HISTOIRE D'U:<I BRAVE
Tout le monde sait que le suppliée des pouions est une des grandes infamies de l'Angleterre. Toul le monde a lu dans mille mémoires ou relations particulières le tableau des souffrances inouïes qu'enduraient les prisonniers frarn ais dans ces bagnes fiottans, inventés par l'imagination si ingénieuse de nos voisins. La privation d'air el d'exercice, une chaleur étouffante pendant l'été, un il en hiver, la nourriture la plus
dégoûtante et la plus malsaine, l'ennui, ce terrible destructeur des forces morales et physiques de l'homme, la vermine, le scorbut, la fièvre toutes les tortures les plus affreuses, toutes les variétés du martyre se trouvent résumées dans ces deux mots, les pontons anglais. Les Espagnols perfec il ce mode d'assassinats, et les pontons de Cadix devinrent bientôt plu.' redoutables que ceux de Portsmouth: mais le mérite ei l'honneur de l'invention reviennent a l'Angleterre de l'iii el de l.e régime des pontons de Gibraltar participai) du système espa
dire qu'il était ! plus horrible, beaucoup plus meurtrier
(pie le régime des • • lux-prisons dans les ports d'Angleterre. L'ardeur du climat, ! peu i rès le même - l'extrémité de [a p
que celui d'Afrique, ajoutait aux tourmens que les malheureux captifs ^ii!.is-,,ii.iii sous les nous de l., forteresse britannique Dans i séjour de , ,i [érable. (
Gibraltar était le dépôt de tous les prisonniers |, ais que la marine
anglaise ramassait dans la Méditerranée. ,| \ avait toujours enci ment dans les machine, a supplice qui stationnaient dans la rade, lussi, durant toute la saison des chaleurs, fort loi cette latitude, la
mortalité etait-ellc effrayante parmi nos compati.
L'unique préoccupation de ceux que le scorbut el la fièvre avaient
épargnés, étaient, on le peu- m, iis les j enl si
bien gardés que chaque prcji presque aussitôl
ipie formé. I es joins el les mois si . et les prisonniers voyaient
s'évanouir une a une toutes leurs espérances de lil En 1794, les pontons delà Méditei eaient de captifs. Lors-
qu' mis d'août de l'année précédente lis habitons de Toulon
avaient ouvert les ports de leur ville aux anglais, tou des lu'mieiis dont l'amiral llood s'était empare dans la rade avaient été transportes a Gibraltar, et leur non il augmente, à la suite
de plusieurs combats maritimes dans les mêmes parages. Dans les premiers mois «le 1795, la foule des pri étail bien éclaircie ; car la mort avait cruellement décimé nos malheureux marins, i tous ceux qui avaient conservé la vie et la santjé étaient dét
lises par la nostalgie. Quelques-uns seulement supportaient c
sèment la captivité el s'occupaient des moyens d'échapper a leurs
reauv
Un jeune aspirant nommé Dubourdieu avait résolu de tenter l'aventure \utant vaut mourir sous la balle d'u i factionnaire que de la Oèvre
dans un entrepont, pei I! el il i i communiqué on projet i :s
compagnons d'infortune. \ ingi d'entre eu,» seulement avaient voulu s'y associer. Dubourdieu avaii été proclamé chef de l'entreprise, et pour prévenir toute indiscrétion qui aurait pu mettre les gardiens sur les traces du complot, il .avait été convenu que l'aspiranl resterait maître dechoisir le jour el l'heure qui lui paraîtraient les plus propices, et qu'on le Slliv rail a venu Ici lient, sans rien savoir de ses moyens d'eveeulion.
Il y avait seize mois que I hihourdieu pleurait la liberté dans les i de Gibraltar; il ne pouvait plus attendre ; il voulait en finir avei l'i cla vageouavec la v ie. Dans la nuit du 7 au s avril i î'<~>. par un temps très obscur, il se glisse sans bruit par un sabord, accompagné d'un seul de ses complices i n cordage qui se rencontre sous sa main l'a a le à à dre doucement le < u sans attirer l'attention des sentinelles. Un navire de commerce était mouille non 1 lu
ponton; il se dirige à la nage vers l'endroit où il l'a aperçu, coupe l'amarre de la chaloupe attachée à l'arrière du vaisseau, et ne l'embar-
eation près de la prison. Quelques minutes après, ses dix-neuf aub marades étaient enibai [ués, etli tait à la liAte.
oiie première expédition] hose facile ni peu dangereuse;
néanmoins l'entreprise la plus périlleuse était ci euter. Pour
sortir avec quelque sécurité de la rade de Gibraltar, il fallait de toute nécessité un Iialoupe aurait éveille les soupçons des
navires de guerre qui l'auraient vue passer. Cette difficulté n'arn Dubourdieu. 11 sait qu'un ti l'entrée de la rade, e.1
i! pi opose de s'en emparer.
— Mais nous n'avons pas d'armes, disent a In fois tous les fugitifs.
— Comment ! nous n'avons pas d'armes? repond le jeune aspirant; et nos avirons, les comptez-vous donc pour rii i i.
lement ne perdez pas courage. Il faut du toupel pour enleverle bâtiment, Suivez-moi : tapez dur si l'on résiste, ni n- 1 bii n. j'en n ponds.
