La cour d'assise de l'Ariège a consaei. irs audiences
au proies de Sarda Tragine, surnommé le brigand de l'Ariège, accuse d'avoir tente d'assassiner a coups de fusil le sieur Tic, maire de sa commune, et le père de ce sieur Pic, a la dénonciation des. nuls il imputait une précédente condamnation pour vol a dix années de réclusion.
Trauine était en outre sous le poids d'une condamnation par contumace aux travaux forces a perpétuité, pour l'assassinat d'un forçat avec qui il s'était évade de prison.
\ l'audience du :;i mars, il a été donne lecture d'un procès-verbal constatant une nouvelle tentative d'évasion que Tragine avait faite pendant les débats de la c
M. Plougoulm, procureur-général, a porté la parole; les défenseurs
usé oui plaide pi ttdant deux audiences.
Ce C avril, le jury, après une heure de délibération, a déclare Tragine coupable, 1° du crime d'excès '.raves [SUT la personne du sieur 2 de tentative d'assassinat sur I ne de Pierre Pic;
:; dcteiiiaii. nat sur la personne de GuiUau Pic; mais il a
admis - stances atténua;
En conséquence, i raj ine a été condamné aux travaux forces à perpétuité et Sition publique sur la place de Foix. En rentrant dans la prison, le condamné a dit : On m'a trouvé apparemment assez court comme cela, on n'a pas voulu me raccourcir !
— Une lettre de Foix du 31 mars, contient les détails suivans sur la nouvelle tentative d'< vasi le Tragim
On a trouve hier dans la prison de Tragine une longue corde en chanvre, un couteau, une -rosse pierre et trois crosses chevilles rragine se : . oived'i va . - re, il se servit
aussi dîme pierre pour ébranler les barreaux i\r la cro ail sut
tout une pel ivec un poids tu ! ' qui arrivait a la croisée de
,,, sini. et p d'autres prisonniers loi i
passeï qu'ils pouvaient. 0 en a de I tut cela, parce quelecoi -
un couteau ; Tragine soutint qu'd se trompait, c* pi adanl qu'il était aux .débats.
ou lit des recherches qui étaient devenues presque infructueuses, lorsqu'il défaisant son lit , on dénoua des sarniens qui retenaient ce même lit et qui renfermaient tous ces objets. Le couteau, à ce qu'il parait, lu1 a été remis aux assises mêmes par son petit garçon de trois ans. Interrogé à l'audience d'aujourd'hui, il a dit que la plupart de ces objets étaient cachés dans son cachot sans qu'il les y silt. Quoi qu'il en soit, on comprendra sans doute la nécessité d'une surveillance active, et combien serait déplorable une seconde évasion de cet accusé.
7. — Un fait assez extraordinaire vient de se passer en Alsace. Un . Français, fait prisonnier dans les environs de Smolensk et conduit en
Sibérie où il avait péniblement vécu jusqu'à ce jour, avait enfin obtenu sa liberté, et revenait dans son pays natal, lorsqu'arrivé à la frontière de France, il est tombé raide mort, tant a été forte la commotion qu'il a éprouvée en touchant le sol de la patrie après trente ans de captivité.
En fouillant dans les vêtemens du malheureux, on a trouvé une feuille de route, délivrée par l'ambassade française à Berlin, portant le nom de Gaspard Puecb, natif de Lieuran, département de l'Hérault et ancien grenadier dans la garde impériale. {Courrier du Midi.)
— Un nouveau tremblement de terre est venu, le 20 février, menacer Zante d'une destruction complète.
En somme, cette malheureuse île de Zante a éprouvé, pendant le seizième siècle, deux tremblemens de terre; pendant le dix-septième, trois; pendant le dix-huitième , dix ; et pendant le dix-neuvième, six.
— Ou écrit de Vienne, 30 mars :
« Nous avons lu avec la plus grande surprise la nouvelle donnée par les journaux relativement au comte de Radetzky. Ce qu'ils racontent du prétendu suicide par lequel l'illustre général aurait mis fin à ses souffrances, est complètement faux. Nous recevons au contraire d'Italie les nouvelles les plus certaines et les plus rassurantes à ce sujet ; le comte de Radetzky, qui en effet a été très dangereusement malade, s'est décidé à faire usage delà médecine homéopathique et se trouve aujourd'hui en parfaite convalescence. »
8. — La fureur du duel est toujours la même aux États-Unis. Dernièrement un juge de l'état des Illinois s'est battu à la carabine et a été tué.
