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VOYAGES DANS LA TURQUIE D'EUROPE

Par Ami Boue.

(Suite. — Voir le numéro du 20 mars.)

Le despotisme des Turcs a long-temps banni de la société de leurs semblables ceux des habitans de la Grèce que leur caractère indépendant empêchait de s'y soumettre. Retirés dans les montagnes, sous le nom de Klephtes, ils furent obligés d'en descendre souvent pour se procurer une subsistance précaire par des déprédations exercées aux dépens de leurs oppresseurs. La même cause a eu un résultat semblable dans les provinces slaves de la Turquie occidentale. Des hommes, dont nos voleurs de grands chemins ne donneraient pas une idée exacte, se cantonnèrent en bandes sous le nom de Haidouks; ils n'exercent leur métier qu'en été, et se retirent en hiver chez leurs receleurs ou entrent au service de quelque grand. Les paysans sont rarement les victimes de leurs déprédations ; leur but principal a toujours été d'enlever les recettes du gouvernement, et de borner autant que possible leurs attaques aux riches Musulmans. Ils conservent quelques sentimens religieux à la manière des brigands espagnols ; ils prient et observent les jeûnes de l'Église. Un chef de Haidouks respecte le repos des moines et l'honneur des femmes qui tombent entre ses mains; il regarderait même comme une chose de mauvais augure de tolérer le libertinage parmi les hommes qui composent sa bande.

Aujourd'hui ils n'attaquent que rarement les convois des pachas, parce que les villages étant obligés de rembourser la valeur du vol, ils se trouvent exposés à la poursuite de toute la population.

Dans la Turquie méridionale, ils enlèvent quelquefois encore des voyageurs et eu exigeut une rançon , ou bien ils emmènent le propriétaire d'une maison, lorsqu'ils n'ont pu découvrir l'argent qu'ils savent y être caché. On a vu, en 1834 et en 183ô, des Haidouks grecs et albanais arrêter dans l'Olympe et dans la Morée des courriers et des employés du gouvernement, et leur faire écrire des lettres aux pachas, en y spécifiant le montant de leur rançon. Ils sont implacables envers ceux qui les trahissent ou leur manquent de parole, et ils se vengent quelquefois au bout de plusieurs années.

Si l'on sait , au contraire , montrer quelque sympathie à leur haine contre les Turcs, ou si on se fie à leur loyauté , on peut en retirer des services importans. M. Boue a eu occasion de rencontrer, sans en être molesté, des gens que les Turcs classaient parmi les Haidouks, et qui se bornaient à lui exprimer leur haine contre la domination musulmane, leur état malheureux et l'espoir d'obtenir l'assistance des Européens.

M. Clerici , vice-consul anglais à Joaunina , voyageant avec une caravane , eu 1829 , fut pris par une bande de voleurâ établis sur le mont Glieb, dans la Haute-Albanie. Il fut, avec ses compagnons, attaché à des arbres, en attendant l'arrivée du chef, qui devait décider de leur sort. Celui-ci étant venu, fit délier tous les prisonniers et les invita à souper avec lui. Après un régal copieux , il se fit reconnaître de M. Clerici comme un homme qu'il avait guéri à Scutari, et il renvoya son bienfaiteur en lui rendant tous ses effets.

Les bandes de Haidouks ne comptent guère de Mahométans, si ce n'est des Albanais, les plus féroces de tous, et se composent de mécontens, de gens poursuivis par la justice, de militaires albanais licenciés ou faisant momentanément par goiit leur campagne de brigands. La voix de la patrie les a toujours trouvés prêts h verser leur sang pour elle dans les guerres de la Servie et dans celles qui ont amené l'indépendance de la Grèce. 11 ne faut pas les confondre avec quelques cavaliers , véritables voleurs de grands chemins, qui ont paru de loin en loiu dans la Thrace et dans la Bulgarie.

La résolution de devenir Haidouk, indiquant déjà uneame énergique, et ce métier étant une école de l'art de la guerre, les pachas ont souvent essayé de mettre fin aux brigandages, en offrant aux Haidouks des places de pandoures et de gendarmes. Comme en Sicile et en Italie, les brigands devenus gendarmes ont été plus tard les plus sûrs garans de la tranquilité publique , puisqu'ils connaissaient toutes les cachettes et les finesses des voleurs. Maintenant, après bien des têtes abattues, des défaites ou des concessions arrachées, une nouvelle ère d'ordre public semble avoir commencé. Les routes sont devenues aussi sûres qu'en Europe ; on y passe de nuit et de jour ; les courriers les parcourent avec de grandes sommes et le plus souvent sans escorte. Les endroits jadis fréquentés par des brigands sont gardés par quelques postes de gendarmes, dont le petit nombre étonne le voyageur, s'il le compare aux difficultés d'une région montueuse.

Les poésies serbes paraissent offrir une mine abondante et intéressante à exploiter pour connaître une partie de l'histoire de la Turquie occidentale au moyen âge. La lutte des Slaves contre les conquérans ottomans a exercé le talent de plus d'un poète national, et aucune époque n'a laissé un souvenir plus profondément gravé dans l'esprit des Serbes que celle de la bataille de Kosovo ou Cassova, où périt, en 1389, leur roi Lazar et son vainqueur le sultan Mourad Ier.

Ces épopées et ces chants élégiaques présentent trop souvent des figures outrées ou des bévues anatomiques et géographiques, permises de tout temps aux poètes. Les anachronismes ne manquent pas non plus; on déplace à volonté des villes, des châteaux et des rivières, on en invente même d'imaginaires. On fait franchir en un clin d'œil d'éuormes distances. Un drame de deux ou trois jours commence à Belgrade et finit a Bude. Le dernier roi de Bosnie se voit en songe bombardé par les Turcs

à une époque où l'on ne eonnaissail pas encore les bombes. On associe même des lieros qui n'ont pas été contemporains. La douleur d'une blessure arracbe à un guerrier îles cris si forts, que les feuilles tombent des arbres et que L'herbe du sol en est redressée.