L'incroyable assurance de Dubourdieu donna du cœui . sis compagnon», aussitôt on brise les rames et on s'en partaj li ■ ; puis on fait roule vers le transport. Pour se faire une idée du danger de la
tentative résolue par l'intrépide aspirant, il I I que nos vmul et
un Fra - de bâton • ail ùi t x affain à on i \\ imeul portant
dix canons el un équi]
le trajet. Dufourdieu dit a les camarades ; Il est bien entendu
que dès que vous serez sur le ponl vous vous i i de toutes les
armes que vous trOUVi pas sans que je
l'ordi
Les vingt marins ne répondirent pas, i - leur ; une chef était sdr qu'il serait obéi.
Enfin la chaloupe arrive rès
cor le plus possible le long du bord, et quand il juge que la distance permet de tenter l'abordage, il saute hardiment sur le navire en faisant sisme à ses compagnons de le suivre. Les Anglais veulent résister, mais quelques vigoureux coups d'aviron renversent les plus récalcitrans , les autres sont jetés à la mer, et en un instant les Français sont maîtres du pont. Le capitaine, réveillé par le bruit de. cette écliaufiburée, accourt, mivi des officiers et de quelques hommes armés ; mais Dubourdieu s'avance vers lui, et levant sur sa tête une bâche dont il s'est saisi au début de l'action:
— Capitaine, dit-il, rendez-vous, ou je vous fends le crâne.
En même temps les vingt fugitifs entourent les officiers, qui, à peine revenus de leur stupéfaction, se laissent lier les mains et conduire dans leurs chambres. Le capitaine lui-même, vaincu par l'argument irrésistible de Dubourdieu, reste muet et ne se débat seulement pas sous l'effort des mains impitoyables qui cherchent à le garrotter.
Ce n'est pas tout, dit l'aspirant au commandant du vaisseau;
maintenant que votre navire est à nous, nous allons décamper au plus vite, et comme nous sommes obligés de passer à côté de plusieurs bâtimens de guerre qui pourraient nous arrêter, il faut que vous répondiez aux questions qu'on nous adressera de façon à nous assurer un libre passage.
L'Anglais ne répondit pas. Il était anéanti et comme frappé delà foudre. Dubourdieu fit lever l'ancre, et le vaisseau quitta le mouillage.
Un gros navire anglais et deux frégates portugaises gardaient l'entrée de la rade. H n'y avait pas moyen de passer inaperçu. Tout était donc perdu si le capitaine anglais ne répondait pas d'une manière satisfaisante.
— Oh hé? du navire, qui êtes-vous? cria-t-on du gros bâtiment dès que le transport fut dans ses eaux.
— Dites qui vous êtes, s'écria vivement Dubourdieu au capitaine ; répondez que vous allez en commission, sinon vous êtes mort. Et en disant ces mots il brandissait sa hache sur le front de l'Anglais. Néanmoins, le capitaine paraissait décidé à ne pas ouvrir la bouche. Dubourdieu, s'apercevant de ses mauvaises dispositions, le saisit violemment à la gorge , lui pose le porte-voix sur les lèvres et lui ordonne de répondre en renouvelant sa terrible menace. Alors le capitaine qui commençait à sentir au cou une assez forte pression, rompt le silence , et renvoie cette réponse au vaisseau de guerre anglais :
— C'est le transport le Temple qui va en commission par l'ordre de
l'amiral.
Passez, dit l'officier du navire, qui faisait l'office de sentinelle. —
Ce n'était pas tout encore. Restaient les deux frégates portugaises. A la première, le capitaine fit la même réponse qu'au vaisseau anglais ; mais, quand la seconde, qui était mouillée un peu plus loin, lui cria le qui vive d'usage, le commandant, qui savait que c'était là son dernier espoir, se décida à faire un coup de tête, et dit dans le porte-voix que Dubourdieu tenait h la hauteur de sa bouche : ]\ous sommes le transport le Temple ; nous avons été surpris
par....
L'aspirant ne le laissa pas achever ; il lui ôta brusquement le portevoix des lèvres, et ces mots: « des prisonniers français », qui complétèrent la phrase commencée, furent emportées par le vent sans pouvoir être entendus des gens de la frégate. L'officier français, furieux, leva de nouveau sa hache sur le capitaine, et il allait l'eu frapper quand celuici se ravisant, lui dit: —Rendez-moi le porte-voix, je vais finir ma réponse comme vous le désirez. — En effet, le commandant reprenant sa phrase, cria aux Portugais: — Nous avons été surpris par un ordre de l'amiral, qui nous envoie en commission.—
— Passez, répliqua le porte-voix de la frégate. Et le transport put enfin voguer librement, sans craindre pour le moment d'autre obstacle gérieux.
Les fugitifs, que tout avait secondés dans leur audacieuse entreprise,
parvinrent à atteindre le port de Lorient, après une longue traversée, pendant laquelle la crainte d'être pris par quelque bâtiment ennemi leur avait causé de continuelles angoisses.
Le jeune homme qui avait conçu et exécuté le plan de cette périlleuse expédition n'avait que vingt-un ans. Sa conduite courageuse fut récompensée par le grade d'enseigne de vaisseau.