— Les deux battans de la grande porte du dôme des Invalides ont été. ouvertes ce matin; à au public, qui sera désormais reçu tous les jours à visiter le tombeau de Napoléon, de dix heures du matin à quatre heures de l'après-midi.
— On lit dans un journal de Douvres :
« C'est avec peine que nous annonçons qu'un soldat du 54e régiment a été soumis au supplice du fouet vendredi dernier, à Douvres. Il avait été condamné à recevoir cent cinquante coups de fouet, qui ont été réduits à cent. L'exécution a eu lieu dans la grande cour des casernes. La victime a subi la peine avec beaucoup de résignation et de fermeté. Le tambour qui était chargé de commencer l'exécution a été remplacé par un autre qui l'a terminée. Ce spectacle révoltant a produit une vive émotion sur l'esprit des jeunes soldats qui assistaient à ce supplice.
9. — Il a été consommé, dans le mois dernier, 0,213 bœufs, 1,827 vaches, 5,309 veaux et 31,057 moutons ; le commerce a reçu 545,645 kil. de suifs fondus.
Il avait été consommé, en mars 1840, G, 709 bœufs, 1 ,526 vaches, 5,448 veaux et 34,612 moutons; le commerce avait reçu -190,590 kil. de suifs fondus.
La consommation a diminué de 490 bœufs; elle a augmenté de 301 vailles. La fonte des suifs a subi également une augmentation de 49,249 kilog.
— On mande de Béthune à la Gazelle de Flandres :
« La commune de Beuvry vient d'être le théâtre d'un affreux événement. La nuit dernière, à la suite d'un fort coup de vent, une partie du sommet de la tour de l'église s'est écroulée et a écrasé dans sa chute cinq maisons voisines. Presque tous les malheureux habitans ont péri. Au moment où nous écrivons, tous ne sont pas encore retrouvés; on travaille avec activité au déblai des décombres.
— Le sieur M..., :\né de soixaute-dix ans environ, occupait, depuis longues années, daus la maison rue de Cbaronne, 79, une chambre où son portier, son porteur d'eau même, où personne enfin n'avait jamais pu pénétrer. D'une humeur taciturne, il vivait dans une solitude absolue; lorsqu'il rentrait à son domicile, si quelque voisin lui adressait la parole, il répondait à peine, ou plutôt ne répondait pas, et s'enfermait aussitôt chez lui. On ne lui connaissait aucun moyen d'existence, ses vêtemens annonçaient la misère ; il sortait fort peu, et seulement pour acheter les alimeus qui lui étaient nécessaires.
Cependant le sieur M... cessa tout-à-fait de paraître, depuis le 30 mars. Les voisins en prévinrent le commissaire de police du quartier, qui se rendit aussitôt au domicile du vieillard, accompagné d'un médecin et d'un serrurier; la porte fut enfoncée, et ou trouva le sieur M... étendu mort, en chemise, au milieu de sa chambre, sur une paillasse qui lui servait habituellement de coucher. Le médecin déclara que la mort avait principalement était déterminée par les privations que le sieur M... paraissait s'être imposées ; cependant, après une perquisition minutieuse, on trouva dans la paillasse des inscriptions de rentes pour une somme de 1,280 fr. environ, et d'autres papiers qui indiquaient que cet homme pouvait vivre à son aise.
h' Album du Salon, de M. Challamel, est fait avec un talent irréprochable. Il continue Y Album du Salon de 1840 et celui de 1839, et forme ainsi une histoire de l'art à laquelle nos plus habiles artistes donnent chacun une page. Le texte est un compte-rendu impartial, chaleureux et descriptif de l'exposition. Les gens de goût ne verront plus avec regret * fermer les portes du Louvre sur des chefs-d'œuvre à jamais ravis. iMlbum du Salon de 1841 les met à la portée de tous. Prix : 24 fr. papier blanc, 32 fr. papier de Chine. Challamel, éditeur, 4, rue de l'Abbaye; et chez tous les libraires de la F'rance et de l'étranger.
Le Gérant, TAQUARD.