A la place des dieux de L'Olympe, les poètes serbes ont les Yila, espèces de fées qui demeuraient sur les montagnes, dans les forêts ou près des rivières et des lacs. Elles sont soment introduites dans les poé' sies pour secourir ou consoler les héros, ou pour présager l'avenir. Ces fées sont représentées comme de belles jeunes lilles légèrement vêtues, et dont les cheveux tombent sur les épaules. Elles montent des chevaux agiles. Quelquefois une mauvaise Yila, montée sur un cerf, bâte les pas de l'animal avec des serpens en guise de fouet, tandis que les bonnes planent dans les airs, assises sur les nuages.

Les combats singuliers ont donne lieu a un grand nombre de chansons. La force des héros est indiquée d'une manière particulière, en leur faisant pourfendre, d'un seul coup, leur adversaire, son cheval et une partie du sol. Les circonstances du combat sont presque toujours les mêmes, et ce n'est, en général, qu'après la rupture des lances et des épées que la massue est jetée, que le \aincu expire sous un coup de poignard, ou que les deux champions luttent ensemble, se terrassent, s'étouffent ou se déchirent même le cou avec les dents. S'ils sont par hasard mis en prison, on les dépeint toujours dans des cachots avec de l'eau jusqu'au genou, état des prisons au moyen âge. Il y a une assez grande uniformité dans la description de l'extérieur des grands Jounak ou lu-ros, et surtout dans leurs vêtemens, leurs boutons d'or, leurs armes et leurs chevaux ; mais leurs qualités morales sont très variées, et quelquefois exprimées d'une manière tout-à-fait originale. Ainsi, lorsque Marco Karoljevitch terrassa le fameux albanais Moussa Kessedgia, il lui trouva trois cœurs, trois côtes, et sur un des cœurs un serpent endormi ; s'il avait été éveille, Marco eut été perdu.

Le héros sur le compte duquel on met le plus d'aventures extraordinaires est ce Marco Karoljevitch ou Mme fils de roi. C'était un guerrier de haute stature et d'une force prodigieuse, juste, généreux et franc, dans les chansons serbes, et d'un caractère ouvert ; il était ami sincère, franc buveur, et ne devenait cruel que lorsqu'il était irrité. D'autre part, M. Boue l'assimile à Don Quixotte, avec d'autant moins de raison qu'il n'a jamais reru, dans une vie de cent soixante ans, d'autres disent trois cents, la dix-millième partie des coups de bâton qui tombèrent sur le dos amaigri du héros de la .Manche ; celui-ci d'ailleurs, modèle de chasteté, passait les nuits à songer respectueusement à M™ Dulcinée, et vivait de racines et de fruits secs. Marco Karoljevictb, au contraire, était adonné à une débauche outrée ; dans plus d'un épisode de sa vie il est au cabaret au lever de la toile, et son cheval Scharatz avait même, à son exemple, appris à boire du vin. Marco Karoljevitch alla un jour chercher femme avec deux de ses amis ; mais ils furent refusés tous les trois. avec ironie, par la belle Rossanda. Marco la punit de ses mépris en lui coupant les bras, et en lui arrachant les yeux qu'il lui jeta dans un mouchoir contre le sein.

11 était fi Is aine du général Voukaschin, qui devint roi de Servie après la mort d'Etienne Donschan. N'ayant pu empêcher son père de détrôner son souverain Légitime, Marc passa au senice du sultan Mourad Ier, et suivit, dit la chanson, les musulmans jusqu'en Arabie. Dans la bataille d'Ancyre, il sauva Souleyman, lils de Bayazid , et tua plus tard un \isir avec douze de ses gens, parce qu'il avait brisé' L'aile d'un de ses faucons. Puis-il venue la mort de son père sur l'assassin, et se nrésente devant le sultan plein île colère, avec sa massue et sa pelisse retournée : celui-ci recule de frayeur et cherche a L'apaiser par de-, présens et des consolations. Il fait la guerre • un Nègre qu'il force de lui donner sa Bile et un tribut, puis au brigand albanais ., lussa Iprès bien des aventures il l'ut tué par une lleche, dans une bataille Livrée, a la lin du quatorzième siècle, par Bayazid contre le prince de Valachie, et tomba, dit-on, avec son cheval dans un marais. Quelques uns imaginenl qu'il s'est retiré dans une caverne après la bataille où il a péri, ou lorsqu'il vit le premier fu-

sil. A sa prière, Dieu l'aurait plongé dans un sommeil dont il ne se reveillera que lorsque son épée tombera d'elle-même du fourreau. Elle est déjà à moitié dehors, et l'on entend quelquefois les hennissement de SOU cheval.

Milosch Obiliteh est un autre héros aussi célèbre que le précédent parmi les Serbes. Il était ne près de Novi Bazar, et garda, dans son enfance, les moutons de sa mère. Le puissant t/ar Douschan, parcourant les forêts en partie de chasse, surprit le jeune Milosch endormi sous un arbre. Ses moutons étaient auprès de lui ; sa hache était enfoncée dans le tronc d'un arbre \oisin. et si profondément que tous les efforts des seigneurs de la suite du roi ne purent l'en arracher. Sa respiration, enfin, agitait régulièrement le feuillage des branches voisines. Le roi. voyant ces prodiges, éveilla l'enfant, lui vit retirer suis peine la hache enfoncée dans le tronc, et le ramena chez sa mère. Milosch épousa VoukaSSOVa, fille du prince Lazar. C'est a lui que Lazar dit, a son arrivée dans la plaine de Cassova : < Où sont tes guerriers de Matschva? — Ils sont restes. Seigneur, repartit Milosch, pour labourer et semer. Sur quoi le prince s'écria en colère : ■■ Qu'ils labourent avec l'aide de Dieu, jusqu'à ce qu'il ne leur reste que des ronces, et que les Turcs moissonnent ce qu'ils sèment ! •• Milosch était l'objet d'une secrète jalousie de la part de Vouk Brankovitch, autre genre de Lazar. Voukassova avait élevé, en présence de sa sœur, le courage de son mari au dessus de celui de son beau-frère. Il s'ensuivit un combat singulier, dans lequel Milosch renversa Vouk de son cheval, sans lui faire de mal. Celui-ci, pique, lit entendre à Lazar que Milosch était en liaison avec les Turcs. Malgré son affection pour ce dernier, le roi, espérant arriver à la vérité, s'écria, en tendant un gobelet de vin à Milosch : « Prends et bois, quoique tu sois accusé d'être un traître. » Milosch changea de couleur, et répondit que la veille d'une bataille il n'eiail pas temps de se quereller ; mais, voyant d'où le coup partait, il ajouta qu'il montrerait la fausseté de l'accusation et sa propre'fidelile. Il disparut le lendemain, 15 juin 1389, el se lit conduire comme déserteur, avec deux de ses .unis, .levant le sultan Mourad. Au moment de lui baiser la main, en s'agenouillant, il lui plongea son poignard dans le ventre. Ensuite il essaya de se sauver, et lit mordre la poussièreà plusieurs Turcs avant de trouver la mort.

