UNE AFFAIRE D'HONNEUR
De nos jours on est précoce en bien des choses, en littérature, en mu sique, in politique : autrefois on l'était surtout en fail d'armes. Le célè-
br tte il>- Bussy-Rabutin, l'irascible el prés ptueux cousin de M de
. l'homme qui si' prétendait ne poui la satire el pour l'amour, que Turenne déclarait malignement le »" <"■ ur officier pour les chansons qu'il eût dans ses troupes, l>- futur auteur il'1 VHisloire amoureuse il i Gaufej, avait commencé par être un écolier des plus hâtifs, et par enlever ses humanités au pas de course. Du collège 'l' \utim, il vint ;i Paris, au collège de Clermont, où il entra en seconde, bien qu'il n'eût qui' onze ans : a douze on le jugi i capable île passer en philosophie, eu sautant par dessus la réthorique; mais sa philosophie terminée, sans lui donner le temps di fa n sa phyt père lui donna la pn
compagnie du régiment qu'il avait ordre do mettre sui pied, et l'envoya
en Lorraine, au siège de la Motte, sous la tutelle du sieur de Chovauce, vieil officier d'infanterie, a qui était confié en réalité le commandement dont le jeune Bussy n'avait que les apparences.
Ce n'est pas que l'instinct belliqueux de l'enfant se fût révélé des le collège: Bussj nous apprend lui-même qu'il n'y battait personne el se contentait de n'être pas battu, l ne fois dans les camps, l'écolier disparut devant le soldai ; ni les dangers, ni le- fatigues ne le h buU relit, et
la manière dont il lit ses preuves ne laissa aucun dmiie sur sa vocation. En 1(137. à Rhétel, rendez- vous de l'armée dans laquelle il devait servir,
et que > imandait le cardinal de la Vallette, celui-ci lui demanda s'il y
avait longtemps qu'il avait perdu sa mère: et comme Bussv lui répondu qu'elle n'était pas morte, le cardinal en parut étonné Jene pensai pan, dit-il, qu'une mère laissât aller a l'armée un Mis aussi jeune que vous • Mais Bussy le surprit bien davantage en lui apprenant qu'il avait déjà fait trois campagnes. Enfin, au mois de janvier 1638, son père dégoûté de la guerre, et plus encore de la cour, blessé d'une dernière injustice qu'il venait d'éprouver, écrivit au cardinal de Richelieu pour le supplier de trouver lion qu'il se démît de son régiment entre les mains i\u jeune Bussj le cardinal y consentit, a conditi pie le père aman toujours
m: le régiment, et veillerait a ee ipie les eapilames lissent leur devoir. Bussj lui donc nommé mestre-de-camp d'infanterie, au n mars 1638, quelques jours avanl que sonnai s., vingtième anm e
une bene chose que d'avoir vingt ans, un grade supi rieur.etquc
Paris! Bus jouissait largement de son triple l heur; il allait
raarchanl la tête haute, la main sur la rapu-re. el regardait tout le
,|-,m nir qui voulait dire qu'il ne craignait personne Mois |e duel rit-u-
rissait . i i ns tout son luxe, malgré les i
aévères menaces, ou plutôt i mse même de cette sévérité qui offra I le
char d un d tnger de plus I n soir,le jeune inestre-de-camp sortait de
PI,,-,,,.! , .jne. où il ven.nt devoir la eomedie avec quatre de ses
amis, lorsqu'un gentilhon igascon, nommé de Buse, dont li père était
capitaine au régiment de Navarre, s'approcha de lm, et letiran ri
VOUS êtl s i isieur de Bussj .' lui dit-il.
— Uiu, Monsieur,
En ce cas, permettez-moi de vous adresser une question. Je voudrais savoir s'il est vrai que le comte de Tianges , cousin germain de votre père, ai dit que j'étais un ivrogne, et mon frère cadet un fou?
— Ma foi, s'il faut vous parler franchement, je vois fort peu le comte de ïianges, et ne m'inquiète guère de ce qu'il peut dire.
— Je le conçois, mais à ma place vous seriez moins indifférent. D'ailleurs je vous ferai observer que le comte de Tianges est votre oncle, et que ne pouvant tirer de lui aucun éclaircissement par la raison qu'il demeure toute l'année claquemuré au fond de sa province, il est tout simple et tout naturel que je m'adresse à vous.
Bussy commença dès lors à comprendre où l'autre voulait en venir, et que c'était d'une affaire qu'il s'agissait :
— Ah! puisque vous voulez que je réponde pour lui, reprit-il, je vous dirai que quiconque le fait parler ainsi en a menti !