Taris. — Imprimerie et lithographie de MAULOE el RENOU, rue Bailleul, 9 et 11, prés iluLouvrc
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Le Filoir est d'une construction solide, dluneforrns élégante, d'un mécanisme on ne peut plus simple : son poids est de 1 kilog. Comparé au rouet et à toutes les autres machines à liler qu'il vient remplacer, il a sur cm des avantages incontestables. Il file aussi vile et aussi lin que possible, sans jamais casser son lil ; il n'a pas besoin de-j réparations ; il ne l'ail pas de Imut et son mouvement est si doux qu'un long travail ne fatigue pas ; il peut, dès la première vue, servira une lilcuse inhabile; il sert a filer le chanvre, le Un, le colon, la laine, la soie cl la [un-' Jaisie, depuis le numéro le plus gros jusqu'au plus lin; envideen une seule bosselle sans interruption; il lile en echeveau et prévient ainsi les relards, les pertes et les accidciis du dévidage : il retord Uns les Gis a eudre. — Il ; est très portatif, puisqu'il se replie sur lui-même et n'a plus alors que 3 cciilimélies d'épaisseur. l'IUX : 10, l."i, 25 IV. el au-dessus. Pour la province : emballage, 3 fr. en sus. La quenouille et le godet, si on les demande, se paient a pari I IV. au ç. — Écrit t franco ou en envoyant un mandai à vue sur Paris, au directeur du dépôt (jénéral des Filoirs,i Taris, boulevarl Bonne-Nouvelle, u. ;t.
!■>• Année. — N° 21.
Jeudi 15 Avril 1841.
iiittcvatiivc.
SCIENCES, BEAUX-ARTS, MŒURS
MEMOIRES El VOYAGES.
Binômes bt nocvelies.
Dkl <C ir.iullh DE Molli: El IS OKSSIS PAR U"l< t — — "
0\ s'abonne . Pois, rue du Hasard-Richelieu,] n> 9. Dans les départemens, chez los Directeurs des Postes, les Libraires, '-i .mv bureaux des Message "£ ries royales, et des Messageries LsfGlte cl Gaillard. *
Ou ne reçoit que les loin» u ff ru mille»
&cimr* bcc< .Revue*.
JOURNAUX, L1VK1 - tATHi-5.
MODES ET MKI.ANCES
CHRONIQUE DBS TRIBI NADX.
EXTRAITS u'urvuvi.l i INLD1TS II NOUVEAUX,
njp ii Cumri m I.i :i:irp.r. parait tous les cinq jours les 5, m, IS, *l , Sa' cl 50 de chaque mois, l'ui\ : 13 fr. pour luu* mois , ~> li pour mi mois ti Islr. pour l'année. — Pour l'étranger, *i fr. en »us p;n- an,
Auuonce* sur i colouues ; K cent<> lu H|u • ,
ET LE CERCLE RÉUNIS
GAZETTE DES FAMILLES
SOMMAIBi;.
Furry- Danse, par M. Altaboche. — Périnette la Vivandière, par M. Horace Raisson. — Les théâtres sous Louis XV, par M™ Anaïs Ségalas suite et lin . — Nouveaux détails sur la naissance et l'origine Je Napoléon Buonaparte, par M, André Borel d'Hauterive.
J'rocès. île Servet, par M, Ai'MN. — Dîner des naturels de la .Nouvelle ('.ailes, par M JACQUES AflAGO. — Théâtre: Théâtre du l'a'ais- Royal, le Tyran de Café, par M. DEFORGES. — "Modes. —Tablettes des cinq jours : faits divers.
Au présent ouméro est jointe une gravure de Mode.
TURRY-DANSE-
SOtVE.MU DD COMTÉ DE CORN'Ol AILLES.
Nous allons, quelques amis et moi, passer de temps a autre une modeste soirée de marrons et de cidre chez M. Gardeille, honorable artiste Irisant la cinquantaine. M. Gardeille est un homme soigneux, méthodique, remplaçant par la propreté la plus vétilleuse un lu\e de toilette
impossible que necomportent pas ses diques ressources, de même <;u'il
remplace par une économie assez sévère et assez attentive pour lui constituer une sorte d'aisance, la richesse qui lui fait défaut. M Gardeille emploie bien le peu qu'il possède, re qui vaut mieux que de posséder beaucoup et de ne savoir pas l'employer. Sans ordre , M Gardeille aurait manqué de tout ; avec uu ordre intelligent il ue manque do rien.
