‹ Le cabinet de lectureChapitre 102 sur 249 · UN FRANÇAIS SANS L'INDE · texte numérisé non relu

UN FRANÇAIS SANS L'INDE

J'étais à Calcutta, la ville des palais, au mois de mai 1817, commandant un petit brick , ancien garde-côte hollandais de l'île de .lava. Le Mauritius, construit en bois .le tek, malgré ses tonnes gracieuses, était un pauvre marcheur. Aussi redoutais-je, pour mou retour a. Maurice, les mauvais temps et les vents contraires du golfe, dans la saison ou nous étions entres. Néanmoins, je nus mon navire en chargement, cl les gazettes de la Présidence annoncèrent , suivant la coutume, que je prendrais fret ei passagers pour ma destination. Trois Français donnèrent la préférence a mon petit brick sur les grands bâtimens anglais en arme:

meni pour le n"' port. Je leur avais cependant fait part de mes craintes

relativement a la longueui «tu voyage, uveu pénible pour un capitaine qui doit tenir autant a la réputation de son navire, qu'un tendre époux

a celle de sa chère lilié.

Le jour du départ fixé, je trouvai chez mon consignataire,M. Roi

OÙ j'avais élu domicile, une carte de visile. sur laquelle je lus Major Allen. « C'est un Irlandais, ami de votre passager Alexandre Rigoult,

me dit mon hôte, digne et estimable négociant; il ci. ni c me lui

cicr partisan au service des princes Indiens. Sa visite avait p.. in- but de vous recommander son frère d'armes, aujourd'hui son commet aussi de vous invitera dîner. Nous serez parfaitement accueilli et traite, car il aime et estime les Français. Sa position est aisée il jouit d'une pension que lui l'ail le gouvernement , cl a laquelle il ajoute I no et I de

plusieurs milliers de roupies gagnées dans la fiants . t , en plantant de l'indigo , après la trahison de Perron, l'eu d'instans après i tretièn . M Rigoull m'apporta lui-même une lettre l'on polie du cintrant la faveur de //<" >, pour le lendemain :> juin au

S(,jr — ,, Capitaine, je me suis c près du mes Uta mon

passager, pour joindre mes instances a celles de mon ami, et, si vous

bien le permettre, je viendrai vous prendre dans sa voiluri ivuxde vous présenter moi-même 'I ont se passa ainsi que nous l'a v ions

arrêté monamphytrion irlandais me reçut de la i

et je lui en conserve un reconnaissant souvenir. Le dîner ne se ht pas attendre; la l ouvrit de mets exquis et abondons, parmi

ls l'indispensable A i produisait mhi> deux on trois n s

différons; d'excellente bière et des vins fins de diverses contrées, refroidis ausalpêtri ientunsplendideel fastueux repas indou-europi

que nous achevâmes en vra i favem d'un vent rafralchis-

ai pi .,. . inbn u i ankas, sans ci daient autoui de nous.

(i) Expression dont on se sert poui désigna la partie nord du Bengale

Je me trouvais à la droite du major qui parlait facilement le français; ce \ ieux lils de Mars m'entretint de ses campagnes et de son malheureux ami qui les avait faites avec lui. Il me raconta son histoire depuis leur rencontre au camp de Scindiah jusqu'à la honteuse défection du général de Perron. M. Allen s'efforçait, dans son récit plein d'intérêt, de me faire partager son enthousiasme pour son frère d'armes, et il y réussit complètement. Je promis au major d'avoir pour mon passager tout les soins et les égards qui dépendraient de moi , durant le trajet de Calcutta à Maurice, d'où Alexandre Rigoult devait continuer son voyage vers la France. Sur le déclin de la vie, le souvenir de la patrie, d'où il était absent depuis vingt-cinq ans, faisait battre son cœur; sa santé délabrée réclamait d'ailleurs l'air natal, et son espoir était de finir ses jours aux lieux de sa naissance, près du cercueil de sa vieille mère.

« Alexandre Rigoult, me dit le major, avait été pris dans les premières années de la révolution de 93 à bord d'un corsaire français de l'Islede-France et conduit dans les prisons de Bombay, d'où il s'était enfui avec quelques compagnons de captivité. Les fugitifs, faisant route au nord, parvinrent facilement sur les terres des Mahrattes. Conduits à la cour d'Oujein où régnait Mahadji-Scindiah, ils furent aussitôt incorporés dans le corps d'élite européen qu'avait recruté et formé le savoyard de te, qui possédait la confiance du vieux prince Mahratte.

é moi-même par miracle à la proscription qui frappa un grand nombre de nies compatriotes pour avoir combattu avec les Fitz-Gerald et les O'Connor, afin de repousser la tyrannie du sol natal, car l'Irlande imbait sous le système d'exaction porté dans ses derniers excès, par l'administration de lord Campden, j'avais précédé mon ami dans l'Inde, où j'étais parvenu après bien des traverses. Je conservai un grade supérieur au sien par mon ancienneté sous les drapeaux Mahrattes, et puis peut-être encore par l'expérience que j'avais acquise dans nos luttes malheureuses pour recouvrer notre indépendance. »

■\ oici un des épisodes de la narration du major; je ne l'écrivis jamais, mais il avait tellement ému mon aine a cet âge où l'on s'impressionne > si facilement, et je l'ai raconté tant de fois que je le sais encore par coeur comme une leçon de rudiment apprise au collège.