Les guerres maritimes de la révolution et de l'empire ont enfanté des dévoumens sublimes et développé des caractères chevaleresques qui peuvent soutenir la comparaison avec ce que l'antiquité nous a montré de plus héroïque. Dubourdieu, le principal acteur de l'aventure dont en vient de lire le récit, fut un des types les plus remarquables dans ce genre, un des hommes qui réunirent au plus haut point le courage à l'abnégation de soi-même. C'était une nature d'élite merveilleusement propre au métier de marin, à cette profession qui exige tant de qualités diverses. Par un singulier jeu de la destinée, cethomme admirable, qui semblait être dans ce monde tout exprès pour servir sa patrie et ses semblables, ne cessa d'être poursuivi par le malheur pendant tout le cours de son existence. Une espèce de fatalité s'attachait à sa personne et'le frappait impitoyablement dans toutes les circonstances où il acquérait de nouveaux titres à la reconnaissance de son pays. Ces exemples d'éternel guignon ne sont pas rares. On peut citer des militaires et des marins qui n'ont pas assisté à un seul combat dont ils n'aient rapporté une ou plusieurs blessures, et qui ont fini par restersur le champ de bataille. D'autres, au contraire, qui ne se ménageaient pas davantage, se sont toujours tirés sains et saufs des situations les plus formidables. L'amiral Cosma sa servi quarante ans et a pris part à quinze batailles navales sans jamais avoir reçu la moindre égratignure.
Courage, dévoument et malheur, ces trois mots résument toute la vie de Dubourdieu, vie de héroj et de martyr, et cependant restée obscure au milieu du fracas des réputations inscrites dans les fastes de nos luttes révolutionnaires.
Un au après la miraculeuse évasion de Gibraltar, le jeune enseigne fût embarqué sur la corvette la GaiU qui fit voile pour Cayenne. Arrivé en pleine mer, ce bâtiment fit rencontre de la frégate anglaise C Artthuse à laquelle il essaya vainement de se soustraire par la fuite. Il fallut combattre, et l'équipage républicain voulut au moins vendre chèrement sa vie ou sa liberté. Canonnés pendant plus d'une demi-heure à une assez grande distance, la corvette ne riposta que lorsqu'elle se trouva bord à bord avec le navire ennemi. Ne pouvant balayer son front, elle s'attachait à cribler sa mâture et à percer sa coquille à la hauteur de la ligne de flottaison ; elle voltigeait autour de lui comme un taon qui bourdonne sur la tête d'un lion, enfonçant son aiguillon dans les naseaux de l'animal furieux et lui faisant mille blessures venimeuses, jusqu'à ce que d'un seul coup de sa lourde patte le roi du désert écrase le redoutable insecte. Il est impossible de se faire une idé de l'acharnement avec lequel les marins français se défendaient contre lesquatre cents hommes de la frégate. Le capitaine et l'équipage, comprenant bien qu'une lutte à coups de cznon et de fusil était une duperie avec un pareil adversaire, désiraient l'abordage et cherchaient à jeter les grappins sur le vaisseau anglais. Trois fois cette manœuvre décisive fut tentée, trois fois elle échoua. Un moment, on crut avoir réussi. Un des mâts de la corvette étant tombé pendant un de ces rapprochemens terribles que recherchaient nos marins, son extrémité resta fixée sur la galerie de tribord de la frégate, et ce fut un pont jeté entre les deux navires. Aussitôt une troupe empressée s'élança sur cette espèce de passerelle pour monter sur le bâtiment anglais; mais au moment où les assaillans étaient au milieu de l'intervalle qui séparaitles deux athlètes, l'Anglais, parvenant à se dégager, se retira brusquement, et nos hommes furent précipités dans l'abîme.
Pendant cette scène terrible, que faisait Dubourdieu? il était occupé à nouer son mouchoir autour de sa jambe gauche, qui venait d'être fracassée par une balle, Il avait essayé de se joiudre à ceux qui s'étaient
élaneés sur le mât renversé; mais ses efforts avaient été inutiles, et, furieux de ne pouvoir quitter la place ou il avah été frappé, il proférait d'effroyables jurons et se démenait comme un possédé. I n deses camarades, qui le vit dans cette position et qui aperçut le sang qui coulait de sa blessure, lui conseilla d'aller se faire panser.
— J'ai, parbleu, bien autre cbose à faire ! répondit Dnbourdieu. Estce que vous croyez que la corvette n'a pas besoin de tous ses hommes, tant qu'il leur reste un souille de vie.1
— Mais enfin vous êtes grièvement blessé, et vous avez besoin du secours des chirurgiens.
— Les chirurgiens ont tous ététuésà leur poste; ainsi, c'est bien inutilement que je quitterais le pont, répondit Dubourdieu, ravi d'avoir inventé ce mensonge de circonstance.
Le camarade n'insista pas, et le valeureux enseigne resta à la même place pendant tout le combat qui dura deux heures et demie.
La corvette, épuisée, criblée, presque détruite par l'artillerie de l'ennemi, fut prise et conduite en Angleterre. Dubourdieu guérit de sa blessure; mais il recommença sa vie de pontons, et resta dix-sept mois prisonnier, sans pouvoir, bêlas! renouveler l'aventure de Gibraltar.