— C'est mon jeune frère, répliqua le gentilhomme.
— Si c'est un enfant, repartit Bussy, je vous conseille de lui donner le fouet ; mais il a menti comme un grand homme!
A ces mots , et sans plus d'explication , les deux adversaires tirèrent l'épée. Ce n'était pas assez, et, selon les mœurs de l'époque, il fallait encore que leurs amis prissent fait et cause pour chacun d'eux. Le combat singulier n'existait que comme exception à la règle, qui faisait du duel une sorte de bataille où , sauf les deux champions principaux , on venait s'exposer à donner la mort ou à la recevoir sans haine, sans colère, et pour le seul agrément de la chose.
Les quatre amis du jeune officier mirent donc flamberge au veut; plusieurs autres vinrent se joindre à eux et se ranger près de Bussy qui, voyant que son adversaire n'avait qu'un second, les pria de le laisser faire et aussitôt s'avança sur de Buse. Ce dernier, tout en se défendant, reculait le loug de la rue avec tant de vivacité que Bussy pouvait à peine l'atteindre. Le courage ne manquait pas au gentilhomme gascon , mais le nombre des épées, qui brillaient autour de son adversaire, lui inspirait de la défiance. Bussy se persuada qu'il avait peur, et , après l'avoir poussé près de cent pas, prit le parti de se retirer, en lui lançant quelques paroles injurieuses. 11 ne s'en tint pas là et voulut savoir où logeait le gentilhomme , pour le retrouver le lendemain. L'usage des cartes que l'on échange n'étant pas encore établi, Bussy chargea un capitaine de son réuiment d'aller demander au gentilhomme le nom de sa rue ; mais comme ce nom était bizarre et difficile à retenir, le capitaine l'oublia tout net. De son côté, Bussy, craignant que le bruit de la querelle ne se répandît, et (pie les maréchaux de France ne lui expédiassent un garde à son domicile ordinaire, alla chercher un refuge dans la rue d'Enfer, près des Chartreux, de sorte que Bussy et le gentilhomme passèrent deux jours a se chercher, sans pouvoir se procurer des nouvelles l'un de l'autre.
Enfin, le troisième jour, Bussy reçut dans sa retraite la visite d'un gentilhomme, qui lui dit :
— J'ai appris que vous aviez querelle avec M. de Buse et que vous le cherchiez. Je m'offre à vous indiquer où il est, mais à une condition. Je ne connais pas plus votre adversaire que je n'ai l'honneur de vous connaître. Toutefois, sur votre réputation, je me sens une grande envie de vous servir, et je vous prie de disposer de moi.
Cette proposition n'avait rien que de très conforme à ce qui se pratiquait tous les jours entre gens de qualité. Bussy rendit mille grâces à l'inconnu de l'honneur qu'il voulait bien lui faire, mais il le supplia de l'excuser, s'il ne profitait pas de son intention.
— Considérez, lui dit-il, que j'ai déjà quatre amis engagés dans l'affaire, et qu'en admettre un de plus, ce serait presque lever un régiment. Croyez que je suis infiniment touché de votre démarche, et que je vous en sais autant de gré que si nous avions été ensemble sur le terrain.
— Vous avez raison, reprit le visiteur, et je tiens pour excellentes les ■excuses que vous me donnez. Mais, puisque je ne puis être des vôtres, vous ne trouverez pas mauvais que j'aille offrir mes services à M. de jju6c, «t que je l'informe que vous êtes ici
— Comment donc ! s'écria Bussy, votre procédé me charme au dernier point, et je vois que votre bravoure égale votre obligeance. Les hommes tels que vous sont assez dignes d'estime pour qu'on attache du prix à se trouver soit à côté d'eux, soit en face. Allez de ce pas chez M. de Buse, et avant de nous quitter pour nous revoir bientôt, embrassons-nous.
— De tout mon cœur ! En vérité, monsieur de Bussy , vous me comblez !
L'accolade réciproquement donnée, l'inconnu s'en alla, et Bussy se mit à se promener tranquillement, en sifflant un air de Sarabande, et en regardant de temps en temps par une fenêtre qui donnait sur la rue. Il ne tarda pas à voir passer un carrosse dans lequel se trouvait de Buse avec quatre hommes, au nombre desquels était l'inconnu. Quelques iustans après, Bussy galopait derrière le carrosse, escorté de ses quatre amis. A la hauteur de Bourg-la-Reine, le carrosse s'arrêta et les cinq personnes eu descendirent : Bussy et les siens laissèrent leurs chevaux, et l'on se mit à chercher un endroit commode pour terminer le différend. Tout était prêt et convenu, lorsque les cris d'un cavalier, qui accourait à toute bride, se firent entendre :
— Tout beau, Messieurs, tout beau ! criait le cavalier; je suis à vous, attendez-moi !