« Le vieux Mahadji Scindiah régnait alors, et l'heureux de Boigne était à la tête de notre armée. Nous commandions dans Delhi , capitale jde l'empire mogol, dont nous nous étions empires en venant secourir Schah Alloum, dernier héritier du trône d'Aurangzeb. Ce monarque infortuné avait imploré l'assistance du Mahratte pour l'arracher des mains de Ghulam-Caudir, vizir rebelle, qui à l'imitation des Charles Martel, s'était emparé du pouvoir; mais plus cruel crue le maire du palais , il avait arraché les yeux à son maître , et , après cela , l'avait foulé à ses pieds.

« Ghulani fut vaincu: Scindiah, pourvenger le Mogol aveugle, Ot mettre le vizir dans une cage de fer, ordonna qu'on lui mutilât les mains, les pieds, les oreilles et le nez pour le laisser expirer dans cet état ; mais il ne restitua point le sceptre impérial. Mahadji, vainqueur, resta possesseur des états de Schah-Alloum, qu'il rélégua dans son palais avec mie garde mahratte.

« Divers Rajahs refusant de reconnaître l'autorité de Scindiah, qu'ils traitaient d'usurpateur, il nous fallut guerroyer contre eux. Les coalisés les plus redoutables étaient Rounjeit-Sing, Rajah de Bhourroulpour et 3e Maha-Rajah de Djc>j2>our. A la suite d'une rencontre avec les troupes de ce dernier, il arriva un événement dont je vais vous entretenir ; c'est une époque terrible dans la carrière honorable de mon vieux compagnon d'armes: peut-être mon récit vous inspirera t-il quelque intérêt pour lui. Ecoutez et jugez.

« Alexandre Rigoult, capitaine dans le régiment de cavalerie où j'étais major, avait pour lieutenant de sa compagnie un français du nom de Beauplan qui le détestait souverainement. Une jeune et belle Indoue était la cause involontaire de l'aversion de ce dernier pour son compatriote. K;ili avait accordé la préférence au capitaine, en conseillant à devenir sa compagne, Jamais Briséis, au camp des Grecs, n'inspira

plus de haine entre les deux chefs qui se la disputèrent, que la possession de la fille mogole n'en lit naître entre les deux officiers partisans. Je doute aussi que la jeune esclave Troyenne fût plus séduisante. La nature qui n'accorde aux femmes, sous ce climat brûlant, qu'une saison éphémère pour leur beauté, avait été prodigue envers Kali, dès le printemps de sa vie. Avec la conscience de ces charmes et de leur influencé, les secrets de sa toilette étaient d'une grande simplicité ; sa taille svelte. et souple se trouvait serrée par son anggià, espèce de spincer en soie élastique, qu'on avait moulé sur son corps, et dont les manches courtes et justes, montraient ses bras nus dans leurs suaves proportions. Son païjama ou pantalon de mousseline assez large pour ressembler à une jupe, se fixait sur ses hanches en les contournant avec grâce, au moyen d'un brillant cordon d'or et de soie; par dessus cette légère parure, une pièce de gaze fine l'enveloppait de ses plis transparens. Enfin les ongles de ses pieds et de ses mains, teints en rose par le suc du mehndi, complétaient sa parure indoustane. La femme dans l'Inde reste toujours femme; sa seule occupation est de plaire et son unique étude est celle du cœur; dans toutes ses actions elle paraît agir sous l'impression de son ame : en un mot, elle reste constamment la fille naïve de la nature, sans emprunt et sans feinte.

« Les espions nous avaient informés que Rounjeit-Sing envoyaient ravitailler Djcypnur, capitale du Rajah, son allié.

« Le camp de notre armée se trouvait assis aux alentours à'Alwer, où se tenait le quartier-général ; mon régiment, formant Fàvant-garde, bivouaquait à quatre milles en avant de cette ville sur les bords d'une petite rivière. Je reçus l'ordre de me mettre en marche à l'entrée de la unit, pour surprendre l'escorte et m'emparer du convoi : deux autres régimens dirigés par le colonel Drugeon devaient me soutenir. Mes cavaliers apprirent avec enthousiasme leur destination et attendirent ardemment l'instant du départ.

« Le soleil s'était couché, les teintes claires du firmament s'assombrissaient, et les bruines du soir étaient venues former un voile épais autour de nos escadrons impatiens. On ne pouvait choisir un moment plus favorable pour une expédition nocturne. Déterminé à accomplir à tout prix notre hasardeuse tentative, Rigoult à la tête de sa compagnie, se tenant à distance, éclairait notre marche. Les guides se trompèrent de route au milieu des ténèbres, et nos éclaireurs donnèrent contre un gros de cavalerie enuemie, battant la campagne pour couvrir l'arrivée du couvoi. Nos gens se défendirent avec le courage du désespoir, mais ils furent contraints de céder au nombre.

« Dans cette rencontre malheureuse oii plusieurs des nôtres périrent, Rigoult et son lieutenant, abattus sous leurs chevaux, se rendirent prisonniers après une lutte opiniâtre pendant laquelle quelques cavaliers me rejoignirent sans dévoiler ma route. Heureusement encore qu'une brise fraîche, descendant de la chaîne élevée des Monts Kamaoun, chassa le brouillard du soir et permit aux étoiles de jeter sur le terrain leur clarté vacillante, qui suffit à nous diriger dans notre route. Ayant fait ma jonction avec le colonel Drugeon au point convenu entre nous, nous atteignîmes le convoi ; l'escorte surprise fut taillée eu pièces pu faite prisonnière. Au jour, nous rentrâmes au camp d'Alwer avec notre importante capture.

