clarté. Ce rayon arrivait à la vieille femme, bizarrement coloré par ces stores d'annonces que la nouveauté et l'industrie avaient étalées devant ses vitres ; il jetait un reflet verdâtre sur sa maigre figure , et un caractère fantastique , l'ombre d'une lettre détachée de quelque affiche, marquait son front, comme si l'enfer lui eût déjà apposé ses stigmates.
Quelqu'un entra , sans qu'elle interrompit le cours de ses sombres rêveries , sans qu'elle jetât un seul regard de son côté, pour savoir qui venait la trouver. Immobile à quelques pas de son comptoir, ce visiteur silencieux resta quelques instants à la considérer. La porte vitrée de l'arrière-boutique, restée ouverte , laissait voir un portrait au pastel , accroché au-dessus d'une petite cheminée. Ce dessin avait attiré les regards du nouveau venu , et maintenant ces regards se portaient du tableau à la vieille libraire, et de la vieille libraire au tableau : on eût dit qu'il cher-
— 282 ~ chait à reconstruire, avec les traits flétris de celle qu'il avait sous les yeux , cette figure dont il retrouvait l'image dans le cadre , et dans ses souvenirs d'autrefois. C'était l'abbé de Vaudemont.
— Madame , dit-il enfin d'une voix calme et douce , madame , je suis vraiment fâché d'interrompre la méditation dans laquelle vous me paraissez plongée.
Les accents de cette voix la firent tressaillir. Elle leva les yeux; mais elle aperçut les habits du prêtre avant de regarder son visage.
— Un prêtre ! dit-elle avec son sourire sardonique. Je ne vends pas de bréviaire , monsieur l'abbé.
— Ce n'est pas ici , répondit-il gravement , que je viendrais en chercher, si j'en avais besoin... — Mais, reprit-il plus doucement, vous paraissez souffrir, madame, vous me semblez malheureuse, affligée... Allez ! partout où nous pouvons consoler, rassurer, réparer, nous trouvons le livre qui contient
les prières qui sont le plus agréables à Dieu !
L'effet de la puissance de l'exorciste sur le possédé ne fut jamais ni si prorapt, ni si visible. Elle s'était levée , et, la bouche béante, les membres agités d'un tremblement convulsif, elle restait en contemplation devant le prêtre. Sa taille élevée dominait cette atmosphère de ténèbres, de reflets douteux, que les annonces du cabinet de lecture maintenaient autour de Clara Mautor» et la clarté du soleil tombait pure et brillante sur cette belle tête de vieillard couronnée de cheveux blancs, et sur cette noble ligure où se lisait plus de pitié que de colère, plus d'indulgence que de sévérité.
— Lui ! murmurait-elle d'une voix entrecoupée, encore lui!... Non, c'est un songe sans doute... Moi, qui ai tant demandé à me trouver encore , et à tout prix , en présence de ces traits qui me rendissent présent le temps qui n'est plus , j'ai été exaucée ; mais c'est le prêtre qu'on me renvoie pour
me dire, comme la première fois, qu'il n'y a ni grâce, ni pitié pour moi...
— C'est le prêtre que le ciel vous envoie, ma fille, s'écria M. de Vaudemont avec toute la chaleur de sa charité , pour vous dire que sa miséricorde est infinie , et qu'il n'y a pas de faute que le repentir n'expie , Clara Mautor 1
Elle répéta ce nom avec une douloureuse surprise, comme si elle se fût longtemps efforcée de l'oublier.
— Clara Mautor î dit-elle. Ce n'est donc pas un rêve ! c'est bien lui qui est revenu auprès de Clara Mautor?... Et comment avez-vous lu son nom sur ce visage dévasté par les passions, les ans et les chagrins? .
Le vieillard lui indiqua du doigt son portrait.
— Ah ! oui , reprit-elle , vous m'avez reconnue à la figure que j'avais autrefois. Ce portrait a vieilli aussi , mais ce n'est pas lui qui a changé. — Vous, dit-elle encore, en tenant ses regards toujours fixés sur lui , vous
êtes ce que vous devez être; le temps n'a point enlaidi vos traits, et il a développé sur votre front et dans vos regards cette beauté morale que votre jeunesse portait dans son germe... Je n'ai pas hésité un seul instant à vous reconnaître , et cependant je ne vous vis que deux fois , monsieur !