Cette seconde épreuve, si cruelle pour un tempérament comme le sien, n'amortit pas l'ardeur chevaleresque de Dubourdieu. A son retour en France, il est envoyé en Egypte sur la frégate la ltt'gtnérée. .Sur ce nouveau théâtre, il trouva mille occasions de se signaler. S'il y a une opération difficile et périlleuse ;i exécuter, c'est Dubourdieu qui en est chargé: faut-il faire sonder les passes du port d'Alexandrie sous le feu des croiseurs anglais et au milieu de mille dangers sans cesse renaissans , n'ayez pas peur que Bonaparte confie cette mission épineuse à un autre que Dubourdieu. S'il s'agit de quelque entreprise nocturne dans laquelle il y a quatre-vingt-dix-neuf à parier contre un qu'on sera tué ou fait prisonnier, c'est encore à lui que s'adressera dt> préférence le général Menou. Dubourdieu, toujours Dubourdieu! et l'infatigable marin rapporte de chaque expédition une ou plusieurs blessures ; il ne peut pas se trouver en face de l'ennemi sans emporter un sanglant certificat de bravoure et de malheur. Au mois d'avril lcSOl , pendant le siège d'Alexandrie, le général en chef veut faire parvenir d'importantes dépêches en France: qui voudra s'aventurer bravement au milieu des bàtimens anglais qui croisent devant le port dans les parages de Malte et d'Italie, dans toute la Méditerranée? Qui? Dubourdieu, cela va sans dire. Il part sur un aviso; arrive sans accident dans le golfe adriatique, il est obligé de livrer combat à une forte corvette anglaise ; il est encore blessé, et, ce qu'il y a de pis, fait prisonnier. Mais le futur lieutenant de vaisseau a l'esprit inventif : à la faveur d'un brouillard épais, il échappe adroitement à ses vainqueurs et parvient a atteindre Tareute, où son premier soin est d'expédier en France les dépêches qu'on lui a confiées. Quelque temps après, l'amiral Villeneuve qui commandait l'escadre d'observation du midi, le lit embarquer sur son vaisseau en destination pour Toulon. Dans la traversée, un homme de l'équipage tomba à la mer, un oflicier qui se trouvait en ce moment sur le pont s'élança après le matelot, et avec des efforts inouis, le ramena auprès du bâtiment. Quand l'héroïque nageur
i ita à l'échelle, on reconnut Dubourdieu. On l'applaudit, on l'entoura,
on le félicita sur son dévoûment; mais il s'esquiva et gagna lestement sa chambre, pour quitter ses vètemens humides.
A son arrivée en France, il fut nommé lieutenant de vaisseau, il était temps ! Fuis, on s'empressa de chercher pour lui une mission bien scabreuse, bien compromettante. On le plaça sur un autre aviso portant quatre canons et quarante hommes d'équipage, et on l'envoya protéger les Antdles envers et contre tous.
La paix qui suivit le traité d'Amiens donna quelque répit à notre héros; mais aussitôt que la déclaration de guerre fui connue aux Indes, il dut recommencer cette vie de sacrifices. Fendant les trois premiers mois, il fallut combattre presque tous les jours pour éloigner l'ennemi
des côtes de nos possessions. Dans la nuit du 4 au S mars 1N0-1, la Coureuse (c'était le nom de l'aviso qu'il commandait est attaquée dans la rade de Saint-Pierre-Martinique par trois péniches anglaises montées chacune par trente-cinq hommes. Au premier avis de l'approche des embarcations ennemies, Dubourdieu s'élance sur le pont, fait tendre les filets d'abordage, pour empêcher les \nglais de monter sur le bâtiment, et s'apprête à faire une vigoureuse résistance. Les obusiers dont les péniches sont armées commencent le feu, et immédiatement après, une fusillade des plus vives est dirigée de trois côtes différens contre l'équipage français. L'aviso se débat comme un tigre furieux dans cette triple étreinte. Bubourdieu ne cesse d'encourager ses gens, et s'armant d'un mousquet, fait feli lui-même sur les Anglais. Ceux-ci essaient d'aborder le bâtiment français, mail les DletS les en empêchent. Après trois quarts d'heure d'une horrible boucherie, deux des péniches coulent à fond, el la troisième s'éloigne précipitamment. La Coureuse avec ses quarante hommes restait maîtresse du champ de bataille
Lorsque, à la lueur d'un fallût, ou put se compter, pour voir combien de combattans étaient encore debout, on s'aperçut qu'un seid homme avait été tué ; mais il y avait cinq blessés. Dubourdieu était du nombre. C'était de rigueur.
De mars à septembre de la même année , quelle dette de reconnaissance les habitans de la Martinique contractèrent envers l'infatiguable lieutenant ! Il était devenu l'égide, le dieu protecteur de la colonie. Il était présent partout, soit qu'il faillit donner des ordres aux navires placés sous son commandement, soit qu'il tôt nécessaire qu'il payât de sa personne. C'était fête pour lui quand il pouvait se mesurer avec les Anglais, et ces derniers lui donnaient souvent ce plaisir, qui presque toujours lui coûtait quelques gouttes de sang. Celait Écrit! comme disent les Orientaux.
Nous touchons à l'époque la plus glorieuse de la carrière de Dubourdieu.