« Le Mahah-Rajah, furieux de la perte éprouvée pendant la nuit, fit retomber sur les deux officiers partisans, ses prisonniers, les conséquences de sa mauvaise fortune. Rigoult et Beauplan enchaînés l'un à l'autre par les pieds et jetés dans une basse-fosse sombre et infecte sous les remparts de la forteresse, y furent réduits à une faible ration d'eau et de riz. Pour comble de maux, les sentimens haineux que Beauplan portait à son rival ne firent que s'accroître par l'obligation où il était de vivre auprès de lui; et à l'aigreur, à la colère même qui éclatait dans le peu de paroles qu'il lui adressait, il était facile de reconnaître qu'ij éprouvait le besoin de se débarrasser de sa présence, soit en lui ôtant la vie, soit en se l'arrachant it lui-même.

« Aussitôt que nousstlmes dans le eample sort denos deux camarades, continua le major, les officiers partisans européens se cotisèrentet la somme

de 50,000 roupies (1) fournie par les états-majors des corps, fut offerte pour prix de la rançon des captifs. Le chiffre élevé du rachat porta le Rajah à s'exagérer l'importance de la perte des deux officiers pour notre armée : il rejeta obstinément tonte proposition à leur égard. Lorsque

la sensible Kali apprit le refus du prince de Djeypour, file s'abandonna à sa douleur. Privée de son ami, restée seule el sans protecteur, entourée de militaires dans un pays ennemi, elle s'effraya de sa solitude; c'était l'oiseau des champs poussé par la tempête et luttant au milieu des mers avec des ailes fatiguées, attendri sur sa situation et par attachement pour mon infortune capitaine, je la retirai d'entre ses serviteurs et la conliai avec sa buria-bibi 2 aux femmes de ma suite.

« Sur ces entrefaites, la saison des pluies se déclara, nos promenades guerrières cessèrent et nos communications en souffrirent. Le cachot des prisonniers, espèce de sentine de la fo] cevant les eaux ries fus-

ses par des infiltrations qui s'établirent h travers ses murs dégradés, devint un cloaque inhabitable dans une atmosphère lourde et intolérable.

Cette torture de chaque instant devait encore s'accroitre sous une surveillance farouche et brutale, qui s'étudiait à augmenter les souffrances dans l'asUe même des souffrances. La Buria Rana, la vieille reine, mère du Rajah, qui avait une grande influence sur l'esprit de son (ils et qui détestait les hommes à chapeaux c'est ainsi qu'elle désignait les Européens; voulut repaître sa vue des douleurs des captifs; mais ne remarquant pas sur leurs corps des traces assez profondes des mauvais traitemens qu'ils éprouvaient, elle lit supprimer le sel dans la cuisson du r'v Ce surcroît de rigueurs eut un effet immédiat et terrible sur la constitution des détenus : bientôt d'atroces maux d'estomac hâtèrent une faiblesse générale.

« Le désespoir s'empara de Rigoult; il ne redoutait plus les \oies de fait dont le menaçait son vindicatif compagnon, \n milieu de ses angoisses, il invoquait la mort, et il l'eût reine comme un bienfait.

« A la fin d'une nuit pluvieuse, Beauplan s'étant endormi, Rigoult essaya de s'assoupir, cherchant dans un songe trompeur l'oubli de ses peines. Cet instant de repos fut de bien courte durée, car il se trouva réveille en sursaut par le lieutenant qui se débattait comme s'il eût soutenu une lutte contre un ennemi puissant. Aux questions que lui adressa le capitaine concernant cet adversaire invisible , Beauplan ne répondit que par des malédictions qu'articulaient difficilement ses lèvres glacées, d'où s'échappait encore le nom de Kali. Le raie de la mort se lit entendre, et bientôt un profond silence annonça qu'il n'était plus qu'un cadavre.

- Le jour entrant dans le cachot par l'étroite lucarne grillée , éclaira de sa lueur indécise cette scène de désolation restée incompréhensible pour notre prisonnier, à cause de son instantanéité II supplia inutilement ses oppresseurs d'enlever le corps; une cérémonie indoue qui avait lieu à la Grande Pagode de la ville, et qui durait depuis une semaine, s'y opposait, et une lâche vengeance en profita pour éloigner du malheureux jusqu'à la pitié. Le lieutenant avait cesse de vivre depuis douze heures, et la chaîne qui le retenait a Rigoult n'avait pas encore été dérivée-, leur fanatisme religieux les portait a voir une profanation à la fête sacrée de Brahma, dans la sépulture donnée à un infidèle pendant sa durée. Par la prolongation de son accouplement au corps putréfié de Beauplan, le prisonnier sentait le froid de la mort le saisir: il se mourait près du cadavre qu'il voyait se dissoudre.

- Au déclin de la lumière, ses yeux s'ouvrant a peine dans son agonie, s'arrêtèrent sur une crevasse du mur d'où s'attirait un énorme a

(1) La roupie vaut 2 fr. 50 c.

(2) Vieille femme, duègne

conduit par son implacable instinct, l'animal s'avançait vers lui, le menaçant de ses morsures et de ses étreintes \u cri déchirant qui s'échappa de sa poitrine et qu'accompagna un geste d'effroi, le reptile regagna son gîte, d'où, incommode par les eaux , il était venu la précédente nuit visiter le cachot et y faire une victime à l'insu de Rigoult.

