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PROCÈS DE PIERRE LARAMÉE (RAMITS

En 1548, un des plus illustres et des plus savans professeurs du Collège royal, Pierre Laramée, maitre ès-arts de l'Université, s'avisa de publier deux ouvrages : Instilutioncs dialecticœ et Aniinadvcrsioncs aristotcliew, où il réfutait la doctrine d'Aristote, en relevait les erreurs et le déclarait inférieur à Zénoerate et à Xénopbon.

A cette atteinte portée à la gloire et à la considération classique du précepteur d'Alexandre, toute l'Université fut en émoi. Aristote régnait en souverain dans les collèges ; sa doctrine seule y était admise pour l'enseignement de la logique, de la dialectique, et de la rhétorique; chercher à ébranler le crédit de ce colosse était, aux yeux de l'Université, travailler au retour de la barbarie et à l'extinction du llambeau des sciences, qu'on avait eu tant de peine à rallumer.

L'Université, scandalisée d'un pareil attentat, le dénonça au Parlement de Paris, en rendant plainte contre Laramée en crime de calomnie et diffamation d'Aristote.

Le Parlement et l'Université n'étaient point toujours d'accord. Ces deux grandes institutions, bien que gravitant dans deux sphères distinctes, étaient rivales. L'Université, jalouse de conserver et d'étendre même ses nombreux privilégies, se trouvait constamment en opposition avec les Ibis que les magistrats étaient chargés de faire exécuter. Le Parlement, de son côté, désireux de mettre un terme aux empietemens et aux exigences de la lille ainee des rois de France, y regardait à deux Ibis lorsqu'il s'agissait de poursuivre juridiquement les hommes que l'Université voulait sacrifier à ses rancunes, à ses vengeances ou à ses susceptibilités.

Avam de commencer la procédure, le Parlement décida que Laramée serait entendu par l' avocat-général Gilles Lenmitre, intègre et savant

magistrat, dont l'opinion était d'un grand poids dans cette illustre compagnie. ■

L'avocat-général fit comparaître devant lui le professeur du i royal.

— Eli bien! maître Ramus (Laramée avait latinisé son nom comme tous les savans de l'époque), dit Cilles Lemaître, vous voila donc i

que dans un procès avec l'Université? Le Parlement hésite à poursuivre criminellement un homme de votre mérite, et c'est pourjcela que chargé de m'entendre avec vous pour tachi r d'amortir l'affaire. \ oyons, parlez-moi avec sincérité.

— Ma foi, M. L'avocat-général, répondit Laramée, je ne puis m'expliquer le courroux de l'Universiti ma sortie du collège de Navarre, où, après avoir été domestique, je suis devenu professeur, je n ai pas cessé un seul jour d'enseigner contrairement aux doctrines d' ^risdivers systèmes. L'Université ne m'a adressé aucun

reproche, et aujourd'hui elle prétend m'accabler!

— Vous avez publié récemment deux ouvrages contre Vristote, el ce sont précisément ces il iux ouvrages qui motivent la dénonciation de! I uivers

M. L'avocat-général, j'ai enseigné impunément tout ce que j'ai écrit dans ces deux livres, et, je vous le répète, l'I Diversité n'a fulminé aucun anathème contre moi. Le coup qui va me frapper pari d'une main étrangère, et l'Université est, sans le savoir, l'instrument d'une haine ancienne.

— Expliquez-vous, maîtn

— Un certain Portu i urdell Diversité de Coïmbre, nommé Vntonio de Govea, se trouve en ce n lenl à Paris. 11 a dédie à la reine

de Navarre, sœur de notre roi, une assez mauvaise traduction latine de la physique d'Aristote, et il se. croit par là en droit de poursuivre ci ux qui ne partagent pas son engouement pour Le élut' de la secte des pi ripatéticiens. rai été assez longtemps en correspondance de lettres a ec cteur; mais son système dé philosophie, tonde textuellement sur celui d" Vristote, est si di feetueux . si ridicule, que je n'ai pu m'en taire, et que mes lettres, qui avaient m mmencé par des complimens, unirent par des injures.

— Des savans en venir aux invectives! s'écria Gilles Lemaître.

— Oli : RT. l'avocat-généra7., répartit ingénument Laramée, vous ne connaissez pas notre r.n i, ,,. rie de l'irritabilité des poètes, mais celle

i st cent fois ph .s ?ci riûl 'e et plus implacable. Le vocabulaire Tt est u> i modèle d'attieisme et de bon goût, si VOUS le comparez au nôtre : et p c.nr vous en donner un échantillon fort imparfait, je vais vous lire le paragraphe d'une lettre que m' dress iteet Vntonio de Govea quel aies mois avant son arrivée Paris Elle est datée de Lisbonne el écrit i u Français, .le vous en avertis car vous pourriez bien ne pas vous en douter.