Mourad ne survécut que peu d'heures à cet assassinat, mais il n'en gagna pas moins la bataille, et put même voir tomber la tête de l.azar. Vouk Brankovitch, commandant une aile de l'année serbe, ne sciait pas défendu comme il le devait, et s'était enfui avec un corps nombreux de cavalerie, parce qu'il espérait remplacer Lazar sur troue ; mais le sultan n'eut pas cette condescendance pour un traître. Vouk fut lui-même assassiné, et ses enfans héritèrent de sa scélératesse envers les véritables héritiers du trône serbe

Les auteurs turcs sont d'accord sur la vérité de l'assassinat, mais ils

prétendent que Milosch, déjà blessé, le COmmil sur le champ de bataille

Un cénotaphe fut élevé a Mourad. dont le corps fut transporté à Constantinople. Quelques Turcs s'imaginent que Milosch coupa la tête a leur empereur, et que cette tête n'a jamais été retrouvée. Lazar, décapité par ordre du sultan mourant, fut enterre a Pristina. Son lils et le i serbe le transférèrent au monastère de Ravanitza qu'il avait fondé, el cette précieuse relique a passé plus lard sur le sol de l'empire d' Autriche. Les noms des trois héros de cette journée sont tellement révéi Serbes qu'ils ont électrisé depuis la valeur des guerriers qui les ont portés.

Les Serbes musulmans ont choisi de leur côte un individu qu'ils nomment Birniou Mono ou Moustapha, et qu'ils représentent connue l'ennemi el le vainqueur de Marco Karoljevitch. Il se distinguait, comme

lui, par sa bravoure autant que par de prodigieux exploits de table; il .ait, à un seul repas, vingt livres de pain, quatre-vingt-dix livres de moutons; il buvait d'énormes cruches de rin, el avait un cheval aussi vorace que lui,

L'étude des croyances populaires fait passer sous les yeux du lecteur de M. Boue tout un inonde oublie daus une grande partie de l'Europe

chrétienne. Il entend souvent parler d'ensorcellemens que le peuple attribue aux Zingares ou à de vieilles Juives. Une chanson met en scène une femme ensorcelée par un Juif, au moyen d'un crapaud trouvé sous une tombe. Dans une autre, l'enfant sur lequel un sort est jeté, voit ses cheveux blanchir et l'éclat de ses joues disparaître. On s'imagine que des sorcières étiucelantes pendant la nuit peuvent se changer en oiseaux et en bêtes féroces, qu'elles mangent les petits enfans, ouvrent le côté des personnes endormies, leur arrachent le cœur et le dévorent. « Il n'y a près des moutons que le jeune Radoj, qui dort innocemment. Sa sœur l'éveille, mais il répond : Je ne puis, ma sœur ; des sorcières m'ont mangé ; la mère m'a arraché le cœur, et la tante a tenu la chandelle pendant cette opération. » Les sorcières, pour s'élever dans les airs, sont obligées de se frotter les aisselles d'un onguent en prononçant quelques paroles mystiques. L'ail est contre elle un préservatif auquel elles ne peuvent résister, et dont on se frotte la poitrine et les épaules. Ou met encore sur leur compte les maux de nerfs, les catalepsies et certaines folies.

Dans la Grèce et l'Albanie, on prétend quelquefois lire l'avenir dans la structure des omoplates de moutons. On fait des exorcismes pour éloigner les orages ou la grêle, et certains prêtres vont jusqu'à anathématiser des insectes pernicieux à l'agriculture ; on les consulte pour conjurer de mauvais esprits, et leurs peines sont assez largement récompensées.

La croyance aux effets du mauvais œil est générale. Certaines gens croient que, dès qu'on aperçoit un mauvais regard, il faut toucher du fer ou tirer un coup de pistolet ; mais il est aussi arrivé qu'en Herzégovine, on a tiré sur celui qu'on a cru doué de ce funeste don. M. Boue a tu des Serbes qui pensaient se délivrer par des crachats, des malédictions dont on les accablait en les grondant. Mais la couleur bleue dans les vétemens parait avoir la vertu de prévenir les effets du caltivo occhio. Les Albanais craignent les loups-garous, qui courent depuis Noël à la fête des Rois. Une espèce particulière de sorciers habite les hautes sommités des montagnes de l'Herzégovine; chez les Grecs, des espritsvampires reviennent dans les fondrières. Ces esprits quittent leurs tombeaux pour inquiéter les vivons ou même les étouffer et leur sucer le sang. Celui qui est ainsi attaqué par un vampire en devient un lui-même, et son corps présente des taches rouges ou bleues, semblables à des piqilres de sangsues. On reconnaît un vampire à la conservation de son cadavre, à la fluidité de son sang, à la flexibilité de ses membres Quelquefois ces cadavres ont les yeux ouverts, leurs cheveux et leurs ongles croissent, ou ils fout un bruit semblable à celui de la mastication. Pour s'en délivrer, il faut les déterrer, leur couper la tête et brûler le corps. Pour se guérir d'une de ces attaques, il faut se frotter la partie attaquée avec du sang de vampire, mêlé à de la terre prise sur sa tombe.