Quelle cruelle situation! Malgré les épaisses téro indues

dans sa demeure sépulcrale, 'égnait un morue silence, la vue du captif

restait toujours lixce sur le repaire du serpent. Naguère . cet infortuné ne considérait la mort que comme le terme d'un Ion- martyre, mais la pensée qu'il succomberait peut-être sous les attaques du monstre, le faisait frissonner d'horreur. Croyant a chaque minute sentir les enlaceinens du reptile, malgré sa grande faiblesse il agitait ses fers pour l'effrayer par le son des anneaux de sa chaîne

Sur sa couche humide qu'infectait une odeur cadavéreuse, l'infortuné sentait des larmes tièdes mouiller ses paupières qu'aucune main amie, pensait-il, ne devait fermer. Jeune encore, son imagination le re portait vers sa patrie, ou maintes fois dans ses rêves il s'était retrouve heureux et opulent. Kali vint aussi s'offrir a ses souvenirs pour rendr" ses regrets plus poignans. Dans un redoublement d'angi sses, sespen sées se tournèrent aux premières années de son enfance , aux tendres soins d'une mère chérie , aux prières qu'il adressait à Dieu pour ell8 et pour lui. Rigoult s'arrêta a ce passe religieux du pi il , qui

avait fui comme un songe : alors il invoqua avec ferveur l'assis!. vine. Hélas! eût-il jamais plus besoin d'une intervi Vers minuit , épuise de fatigues et de faiblesse, ses mains tessèrent de remuer sa chaîne, ses veux se fermèrent, et un sommeil profond s'empara de ses sens. »

«M. de Boigne qui avait généreusement participe a la forte somme don née par les officiers partisans européens pour le rachat de leurs i n

rides prisonniers, apprit avec peine la décision du Malia-I'.ajah. Haussa

sollicitude de chef, il s'adrns» r> Ronnj>it-Sinfi lui-même, afin mi'il obtînt de sou allie la liberté des deux captifs. Le message du général fut porté a Bourroulpour par ledjemendar i Nenouall-Sing, tombé en notre pouvoir lors de L'attaque du convoi; cet officier supérieur commandant rescorie, etaii en outre chargé par son maître de remettre a la jeune reine de Djeypour et aux favorites du Zenana '.' de riches présens oui échurent dans la portion du butin de de Boigne. Toujours noble et libéral dans ses procédés, celui-ci les rendit au djeniendar, en le priant de les reporter de sa part a son souverain.

Pendant que le général en chef correspondait avec Rounjei les officiers du régimenl ue s'endormirent point sur le sort de R et de Beauplan. H j avait dans le camp un jongleur très adroit . que je lis venir un soir devant ma tente, sous prétexte de me distraire ; tours d'escamotage mou véritable but était d'entretenir cet homme cl d'acheter ses services. J'j réussis complètement a la grande satisfaction de mes camarades qui m'avaient donné carte M. niche "Vous convînmes qu'il s'introduirait dans la place, sous prétexte d'exercer sa profession ambulante, et qu'il gagnerait a prix d'or les gardiens, afin de communiquer avec les détenus, ailler leur fuite, ou au inoins adoucir leur sort

Bandhou nous quitta donc le lendemain pour se mêler a la foule de

la banlieue de la ville, qui se rend levoli nient a la cérémonie de la

Grande Pagode dont je vous ai parlé. Kali se dépouilla de ses élégani vétenicns en échange de plus modestes, afin de restei eonfondue parmi les personnes .pu composaient la famille el la troupe des compères du prestidigitateur,

Le jongleur, suivi de ses gens et de 6on bagage, pénétra facilement dans Djeypour, avec les fidèles Indoui, sur l'esprit desquels les hommes

(1) Colonel.

(2) Sérail, barem.

de la profession de Bandhou ont en général une très grande influence; elle est immense sur les gens des basses Castes, qui leur attribuent une puissance surnaturelle. A une adresse extraordinaire, à un jargon abondant et spirituel, ils joignent un aplomb et une présence d'esprit étonnans. Mais ce qui les élève surtout à un si haut degré dans l'opinion de leurs eo-religionnaires, c'est cette puissance magnétique qu'Us exercent sur les reptiles, et principalement sur les serpens ou couleuvres des plus dangereuses espèces. Une ample collection de ces animaux accompagne toujours les bateleurs asiatiques et forme une partie obligée de leur

mobilier.

o Bandhou s'était établi de manière à être en rapport immédiat avec les gardiens de Rigoult ; les cérémonies de la Pagode retardèrent la liaison du jongleur avec le geôlier Naïkj ce ne fut cependant qu'après sa dernière visite au cachot, que celui-ci lit connaissance avec l'émissaire des officiers partisans, au service de Scindiah. Le langage persuasif de Bandhou, les goules-mores qu'il lui montra Jet plus encore l'à-compte qu'il lui donna, eurent un effet magique sur la résolution du porte-clefs. Il promit tout ce qu'on voulut de lui, sauf de coopérer à la fuite, car il y allait de sa vie.

« Je reviens à ce pauvre capitaine, continua le major, que je vous ai dépeint s'endormant accablé de faiblesse et de lassitude, après avoir pour dernière consolation dans sa détresse, élevé ses pensées vers le ciel et l'avoir imploré. A peine eut-il cessé de remuer sa chaîne que l'animal venimeux, rassuré par le sdence et par la nuit, sortit de sou repaire pour aller se rassasier de la victime qu'il avait immolée la veille.