Maître Ramns, j'ai lu avec attention la réfutation que vous avi [uième, huitième, neuvième, quatorzii me él dix-septième chapitres delapliilosophie ûemotredivin Vristote. Cett m erronée, sans va-

letir. fausse in omnï génère, m'a prouvéjusqu'àTévidence que vous n'étiez qu'un Une débuté, un. coq sans plum «.Votre tête est |

tparle saint Jean dansl' Api tnecontienl

soutire, du lu' non- et de la poix-résine, tous in irédiensqui font be<

i i i impostun s,

pulvériser vos rai sonnemens et vous convaincre ungv,i\ Iro que

ré votre pr i pu . qu'une

buse et qu'un si : .

— Vssez, i aramée, interrompit ravocat-général,

— Je ne vous, dis là cependant, M. i qu'une bien faible partie des gen dont ce Portugais m'a gratifié » près cela, monsieur, voyez si je ne suis croire que les intrigues de cet loin ne sont les seuls motifs de la persécution que il nivi

cite, \ristotc n'est ni un docteur ni un père de l'Eglise: c' si un sophe païen qu'il est. permis d s critiquer, puisque ses doctrines sont tout-

à-fait en di hors de nos croyances religieuses et de nos habitudes politiques. Croyez-vous, Si. L'avocat-général, qu'il ne me soit pas permis aussi ii moi, qui, j'ose le dire, ai donne tant de pn uves de mon dévoùment et de mon obéissance Glialeà 1*1 Diversité, de discuter librement dans ma chaire ce que je crois bi d el utile dans l'intérêt de l'enseignement général .' La routine tue le progrès, ci je veux briser des idoles vermoulues pour inaugurer, à la place qu'elles usurpent dans le sanctuaire dis sciences et des li uns. le raisonnement et la s> athèse.

— La cause esi entendue, maître Laramée, dit Cilles Lemaître, et le Parlement, je puis vmis en donner la certitude, ne servira pas la malice de ceux qui envier lire et vos talens. Retournez chez vous, con-

tinuez à professer, mais abstenez-vous par prudence, au moins pendant quelque temps, de parler d'Aristote et de ses ouvrages, Vllez, maître Laramée, allez en paix, le Parlement ne portera jamais une atteinte sacrilége à la liberté d'un homme tel que vous.

Le parlement, en effet, ne donna pas suite à la procédure; mais L'I ni- ! d'Antonio de Govea soutenue par la reine de Na-

varre et la duchesse d'Klampes , qui ne restait étrangère a aucune espèce d'intrigue, s'adressa au roi lni-méme, qui, par lettres - patentes du U octobre 1543, m conseil, pour sommairement et

prompt) m mi y ,■■■■ urvoir.

riçois I*r, qui, avec touti ction d'amour peur les sciences ,

dit un historien, n'y entendait rien, s'imagina que le mépris d' Vristote était un outrage à l'honneur de Notre-Seigneur, et , dans son premier mouvement, il voulait condamner Ramus aux galères,

On procéda ainsi a l'instruction de l'affaire. Le roi nomma uw Commissaire-arbitre pour entendre les parties par le ministère de défenseurs : deux pour Ramus et i\ru\ pour Aristote; ce qui fut t xécuté.

Rien n'était plus bizarre que de voir quatre avocats s'acharnant les uns contre les autres dans une cause où il n'y avait ni gloire ni profit à espérer. Curieux d'étaler leurs vastes Lectures , ils entremêlaient leurs plaidoyers de citations prises de toutes parts el rapproi lu es de La cause par des tours de force.

Virgile, Lucain, Homère, Sénèque, Strabon, Vitruve lui-même, se trouvaient pêle-mêle avec saint Jean-Chrysostôme el sa m: Augustin, Papinicn cl l Ipien , Lactance et Diodorc. Toute phrase présentait toujours deux idiomes qui la coupaient par moitié; commencée en français, elle finissait en latin, si même ce n'étail pa; i d grec ou en ni l reu; el la fécondité ' sur ce point constituai; l'< loquence de ce temps-la el tonnait les réputations.