Les souvenirs pénibles accoururent en foule dans cet esprit qui commençait à revenir du premier saisissement de la surprise. Les griefs que , dans l'exaltation de son amour et de sa douleur, elle avait si souvent amoncelés sur la mémoire du prêtre, se dressèrent à ses yeux... mais au moment d'éclater en reproches , elle s'arrêta à l'aspect de cette tête blanche si noble, si calme et si résignée. Par une réflexion subite sur l'état de décrépitude dans lequel elle-même était tombée , elle apprécia le ridicule qui accompagnerait l'explosion passionnée de ces sentiments et de ces regrets encore vivants dans son cœur.
D'ailleurs, cette ressemblance qui avait
existé entre les deux frères exerçait en ce moment sur son âme un effet extraordinaire : la présence du prêtre était pour elle comme une apparition de l'homme qu elle avait tant aimé. Le souvenir du bonheur qu'elle avait goûté près de l'un, le souvenir de la douleur dont l'autre avait empoisonné sa vie , soulevaient, dans son cœur, un grand combat entre l'attendrissement et la colère... L'attendrissement prit le dessus.
— Ah ! monsieur, monsieur, dit-elle enfin, en cachant son visage dans ses deux mains, vous m'avez fait bien du mal !
Elle pleurait.
— Hélas! reprit-il , ce ne fut pas ma faute si vous repoussâtes les consolations que j'avais à vous offrir, et que je tiens toujours à votre disposition , ma sœur !
Ce mot de sœur la toucha extrêmement.
Ce mouvement de sensibilité adoucit le ton avec lequel elle s'écria :
— Des consolations, monsieur, des consolations, en était-il pour moi quand mon âme,
— 2S7 — déchirée par la plus cruelle des séparations...— JNon , reprit-elle en faisant un nouvel effort sur elle-même, non , je me tairai... Vous qui avez fermé le tombeau de ce que j'eus de plus cher au monde , vous ne ferez point sortir de mon cœur, cet autre tombeau où j'ai renfermé toutes mes douleurs , d'autre cri que celui-là : Ah ! monsieur, vous m'avez fait bien du mal !
— Eh bien ! pour me prouver que vous me pardonnez, ma fille , reprit l'homme de charité , tout prêt à s'accuser pour consoler la vieille femme, laissez-moi maintenant vous faire du bien en vous aidant à réparer...
— Le mal que j'ai fait? s'écria-t-elle. Ahî dites, dites, en auriez-vous les moyens?... C'est que vous ne savez pas jusqu'à quel point j'ai été dénaturée... Enfin, j'ai eu une fille... une fille, monsieur, une fille que l'on a mise aux Enfants trouvés... Qu'est -elle devenue ? le savez-vous ? Ah ! si vous vouliez me le dire , je ferais tout... tout ce que vous voudriez... Ma fille... ma fille... Ah! pardon.
monsieur... Mais, voyez-vous, il n'y a rien à cacher de ce qui se passe dans nion cœur, quand je pense à ma pauvre petite fille... Je veux bien cesser d'être femme , mais je ne peux pas m'empêcher d'être mère... Mère!... ah ! je sens que je ne devrais pas prononcer ce mot, et que ce nom m'est interdit : aussi c'est ce que j'ai fait de plus mal... C'est le souvenir sous lequel je me tords avec le plus d'angoisses, dans mes nuits d'insomnie. J'étais folle , allez ! bien sûr, j'étais folle quand j'ai fait cela... Je serais morte il y a longtemps, mon Dieu, si je n'avais pas eu cette excuse... Et puis , moi , je croyais qu'ils restaient là, les enfants, qu'ils y restaient jusqu'à ce qu'on vînt les réclamer. J'avais le numéro sous lequel on avait enregistré le mien... Le n'' 12, monsieur. — Une petite fille si blanche, si blonde, avec des pieds si mignons, des doigts si roses... Ah! je l'aurais reconnue parmi tous les autres petits... Et puis , d'ailleurs, ce signe de son épaule, ce joli signe dont la forme était restée si bien
gravée dans mon cœur... quand je vous dis que j'étais sûre de la retrouver 1 Eh bien, point... Lorsque je voulus la reprendre avec moi, rentrer dans mon bien, m'abriter derrière son berceau, retremper, rajeunir, épurer ma vie souillée, dans ses joies, dans ses caresses d'ange , car je sentais qu'il n'y avait plus pour moi d'espoir, d'amour, de foi , de salut, d'innocence qu'avec ma petite fille, et que je n'oserais pas , quand son petit lit blanc serait à côté du mien , faire le mal et seulement y penser... Je ne la retrouvai pas, monsieur... Une femme riche était venue, avait promis de s'en charger, avait donné toutes les garanties suffisantes de l'exécution de ses promesses , et l'avait emportée en défendant de dire son nom et sa demeure à qui pourrait venir réclamer la petite... Alors je vis bien que le ciel ne voulait ni de moi, ni de mon repentir, puisqu'il m'ôtait cette voie de retour, la seule qui me restât. — Et vous , pourtant, vous qui êtes un prêtre, vous veii. iO
nez me dire: Je t'aiderai à réparer le mal que tu as fait... Voyons, le crime de la mère sans entrailles est-il réparable? pouvez-vous me faire retrouver la fille que j'ai repoussée de mon sein ?