Le 3 septembre 1804, un ouragan épouvantable éclate sur la Martinique. Au bout de quelques heures, la rade de Saint-Pierre présente le spectacle le plus lamentable ; des lames d'une hauteur prodigieuse déferlent avec fracas sur le rivage ; la mer se retirent d'elle-même et laisse la grève complètement à sec, puis arrive en mugissant et s'il ince |ar bonds impétueux dans l'intérieur des terres; des vaisseaux se heurtent les uns les autres sous l'effort des vents contraires, se brisent sur les rochers qui hérissent l'entrée du port . et couvrant de leurs débris la surface bouillonnante de l'abîme; tout ce que les poètes et les voyageurs ont dit de plus extraordinaire sur les tempêtes de ces contrées; tout ce que les marins, si habitués à ces scènes lugubres, ont vu de plus effrayant se reproduisit dans cette fatale journée,
Quelques bàtimens mouilles dans des endroits mieux abrites, cl, lient encore sains et saufs, mais le moment allait venir où ils ne pourraiei t plus résister à la violence de l'ouragan. De temps en temps le canon de détresse venait annoncer aux colons reunis sur le rivage que la position de ces vaisseaux était desespene. Mais comment songer à leur pot cours ? Qui osera braver cette mer en fureur, et exposera sa vie pout ver celle des équipages menaci s? Un seul homme parmi les spi dateurs de ce drame funèbre esl capable d'un pareil acte de dévoûment. Cet
homme, c'est Dubourdieu, qui exerce à Saint-Pierre li s i :tions de c ip -
taine de port. Sans communiquer son projet aux '-'eus qui l'entourent, il monte dans une pirogue avec quelques nègres, el ordonne de rami r dans la direction 'les vaisseaux en péril. \ ingt fois dans le trajet la fn barcation est poussée loin du but; oins la voix de Dubourdieu ranime le courage des rameurs, et la pirogue se rapproche chaque fois de l'endroit où on l'attend ; enfin, un des nègres parvient à se s, use du bout
d'une longue corde que l'équipage d'un des hâlii * a eu l'hei.i'O isi i i
de jeter à la mer. lies cet instant, le canot lutta victorieusement contre les îlots, et quelques minutes après, à la faveur d'une écl: ircie, huit hommes descendent du navire le plus voisin et s'embarquer dans la pirogue. - Je reviendrai tout-à-l'heure, crie Dubourdieu aux Iheureux
-r j 1 1 i Lui temlt'iil les bras en implorant sa généreuse assistance. Il s'éloigne, mais, à peine les nègres ont-ils abandonné la corde, que le canot est renverse par une Lame. Alors Commence une scène qui t'ait passer les spectateurs par toutes les émotions de la terreur et de l'espérance. Dulii 'milieu reparait sur Teau, et cherche du regard les infortunés qu'il a tenté d'arracher à la mort. 11 plonge et remonte sur la cime d'une vague tenant par les cheveux uu des naufragés. C'est une lutte véritable entre le nageur intrépide et le Ilot qui le pousse dans tous les sens, entre l'homme à la force athlétique et la mer, qui lui dispute une victime de plus. Mais l'homme est le plus fort : il résiste a une vague qui roule vers la terre et l'j jette brusquement avec son compagnon, qu'il n'a pas abandonné. Il n'est pas encore satisfait ; il s'aventure dans une autre pirogue à la recherche de vvu\ qu'il a laisses derrière lui. Une seconde fois, il est précipite dans l'abîme; omisses forces sont loin d'être épuisées, et il recommence sa lutte contre l'élément en courroux. Au moment où on le croit englouti pour jamais, il reparaît tenant un second naufragé, qu'il apporte, comme le premier, sur la grève humide. Une troisième tentative est puis fructueuse. Cette fois, le canot se maintient sur l'eau, et Dubourdieu parvient à y placer l^s nègres et les six autres malheureux, qui avaient surnagé en se cramponnant à des débris de vaisseau. Tout ce monde arrive à terre plus mort que vif. Le capitaine lui-même est luise par la fatigue, et ne peut entreprendre un quatrième voj :ages ; mais son exemple a excité le zèle et l'humanité des marins témoins de son dévoiimeut sublime. On s'élance vers les bâtimens qui continuent à faire entendre le signal de détresse, et, en moins de deux heures, tous les équipages sont sauvés. Le soir, l'ouragan ayant continue, tous les vaisseaux évacués dans le courant de la journée furent jetés à la côte ou coulèrent a fond.
Deux jours après le coup de vent, Dubotirdieu se dérobait par la fuite a l'ovation que lui préparaient les colons, et allait battre les Anglais sur les côtes de la Martinique.
Il attendit deux ans encore le grade de capitaine de frégate et la croix de la Légion-d' Honneur. Il était dans la destinée de cet homme extraordinaire de jouer de malheur en toutes choses.
1809, une escadre anglaise bloquait Toulon, et quoique l'armée navale française qui stationnait dans le port de cette ville fût nombreuse et impatiente de combattre, aucun engagement n'avait encore eu lieu, aucune tentative n'avait été faite pour chasser l'ennemi des côtes de Fraude. Nos marins ne savaient à quoi attribuer cette étrange apathie. Les chefs seuls soupçonnaient qu'il y avait ordre positif de l'Empereur de ne r bu faire avant telle époque déterminée; mais tout le peuple maritime, les équipages et les garnisons, murmuraient hautement; disant qu'on caponnait, et que les Anglais viendraient bientôtfaire des prisonniers à domicile sans qu'on brillât une seule amorce. Toutefois le mécontentement n'allait pas plus loin, et les habitans de Toulon qui n'entejidaient pas ce qui se disait a bord de nos vaisseaux, pouvaient croire que tout y était dans le plus grand calmé, et que nos loups de mer supportaient patiemment cette monotone oisiveté.