Les habitans de la Turquie mettent encore les feux-follets parmi les indices certains de quelque trésor caché ou d'une ame condamnée à se promener parmi les tombeaux.

On trouve parmi les Juifs de l'Orient beaucoup de préjugés, auxquels leurs coreligionnaires sont étrangers dans les pays civilisés de l'Europe. Ils respectent les hirondelles parce qu'elles apportèrent, dit-on, de l'eau pour arrêter l'incendie du temple de Jérusalem, lors de la destruction de cette ville. La fumée de cet incendie rendit noire la couleur autrefois blanche de leur plumage.

Si beaucoup de voyageurs ont célébré la majesté mélancolique des cimetières de Constantinople et de Scutari, on peut être vivement choqué qu'on en fasse non seulement un but de promenade, mais encore le théâtre des jeux et des plaisirs. Pendant les jours consacrés au repos et à la prière, certains grands cimetières, situés hors des murs de Constantinople, s» remplissent d'hommes, de femmes, d'enfans et de voitures ; ces visiteurs s'y établissent pour manger et pour folâtrer, comme aux eaux douces, tandis qu'à quelques pas de là on entonne des champs funéraires auprès d'une fosse qui va se fermer. Ce contraste est indécent, et ces stations sur des cimetières empestés sont malsaines.

Les cimetières des Chrétiens et des Albanais ne sont pas en meilleur ordre, ils sont toujours sans clôture, et souvent au milieu de déserts et de forêts, tandis que les tombes se réduisent à une petite pierre triangulaire, rarement accompagnée d'une petite croix en bois. Comme les Slaves n'enfouissent pas leurs bières plus profondément que les Turcs, il eu résulte que les cochons, en Servie, comme certaines bêtes fauves dans les pays Musulmans, viennent fouiller les tombes, au dégoût des passans. Les Monténégrins sont dans l'usage de figurer sur les croix des tombeaux autant de coucous que le défunt a laissé de sœurs. Cet usage vient de ce que cet oiseau fut, dit-on, une fille qui pleura la mort de son frère jusqu'à ce que Dieu, fatigué de ses plaintes, la changea en coucou. Aussi, une fille qui a perdu son frère, ne peut entendre un coucou sans pleurer.

Le témoignage de M. Boue se joint à celui de ses devanciers pour nous permettre de considérer les habitans de la Turquie comme plongés eucore dans la barbarie, sous le rapport de l'art musical. Le vieux gouverneur de Bitolia se donnait régulièrement le plaisir d'entendre une alla poilrida de trompettes, de clairons, de clarinettes, de trombones, de cymbales et de grosses caisses, dont le compositeur prétendait cependant à une origine étrangère. Un autre gouverneur se contentait tous les soirs d'une sérénade de tambours jusque dans le vestibule de son divan. Deux Albanais passent quelquefois toute une après-midi accroupis dans une rue, l'un jouant toujours le même air sur sa guitare et l'autre l'écoutant. La guimbarde est un instrument commun dans les provinces du nord. Enfin, M. Boue nous cite la cour du prince de Servie comme le point d'où l'on peut espérer voir le goût de la bonne musique se répandre en Turquie, attendu le soin qu'il a eu de faire venir un Juif de Silésie, habile musicien, qui exige une grande propreté de ses élèves et leur fait appliquer jusqu'à cinquante coups de bâton.

La grosse caisse est un instrument de rigueur dans la célébration d'un mariage ; la cornemuse en fait partie aussi, mais on lui substitue fréquemment un cochon de lait que l'artiste tient sous son bras gauche, en lui pinçant les oreilles. C'est une allusion délicate à l'harmonie que l'état du mariage promet aux futurs époux.

M. Boue observe que jamais un Levantin ne mentionne sa femme sans une espèce d'embarras et sans ajouter « sauf votre respect. » Il ajoute, que jamais une femme ne jure que par la tête de son frère, la pudeur l'empêchant de désigner son mari.

La galanterie envers les dames est une chose inconnue aux Albanais et aux Turcs. Le vulgaire Musulman a peine à comprendre qu'on puisse donner le bras à sa femme et se promener ainsi avec elle. On vexe les Slaves lorsqu'on détaille devant leurs femmes les égards dont les nôtres sont l'objet.

Youssouf, pacha de Belgrade, donna, en 1837, une grande fête à l'occasion du mariage de son fils. La famille du prince Milosch et le consul d'Autriche y furent invités. Le pacha s'opposa à ce que ce dernier donnât la place d'honneur à la princesse Milosch, et le força de s'y mettre en lui disant : .< A toi la première place, comme à mon plus ancien ami.»

Chez les Slaves chrétiens, les femmes sont obligées d'élever les enfans, de filer, de tisser de la toile et du drap ; la garde des bestiaux et la plus grande partie des travaux agricoles tombent même à leur charge. On les voit descendre des montagnes, chargées de lourds fardeaux, de bois ou de foin, tandis que leurs maris marchent à côté d'elles sans autre embarras (pie leur pipe et peut-être un fusil. Ces pauvres femmes doivent encore s'estimer heureuses si elles ne sont pas battues souvent sans aucune raison. A cet égard la brutalité des Valaques dépasse toute idée.

Il est d'usage chez les Serbes que les femmes de la maison viennent baiser la main aux étrangers et les servir. La princesse Milosch ne dédaigne même pas de s'occuper aussi de ces détails, et conserve, dit on, soigneusement ces mœurs antiques. Comme les autres femmes, elle ne se place qu'après en avoir demandé la permission à son mari, et lui avoir baisé la main en lui présentant la serviette.