Depuis long-temps le jour pénétrait par la lucarne grillée dans le réduit du captif, et cependant il restait toujours profondément endormi, oubliant les dangers qui l'environnaient. Le geôlier, accompagné de Bandhou et de quatre parias préposés à l'enlèvement du corps de Beauplan, s'arrête près du cachot ; la porte tourne, ses gonds grincent, et Naïk recule en jetant un cri d'horreur : de son côté le prisonnier réveillé en sursaut, demeure pétrifié de la scène qui s'offre à sa vue. Le serpent surpris sur le cadavre où il était resté assoupi après s'être repu de chair

humaine devenait furieux , il se dressait en smiiml au dessus du bi'aS

qui se trouvait croisé sur la poitrine du mort, et qu'il avait embrassé de ses replis : de là, il menaçait de son poison mortel quiconque approcherait de sa proie.

C'était une dernière et dure épreuve que le sort réservait au prisonnier puisque la Providence veillait sur ses jours en conduisant à la suite de Naïk le jongleur Bandhou dont la profession était de jouer avec ces animaux et de les dompter par la puissance du magnétisme. Le jongleur, comprenant le péril de celui qu'il venait secourir, repoussa le geôlier, s'avança hardiment vers le reptile en le fixant avec ses yeux de lynx, et commença un monologue inintelligible, accompagné de gestes bizarres, qui auraient provoqué le rire des spectateurs dans toute autre circonstance moins importante. Le pouvoir que Bandhou exerça fut prompt et visible' car la fureur du monstre s'apaisa progressivement au point qu'il devint immobile; alors le magnétiseur, soit pour montrer l'ascendant qu'il avait pris, soit pour s'assurer de sa docilité, lui passa les doi"ts sous la gorge pour le caresser. La bête se laissa faire et témoigna qu'elle était soumise à la volonté de l'homme. Bandhou fit ensuite retirer d'un panier couvert les provisions fraîches que pour la première fois on apportait au capitaine depuis sa captivité; il le présenta au serpent en recommençant sa pantomime, et l'on vit l'animal fasciné, s'y blottir en lovant son corps comme un câble; il l'enleva ensuite pour le porter à sa ménagerie des tréteaux (1).

(1) Dix ans après (29 avril 1827), je me trouvais à dîner chez un habitant de Karikal M. Moulin, ancien marin, que j'avais connu durant la guerre de l'empire. Un domestique envoyé au cellier, en sortit avec effroi en criant Capelle ! Capeile! une énorme couleuvre y avait élu domicile et se promenait dans ses domaines. — « Qu'on aille chercher I'Hohme aux couleuvres, » ordonna impérativement mon vieus capitaine de corsaire, et puis se tournant vêts moi :

« Aussitôt que le reptile fut renfermé, Naïk ouvrit la chaîne des détenus, et les parias enlevèrent le corps du lieutenant qu'Os placèrent dans le manchi (1) couvert qu'ils avaient laissé à l'entrée des corridors souterrains. Bandhou s'entretint avec le prisonnier, lui fit part de sa mission et de l'espoir qu'on avait au camp d'Alwer, de sa prochaine délivrance. Il lui parla aussi de .Kali, de son déguisement et de sa présence à Djeypour pour le voir et le consoler. Rigoult versa des larmes de reconnaissance envers Dieu, qu'il remercia de l'avoir si visiblement secouru, et envers des amis si bien inspirés.

« Le jongleur qui avait pris un grand empire sur l'esprit de Naïk, obtint de revenir incessamment avec lui pour parfumer le cachot et renouveler la paille qu'il couvrit d'une natte. Quel changement subit dans la position du capitaine ! désormais il pouvait supporter sa captivité et attendre le résultat des négociations entammées entre M. de Boigne et Rounjeit-Sing. Par prudence pour son protégé et par sa connaissance des habitudes de l'espèce rampante, Bandhou avait envoyé un maçon avant la nuit, pour boucher les crevasses des murailles, craignant que le reptible n'eût mie famille dont les individus, guidés parleur instinct, ne vinssent à la recherche de celui qui manquait.

« Le lendemain soir, Kali déguisée en jeune Indou et portant un'panier de provisions au bras, suivait le geôlier vers le cachot, où elle eût voulu rester sous les verroux près de son ami; mais Naïk, craignant de se compromettre quoiqu'on eût un peu oublié le partisan européen, demeura inébranlable devant les supplications de la femme mogole.

Quelques jours s'écoulèrent encore sans qu'aucune nouvelle de l'extérieur vînt changer le sort du prisonnier. Cependant l'espoir d'une délivrance prochaine, les visites nocturnes de Kali, les soins touchans dont il était l'objet, adoucirent son état et rétablirent un peu sa santé délabrée.

« Enfin, un matin, rêvant sa prochaine sortie, il entendit sous les voûtes du couloir qui conduisait à son gîte, un bruit inaccoutumé, pressentiment de bonheur qui le fit tressaillir : c'était effectivement l'ordre de le mettre en liberté, que J.e djemendar Nenouall-Sing avait obtenu lui-même du Maha-Rajah, et qu'il venait faire exécuter de suite avec toute l'ostentation asiatique.

« Dans ces guerres intestines et cruelles de princes à princes , on rencontrait chez les indigènes quelques traits épars de grandeur et même d'héroïsme. Le rajah de Bourroutpour, ne voulant point rester inférieur à un Européen en générosité, avait envoyé le jeune colonel indou au rajah son allié , pour demander et obtenir la délivrance immédiate des officiers partisans. Le bruit qui avait fixé l'attention de Rigoult provenait du passage du messager de Rounjeit-Sing et de sa suite, sous les voûtes de la forteresse. En lui remettant un sauf-conduit de son souverain, le djemendar le pria d'accepter, avec sa liberté, un coursier richement enharnaché et des armes de prix, en remplacement de celles qu'on lui avait enlevées lors de sa défaite. Il le prévint en outre qu'un palanquin l'attendrait à sa sortie pour le porter aux tentes qu'il avait fait dresser en dehors des tentes de la ville.

