UNE SOMNAMBULE
On sait la guerre scientifique qui s'est élevée entre quelques fervens adeptes de la nouvelle doctrine sur le somnambulisme et les contempteurs de cette même doctrine dont ils révoquent en doute les faits. Les premiers citent des expériences, en alléguant leur bonne foi et provoquant toutes les investigations possibles; les seconds persistent, après un examen plus ou moins consciencieux, à accuser leurs adversaires d'hallucination ou même de charlatanisme. Il ne nous appartient pas de nous constituer juges dans cette grave question ; mais nous croyons pouvoir emprunter le curieux document qu'on va lire, à un recueil péril dique consacré à la propagation du magnétisme animal.
« M1'0 Diana de C*** est née à Barcelonne en 181!) ; son père était Français, mais sa mère lui laissa en partage-, avec les traditions de la vieille Andalousie, l'esprit, le tempérament et le caractère des femmes de son pays natal. Elle est de taille moyenne ; sa peau est brune et ses cheveux sont d'un noir d'ébène. Le système osseux est peu développé chez elle, mais elle a de l'embonpoint, et l'ampleur de tous ses faisceaux musculaires, gracieusement arrondis, lui donne une apparence de force physique qu'au fond elle n'a pas, ou qui du moins ne se manifeste que par instans très courts. Enfin, malgré les longues infortunes éprouvées par sa famille. Mlle Diana m'a paru conserver encore un certain enjouement, ce qui tient peut-être, d'ailleurs, à la prodigieuse énergie morale dont la nature l'a douée.
« Ce fut le 22 juillet 1840, que, sur les instances de M. Ed. Le Carpentier, son médecin habituel, je fus appelé à ra'adjoindre à lui pour lui donner mes soins. Le cas était sérieux el embarrassant \ la suite de pénibles émotions, dont la nature devait être et fut toujours un mystère pour moi, m. .demoiselle de C*" était, depuis trois jours, en proie à de violentes attaques spasmodiques, qui, sans lui laisser un seul instant de
véritable quiétude, se reproduisaient d'heure eu heure sous la for
d'accès effrayans. Vainement, pour dissiper ces accidens, onavail nus a contributions toutes les ressources habituelles de la thérapeutique Les narcotiques n'avaient pas plus tle sucées que les antispasmodiques i ,'opiinu avait échoué comme l'éther; la belladone comme le musc; le jusquiame comme le camphre; la valériane comme les allusions froides. Rien enfin ne paraissait plus devoir réussir, et le mal l'emportait. 11 était sept heures du soir, lorsque je me rendis pour la premii auprès de la jeune malade. Son accès venait de linir. et je la trouvai dans une prostration extrême. Sa Ggure, a demi voilée par ses longs cheveux en desordre, s'enfonçait profondément SOUS le chevet de son lit. Toutes les veines du cou étaient gonflées et saillantes: les bras raidis et glacés; les doigts fermés el violemment contractés sur les pouces. L'artère radiale battait avec force; de profondes el bruyantes aspirations développaient de loin en loin la poitrine; enfin, les larges ecchymoses qui marbraient toutes les parties du corps de la malade, attestaient des efforts qu'on avait naturellement dû l'aire pour la retenir.
L'occasion était-elle favorable pour essayer tout d'abord du magnétisme? C'est ce dont je n'ai jamais doute; mais pour l'instant, malheureusement, d'invincibles occupations m'appelaient ailleurs, et je fus réduit a crayonner a la hâte une simple ordonnance pharmaceutique, qu'un bon hasard ou la Providence lit d'ailleurs réussir. Le lendemain, en effet, un demi-gramme de sulfate de quinine avait dissipe les principaux Symptômes, puisqu'un léger accès s'était seulement manifesté depuis mon départ. Cependant il restait encore un abattement considérable. Plongée dans une sorte de stupeur, la malade ne répondait guère à mes questions qu'à la troisième ou quatrième fois que je les lui adressais. Enfin, je lui proposai de la magnétiser; elle accepta machinalement, s'endormit presque des les premières passes: et alors que Adèle à la résolution que j'avais prise de ne point la fatiguer de questions durant la première heure de son sommeil magnétique, je m'étais silencieusement assis auprès d'elle, je l'entendis murmurer d'une voix basse et presque inintelligible : Pourquoi n'y avait-on pas songé plus tôt? — A son réveil. M1, Diana parut aussi Stupéfaite île tout ce qui l'entourait que dusoulagement menu- qu'elle éprouvait : elle demanda a sa mère qui j'étais, et ne se rappelait qu'avec le vague d'un rêve les terribles souffrances que naguère elle éprouvait. Enfin . elle était faillie encore, mais
elle ne souffrait plus. — Ce remarquable amendement ne se démentit point pendant les joins qui suivirent, t.. revinrent même assez
vite, et tandis qu'on voyait de plus en plusse raffermir l'intelligence, toutes les l'onction. s de la vie organique reprenaient en même temps leur
jeu normal.