Beaucoup qui lui portent envie peut-être seraient pauvres avec la richesse de M. Gardeille; M. Gardeille esi riche avec sa pauvreté. 1^
NOUS ne passons pas une soirée chez le vieil artiste sans qu'il ne trouve . moyeu de glisser au moins une fois dans la conversation! sous forme interjectionnelle, cette maxime qui n'est pas neuve, mais qu'il trouve apparemment consolante : Ah! mes enl'ans, lorsqu'on voyage dans un pays, On devrait préalablement en étudier les muiirset les usages !... On éviterait bien des déboires et peut-être bien des malheurs! « M. (iardeille accompagne ordinairement cette dernière observation d'un soupir qui démontre qu'elle se rattache par un lien intime à quelque incident de sa biographie,
Samedi dernier je nie hasardai à lui l'aire part de nies soupçons, et il me répondit :
— \. ous avez deviné, mon bon ami ; si j'avais suivi moi-même le coi leil que je donne depuis viugt-C'inq ans après coup, je ne serais pas obi ijji de travailler pour vivre ; j'aurais un v aste appartement au lieu d'uu étroil atelier-, je changerais d'Iiabil tous les mois, suivant le caprice de la mod< au lieu de me voir contraint a adopter le paletot et la redingote à fornii équivoque, qui ne sont d'aucune mode, pour pouvoir être de toutes pendant deux OU trois ans. Je serais riche colin, tandis que je suis... mais je n'ai pas le droit de me plaindre. C'est un l'ait que je constate, et non un regret que j'exprime.
— Racontez-nous donc cette aventure.
— \ olontiers
El M. Gardeille commença,
A la fin d'avril IMM1 j'avais a peu pies vingt-cinq ans , |c reçus à l'aris une lellrc d.il.-e de Hclston Angleterre). Ne sachant pas oe qu'on pouvait me vouloir dans un lieu donl j'ignorais même l'existence, je décachetai la lettre avec curiosité.
Elle étail d'un de mes oncles maternels, soldai jureur et sabreur, que je me souvenais d'avoir vu ça et la dan. mon cutanée, durant les intervalles des guerres de la République et de l'Empire. Cet onde avait pour
moi beaucoup d'affection; mais il la manifestait d'une manière si brusque qu'il ne m'était jamais resté de lui qu'une impression de terreur. Quand j'étais petit, tout petit, ma bonne me faisait peur de la grosse moustache, de la grande balafre et du long sabre de mon oncle; et, depuis lors, au milieu de ses courtes apparitions dans notre famille , le brutal avait eu deux ou trois fois occasion de m'appliquer quelques taloches correctives qui avaient maintenu intacte, sinon plus vive encore, la tradition d'effroi léguée par ma bonne et par mes propres souvenirs... Qui aime bien châtie bien... J'ai déjà dit que mon oncle m'aimait beaucoup.
A dater de 1S10, ses visites cessèrent, et cela pour une bonne raison : mon oncle avait été fait prisonnier, et il partageait sur les pontons anglais le sort affreux de tant de milliers de nos compatriotes : je n'avais plus entendu parler de lui, et je le croyais mort comme la plupart de ses compagnons d'infortune, victimes des horribles tortures de cette dure captivité.
La lettre que je venais de recevoir dissipait tous mes doutes à cet égard: elle m'apprenait que mon oncle avait été délivré parla paix, mais que, ne voulant pas continuer la carrière des armes au service des Bourbons, il avait pris le parti de rester en Angleterre, sur le conseil et lesoffresbienveillantts d'un anglais de ses amis, marié à une Française, et auquel il avait sauvé la vie. (Les vieux soldats ont toujours sauvé la vie à quelqu'un.) Mon oncle avait consenti à se fixer à Helston, auprès de sou obligé. Cet ami lui avait procuré une assez belle position industrielle, et la position lui avait facilité un mariage avec une veuve à la tète d'une grande fortune et n'ayant pour héritière qu'une nièce alors âgée de dix-sept ans. Mon oncle se voyant possesseur de rentes très confortables, avait songé à son neveu chéri. Il s'était dit qu'il pouvait faire de moi un gaillard fort à son aise, en m'unissant avec la nièce pour ne pas laisser sortir la fortune de sa famille. Soumise à toutes les volontés de son mari, dont, quoique anglaise, elle respectait infiniment la croix d'honneur, madame avait adopté d'enthousiasme son projet, et il n'y avait nulle opposition à craindre de la part de la future : il m'était donc enjoint de venir le plus vite possible à Helston, à l'extrémité sud-ouest du comté de Cornwall, pour le Français Cornouailles, qui forme lui-même l'extrémité sud-ouest de l'île Britannique.