Ce cavalier, c'était L'Aigne, que de Buse avait fait appeler, mais qui, n'étant pas à son logis au moment de l'appel, s'était empressé de s'y rendre aussitôt qu'il en avait été instruit. L'inconnu avait pris sa place et n'était pas d'humeur à la céder. L'Aigne déclara que, pour sa part, il n'entendait pas que l'affaire se vidât sans son entremise, et qu'il se regarderait comme personnellement offensé, si quelqu'un le jugeait capable d'avoir crevé un cheval inutilement. 11 alla même jusqu'à dire qu'il se battrait contre de Buse lui-même, plutôt que de souffrir que de Buse se battît sans lui. Tout en disant ces choses, il avait tiré l'épée, et jurait ses grands dieux qu'il ne la remettrait pas dans sa gaîne sans l'avoir rougie n'importe comment. Quelque bizarre et absurde que fût cette prétention, il fallut bien s'y rendre, car chacun des champions s'avouait intérieurement qu'à la place de L'Aigne il ne serait pas plus raisonnable. Pour en finir, on convint qu'un des amis de Bussy reprer*drait à l'instant le chemin de Paris et en ramènerait un sixième combattant, qui ferait la partie de L'Aigne. En attendant, tous les autre; s'en allèrent dans une hôtellerie de Bourg-La-Reine faire collation ensemble, comme s'ils ne devaient pas se couper la gorge une ou deux heures après.
Cependant l'ami, détaché de la bande, réfléchissait, chemin faisant, à la manière dont il remplirait sa mission, et ne laissait pas de la troi ver tant soit peu difficile. La journée s'avançait, et à cette heure tardive il n'y avait pas d'apparence qu'il trouvât personne en son logis, à moins que ce ne fût un malade. Dans cet embarras, il s'avisa d'un expédient ; il alla se poster sur le Pont-Neuf, décidé à mettre la main sur le premier homme qui lui semblerait en état de manier galamment l'épée. Au bout d'un quart-d'heure, il vit passer un mousquetaire du roi.
— J'aurais bien du malheur, se dit-il, si celui-là n'était pas l'homme que je cherche.
Aussitôt, abordant le mousquetaire, qu'il ne connaissait en aucune sorte, il lui exposa brièvement l'affaire :
— Je vous ai jugé sur la mine, ajouta-t-il, et je suis persuadé que si rien ne vous presse, si vous avez quelques momens à nous donner, vous ne refuserez pas de venir en aide à de braves gens.
— Votre demande m'honore ! répondit le mousquetaire. Je vous remercie de la bonne opinion que vous avez conçue de moi, et vous prouverai que je la mérite ; mais, vous voyez, je suis à pied...
— Qu'à cela ne tienne, répartit l'ami; j'ai un cheval excellent; je vous prendrai en croupe.
Le mousquetaire ne se le fit pas dire deux fois; il s'élança d'un bond sur le cheval, qui ne parut pas trop contrarié de ce surcroît de charge, et repartit du même train qu'il était venu. Le jour commençait à Laisser.
Pour arriver plus vite , l'ami crut ne pas devoir suivre la grand' route : il coupa droit à travers la plaine ; niais l'ombre tombant toujours, il s'égara, et ne s'en aperçut que lorsqu'au lieu de toucher à Bourg-la-Reine, il se trouva dans un autre sillage, dont il ignorait le nom.
Pendant ee temps, Bussj et son adversaire ne pouvaient contenir leur impatience; ee qui leur causait le plus d'ennui, c'était l'idée qu'ils risquaient fort d'être arrêtés, si quelqu'un se doutait du motif de leur excursion champêtre Quand la nuit fut tout-a-l'ait close . les dix champions tinrent conseil et se résignèrent à rentrer dans la ville, OÙ ils seraient plus en BÛreté. \1in d'éveiller moins de soupçons, ils résolurent de se séparer et de regagner Paris à divers intervalles, Bussj et de BUsc restèrent les derniers; des qu'ils furent seuls, de Buse dit à Bus
— Voilà bien des contre-temps! Je n'ai jamais eu plus de peineà conclure uneafiairede ce genre. Et qui nous assure que demain nous serois plus heureux! N'y aurait-il pas moyen de simplifier tout ceci et de rendre notre explication infaillible?