niant, comme dans l'unique intérêt de sa sanie, je continuais à magnétiser régulièrement M de C*", je ne tardai point à constater chez elle les plus surprenantes particularib s du somn imbulisme Jamais, parexemple, je n'observai mieux que sur elle l'inconcevable faculté de pénétrer la pei
M de C*** répondait sur-le-champ, et sans jamais commettre de méprisi - les questions qu'il me plaisait de lui adresser menta-
lement, .le |'ai même Vllr saisir ,],.s h,. ,,..,, j ,,| ,.,,■.,,, , s ,., m, ^j ,||V siq Iles.
puisque mise en rapport avec une de ses parentes, elle répon-
dit, sans hésiter, a celte dame qui lui demandait toujours mentaler
si elle l'aimait Pourquoi ne vous aimerais-je pis. vous qui êtes si boni i
Quant aux phénomènes de vision, ils ne se développèrent que progressivement.
— Je vois trouble, nous disait-elle, et je ne verrai bien qu'à la onzième séance, mais alors je serai très lucide.
Vu jour prédit, M Le Carpentier écrivit un mot au fond d'une boîte de carton qu'il présenta à la somnambule, après l'avoir fermée M ' d<
C"* prit la boîte sur mon invitation, la porta a ses veux, la tourna dans le sens (lue je lui indiquai, et après un quart d'heure d'uni lion soutenue, lut ou plutôt épela le mot mystère, qui était réellement celui qu'avait écrit mon ami. Cefait ne fut pour moi que la confirmation de ceux que j'avais vus, mais je ue prétends nullement en e; rer l'importance. Tout incrédule, en effet, sera endroit de n'v voir que le résultat d'une connivence aussi peu flatteuse pour ma cliente que pour mon confrère ; mais j'avoue que pour mon compte j'aimerais encore mieux aujourd'hui suspecter la bonne foi de mon meilleui (pie de croire légèrement a uni' chose qui me semblerait impossible. \u surplus, la clairvoyance de M11' Diana ne se maintint pas au del cli
quelques jours : car avant essayé la semaine suivante de répéter devant
de nouveaux témoins les expériences que je vans (le citer, presque aucune d'elles ne réussit; petite mésaventure dont je me c
d'ailleurs aisé nt, dans la persuasion on j'étais d'avoir atteint, in
guérissant ma malade, le véritable cl unique lut que j'avais di mi proposer. Malheureusement, hélas ! j'avais trop présumé de ma bonne fortune, et mon succès, comme on va voir, était loin encore i complet.
Le :>•"> août, en effet, M11' Diana, mise en somnambulisme, un dil d'une voix triste et deeollia^i e
— Il faut (pie le ciel m'abandonne. Monsieur, car demain
heures de l'après-midi, vont reco tencer mes terribles accès Au mois
dernier,
— Kn êtes-vous .sure, m'écriai-je, ou plutôt ne serait-il aucun n de conjurer le mal que vous prévoyez ?
— Aucun ; mais on peut en prévenir la durée.
— Avec du sulfate (le quinine, n est-ce pas '
— C'était bon pour une fois, Monsieur, répliqua l-elle eu souriant tristement, niais votre remède du mois dernier ne réussirait plus aujourd'hui.
— Que faudra-t-il donc vous faire, alors?
— A deux heures et demie nie mettre dans un bain de ".lace.
— Une dites-vous. Mademoiselle .'
— Oui, Monsieur, dans nu bain d'eau de Seine, ou l'on ajoutera quarante livres de glace.
— Et ou l'on vous laissera ?...
— Vingt-cinq minutes. Quand on m'en sortira, je serai prise d'un nouvel accès qui durera quelques minutes m uli inenl I orsque cet i
sera calme, il faudra me saigner aux tUu\ pieds à la fois, et laissi r " Uler le san. jusqu a ce (pie je tombe en sv ocope Je ne tarderai pas a reprendre nus sens; il ne me restera plus alors qu'une très légère agitaiion. et demain, a huit heures du soir, je serai guérie.
A tout cela, qu'objecter? Qu'un pareil traitement est bien rigoureux, monstrueux , peut-être; mais h quel . après tout . y sulisiitu. r ? t. h médecine ordinaire, au mois dernier, n'a-t-elle point, durant trois jours,
attesté son impuissance? J'éveille donc M11" de c***, avec la ferme réso lut ion de suivre en tous points s.s ordres, car je ne lui connais point de motif de se suicider. — Le lendemain matin, pourtant, une cireont tance que j'étais bien loin de prévoir pensa faire chanceler mon on:-
ra^e M ■'■• de C " m'apprend eu frissonnant (pie sa lille se trouve a
certaine époque délicate i endors alors Ni Dian i, el je lui dis :
— Mademoiselle, la réflexion qu'on vient de me soumettre sur i position dans laquelle vous vous trouvez actuellement n'implique-t-elle
point une contradiction au traitement que vous VOUS êtes prescrit
— Pion, Monsieur, ré] d-elle avec assurance, car j'avais tout prévu.
— M v d :, Mademoiselle, un bain de glace !