Pendant six semaines, les plaidoiries durèrent: Les avocats de Itanius

et ceux d' Vristote étaient sur les dents; ils avaient i puisé I iu1 le carquois

es, tout l'arsenal de la dialectique el de la rhétorique, l'aii-

gui s. mais non vaincus, ils conclurent el attendirent, comme de braves

s qu'ils étaient , la sente ice de l'arbitre , sentence d'ailleurs qui

était connue d'avance el dont les avocats se souciaient fort peu. Le roi,

les duchesses d'Klampes el de \ alenti s, la re d. Navarre el les plus

grandes daims de la cour, les courtisanes les plus qualifiées, avaient souvenl assisté à leurs luttes : cet honneur inestimable n'était-il pas ou dédommagement pour les vaincus, un surcroît d'honneur pour les vainqueurs? 'font le monde était content.

i commissaire-arbiti dévoué à la reine de Navarre, la reine

i et Govea à Vristote. Vristi d

Ce fui dan - i I . le malencontreux i tradicteur d'Arisl Ramus épouvanté se

ter. Sur quoi intervint arrêt au Conseil d'étal <lu roi qui déclara Pierre Laramée, dit Ramus, téméraire, arrogant, impudent, d'avoir réprouve el condamné le train et arl de logique reçu dans - : d'avoir, dans son livre dis Animadversions, repris \ te; d'avoir blâmé plusieurs choses bonnesel véritables, el mis sus audit uxquelles il ne pensa bneques

Pour réparation de quoi, le roi supprime, condamne u abolit les

deux livres de Ramus ; deffend aux imprimeurs de les imprimer, copier et vendre, et aux professeurs de les enseigner; deffend d'user de médisances et invectives contre Aristote et autres anciens reçus et approuvés, etc. »

Cet acte est un monument, comme on voit, d'ignorance et de stupidité. Le Parlement ne put rien faire pour Ramus, dans cette triste circonstance ; mais l'année suivante les ennemis du savant professeur voulant le chasser du collège de Presles, dont il était Principal, le Parlement intervint, et dans un arrêt fortement motive, il maintint Ramus dans l'exercice de ses fonctions et dans la plénitude de ses droits.

Henri II ayant succède a son père François I", en 1547, il s'empressa de rendre à Ramus sa chaire du collège royal. La victime d'Antonio de Govea usa de son triomphe avec une dignité antique. Complimenté le jour de sa première leçon par les professeurs du Collège royal réunis, Ramus leur répondit : « J'ai passé par de bien rudes épreuves ; mais je me retrouve au milieu de vous, mes chers confrères, et ce bonheur efface tous mes chagrins et jusqu'au souvenir et au nom de ceux qui m'ont persécuté. »

Quelques jours après sa réinstallation, il écrivait à Antonio de Govea cette missive dans le goût des anciens : « Ramus à Govea, salut,

« J'ai reconquis mon trône à force de patience, de travail et de résignation, et j'ai perdu la mémoire. Viens nie voir au Collège royal, au milieu de ces élèves qui me chérissent et qui te chériront aussi lorsque je leur aurai dit que tu es le plus brillant (lambeau de la philosophie, de la physique et de l'éloquence. Viens, te dis-je, viens sans crainte; Ramus Heureux ne veut plus se rappeler que le nom de ses amis et non celui de ses persécuteurs. »

Ramus ne recouvra pas seulement sa chaire, il recouvra aussi la liberté du langage. « 11 eut, dit plaisamment Bayle, la main levée de sa plume et de sa langue. » Mais son inclination pour innover et pour critiquer l'emporta trop loin : non seulement il recommença à s'acharner sur Aristote, mais encore il fulmina de terribles critiques contre les plus grands personnages de l'antiquité: Cicéron, Quintilien, César, Tacite et Térence. Un jour Favocat-général Gilles Lemaitre, devenu premier président du Parlement, le rencontrant, lui dit en souriant :

— Maître Ramus , votre antipathie pour Aristote ne justilie pas vos attaques contre Cicéron ; que vous a-t-il donc fait?

— Monseigneur, repartit Ramus, il ne m'a rien fait ni lui ni les autres ; mais l'admiration exclusive qu'on a pour tous ces gens-là étouffe l'estime qu'on devrait avoir pour ses nationaux et ses contemporains. S'il ne dépendait que de moi, on négligerait fort les Oraisons de Cicéron, et on lirait trois fois par jour les mercuriales d'un certain Gilles Lemaitre, qui était autrefois procureur-général.

Le premier président sentit tout ce que cette défense avait de flatteur et ne persista pas dans ses reproches.

Ramus, par ses opinions , s'était fait beaucoup d'ennemis. Soupçonné d'être huguenot, il s'était expatrié et était allé s'établir à Genève. Bèze et les principaux chefs protestans le repoussèrent et lui refusèrent la chaire qu'il sollicitait. Il revint alors à Paris, et trouva la mort dans cette ville le jour de la Saint-Barthélémy; Charpentier, son compétiteur, le lit assassiner et maltraiter après sa mort par des écoliers encore infatués de la sublimité d' Aristote et de sa rhétorique. (Le Droit.)

LETTRES cochinchinoises

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