— Oui , dit le prêtre , car je viens vous prier de m'aider à la sauver.
— Ma fille!... elle existe donc... Vous savez donc où elle est... La sauver ! elle court donc un danger... Ah ! mon Dieu , mon Dieu ! que faut-il faire pour vous décider à tout me dire? Tenez, vous le voyez... me voici à vos genoux , humiliée, pleurant , contrite , vaincue... Je me confesserai , si vous voulez ! par ma faute ! par ma faute ! par ma trèsgrande faute! continua-t-elle en frappant sa poitrine. — N'est-ce pas ainsi ? vous serez content de moi. Mais dites-moi au moins, dites ce qu'il faut faire pour sauver ma fille!
— Votre fille , répondit le vieillard en relevant Clara Mautor , votre fille , pauvre femme, il s'agit de l'empêcher de faire le
premier pas dans la carrière que vous avez si fatalement parcourue !
— Elle ! faire comme moi 1 souffrir ce que j'ai souffert ! devenir ce que je suis devenue 1 s'écria-t-elle en bondissant ; j'aimerais mieux la savoir morte !
Ce cri de la conscience s'échappant au milieu du débordement de la tendresse maternelle, et dominant 4es agitations d'une âme bouleversée par .une puissance aussi grande, prouva au vieillard la réalité de ses remords.
— Elle ne mourra pas , et nous la sauverons , dit-il en lui prenant la main ; et pour y parvenir, dites-moi si vous voulez m'aider à dévoiler, à ses yeux , le séducteur qui cherche à l'enlacer dans ses pièges , à ruiner sa réputation , à compromettre son double titre d'épouse et de mère?...
— Si je le veux... si je le veux ! s'écria la vieille femme. 0 mon Dieu ! quelle demande ! Mais vous ne savez donc pas tout ce que perd , tout ce que risque la femme qui ne
veut être ni épouse ni mère... Ahl monsieur, monsieur, j'ai fait bien du mal ! Avant de vous retrouver, je m'étais jugée , j'avais prononcé l'arrêt qui doit me frapper... Mais je le sens, mes fautes ont été plus grandes que je ne le pensais ; mon jugement n'a pas été assez sévère, depuis que je sais que j'ai une fille, et que la malheureuse enfant est menacée des mêmes égarements , des mêmes chagrins qui en sont le digne fruit... Ah ! oui , il fallait cela , monsieur, il fallait cela pour me faire sentir à quel point j'ai été coupable ! Mais dites , je le connais donc le misérable , l'infâme acharné à la perte de mon enfant ?
— Calmez- vous , pauvre mère , calmezvous, et écoutez-moi. Vous avez... vous devez avoir , parmi vos livres , la collection des romans composés par un auteur qui se nomme Anténor de Carlisle.
— Carlisle 1 s'écria la vieille ; Anténor de Carlisle !... répéta-t-elle agitée par une subite pensée. — Oui, j'ai ses romans en effet... ils
sont tous là, dit-elle encore en indiquant un des rayons de sa bibliothèque.
Le prêtre s'en approcha , et prit sans rien dire plusieurs volumes, qu'il feuilleta les uns après les autres.
Clara Mautor le regardait faire sans comprendre ce qu'il cherchait ; mais sa pensée ne restait pas inactive pendant ce temps-là. — Pourquoi lui parler de Carlisle ? Est-ce lui que M. de Vaudemont veut indiquer à son ressentiment?...