Les paysannes embrassent les hommes à leur retour des travaux de la campagnent ; elles leur ôtenl les souliers et les bas, leur lavent les jiieds. les servent, et se retirent ensuite pour manger avec les enfans et les servantes. Néanmoins ni les Turcs ni les Slaves ne maltraitent leurs femmes comme le fait an Valaque, un Bongrois et -maint paysan allemand. Elles sont toujours traitées avec douceur et avec un profond sentiment de leur faiblesse D'ailleurs Mahomet dit. avec beaucoup de justesse, que la femme avant été formée de la côte d'un homme, si on voulait redresser par la foire un semblable os courbe, ou le romprait, et qu'ainsi la femme doit être traitée avec indulgence. Lu Turc de basse classe a pour la sienne des égards inconnus chez nous. I n ivrogne n'osera pas eutrer chez lui pendant sou ivresse; il ira cuver son vin chez sa mère ou ailleurs.

Les grands redoutent de contracter des mariages avec des parentes du sultan, d'après ce proverbe : Qu'un sourire du monarque ne vous euivrepas; sa bouche laisse entrevoir les dents du lion. - Outre les dangers d'une semblable alliance, l'époux est obligé de se soumettre à une étiquette humiliante. Le mari d'une saur du sultan n'entre dans le lit nuptial que par le pied, et doit se prosterner devant sa femme I es Turcs racontent qu'une sultane lit étrangler le pacha son époux, parce qu'il avait eu l'inconvenance de lui apporter un mouchoir brode qu elle avait laisse aux lieux d'aisat

Si une femme turque a une liaison, criminelle ou non, avec un chrétien, elle est noue, quelquefois seulement après avoir été pendue. Lors de son séjour à Constantinople, en is;i7, l'auteur \u un Grec pendu devant sa maison, tandis qu'on jetait a la mer sa belle cousue dans un sac; un peu plus lard on lit subir la même peine a de jeunes personnes de bonne famille surprises en tète a tète avec un étranger, dans l'arrièreboutique d'un Franc. C'est a ce propos que le gouvernement publia l'étrange édit que nous citons ici. « Les femmes turques, v est-il dit. sortent trop , rentrent trop tard chez elles . quelquefois même après le coucher du soleil ; celles qui se promènent en voilure ont pour cochers déjeunes hommes, même chrétiens, d'une mise trop élégante pour leur état. Elles ont l'audace d'entrer dans les boutiques, et surtout dans celles des apothicaires ; elles y restent outre mesure, pour causer, et elles ont pousse l'inobservance des règles de la pudeur jusqu'à aiier se rafraîchir avec il dans les cales de Péra et de Galata, le quartier des

Francs. Désormais on leur ordonne d'être de retour plus tôt chez elles, de diminuer le luxe insolent de leurs cochers, de n'en avoir que de vieux, et on leur défend d'entrer dans aucun café et aucune boutique, o

Il est enjoint aussi aux marchands de n'employer pour c rois que des

hommes d'.iire mûr, et tout cela sous des peines extrêmement rigoureuirremissibles.

Mahomet a pris un soin particulier de la propreté de son peuple et lui recommande dix sor:es de toile: des observai. ces religieuses.

Ainsi le musulman qui peigne sa barbe soixante-dix fois par jour est a Cabri du diabie pendant quarante jours. L'habitude de se raser régulièrement la tète contribue chez le» Orientaux au maintien de la propreté Ils ne conservent qu'une mèche de cheveux au haut de l'occiput, mèche nécessaire pour que l'ange puisse les sortir de la tombe au jour du jugement dernier

F.n parlant des modifications introduites par le dernier sultan dans les mœurs de ses' sujets, M. Doue nou

jusqu'ici jeté de racim i uns La plupart ne portent d'ailleurs

que sur des objets sans importance. Lts Turi ■•■ Constantinople

d'autres spectacles que des ombres chinoises, des marionnettes et quelques bateleurs de rues, qui rtpri sentent lus indécentes. En 1839, un a rtain Ali àgâ devait tra< , k européennes et les i ■ dans un amphithéâtre, où les i •devaient jouir du 'lepuis leurs voitures t Trois ans auparavant, le prince Milosch, de Sen lemenl l .t établir un petit t. - il interrompit | i fois les re| tations, de manii trer combien cette récréation était nouvelle

pour lui. Il voulut un jour revoir au milieu d'une forêt un vaisseau dont la décoration lui av. ut plu quelques jours auparavant. I ni' autre fois il pria des combattons de ne pas se battre si tort, de peur de se tuer, et demanda a un acteur, lie a un arbre, comment il pouvait chanter en cet état.

I a Si rvie est le pays qui parait devoir le premier participer aux avande la civilisation. I.e prince, frappé de l'importance de la culture de la pomme de terre, l'a rendue obligatoire pour ses sujets; des greniers publics renferment en dépôt les grains et les pommes de terre

01 a SSaireS aux semailles, hi - routes ont ete tracées, des moulins Ilottans établit sur les rivières, quatre pompes a incendie ont ete introduites dans lepavs. et. des 1825, Milosch avait cherché a connaître les richesses métalliques de ses états en facilitant les investigations d'un in« génieur allemand. Toutefois il a refuse les offres d'un anglais, nomme M. Well, pour l'établissement d'une manufacture de draps.

La fureur du jeu menace d'arrêter les Serbes dans la marche progressive que le prince cherche à imprimer a leurs habitudes. Cette pasune la plupart des employés, et les défenses le» plus sévères n'ont pas ' u plus d'effet que les exhortations paternelles de Milosch. M. Boue cite même l'évèque, prince des Monténégrins, connue avant établi le premier billard dans sa résidence.