Le 10 février, une scène singulière se passait dans le cabinet de l'amiral Ganthéaume qui commandai; la flotte de Toulon : un capitaine de vaisseau assis auprès de l'amiral disait d'un ton animé :
— Vous savez, mon eéneral, que les Anglais ne perdent pas de vue un seul de nos mouvemens. Une de leurs frégates a l'effronterie de venir tous les soirs à la brune jusqu'à l'entrée de la rade ; et là, elle court des bordées, se pavane, manœuvre tout a son aise sans que personne la dérange dans ses promenades nocturnes. Quand elle s'est bien assurée de ce que nous faisons et de la position de nos bâtimens, elle décampe pour recommencer le lendemain.
— Je sais tout cela, repondait froidement l'amiral ; mais quel est l'ob- .■• votre visite?
— Le voici en <ku\ mots : Ces insultes quotidiennes irritent mu
renient nos équipages; et, quant aux commandans, ils brillent tous d'aller donner une leçon à cette insolente pécore qui se moque de nous et de la France. Mon général, je viens vous demander la préférence,
— Capitaine, il m'est impossible de consentir à ce que vous désirez. Mes instructions s'y opposent formellement.
— Mais l'Empereur ne peut pas vouloir que la marine française soit insultée a ce point par les Anglais. Il n'a certainement pas prévu une pareille circonstance.
— .le n'ai rien à répondre à cette observation ; je ne [mis que vous répéter que mes instructions ne me permettent pas de vous autoriser à sortir de la rade.
— Ce serait si facile et si tôt fait ! Chaque jour, l'escadre appareille pour exercer les équipages. Faites prolonger l'appareillage jusqu'à la nuit, et, pendant que nos hommes seront occupés sur leurs vaisseaux, je sortirai avec ma frégate sans être vu de personne. Je promets d'être de retour avant le jour, et qu'au lever du soleil, on comptera une frégate de plus dans le port. Ce sera l'affaire de cinq ou six heures ; tout sera fini en un tour de main. Et même, si vous voulez, mon général, vous n'en direz rien au ministre. Personne ne le saura, pas même l'Empereur.
— Les choses ne peuvent se passer ainsi, répondit l'amiral en souriant. Encore une fois, je ne puis vous laisser faire.
— Mon général, est-ce que vous ne me croyez pas assez brave pour cette entreprise ?
— Je vous connais trop bien, capitaine, pour douter de vous. Assurément, s'il m'était permis d'aventurer un seul de mes vaisseaux, ce serait le vôtre que j'enverrais contre la frégate anglaise, car je sais qu'il est en bonnes mains. Mais...
— Mon général, ne pourriez-vous pas écrire au ministre, pour lui de' mander la permission que je sollicite de vous ?
— Nous verrons.
— En tout cas, soyez assez bon pour me promettre de ne pas charger un autre que moi de cette petite expédition
— Je vous le promets. Adieu, capitaine Dubourdieu. Calmez votre impatience, nous ne tarderons pas à voir l'ennemi de près.
Le lendemain, même conversation entre l'amiral et Dubourdieu, et chaque jour ainsi pendant plus d'une semaine. Enfin, le commandant de la Hotte, excédé par les supplications du capitaine, lui promit de solliciter pour lui, auprès du ministre, la faveur à laquelle il paraissait tant tenir. Ce jour-là, son infatigable visiteur sortit tout joyeux et en se frottant les mains.
Quelques jours après, le 27 février, à huit heures du soir, une frégate française, la Pénélope, sortit silencieusement de la rade de Toulon et cingla au large. Peudaut qu'elle s'éloignait, le bâtiment anglais, fidèle à son habitude journalière, s'approchait tranquillement du cap Sicié pour remplir sa mission d'espionnage. Quand le vaisseau français eut couru quelques bordées en pleine mer, il ramena sur la terre dans le but de surprendre l'ennemi au retour de sa promenade. 11 l'aperçut à deux heures du matin, mais sans pouvoir le joindre, à cause du vent contraire et de la houle. Pendant plus de deux heures, la Pénélope manœuvra pour arriver à portée de pistolet de la frégate auslaise; enfin, à quatre heures et demie, le combat commença.
Un combat de nuit, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus effrayant, même pour des gens accoutumés à tous les dangers des guerres maritimes ; une scène horrible, épouvantable : des hommes furieux s'exterminant dans l'obscurité et glissant dans le sang de leurs camarades morts ou expirans , des malheureux frappés par les boulets ennemis, et qui tombent inaperçus sans espoir qu'on vienne à leur secours ; des gabiers, à qui le pied manque dans les haubans et dans les hunes, et qui vont se briser sur le pont ; des cris de douleur, des plaintes déchirantes, des imprécations terribles qui sortent du poste des chirurgiens pendant les instans de silence qui succèdent au tonnerre de l'artillerie ; officiers et matelots écrasés par la chute des mâts dont Us n'ont pu apercevoir la fracture ;
le liruit de l'eau qui entre dans le navire par les ouvertures que les projectiles ennemis ont creusées le long de la lisme de flottaison, tout cela éclairé par la lueur éblouissante qui jaillit à tout instant de la gueule des canons, et qui, de loin, semble on météore multiple échappé du firmament pour \enir jeter ses clartés fantastiques sur ee drame lugubre.