En ce moment, M. de Vaudemont se tourna vers Clara Mautor, et lui fit remarquer sur un livre l'absence de la couverture et du feuillet qui portait le titre du roman et le nom de l'auteur.
— Voilà , dit-il , un volume en bien mauvais état. Pourriez-vous me dire de chez qui il est sorti ainsi déchiré ?
Clara Mautor pâlit. Elle allait prononcer un nom qui était, à lui tout seul, une accusation terrible contre elle.
— Ce volume, dit-elle en tremblant, je
l'ai prêté dernièrement à une jeune ouvrière, dont la mère loge dans notre maison... C'est elle qui me l'a rendu dans cet état...
— Et cette jeune ouvrière , dit vivement le prêtre , est Mathilde Charton ?
— Oui , en effet , répondit-elle en baissant la tête, Mathilde Charton.
— Et savez- vous , reprit le vieillard , pourquoi elle a déchiré cette page?... Parce qu'elle portait le nom de l'homme odieux qui a mis tout son talent à séduire , à corrompre; parce que , perdue par lui, à cause de lui, elle croyait, la malheureuse enfant, emportée par un sombre accès de frénésie, cacher ainsi à tous les regards les causes de sa chute, comme le suicide, qui ôte à la fiole où il puise le poison l'étiquette sur laquelle son crime est écrit! ,.\ut:'.j
— Hélas! s'écria la vieille femme, comment j>ourrais-je jamais réparer le mal que j'ai fait... Vous m'y aiderez , n'est-il pas vrai, monsieur... Pauvre Mathilde ! mais où estelle maintenant? Sa famille est bien mal-
heureuse , allez ! Le père a été arrêté hier soir, et l'on dit que Mathilde...
— Rassurez-vous. Mathilde , reprit M. de Vaudemont , est auprès d'une jeune dame qui demeure dans cette rue , au n" 20; c'est moi qui l'ai placée dans cet endroit, en attendant que je lui procure l'asile où elle veut se réfugier. — Ainsi, continua-t-il, ce Carlisle est bien l'auteur du déshonneur delà jeune fille. Hier, j'en avais acquis la presque certitude ; mais Mathilde ayant refusé de compléter ces renseignements , j'avais encore des doutes qu'il était nécessaire d'éclaircir. Maintenant , et d'après ce que vous me dites...
— Oui , monsieur, c'est ici que cet odieux Carlisle a rencontré Mathilde Charton ; c'est ici , et avec ces livres... Mais , mon Dieu , mon Dieu ! s'écria-t-elle tout à coup en s'interrompant, et comme si elle eût été frappée par une nouvelle et subite clarté: le jour, le jour même où le hasard les mit l'un et l'autre en rapport, une autre femme aussi vint
— 2% — chez moi , et s'y trouva avec lui... Il lia connaissance avec elle... Depuis ce jour, il osa lui faire passer des billets dans les livres que cette dame envoyait prendre chez moi... et il y a peu de temps, introduit dans cette maison , à la campagne, à Sannoy...
— J'en arrive, dit le prêtre avec gravité... et je m'y suis trouvé avec ce Carlisle.
— Cette jeune dame , reprit Clara Mautor avec un tremblement convulsif , cette jeune dame, si belle, que je ne la voyais pas entrer chez moi sans me sentir troublée au fond de l'âme?...
— C'est madame Volson... la femme de M. Volson , banquier, répondit le vieillard.
— Mais avant que d'être madame Volson , dit la femme en attachant sur M. de Vaudemont un regard plein d'angoisses et d'insistance...
La porte du cabinet de lecture s'ouvrit, et un domestique se présenta. Avant que d'entrer, il se retourna du côté de la rue
pour dire quelques mots à l'un de ses camarades , qui s'apprêtait à le quitter pour aller faire une autre commission.
M. de Vaudemont ne fit que l'entrevoir: mais il le reconnut tout de suite : c'était l'homme de Sannoy qu'il avait rendu à son admiration pour les chandelles romaines, lorsqu'il s'était chargé de la correspondance du château. Je ne sai^ quelle voix intérieure dit au vieillard que l'arrivée de ce valet n'était pas étrangère au sujet de sa vive préoccupation. Sentant la nécessité de ne point paraître , en ce moment , devant cet individu , qui ne manquerait pas de dire à sa maîtresse où il l'avait rencontré ; et pour ne point le gêner dans son bavardage , il se retira vivement dans l'arrière-boutique, après avoir adressé à Clara Mautor un regard expressif , dont le sens fut rendu complet pour elle par le signe dont il l'accompagna en mettant son doigt sur ses lèvres.