Dans les villes ou il v a beaucoup d'F.uropcens, l'étranger trouve encore des règlemens de police qui gênent ses habitudes. M. Boue observe que l'on ne peut, en se retirant la nuit, chanter daus les rues de Belgrade sans être admoncsU par la patrouille bourgeoise; il arrive même qu'on défend de sortir sans lanterne. A Constantinople, on risque, eu retournant très tard chez soi. d'être arrête et de coucher au corps-degarde. Aucuue calque ne peut naviguer sur le Bosphore après neuf heures du soir eu ete, et après le coucher du soleil eu hiver: de sorte que. si l'on a ete trop relarde dans une excursion a Bouiouk-déré on débarque à l'entn e de la capitale et l'on est conduit, fort poliment il est vrai, de poste eu poste jusque chez soi. I.e respect empêche de cracher et de ramer debout d'arrière eu avant en passant devant le palais du sultan. Il faut également fermer son parasol; quand aux parapluies, des lois somptuaires mal observées eu prohibent l'usage aux sujets de la Porte.

[Bibliothèque universelle de Genève.)

LES GUEPES.

PAU M M l'IHINSK KVKH.

[Extraits i

M Mac*'*, citoyen médiocre,! ite rarement sa garde, — dernière-

ii» ni il avait laisse amasser sur sa tète douze jours de prison ; —comme

tout le monde, — après avoir échappé vingt toisa la vengeance de la

représentée par Mil. Itipou, Begouin, Verther, Rostain, etc.,

et autri - - irdes municipaux, il fut une fois plis au gîte par un com-

re dûment esc aie et orne de s m écharpe

— vous me permettrez de m'habiller.

— Oui, Monsieur, — mais je ne vous quitte pas, — nous conna les toms, — et cette fois vais ne nous échapper!

— i ■•. — Joseph, donne-moi des bas.

— \ oici les bas que demande Monsieur.

— Quels bas est-ce que tu me donni s la

M. Mae-" jette les bas sur son lit arec impatience et dit donnem'en d'autres,

— En voici d'autres

— Que diable veux-tu que je fasse de ceux-ci. -r- tiens, décidément j'aime mieux les premiers.

M) Les Guêpes d avril ont paru rue Neuve-Tivienne, K.

M. Mao*** va reprendre les bas qu'il a jetés sur son lit, — mais ils sont touillés dans la ruelle ; — il tire un peu le lit, — passe derrière et se baisse pour les ramasser. — Allons, Monsieur, — disait le commissaire, avouez que vous espériez n'être pas encore pris de sitôt. — Vous en avez attrapé plusieurs. — Mais je me suis chargé moi-même de votre affaire, et je me suis dit : voyons donc le monsieur qui est si malin. — Eh bien ! vous ne trouvez donc pas vos bas ? — c'est singulier, ce qu'on perd de temps à chercher ses bas; — moi, c'est mon chapeau que je perds sans cesse. — Dites donc, Monsieur, ils sont peut-être restés dessus.

Je suis sur qu'à la fin de ma vie j'aurai passé huit ans à chercher mon chapeau. — Oh ! ça. c'est une plaisanterie.

M. le comte, — relevez-vous donc, — je sais bien où vous êtes, — il ne faut pas un quart d'heure pour ramasser une pain.' de bas. — Allons donc. — JNous n'en finirons jamais.

Monsieur le commissaire, — dit Joseph, — écoutez un peu.

Le commissaire prêta l'oreille et dit : — Eh bien ! c'est un bruit de voiture, qu'est-ce que ça me fait. — Allons donc, M. le comte, Unissez donc, relevez-vous.

— Mais c'est sa voiture qui s'en va, — dit Joseph.

— Qu'est-ce que ça me fait, — répéta le commissaire.

— Ali ! c'est que M. le comte est dedans, — ajouta Joseph.

— Comment, comment?

Le commissaire se lève effaré, — tire le lit, cherche, — derrière, — dessus. — dedans, — dans les armoires, — dans la cheminée, — il s'égare, il perd la tête, — il ouvre deux tiroirs et une tabatière.

— Où est-il ?

— Je vous l'ai dit, — dans sa voiture — et loin d'ici maintenant.

Enfin, à force de perquisitions, — le commissaire découvre, — derrière le lit, — une porte très basse, — et très cachée dans la draperie, qui communiquait avec une autre pièce.

*,* J'ai souvent écouté des gens échanger en dansant des mots — toujours les mêmes — qui semblent faire partie de la contredanse ; on dirait un dialogue enseigné par les maîtres de danse au son de la pochette, et pouvant se chanter sur l'air de la trenis ou de la pastourelle, et que l'on répète à toutes les danseuses pendant toute une nuit, sans y rien changer. L'été, — en avant deux, — à droite, chassez à gauche, traversez, balancez, à vos dames.

— Il fait bien chaud. — Ah ! oui, — ou — mais non. Vous avez une robe rose ; c'est une bien jolie couleur que le rose (varier si la robe est bleue : Vous avez une robe bleue ; c'est une bien jolie couleur que le bleu}.

— Avez-vous été beaucoup au bal cet hiver?

— Il y a beaucoup de bals cette année. J'ai eu le bonheur de vous voir clic/, nommer une maison dans laquelle il soit du bon ton d'être admis; il n'est pas nécessaire que vous y alliez réellement).

— Main droite, main gauche, — balancez, — à vos places.

— Finissez par un jetii battu et uu assemblé.

— En avant deux.

— Ou ne fait plus le dos à dos.

— A vos places, — tour de main.

La connaissance devient plus intime, la phrase monte. — J'adore les cheveux noirs (ou les cheveux blonds, ou les cheveux d'or, selon que la personne est brune, blonde ou rousse).

( — C'est ce que les moralistes appellent :

< Ces danses mêlées de paroles brûlantes et pleines d'enivremens où « l'amour prend les formes les plus" séduisantes et achevé par la parole ' ce qui n'est que trop bien commencé par la musique et de voluptueux « enlrelacemens. « )

— Pastourelle,— conduisez vos dames, — en avant trois, — cavalier seul!

J'ai connu des hommes braves et intrépides, dont le corps était couvert de blessures, des hommes que j'avais vus affronter la mort avec le sourire sur les lèvres et un visage impassible. Eh bien ! à ce moment solennel du cavalier seul, il n'en est pas un que je n'aie vu hésiter, arranger sa cravate, passer sa main dans ses cheveux pour se donner une contenance, s'embarrasser et sentir rougir de honte, de timidité, de peur, la cicatrice faite à son front par le sabre ennemi.