Pendant trois quarts d'heure que dura la lutte provoquée par Dulu undieu, les deux frégates restèrent constamment vergue à vergue, étroitement enlacées. Le capitaine français avait voulu remplacer l'avantage du pointage par celui du bout portant.
— \ ous n'y voyez, pas, mes enfuis, criait-il à ses compagnons ; c'est égal, tirez toujours, vous tirerez à coup sûr.
i n moment la frégate anglaise resta accrochée au beaupré de la Pénélope, et l'on crut que l'ennemi avait jeté les urapins d'abordage; mais quelques minutes après, les deux citadelles flottantes s'accostaient sur un autre point, et, libre de leurs mouvemens, s'envoyaient par les deux joues bordée sur bordée.
A cinq heures un quart, quelque hésitation se manifesta à bord de la Pinitope. Une voix venait de crier: navires au large! Et Dubourdieu persuade que c'étaient des vaisseaux anglais, qui, au bruit du combat, avaient été détachés de l'escadre de blocus pour venir en aide a leur compagne, éprouvait un vif sentiment de dépit et une émotion irrésistible. L'idée de la responsabilité qui pesait sur lui avait traverse son esprit avec la rapidité de L'éclair. Que dirait l'amiral, que diraient le ministre et l'empereur, si, au lieu de ramener la frégate anglaise à Toulon, la Pénélope était prise.1 Ses supérieurs et ses camarades n'auraient pas de termes assez durs, assez bumilians pour qualifier son étourderie et sa présomptueuse confiance en lui-même? Comment pourrait-il jamais se justifie)- ?
Ces foudroyantes réflexions absorbèrent un instant cet homme qu1 n'avait jamais tremblé, et qui, à cette heure, était effrayé des suites de sa témérité. Mais le héros, l'homme de résolution prit le dessus. Dubourdieu pensa qu'avant que les bàtimens signales fussent dans ses eaux, il avait le temps de s'emparer de la frégate ou de se faire couler bas. Il se rapproche de nouveau du navire ennemi, et son équipage, qui a compris son intention, redouble d'ardeur, accable la frégate, la presse, l'écrase sous un déluge de fer et de plomb, sans la laisser respirer une seconde l n bruit retentissant qui se fait entendre sur le pont de l'Anglais apprend à Dubourdieu qu'un de ses mâts vient de tomber. Mors il saisit son porte-voix et crie au capitaine ennemi : < Rendez-vous! Le feu de la frégate anglaise se tait; tout rentre dans le silence et l'obscurité. \n bout de cinq minutes de délibération, l'ennemi amène son pavillon. Dubourdieu n'était plus un étourdi.
Les équipages de la flotte française furent singulièrement surpris eu voyant, aux premières lueurs de l'aurore, la Pënélopt traîner triomphalement après elle une frégate anglaise désemparée el dans l'attitude d'une récente défaite. Des que le glorieux fait d'armes de Dubourdieu fut deviné, des applaudissemens unanimes et de bruyantes félicitations vinrent lui apprendre qu'en châtiant l'insolence des anglais, il avait repondu aux sentimens et aux désirs de tons les marins di escadre.
Tandis <pie la nouvelle de cet événement se répandait dans la ville et arrivait jusqu'à l'amiral, que taisait notre héros.' Il était entre les mains des chirurgiens, et toul en se taisant panser le bras gauche qu'un éclat de Uns ;ivait fortement contusionné, >l disait à ses officiers:— Il faut convenir, Messieurs, qne nous avonseudu bonheur ' l' Vnglaisa eu trente boames hors de combat, et nous, nous n'avons pas eu un seul homme niant aux bless — Le fait est qm- l'intrépide
capitaine était habitue .1 ne plus compter en fait de blessures,
Napoléon écrivit de sa main à Dubourdieu pour le féliciter et signa
son brevet d'officier de la Lc-ion-d'llonneur.
Après la création du royaume d'Italie et l'installation d'F.ucène Tîentibarnais comme vice-roi de cette magnifique annexe de la France, Napoléon jugea qu'il était urgent d'organiser une marine moitié italienne moitié française, dans le golfe de \enise On ne pouvait confier Cette tâche importante et difficile qu'à un homme expérimenté et capable aussi bien de diriger une grande administration que de protéger les côtes du nouveau royaume contre les agressions des Anglais. Le choix du ministre tomba sur Dubourdieu, qui décidément était devenu l'homme indispensable dans toutes les entreprises scabreuses.
En moins d'un an, une escadre nombreuse et bien montée sillonna les eaux de la mer Adriatique : Eugène et Napoléon étaient émerveilles
Mais ce n'était pas tout: il fallait encore délivrer le littoral de l'Italie de la présence des Vnglais, chasser l'ennemi des points maritimes où il s'était établi, en un mot, éloigner des nouvelles possessions françaises toute cause imminente de danger.
Dans le courant de février tsi 1. Dubourdieu reçut l'ordre de s'emparer de vive force de L'Ile de Lissa et de s'y installer. 11 quitta le port il' Incône le 1 1 mars à la tête d'une division ainsi composée : Trois frégates françaises, la Favorite, la Danat',el la Flore; une frégate italienne, la Couronne, deux corvettes et un brick de la même nation, \nIiellonr, h Caroline et h Princesse-Auguste, une goélette et un ehebeck, en tout neuf bàtimens.