Tout cela se fît si rapidement que, lors-
que le nouveau venu , ayant pris congé de l'autre valet , entra dans le cabinet de lecture , il n'y trouva que Clara Mautor.
— Bonjour, madame Bien-Aimé , dit le valet ; vous n'êtes pas fâchée de me revoir, hein ? ça prouve que vos pratiques reviennent. Est-ce que vous ne me remettez pas?... Lapierre, chez madame Volson. i
— Lapierre... madame Volson... si vraiment, répondit la libraire en cherchant à se remettre de son émotion. Madame Volson , dit -elle encore, n'est -elle plus à la cam-
,-— Ah mon Dieu ! comme vous dites ça ! Vous êtes donc malade?... Je vous trouve l'air tout chose. Vous qui aviez toujours le petit mot pour rire... Eh bien non , madame n'est plus à la campagne : le fait est que nous devions y rester plus longtemps ; mais madame est tombée malade...
— Malade ! dit vivement la libraire.
— C'est-à-dire que monsieur s'est figuré qu'elle était malade, et, un beau matin.
sans en prévenir personne , il l'a ramenée à Paris. Quoique madame soutienne qu'elle ne s'est jamais mieux portée , il y a eu déjà une consultation de médecins; on l'a purgée hier, on la saigne demain... Il peut être bien tranquille , monsieur, si on continue , madame aura , pardine , la maladie qu'il craignait de lui voir. C'est qu'on dit ni plus ni moins , dans l'hôtel , qu'elle est menacée de devenir folle , ajouta Lapierre en baissant la voix ; vous sentez bien , madame Bien - Aimé, que ce sont là des propos auxquels il ne faut pas croire... Malgré ça , il faut convenir qu'elle est bien changée depuis quelque temps... Qui sait? C'est peut-être tou>> ces livres qu'elle trouve chez vous qui lui tournent la tête... Eh bien! par exemple, faut être encore joliment en retard pour se laisser prendre à toutes ces bêtises-là.
— Est-ce madame Volson qui vous envoie, mon ami? demanda la libraire fatiguée de ce bavardage.
—Oui , madame Bien-Aimé , avec ce petit
billet pour vous... C'est sans doute la note des livres qu'elle vous demande , dit le valet en remettant à la maîtresse du cabinet de lecture un petit papier plié en triangle et négligemment cacheté , comme un écrit sans conséquence. Lisez cela , et apprêtez ce qu'on vous demande. Je m'en vais à côté, dit le valet, rejoindre un de mes camarades qui m'attend ; en revenant , je passerai prendre ce qu'il y aura pour madame. Ainsi , à tout à l'heura, ajouta-t-il en prenant congé de la vieille femme.
Pressée de lire la lettre de la dame de Sannoy, sur laquelle l'abbé de Vaudemont venait d'appeler si vivement son attention , Clara Mautor oubliait, en ce moment, celui qui s'était retiré dans la pièce voisine. ***" M. de Vaudemont, n'entendant plus de bruit , écarta doucement le rideau qui flottait devant la porte vitrée ; mais il en laissa retomber les plis et s'éloigna vivement, à l'aspect d'un autre homme qui venait d'entrer en même temps que le domestique sor-
tait : cet homme, il l'avait également reconnu , était M. Anténor de Carlisle.
Le littérateur s'approcha doucement du comptoir. Plongée dans la lecture du papier écrit par madame Volson , la vieille femme ne l'aperçut pas, et le romancier, silencieux, resta immobile devant elle.
Voilà quel était le contenu du billet qui occupait si bien l'attention de Clara Mautor.
Sur la première page , il y avait l'indication de quelques ouvrages nouveaux que la femme du monde désirait lire ; mais ce n'était pas tout : les lettres T. S. V. P. , qui se trouvaient en bas du vélin satiné, indiquaient qu'il y avait encore autre chose au verso... On a eu raison de dire et de répéter que la pensée de plus d'une lettre se réfugiait dans le post ~ scriptum : voici les termes de celui qui terminait le billet de Livie.