Lorsque je reçus cette lettre, je vivais maigrement, il est vrai, mais enfin je vivais de mon travail. J'avais à Paris quelques affaires de cœur, et d'ailleurs, comme la plupart des artistes, je répugnais beaucoup à l'idée du mariage. Aussi certaines réflexions dans ma pensée commencèrentelles par conclure au refus. Mais j'étais orphelin, isolé dans le monde, et l'on m'offrait une famille ; ce travail qui me suffit aujourd'hui, peut me manquer demain ; une maladie ne me le rendrait-elle pas pour un temps impossible?... et l'on m'offre une fortune! Mes liaisons ne sont pas à long terme, et je peux les rompre même sans prévenir vingt-quatre heures à l'avance... Refuser serait une grossièreté inouie qui m'aliénerait à jamais le seul parent qui me reste... Rref, mes meilleures, mes plus saines réflexions conclurent à l'acceptation qui fut votée en moi-même à une immense, majorité. C'était le parti sage et raisonnable, et je ne fais mention que pour l'exactitude historique et pour la complète révélation de mon caractère, d'une hésitation qui ne dura pas, du reste, plus d'un quart d'heure.
Trois jours après, mes préparatifs étaient achevés, et je quittai Paris un dimanche, deux heures après avoir reçu une lettre très fortement ambrée, mais très faiblement orthographiée, lettre précieuse qui m'accordait pour le samedi suivant un premier rendez-vous. Elle était signée de Célesta, un modèle qui posait pour les vierges et les madones en 1815, et qui aujourd'hui loue des chaises à Notre-Dame. Quoique Célestame tint assez au cœur, je n'accordai à cette félicité sacrifiée qu'un regret très léger, et je roulai bientôt sur la route de Cherbourg avec un bagage presque aussi léger que le regret.
Deux jours après, je débarquai à Plimouth, qui de tous les ports rapprochés de Helston, est le seul pour lequel je mis trouver un bâtiment en partance. Je ne fis que changer de vaisseau sans prendre le temps de voir la grande digue, le phare du rocher Eddistone, les Hôpitaux, le Château, la Bibliothèque, la Bourse et le Marché, et jefis voile immédiatement pour Falmouth qui n'est distant d'Helston que de cinq lieues, lierait presque l'heure de la fermeture, lorsque nous touchâmes le Black- Roclv, à l'entrée du port. Une heure après, j'étais en voiture, je traversais la longue rue, et à minuit j'entrais dans Helston. Il était trop tard pour me rendre chez mon oncle, et je descendis au premier hôtel que je rencontrai sur le quai de la Love, pressé de réparer par quelques heures de sommeil les fatigues de mon voyage.
Mais hélas ! dès cinq heures du matin, je fus réveillé par une infernale musique ; eu vain je voulus tâcher de me rendormir; les accords devenaient de plus en plus bruyans, et force me fut de me lever. Je vis une masse de tambours et d'instrumens divers qui parcouraieut les rues, accompagnés d'une foule immense. Cela m'avait tout l'air d'une fête, et je compris en effet en écoutant le baragouin du garçon de l'hôtel, que cette fête s'appelait la Fumj-danse:, mais ne connaissant pas l'anglais, je ne pus en apprendre davantage.
Comme il était encore de trop bonne heure pour me présenter chez mon oncle, je me promenai dans la rue, m'amusant à voir les allées et les venuesdes curieux, les transports de la foule et l'empressement joyeux de tous les citadins, lorsqu'au détour je fus emporté par un flot de peuple qui débouchait de la rue voisine; chaussée et trottoirs étaient envahis par cette masse mouvante comme par une subite inondation. Force me fut de suivre le torrent, pour ne pas être écrasé par lui.