En effet, l'espace est là ouvert devant vous; un espace qu'il faut remplir de grâce et d'élégance, devant des yeux qui ne sont distraits par rien. Vous êtes sur un théâtre, sans être plus élevé que les spectateurs. Tous les yeux sont sur vous. Votre habit vous gêne : vous rougissez rien que de la peur de rougir; vos yeux se troublent, ne voient plus; vos genoux flageolent et se dérobent; il vous semble à vous-même que vous êtes devenu un de ces pantins dont les jambes et les bras sont mal attachés et prêts à tomber; votre respiration est pénible et embarrassée.

Vous voudriez que le lustre tombât, sinon sur vous du moins sur quelqu'un, ou que le feu prit à la cheminée.

Le plus funeste accident vous ravirait pourvu qu'il vint mettre un terme à votre angoisse.

Vous usez d'une foule de petits subterfuges, vous n'osez regarder ceux qui sont en face de vous. Mais vous êtes embarrassé de sentir que vous baissez les yeux, vous voulez les relever et ils ne vous obéissent pas, ou partout ils rencontrent des regards embarrassans.

Vous avez commencé par marcher, mais vous vous faites des reproches de votre lâcheté; il faut danser franchement, et dans votre élan décourage, vous commencez un pas que vous n'achevez pas ; vous êtes en avance de trois mesures: vous avez lini, la musique va encore, vous vous arrêtez en face des Anwdamcs: — le cavalier médite déjà son pas et s'embarrasse par avance ; il aurait pitié de vous, car tout à l'heure il aura besoin de votre pitié; il vous tendrait la main, — mais les femmes! elles vous voient là, rouge, essoufflé, le corps légèrement penché, les mains tendues vers elle, avec un sourire niais et contraint, et elles ne livrent leurs mains aux vôtres pour le tour de main, que quand la mesure viendra l'ordonner rigoureusement.

J'ai appris à danser, et je suis assez habile à tous les exercices ; je rencontre parfois dans les rues, un brave homme, maigre et grêlé, qui m'a donné des leçons; ce professeur est danseur et joue les diables verts à l'Opéra quand M. Simon est malade. M. Simon est premier diable vert de l'Académie royale de Musique, et a reçu la croix d'honneur eu 1838.

Une fois j'ai essayé de pratiquer les leçons de mon professeur.

Mais arrivé au cavalier seul, j'ai appelé la mort de meilleure foi que le bûcheron d ! la Fontaine.

J'étais si désespéré, que je ne sais si je me serais contenté de la prier de finir, pour moi, mon cavalier seul.

Tout se mit à tourner devant moi : les danseurs avaient des formes étranges.

Le piano ricanait et se moquait de moi.

Les figures des tableaux se tenaient les côtes et riaient aux éclats.

Les bougies dansaient dans les candélabres eu me contrefaisant ; et le cornet à piston me sembla la trompette du jugement dernier. Hélas ! ou me jugeait, en effet, un sot et un maladroit.

Tout disparut; je ne sais comment cela finit. Je me retrouvai à ma place près de la femme que j'avais engagée à danser; je n'osai plus lui parler, ni la regarder. Je ne voyais pas son visage, mais il me semblait apercevoir du mépris jusque dans ses pieds et dans les plis de sa robe.

Jamais depuis, je n'ai osé m'exposer à un pareil supplice.

V Le C mars 18-11, devant le premier conseil de guerre delà ville de Paris, M0 P., avocat, a dit : « Le poiguard est un instrument odieux ; — il est le symbole de la lâcheté: aussi, c'est dans d'autres climats qu'on le cultive, mais en France, jamais. »

*,* Les bourgeois les plus notables de Paris ont reçu, sous enveloppe, un billet rose dont voici le spécimen :

HINISTÈBE DE 1.1 MK1UKI lt.

Ce billet est personnel.

M est autorise à \isiter, avec sa société, l'intérieur du puits

de Grenelle.

Le directeur des Beaux-Arts, Cavé.

Nota. Ce billet n'est valable que pour une t'ois, et doit être déposé en descendant. Les cannes, paquets, parapluies et chiens doivent être déposes a l'orilice, elie/. le concierge du puits.

Beaucoup desdits bourgeois s'y sont présentes, et ont été fort surpris quand on leur a t'ait remarquer qu'on ne pouvait les introduire, eux et leur société dans l'intérieur du puits, dont l'orilice n'a que quelques centimètres de largeur. — On a eu beaucoup de peine a leur tain' comprendre qu'ils avaient été mystifiés.

Lors de l'érection de l'obélisque, des billets semblables ont été envoyés pour visiter l'intérieur de l'obélisque. Après avoir frappe ai" quatre faces du monolithe, sans qu'on leur ouvrit, — plusieurs privilégiés s'en sont pris au marchand de dattes qui se tient d'ordinaire à ses pieds de granit.

Y J'ai parlé déjà d'un américain qui donne à Paris des hais, dans lesquels il impose une étiquette de son invention, et des conditions humiliantes auxquelles se soumettent les Liens les mieux nés et les mieux élevés pour ne pas être exclus des imitations, et j'ai reproché à ces derniers le peu de dignité de leurs concessions. Au dernier de ces hais, M. le duc ***, nom dont la terminaison ressemble beaucoup à celle du mien, — devait être présente chez M. Th.... par M"" de*". Cette dame arriva dans la maison plus tard qu'elle ne l'avait prévu, — et le duc l'attendait dans un des premiers salons. M. Th.... se promenait alors d'une façon toute royale, — jetant un mot aux uns, jetant signe de tete aux autres, — lorsqu'il avisa M. "", qui se perdait de son mieux dans la foule, pour ne pas être remarqué du maître de la maison avant que I i présentation fût faite. — Mais AL Th.... alla droit a lui et lui dit: - Monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître, — comment vous appelez-vous?