« C'est un jongleur du pays, très adroit pour prendre ces animaux dangereux]; ceci va vous étonner, si vous n'avez jamais vu ces hommes opérer. » Nous achevions notre repas, lorsque le maure Mohammed arriva, accompagné d'un jeune Paya, son fils, portant un panier couvert. Il se rendit aussitôt au cellier, où son langage inintelligible et ses gestes multipliés annonçaient qu'il était aux prises avec son antagoniste. Au bout d'un quart d'heure, le magnétiseur sortit suivi de l'animal rampant ; alors, pour nous montrer le pouvoir de l'intelligence humaine sur la brute, il lui posa sa langue sur la tête sans que la bête sauvage osa bouger, et cependant sa morsure eût été mortelle. Reprenant pour quelques instans sa scène de magnétisme, il força le reptile dompté à entrer dans le panier et l'emporta chez lui pour augmenter sa collection. (1) Espèce de palanquin couvert en toile.

Le capitaine s'empressa de quitter sa sombre demeure, appuyé sur les serviteurs que Nenouall-Sing avail nus à ses ordres. 11 prit congé de >aik , qui promit d'informer le jongleur et la jeune VIogole du changement survenu dans sa position.

« Après quelques momeiis de repos, Rigoult quitta l'asile fastueux que son libérateur lui avait préparé. Deux superbes palanquins ramenèrent au camp notre frère d'armes et sa belle compagne : leur retour y fut célébré comme un jour de fête. Bandliou ne tarda pas aussi à recevoir la récompense du dévoûmenl intelligent qu'il avait montre (1).

« Nous fîmes la paix avec les rajahs ligues; de Boigne obtint sa retraite et repassa en Europe avec les trésors qu'il avait amassés au Mogol :' Il mit à sa place un Français, M. Perron, d'une instruction commune, mais que la nature avait créé général d'armée. Sur ces entrefaites. Mahadji-Seindiali mourut et laissa pour successeur son lilsadoptif Raô- Scindiah, qui maintint le chef partisan et les autres officiers européens dans les grades confères sous sou prédécesseur.

« Peu de temps après la chute de l'empire de Mysoure, les Anglais, débarrassés de TipOO-Saïb, tournèrent leurs armes contre Scindiah. Nous apprîmes avec enthousiasme la nouvelle de leurs préparatifs belliqueux. Indépendamment des corps d'armée fournis par les princes allies, qui grossissaient nos rangs, nous comptions sous nos étendards, en troupes régulières et organisées a la française, quarante mille hommes d'infanterie, huit mille de cavalerie et une artillerie imposante. En outre, huit cents ofliciers européens, répartis dans l'armée mahratte, nous rassuraient sur l'issue de la campagne. Nous étions bien éloignés de penser que notre plus redoutable adversaire serait l'or de nos ennemis.

« Le général Lake partit de son cantonnement de Cawn pour, dans les premiersjours d'aoïlt 1803, sedirigeant vers les positionsqu'occupaieut les Mahrattes. Le mois suivant, l'aventurier Perron (3), acheté à grand prix

(t) En 1818, je ramenais à Pondichéry deux jongleurs de celte ville que j'avais décidés à venir exercer leur profession aux îles île France et liourbon. Avant leur embarquement pour l'Inde, Nallémoutou et Vcrimoutou tombaient d'épilepsie, affreuse maladie qu'on attribua à l'usage immodéré qu'ils tirent de l'arak durant leur séjour dans les îles. A la lin d'une nuit obscure, Nallémoutou, l'alné des deux frères, tomba malheureusement» la mer sans que personne du bord en eût connaissance, emportant avec lui le produit de sa collecte qu'il portail dans une ceinture. A la même heure, Vérimoutou fut pris du mal caduc, et il périt dans les convulsions.

Je fis briser les serrures des coffres pour inventorier ce qu'ils contenaient; 1'opéralion terminée, on les déposa dans la cale el on les amarra seulement d'une corde. Aufondde celui qui avail appartenu a Nallémoutou, deux bracelets en or, d'une valeur chacun de soixante napoléons, s'y trouvaient roulés dans un chiffon graisseux que j'avais dédaigné d'inscrire el de déplacer. Mon maître d équipage connaissait la présence de ces bijoux, ayant vu le jongleur les cacher à l'endroit ou ils étaient ; mais comme il projetait de les dérober, il se garda bien de m'en parler. Après huit jours de combat avec lui-même, il renonça au vol qu'il avail prémédité : une terreur superstitieuse s'empara de cet homme; craignant la puissance magique du jongleur; il vint m'avouer la tentation qu'il avait eue et m'en demander pardon. In mois après la pauvre famiMe des prestidigitateurs trouva au greffe du tribunal de la Chauderie ('), de I'ondichéry, ou je les avait déposés, les bracelets, les coffres, et deux barils de vieux cuivre, formant une valeur de mille éciis.

(2) M. de Boigne est mort il y a quelques années en Savoio, dotant sa patrie de plusieurs millions de francs, et Chambéry, sa ville natale, d'un vaste hôpital,

monument digne d'avoir pour fondateur une tête Bonron

5 F, ii février IH(X>, j'étais prisonnier de guerre sur la corvette liattte-Snako (-eipent-a-sonnettcs), mouillée devant Cadjeri. Un vaisseau de la compagnie passa le long du bord; sur l'avant de sa dunette on me montra 1 ex-général Perron, en compagnie d'un autre Français, ayant le titre de son aid«-de-camp. On disait publiquement è cette époque, i Calcutta comme a Chandernagor, que M. Perron avail été acheté 100 laks de roupies (36 millions), mais que par une

(') Tribunal spécial pour les naturels.

par le général anglais, après deux escarmouches pour sauver les apparences . remit aux forces britanniques d'importantes forteresses d'Al- Lighouret les bataillons que lui avaient confiés Raô-Scindiah, chef suprême des Mahrattes.