Le tumultueux cortège s'arrêta un instant devant une belle église, et l'orchestre, cessant tout à coup ses airs mondains, exécuta un motif religieux ; je profitai de la halte pour me glisser veis un coin où la foule était moins compacte et oii stationnaient des gens qu'à leur tenue je pouç vais juger de meilleure compagnie. Une voix dit à mon côté; « Je suis sûr que c'est un Français. » Je me retournai, frappé d'entendre parler ma langue dans un lieu où le jargon anglais et même le plus souvent une sorte de patois celtique retentissaient seuls à mon oreille, et j'aperçus une jeune femme dont la brune et piquante gentillesse contrastait avec la blonde fadeur des beautés anglaises qui l'entouraient. Je me rapprochai d'elle, et me hâtai de profiter d'une occasion si propice pour lier conversation.
— Oui je suis Français, madame, lui dis-je, et j'arrive de Paris.
— Je suis Française aussi , et ma famille est de Cherbourg. J'ai suivi à Londres, puis ici, mon mari qui est Anglais.
— Puis-je espérer, en qualité de compatriote, que vous voudrez bien me dire ce que c'est que cette fête de Furry-Danse?
— C'est tout simplement une fête romaine, Ftoralia, qui se célébrait le -1 des calendes de mai en l'honneur de la déesse des fleurs, et dont la tradition s'est conservée à Helston, où elle a lieu chaque année le 8 mai. Jadis ou a chanté peut-être une ode d'Horace accompagnée sur la cithare , à cette place même où les violons jouent en ce moment un motif de psaume.
— Et où va de ce pas la foule ?
— Elle se transporte successivement dans toutes les école mander qu'on accorde congé aux élèves. Puis une partie va campagnes et rentre dans la ville au son des instrumens ronnes de fleurs et de verdure. L'autre fraction ira de mais et demandera des présens; la journée sera terminée par dè;s>jeu% >ùsitr& dans toutes les fêtes populaires. '\'o>/vr ■yt&,j
— En ce cas je dois bénir mon étoile qui m'a fait venir à Helston çtè^"' cisément le jour de cette solennité.
— La tournée des maisons commence , et comme la mienne est tout pics d'ici, il faut que je m'y rende.
— J'ai regret, madame, de vous quitter si tôt. Je vais retomber dans l'isolement le plus cruel de tous, l'isolement au milieu de la foule Si j'osais vous prier de tne permettre de vous accompagner?
Ai-je besoin de vous dire que l'isolement n'étail pas précisément ce qui me taisait peur. La jeune dame me plaisait. Sa physionomie éveillée et riante, ses manières ouvertes m'avaient charmé. Elle m'avait assez bien accueilli, sinon pour me donner une espérance, du moins pour ne pas me faire désespérer, et franchement j'étais fâché de voir s'arrêter ainsi au premier chapitre une aventure, je devrais dire un rêve, sur lequel j'échafaudais dans ma tète de jeune homme un fort agréable roman.
Quelle ne fut pas ma joie, lorsqu'on me répondit : Je puis bien accepter ce service d'un compatriote, re suis venue ici avec ma servanteà qui j'ai permis de se mêler à la fête, et je croyais trouver un oncle de mon mari que me manque de parole. J'accepterai votre brasjusquelà.
En route, je lui lis mille compliraens de ce ton qui mène à la familiarité sans s'éloigner cependant du bon goût el des convenances. File écoutait toul en ri tnt; or, le rire est, en pareil cas, passez-moi le mot, d'une amphibologie commode: il n'accepte pas, puisqu'il semble ne point prendre au sérieux-, il ne repousse pas, puisqu'il permet de continuer. Le rire était si bien dans la nature enjouée et maligne de ma compatriote, qu'avec un peu de raison j'aurais dû n'y voir que l'effet naturel de ma galanterie impromptue et verveusement expansive; mais j'étais jeune et fat. et j'y vis la preuve d'une satisfaction encoutnte.
Comme, arrivée à la porte, elle sembla nie saluer, je risquai une nouvelle demande. Oh! non, me dit-elle, toujours en souriant... ^cette
fois, non.... \ous n'entrerez pas avec i Mou mari est absent ; il
est allé ce matin à la chasse, et il ne serait pas convenable que je vous reçusse.