— Proposez, dit Bussy, j'accepte d'avance.
— Eh bien! reprit de Buse, si vous m'en croyez, nous laisserons là tous nos amis, et demain, au point du jour, nous nous trouverons, suivis chacun d'un seul laquais, aux barrières du Louvre Par là, nous éviterons un autre inconvénient, celui d'être séparés, si, comme la chose est possible, nous n'avions pas fini notre combat les premiers, et je suppose que vous n'en seriez pas plus satisfait que moi.
— J'en demeure d'accord, répliqua Bussy; à demain donc, aux barrières du Louvre.
— A demain.
Le soleil ne fut pas plus matinal, ni plus exact au rendez-vous, que nos deux braves. Après s'être salués, le sourire sur les lè\res, ils traversèrent la Seine, et dédaignant le pré aux Clercs comme un lieu trop banal et trop fréquente pour des gens qui voulaient que rien ne troublât leur tête-à-tête, ils se rendirent sur le chemin de Vanvres. Là, ils tirèrent l'epee et se disposèrent a réparer le temps perdu. Les rayons du soleil donnant dans les veux de de Buse, lorsqu'il se tenait d;im; le sens du Chemin, qui était fort étroit, il lit un demi-tour et se mit à dos un fosse servant de limite au f.nneux pre : Bussy lit de même , sans s'apercevoir qu'il avait derrière lui un rideau d'arbres, bordant l'autre côté du chemin. Le combat ne traîna pas en longueur; une fois livrés à eux-mêmes, Bussy et de Buse montrèrent qu'ils n'avaient point envie de manquer une si belle occasion. Du second coup, Bussy donna en plein dans la poitrine de son adversaire ; comme il s'était avancé, il voulut rompre, et, ne songeant pas au rideau d'arbres, il tomba à la renverse. Tout I qu'il était, de Buse se jeta sur Bussy, en lui criant de demander la vie, et en levant le 1er pour le lui plonger dans le corps. Par un mouvement rapide et habile, Bussy esquiva l'epee, qui lui effleura seulement les côtes et alla s'enfoncer dans la terre. Alors il b' engagea une lutte terrible; Bussy craignant que son adversaire ne redoublât, saisit son epec par la lame, et s'efforça de la tenir captive malgré le tranchant qui lui coupait les doigta. De Buse parvint enfin à la lui arracher, et la lui posant sur la gorge le contraignit a lui rendre la sienne Hais au moment on Bnssv se relevait, de Buse tomba, et un Ootdesang s'échappa de sa bouche. Bussy ne douta pas qu'il ne fut mort, el reprenant les deux epecs s'eloien tonte hâte, confiant au laquais de son ad. soin de lui
faire rendre les derniers devoirs
lit une erreur . de liusc. était encore vivant Bussj n retira dans l'hôtel de Condé, où la femme du prince, alors absent, Isabelle de Montmorency, et Isabelle de Bourbon, sa Bile, le reçurent i merveille, im prodiguèrent des promesses et lui promirent leur protection Quant < de Buse, sou laquais le lit porter chez le comte d'Harcourt, qui envoyai plimenter Bussy, el le pria de vouloir bien l'excuser, s'il accueillait son hôtel un homme qui s'était battu contre lui, en ajoutant qu'il le croyait assez généreux poui lui donner asile lui-même, s'il le fallait
Bussy ne voulut pas demeurer en reste de courtoisie et renvoya l'épée qu'il gardait comme un monument de sa victoire, victoire h< las ' trop
réelle et trop funeste, car le pauvre de Buse languit six mois el mourut. Tel fui le di noumenl de cette affaire, où un jeune mestre-de-camp avait à soutenir l'honneur de sa famille et celui de son grade. Ce récit, auquel l'invention n'a aucune part, n'est qu'un feuillet détaché de la vaste histoire des duels qui ensanglantèrent si long-temps le pays le plus civilisé du momie. Voilà quelles étaient encore les moeurs de la noblessi çaises peu d'années avant le règne II plus brillant, le plus poli, le plus littéraire, et sous la domination absolue d'un prince de l'Eglise, qui ne sut
Combattre la barbarie des mu nrs que par la cruauté des lois I ,es temps
sont bien changés! Si autrefois, pour le sujet le plus frivole, sansmi savoir au juste de quoi il s'agissait, on voyait accourir en foule des .mus, des inconnus, briguant l'h leur de croiser le 1er, aujourd'hui, poui la
Cause la plus sérieuse et la plus grave, vous ave/ souvent de I, : trouver deux témoins
Ed. ai.
{Courrier Français).