Mon régiment faisant partie d'une division que commandait Bour-

goin, ne se trouva pas du nombre de ceux que la défection de notre General avait livres. Nous continuâmes la guerre et dans plusieurs rencontres nous relevâmes l'honneur du caractère des officiers partisans et la

gloire de noire drapeau. M, us Scindiah . attaqué en même temps dans le

midi de ses vastes états par le général Wellington, fut contraint non seulement d'implorer la paix, mais encore de l'acheter par des concessions de territoire. Ni défection de Perron, les revers qu'il essuya luimême, le récent abandon de son allié, le rajah de Bérar, achevèrent de le décourager, et son orgueil dut fléchit devant des ennemis qu'il délestait. Le traite fut si^ne le 30 décembre, Par une de ses clauses, Scindiah promit de ne point s'immiscer dans les affaires de l'empereur Sehah-AIloum; et par un autre, il s'engagea formellement à ne prendre à son service aucun étranger européen ou américain, et surtout aucun Français. Nous fûmes donc sacrifies aux exigences des vainqueurs.

" La compagnie anglaise nous accorda, en dédommagement, droit de domicile dans ses domaines, et une pension de retraite qui fut proportionnée au rang que nous avions occupé à l'armée du prince Mahratte. Ainsi, ajouta le major, ainsi se dispersèrent ces aventuriers, qui sous le nom de partis nus, firent trembler mainte fois l'arrogante Angleterre dans ses possessions asiatiques; car ces hommes braves, mieux et plus loyalement diriges, eussent pu renverser le colosse indou-britannique; mais l'or fut pour nos ennemis leur meilleur et leur plus puissant auxiliaire. Nous filmes vaincus parce que notre chef avait été acheté

« En conséquence, chacun de nous chercha à s'utiliser; je devins, ainsi que Rigoult, planteur d'indigo. Dans ce rude métier, je réussis à mettre îe côté quelques milliers de roupies; quant à mon brave camarade, le résultat de ses recolles fut ordinairement malheureux. Du rhumatisme aigu

gagné dans l'humide cachot deDjeypour, vint souvent l'arrêter dans le travail fatiguant qu'exigeait l'indigoterie, car il était obligé de passer uni' partie de la saison des pluies au milieu de nos champs inondes.

Depuis la mort de Kali cette femme dévouée, que le choiera a enlevé des sa première apparition dans le pays, l'ancien officier partisan, miné par le chagrin, désire retourner en France, espérant trouver quelque soulagement sur le sol natal ; mais son corps esl si usé, et son esprit si affaibli, que je crains bien qu'il ne revoie jamais cette Franco pour laquelle il soupire si ardemment.

En terminant sa longue narration, le major parut s'attendrir: la séparation qu'assombrissait en lui le pressentiment de la morl prochaine de son ami, était bien de nature a émouvoir uneanie telle qui' la sienne. Il se fit entre nous un morne silence que mes impressions me portaient

a respecter. Enfin, après une assez longue suspension, le bon irlandais, pour faire diversion a son poignant chagrin, huma a coups précipités

Son Itou lin qu'il avait demande. La vapeur odorante et opiacée parut produire un salutaire effet sur son cerveau l.a conversation devint générale et reprit une teinte de L'aile parmi les convives.

\ minuit, je quittai la maison du major, qui me serra affectueusement les mains en me rappelant mes promesses de protéger son ami J'entrai dans mon palanquin el mes herahs li nie ramenèrent en courant au logis, oii m'attendaient les nombreux domestiques de mes consignataires.

luperie méritée, il " en avait reçu que quatre après sa défection. Les Français

Ddignéi de s;l conduite, nom montraient le génétal Piton, beau-frère de

il. Buuan d'- s onl-l'6tan, en nous recommandant de ne psi le confondre nver

lu,, ,ii, |m avail trahit et livrés. On m'a assuré que Napoléon arait IMjouf*

Aisé audience a M. Perron, malgré se, pressantes sollicitations.

(1) Les homme* qui portout les palanquins.

tel

fefusé

Le 8 juin, de bonne heure, mes passagers étaient rendus à bord, M. Rigoult seul avait un domestique à sa suite. Le fidèle Boxou ayant juré de ne jamais quitter son maître, accomplissait religieusement son engagement.

Nous démarrâmes avee le jusant, et le pilote nous fit dériver vers les bouches du grand fleuve. Nous ne faisions que de bien courtes journées avee les vents contraires qui arrêtaient notre marche; ce ne fut que le troisième jour que le Mauritius atteignit la rade sûre de Faltah, où nous attendîmes l'heure propice de l'a marée du lendemain pour traverser des hanes dangereux que nous devions rencontrer un peu plus loin. Le navire étant bien amarré et le temps de belle apparence, officiers, passagers et pilote descendirent à terre prendre le dernier repas asiatique, dans l'élégant hôtel qui domine la rivière. Là, réunis, nous bûmes à la réussite de notre voyage. Nos bachiques vœux ne furent point exhaussés.