— Eveillez-moi, Monsieur, el faites ce que j'ai dit.
La tête me tournait, et j'aurais donne tout au monde pour qu'un au-
trc eût assumé sur lui la responsabilité de ce qu'il me restait à faire. Il n'y a pas de milieu, me disais- je : les médecins sont fous à lier si tout cela roussit, mais je suis un homme à brûler si cela ne réussit pas. Cependant je lis prévenir quelques confrères de ma connaissance : c'était la une bonne occasion pour eux de se convertir ou de me confondre; mais aucun, suivant leur louable habitude, ne répondit à mon appel. Un malentendu m'empêcha même d'être assisté du plus célèbre de nos coreligionnaires, le docteur Frapart, ce grand dialecticien dont le cœur vaut l'intelligence, et qu'on n'est pas moins heureux que fier de compter au nombre de ses amis. 11 était donc écrit que nous serions seuls, M. Le Carpentier et moi. Enfin, nous en prîmes notre parti. — A une heure de l'après-midi, de violens maux de tête déterminèrent M»e Diana à se mettre au lit. A une heure et demie, nous sommes auprès d'elle, et le bain de glace est préparé dans la pièce voisine. A deux heures précises , la malade cesse de parler, ses yeux se fixent et ses paupières clignent d'une façon étrange. Enfin elle perd connaissance , et finit par tomber dans une violente attaque de nerfs pendant laquelle elle se mord et se mâchille la langue jusqu'au sang, en poussant de loin en loin des cris sourds et étouffés. I. 'accès finit au quart; il est suivi d'un grand calme, et la malade, qui a repris toute sa connaissance, sourit et converse avec nous. Enfin, la demie sonne; le creur nous bat; nous hésitons; mon ami et moi, nous nous regardons sans oser nous lever. Cependant il n'y a pas une minute à perdre, et je me hasarde enfin : « Mademoiselle, lui dis-jeen tremblant, vous vous êtes conseillée un bain... voulez-vous le prendre? »
— Volontiers, monsieur, répond-elle.
Nous la laissons; quelques unes de ses amies l'enveloppent d'un peignoir, et nous la ramènent aussitôt en la soutenant par les aisselles. Mais où trouver des couleurs pour peindre la scène déchirante qui se passa alors?
Mlle Diana s'était naturellement figurée qu'il ne s'agissait que d'un bain chaud. Elle vient donc sans appréhension. Cependant , lorsqu'elle ne voit point de vapeur s'élever de la baignoire, elle commence-à s'étonner. Elle s'approche , elle regarde, elle s'approche encore. « Mais que vois-je? » dit-elle en se frottant les yeux à plusieurs reprises. Enlin elle porte la main et la retire avec horreur... Oh! je vous le dis en vérité, vous n'eusssiez peut-être pas eu le courage d'aller plus loin, eu voyant cette pauvre jeune fille se traîner à vos genoux en sanglotant et en vous demandant grâce. Quant à moi, j'avoue que mon trouble fut tel que je ne me rappelle plus exactement ce qui alors se passa, et que je ne saurais dire si ce fut de gré ou de force qu'elle céda à nos intentions ; mais ce dont je me souviens bien, c'est d'avoir vu cette malheureuse enfant, grelottant, morfondue, pendant vingt-cinq minutes sous quarante livres de glaçons.
Je puis affirmer que de pareils tableaux ne sont point de nature à s'oublier jamais. Cependant M"e de C*" est rapportée dans son lit, où l'accès annoncé ne tarda point à s'emparer d'elle. Mais qu'est-ce qu'un accès spasmodique, comparativement à ce que nous venions de voir? Au surplus, il ne dure pas long-temps, et les pieds de la malade ayant été plongés dans l'eau chaude, je me mets eu devoir de pratiquer les saignées prescrites. Malheur à nous! il n'y a pas de veines apparentes, et trois ou quatre piqûres profondes donnent à peine quelques gouttes de sang. Quel parti prendre, alors? Il n'en est qu'un de rationnel, et je me hâte d'y recourir. J'endors Mlle Diana, et lui demande ce qu'il faut
faire.
— Une saignée d'une livre au bras droit, me répond-elle avec un calme qui me rassure, puis une autre au bras gauche, qu'on laissera couler jusqu'à ce qu'elle s'arrête d'elle-même.
Je l'éveille et lui obéis, c'est-à-dire que nous, lui tirons deux livres et quart de sang! Elle s'évanouit, puis revient à elle après quelques minutes, nous sourit et nous tend la main ; j'avoue que j'avais besoin de la voir ainsi pour le repos de ma conscience. Cependant le reste du jour se passe sans accidens, et à huit heures, enfin, M118 de C*" est guérie, comme elle l'a prédit ! mais réellement guérie, puisque la situation, dout
j'ai parlé plus haut, avait repris son cours. Cette jeune personne qui fut encore magnétisée pendant quelques jours après cette scène, jouit depuis lors d'une sauté parfaite. »
Le docteur Alphonse Teste,