Cette question peu convenable en elle-même et fort peu corrigée par l'urbanité de ton avec lequel elle était faite, — troubla un moment M. "" accoutumé à d'autres façons; cependant il repondit : — « Je suis M. "* et il prononça son nom, — en ajoutant : Je dois vous être présente par M'"" "*. » M. Th...., — frappé de la consonnance, et, entendant mon nom, — s'écria : ■• Comment, Monsieur, vous vous permettez de venir chez moi, — après vos plaisanteries...

— Mais. Monsieur, reprit M. "*

— Mais, monsieur, — répliqua M. Th.

— Je ne vous comprends pas.

— Ni moi, — vous.

— Je suis le due*"

— Le duc ?

— Ah! pardon, j'avais entendu un autre nom.

Si vous me connaissiez mon hou M. Th. — vous sauriez, — que je ne vais pas dans le monde, — que je ne vais pas partout, — que mes goûts et ma paresse mu rendent peu assidu dans des maisons meilleures et plus haut placées que la vôtre — ou l'on m'accueille avec bienveillance,— que je ne me idisse nulle part, — que je refuse beaucoup d'invitations et n'en ai de ma vie sollicite aucune; — je ne suis pas assez grand seigneur pour pouvoir me permettre de ne pas choisir beaucoup ma société.

*,* Trois femmes du monde, — qui n'avaient pas les mêmes raisons que- moi d'être aussi sévères, — furent prises récemment d'un irrésistible désir de connaître la mauvaise compagnie.

A voir l'attrait qu'elle a île ce temps-ci pour les hommes les mieux 'l<\es qu'elle leur arrache, — la plupart des femmes se la représentent

comme quelque chose de si ravissant, — qu'elles regrettent presque parfois de ne pas en être, — et qu'elles portent une env ic sincère a ces femmes pour lesquelles sont aujourd'hui tous les soins, tous les bouquets, tous les amours, — et auxquelles elles reconnaissent nue séduction incontestable dont elles voudraient bien deviner les secrets,— pour essayer de lutter avec un peu moins de désavantage.

Ces trois dames se confient d'abord leur désir. — L'une d'elles à un

mari indulgent, elle lui raconte la fantaisie bizarre de M" ,— et, ne

le voyant pas trop choqué, avoue qu'elle ne serait pas fâchée non plus de voir également un peu ce que c'est.

On se rapproche; — le mari propose un bal fort risque dans une maison bizarre ; — on s'effarouche : — d'ailleurs les deux autres femmes n'ont pas des maris aussi commodes; mais ne pourra-t-on pas,j90U>' ce soir-là seulement, les remplacer par deux amis sur la discrétion desquels on peut compter.

l.a chose convenue, on part ; — les femmes sont en d ino ; — on

arrive, — il faut danser pour ne pas être trop remarquées; — on danse, — d'abord pour ne pas être remarquées, — puis on s'anime, — on saute,— le cordon d'un petit soulier île satin noir se casse, et le soulier le plus petit et le plus joli de l'endroit est lancé- au bout du salon, l 'ne des princesses du lieu le ramasse cl le rend à sa propriétaire qui le remet.

Tout cela allait fort bien, quand le lendemain, —des onze heures,— une demoiselle Lodoïska — demande a M de"' un moment d'entretien. D'abord M"" de'" ne connaît pas M11" Lodoïska et ne peut la

recevoir; — mais un mot que la demoiselle lui fait passer ne larde pis à la décider;— ce mot disait:

€ Vous êtes came citez nous cette nuit, madame, nous vous avons reçue de notre mieux, — voulez-vous m'obliger a raconter que vous êtes moins polie que nous. »

M""1 de*** frémit, — ordonne qu'on fasse entrer. — M"" Lodoïska fait quelques questions bienveillantes : — Madame de*** s'est-elle .■unusée? — est-elle fatiguée ? — a-t-elle bien dormi? — M de"- veut incisa visite; — mais on lui rappelle toutes les circonstances; d'ailleurs, vous voyez, madame, que je vous connais et que je sais votre nom,— sans cela comment aurais-je pu venir vous voir: —j'ai lu, cette nuit, votre nom, dans votre soulier, que vous avez perdu un moment, grâce à l'habitude qu'ont les cordonniers des élégantes de mettre Unis noms et leurs titres dans leurs souliers, — ce que tolèrent surtout celles qui ont de jobs pieds. — Je viens pour vous rassurer, pour vous promettre un secret inviolable; — que deviendrait le monde — et Surtout que deviendrions-nous, pauvres femmes, si on ne s'entr'aidait pas un peu dans l'occasion. — Mn" de***, fort troublée, remercie beaucoup M"0 Lodoïska.

— Oh! mon Dieu! il n'y a pas de quoi;— c'esl bien naturel; — et

d'ailleurs, je vous rends service aujourd'hui, — j'aurai peut-être bes

de vous demain. — One dis-je, demain! mais j'y pense, j'ai besoin de

mille francs, —vous pouvez me les prêter. —M de***, enchantée

qu'il ne s'agisse que d'argent, — car elle ne savait pas bien ce qu'elle

aurait refuse a M»« Lodoiska, dans son extrême confusion, — d c le

billet de mille francs a M" Lodoïska qui sort en renouvelant la promesse du plus grand secret.

Il a été bien gardé, — comme vous voyez, — je le tiens de quatriè

main.

'* Les gens de goûl se plaignent de l'invasi le la walse a deux

temps qui a été essayée l'hiver dernier, — el esl fort a la mode cet hiver;

— celte walse est dls-iMeieiise pour les femmes et pis que cela pour les

hommes, — si ceux qm walsenl à deux temps, — disait une femme l'autre jour, — se «voyaient si ridicules ensemble, ils ne voudraient plus se retrouver jamais. —La walse ,i deux temps l'ail manquer bien des mariages.—Il n'.N a pas d'infidélité ou de caprice qui ne BOil justifie parce mot . Je l'ai vu walser ù deux temps.

BEAUX-ARTS

SALON DE fiS4f.

(2e article.)

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