Nous nous rembarquâmes à dix heures du soir, chacun racontait ses aventures de Faltah, et les souvenirs qu'il en conserverait. Quant à moi, je ne pensais qu'aux difficultés qui devaient se grouper autour de nous au fur et à mesure que nous approcherions des Brasses. Le jour se fit et nous mîmes sous voiles pour aller jeter l'ancre devant Culpi , dont les deux petites pagodes, à dômes arrondis, indiquent le mouillage en surpassant d'élévation les cases du village Bengali. Malgré la proximité de la rive nous ne quittâmes plus le Mauritius, car le vent devenait plus violent et le flot plus rapide. Enfin, après plusieurs autres stations pénibles et dangereuses eutre les bancs de Sagor, le 1G juin nous passâmes près du phare flottant, d'où un bateau bien armé vint prendre notre pilote qui nous abandonna à notre destinée, en nous engageant à nous élever de suite au large des passes, afin de quitter le fond le plus tôt possible.

Ainsi que je l'ai avoué (aveu qui m'a bien coûté), l'ex-garde-côtes hollandais était un fort mauvais voilier au plus près du vent. En sorte que j'eus toutes les peines du monde à sortir de l'arrière baie du golfe et à doubler la latitude de la pointe de Corringhi qui en forme une des extrémités. Des orages violens qui se repétaient fréquemment mirent bientôt le Mauritius dans un état déplorable; un coup de vent compléta notre détresse en nous jetant près de la côte inhospitalière (1) des Audamans, où nous faillîmes périr.

Il y avait trente-cinq jours que, sans avancer à peine, nous luttions entre deux eaux contre l'impitoyable mousson de sud-ouest. Durant cette longue et fatigante navigation, la santé des passagers souffrit beaucoup; surtout celle de M. Rigoult me causa des inquiétudes qui devinrent de plus eu plus vives. Je me rendais fréquemment près de lui; car, dans les derniers jours, il était devenu si faible qu'il lui avait été impossible de quitter sa cabine. Il ressentait tant de plaisir à ma vue, que j'allais le visiter toutes les fois que les soins à donner au navire me le permettaient ; je ne voulais pas lui refuser cette faillie consolation. Pressentant sa fin prochaine, il éprouvait un soulagement h m'entretenir des objets de ses affections passées : « J'ai quitté , me dit-il dans un de ces momens d'épanchemens, la terre où les cendres de ma pauvreKali ont été répandues (2) pour celle où repose ma vieille mère. Dieu semble me refuser cette consolation, et mon corps sans sépulture restera le jouet des flots ! » Je cherchais à rassurer le malade, en entretenant chez lui un espoir que je n'avais plus ; pour cela je m'efforçais de remonter son moral qui s'affaissait ainsi que son corps. Je lui rappelai l'affreux cachot de Djeipour, son agonie et le secours providentiel qu'il reçut au moment où il désespérait de la vie. Ici, lui dis-je, les soins ne vous manqueront pas, vous êtes entouré d'amis, et votre serviteur, l'infatigable Boxou ne vous quitte pas un instant. « Certainement, j'ai bien souffert

(1) L'opinion accuse d'antropophagie les habitans de ces Iles,

(2) Elle était d'une caste qui brûle les morts.

sous les verrous de Maha-Rajah, reprit-il, mais à cette époque j'avais vingt ans de moins et je n'éprouvais aucune des infirmités qui m'accablent aujourd'hui, »

M. Rigoult avait malheureusement embarqué une ample provision d'opium; il faisait de cette substance un continuel usage, et avait encore augmente chaque jour la dose, depuis son embarquement. Prévenu par l'Indien des exigences de son maître pour obtenir de lui ce qu'il nommait son remède, je crus de mon devoir d'insister près de mon passager pour qu'il réduisit la consommation journalière de ce puissant, mais dangereux soporifique. 11 était trop tard; la faible concession qu'il me fit fut un sacrifice dans son état, pour nfôter le soupron qu'il dit hâté sa lin.

Le lendemain, à la pointe du jour, la vigie cria : Terre! Nous étions près de la petite Andamau, Est et Ouest de la pointe Sud-Ouest de cette île. Au changement atmosphérique que produisit l'approche de terre, 31. Rigoult se sentit plus mal et me fit appeler. Je virai de bord pour prendre la bordée du large, et me rendis ensuite au chevet du moribond, me faisant assister de mon second et d'un homme, de l'équipage qui entendait le français. « Je me sens mourir, me dit avec angoisse l'ancien officier partisan, c'en est fait de moi, la consolante pensée de toute ma vie m'est donc ôtée, mes ossemeus ne seront pas recueillis dans la terre de la patrie!... on est simple et croyant dans mon village : les derniers iustans de ma pieuse et bonne mère ont été empoisonnés par la crainte que, mourant au milieu des hérétiques de l'Inde, je ne fusse damné. Conséquemment, Capitaine, ne manquez pas de relater dans votre procès-verbal de décès, que je suis mort résigné et avec les sentimens d'un vrai chrétien. Il n'y a pas d'ecclésiastique à m'assister, mais ceci n'est pas de ma faute. » — « M. Rigoult, lui dis-je les larmes aux yeux, vos sentimens suffisent à Dieu qui est partout et qui voit tout, soyez assuré qu'il ne s'éloigne jamais de ceux qui souffrent et gémissent. » A ces paroles consolantes, il me pressa faiblement la main que je lui avais tendue, et murmura encore de ses lèvres glacées : « Priez pour moi ! » Sa tête se pencha sur sa poitrine; je voulus la soulever, l'officier partisan avait cessé de vivre,

Ch. Cunat.

(Vigie de l'Ouest.)

Page 1