Dans la soirée du 12, l'escadre arriva à une faible distance de la côte occidentale de Lissa. Un détachement envoyé à terre pour s'informer du chiffre des troupes qui occupaient le point où l'on se proposait de débarquer, obligea la division à rester en panne toute la nuit, et revint à bord sans avoir réussi à se procurer le moindre renseignement. Au point du jour, quatre frégates anglaises allèrent au devant de l'escadre franco-italienne. I n débarquement à l'improviste n'était plus possible; il fallait, avant tout, songer à repousser les vaisseftuK ennemis, et préluder aux opérations projetées contre les forts de l'île par une affaire décisive avec la division navale.
Au signal de la Favorite, frégate commandante, les huit navires fran» çais font branle-bas de combat, et laissent arriver en forçant de voiles; mais la brise mollissait, et ces bàtimens ne marchaient pas assez vite pour rejoindre la frégate qui les avait devances. Dubourdieu s'impatientait, et avait beau modérer l'essor de la Favorite, l'escadre n'arrivait point. Son ardeur l'emporte; il n'attend plus les traînards, et engage la lutte avec la frégate anglaise qui porte le guidon de commandement, il était déjà huit heures; la Favorite combattait depuis long-temps, et ses compagnes, qui filaient a peine un no ud et demi, n'avaient pu encore prendre part a l'action. Bientôt il faut que Dubourdieu se défende contre deux vaisseaux; mais c'est pour lui chose facile lu attendant son escorte, il se bat pour neuf, et lient ses adversaires en respect. Enfin, là Flore entre dans* ses eaux et lui prête assistance; puis, successivement, arrivent les bàtrmens de l'arricre-L'arde, et l'affaire devient générale. Ce n est plus un combat désespéré, une échauffourée sanglante ou un seul lion rugissant se débat contre toute une phalange d'ennemis acharnés ; c'est une bataille véritable, ou se déploient toutes les ressources de la ie navale, un brillant carrousel où les champions montrent autant d'habileté que de courage Cette on 1er dure toul une heure, sans que rien en fosse prévoir l'issue. De chaque côté, il y a opiniatr* té et fureur, et la victoire reste indi
Dubourdieu ne peut rester plus long-temps dans l'incertitude; il veut en Mnir, ei il l'ait lanei rla Favorite sur bâbord pour .iin h lier ['AtnpHion. La manœuvre s'exécute, et le beaupré de la frégate va s'enfoncer dans les haubans d'artimon du navire ennemi. Nos marins s'apprêtent a monter sur le pont des Anglais; déjà ils se gont élancés la hache et la pique .1 la 111:1111; ttidïaYÂtnphion, pour se sousti taillans, laisse ar-
river vent arrière et se dégage brusquement de la terrible étreinte de la Favorite.
— Ils nous échappent, s'écrie Dubourdieu dépité, mais ils me le paieront. Lieutenant, pendant que l'Anglais nous prête sa poupe, faites-le enliler de bout en bout, et que nos canouniers fassent un feu roulant.
Pendant vingt minutes le pont et les batteries de YAmphion furent balayés par les boulets français.
Tout-à-coup la Favorite touche sur un banc de sable, et ce terrible accident fait diversion au combat. Ce fut un moment d'angoisse et de confusion impossible à décrire à bord de la frégate commandante. Aussitôt une embarcation est mise à l'eau et porte un grelin sur la pointe sudest de Lissa. Dubourdieu, qui n'a pas perdu son sang-froid, prend avec calme toutes les dispositions nécessaires pour recommencer la lutte, et, dès qu'il s'est assuré que la frégate n'a pas souffert, il fait entendre de nouveau le commandement de feu partout contre les bâtimens anglais qui le harcèlent de toutes parts. Bientôt il renouvelle sa manœuvre pour accoster YAmphion ; mais celui-ci se bâte de courir vent arrière, comme la première fois. Enfin la Favorite le gagne de vitesse; elle l'atteint, et se précipite sur lui, le saisit de ses mains de fer. — Nous les tenons ! s'écrie Dubourdieu dans un paroxysme de joie et d'enthousiasme. Courage, enfans! à l'abordage! voici le plus beau jour!....—
Le lieutenant qui était à quelques pas du commandant n'entendant pas la fin de sa phrase, se tourne de son côté et le voit étendu aux pieds du grand mât. Un biscaïen venait de lui traverser la poitrine.
La bataille fut perdue : Dubourdieu était mort.
Mort à 38 ans ! dans la plénitude de la force et de sa gloire! Cette fois, la destinée qui avait pris à tâche de le poursuivre depuis le début de sa carrière maritime, gagna la partie contre lui. C'était la lin toute logique d'un long martyre.
Un seul trait de dévoilaient ou de courage a suffi à certains hommes pour leur assurer une célébrité impérissable. La postérité ne connaîtra seulement pas le nom de Dubourdieu. Aujourd'hui même, qui est-ce qui le connaît ?
Vous voyez que rien n'a manqué à cet homme extraordinaire pour remplir la mission de sacrifice que la Providence semblait lui avoir départie....
F. Cochelet.
(National.)