« Si , par hasard , madame Bien-Aimé voit «M. Anténor de Carlisle, l'auteur que j'ai « rencontré chez elle , elle me ferait plaisir
«de lui demander, de ma part, s'il pourrait « me faire dire , d'après les indications que «je fais suivre, quel est le titre d'un livre « que j'ai commencé à la campagne , et dont «j'ai complètement oublié le nom.
« Dans cet ouvrage , une jeune femme , « pressée de connaître les auteurs de ses «jours, et séparée de celui qui peut l'in- «struire de ce mystère, cherche tous les « moyens de se réunir à lui pour pénétrer le « secret qui l'intéresse. M. de Carlisle saura , «sans aucun doute, ce que je veux dire. « L'ouvrage est nouveau , et m'a beaucoup « plu. Je n'en ai lu que deux chapitres... j'en « suis restée au moment où la jeune femme , « emmenée par son mari , ne peut obtenir les «éclaircissements qu'elle attend avec tant « d'impatience. M. de Carlisle m'obligerait «beaucoup s'il me mettait à même de con- « tinuer cette lecture , en m'indiquant le «titre que j'ai totalement oublié, et Je li- « braire chez qui je pourrais trouver ce « livre. »
Clara Màutor était arrivée à la fin de cet écrit.
— Toujours ce Carlisle! dit -elle avec dépit.
— Ah ! chère et féale amie, s'écria l'homme de lettres, qui n'avait pas perdu le sens de cette exclamation, voilà qui est peu aimable de votre part...
— C'est lui , dit la vieille frappée de surprise à l'aspect du romancier, et en laissant tomber la lettre parmi ses livres.
— Comment, reprit-il en ricanant , quand j'accours auprès de vous, tout empressé de renouer, après une trop longue absence, ces rapports d'amitié que votre esprit et votre expérience me rendent si précieux, les premiers mots que j'entends pour saluer ma bienvenue sont ceux-ci : Toujours ce Carlisle ! Et quel est donc l'écho , ajouta-t-il en prenant vivement la lettre sur le comptoir, qui vous obsède ainsi en vous répétant mon nom?
— Monsieur, cette lettre m'est adressée,
et je ne sais pas pourquoi vous vous perinettez...
En s'avançant en dehors de son comptoir pour arracher la lettre des mains de Carlisle, Clara Mautor aperçut la iigure de M. de Vaudemont à l'entre-bâillure du rideau de l'arrière-boutique. 11 lui sembla qu'il lui faisait signe de se contenir et de se taire , et mettait encore son doigt sur ses lèvres. — Elle s'arrêta.
— Ah ! méchante amie , dit Carlisie qui avait eu le temps de parcourir des yeux le post-scriptum du billet : vous savez bien pourtant qu'il n'y a pas de secrets entre nous!... Cette lettre, d'ailleurs, ne m'apprend rien... n'ai-je pas vu sortir d'ici le valet qui vous l'a remise... je savais qui l'envoyait, et le sachant, reprit-il d'un air fat, je me doutais qu'il y était question de moi.
— Ainsi , monsieur de Carlisie , vous le voyez , reprit Clara Mautor , pâle et tremblante, et ayant une peine infinie à se contenir, madame Valson vous prie de lui in-
diquer par moi le roman qu'elle cherche et dont elle désire connaître la fin...
— Très-bien, répondit l'homme de lettres, roman sous presse, chère Bien -Aimé, et dont je finirai demain le dernier chapitre.
— Je ne vous comprends pas, dit-elle.
— Ah ! ah ! s'écria-t-il en riant ! qu'avezvous donc fait , chère belle, de cette perspicacité en matière d'intrigue , que j'ai toujours appréciée en vous ? Comment I vous n'avez pas déjà deviné ce dont il s'agit...
— Si... si vraiment, dit-elle, en faisant mine de rire aussi, quoiqu'elle se sentît le cœur déchiré par la plus cruelle anxiété, il est évident pour moi que le sens de ce billet est mystérieux , et que, sous ce roman dont la dame désire connaître la suite...
— Se cache l'envie de me retrouver, pour arriver à une révélation qu'elle attend de moi... révélation étrange , ajouta-t-il plus sérieusement , et dans laquelle... — C'est singulier , ajouta-t-il , j'étais venu ici avec des in-