Elle entra, me laissant navré; une seconde après, elle vint se mettreà une u rez-de-chaussée ouvrant sur la rue à une hauteur d'un peu
plus de deux mètres, et, comme achevant sa phrase, elle ajouta Mais j'ai laissé ma porte ouverte, %fr"
Ravi, je me précipitai vers cette porte... Je lis,yn pas dans la pièce, et, interrogeant du regard la maîtresse de la maison, je balbutiai ; Je puis donc entrer, — Sans doute répondit-elle avec beaucoup de naturel, mais pourtant en riant toujours; sans doute, puisque la porte est ouverte... u
Enhardi, je voulus lui baiser la main; mais elle la retira en riant plus fort.
— Singulière femme, pensai-je-, mais le mieux est de mettre àprolit les circonstances, sans m'inquiéter de les expliquer et de les comprendre,
En continuant ma cour, j'eus le temps d'examiner l'appartement, qui était fort simple el n'offrait de remarquable qu'un tr rmes où
figuraient [ui composent l'attirail de chasse,
fleurets, des i pé jants d'escrime et des pistolets
de tout calibre et de toutes formes, La dame qui vit mes regards fixes de ce côté, me dit . Cet arsenal vous étonne:' Oh ! c'est que mou mari, tout paisible manufacturier qu'il est aujourd'hui, a rappori camps la science de l'escrime; il tire aussi bien le pistolet que le fusil de chasse,
instrumens annonçaient en ce moment l'approche du corti bientôt, en effet, la foule s'arrêta devant la maison, La maîtresse ne laissa pas aux chefs le ti rer, et leur fil cadeau d'un p
de mu et <ie quelqui tibles «pu avaient été disposés d'avai
1 ''"' 'a I"Jl!'' L i ivail repris sa n rsqu'une femme
pria mon hôtesse de lui donner un petit fichu de mince valeur qui en fourali son cou. I li Ile-ci le bu offrit de bon i el Ja doaataj
chaulé, s'éloigna avec les autres.
— Savez-vous, ma belle compatriote, que je voudrais bien être a la place de cette femme indiscret
— Pourquoi ?
— Pour obtenir de vous un cadeau pareil.
— Que pourriez-vous donc désirer?
— Ce bouquet qui est a votre côté..,
— Il doit y rester tant que durera la fête des fleurs.
— Eh bien, ce ruban qui si' détache de votre bonnet...
— Le voilà...
Et le soutire se dessinait encore sur ses lèvres.
— Pour le coup, me dis-je en moi-même, voilà qui est significatif. Je m'apprêtais à exprimer ma reconnaissance lorsqu'elle s'écria :
— Mon mari !'!
Je cachai rapidement le ruban sur mon sein, et me posai eomnie si j'eusse été sur le point de sortir... A l'instant même entra, le fusil à la main, un homme de trente-cinq^ms environ, gros et fort, ù figure un peu rude, mais franche et honnête.. JHtait le mari.
Avait-il aperçu mon (''motion et in^Wmouv entent, ou m'étais-je mis assez, tôt sur nies gardes pour tout dcrWer à ses yeux ? La disposition des personnes el des lieux concluait à la seconde hypothèse ; mais l'œil d'un mari est si alerte qu'il n'était malheureusement pas permis de repousser tout-a-fait la première
Le chasseur montrait un flegme britannique si complet qu'il devenait impossible de rien deviner sur sa ligure.
Je lis quelques pas pour sortir; mais lui, se plaçant près de la porte, nu1 barra le passage en me disant : You shall nol go ont by tlti< way.
Celte apostrophe, bien qu'inintelligible pour moi me sembla de mauvais augure. « Je ne comprends pas, Monsieur.
— Oh, sir, \o été France ; je conné pas I op ce lenguege, mé je lé
conné sioufGsémment per dire à vô que ce n'été point par celé chéminla que vô devez sortir dehors.
— Commenl ' i re n'étais pas i mon aise
— C'été pu' cette chemin-ci Jlt du doigt il me montrait la fenêtre.) C'était clan-... quel parti prendre? Me soumettre sans résistanceme
paraissait dur et humiliant: mais résister était impossible. Le mari avait son fusil charge entre les mains, et son ton résolu et froid ne prouvait que trop qu'il n'hésiterait pas à s'en servir, J'essayai cependant de le faire revenir a de meilleures idées.
— Monsieur, lui dis je, vos soupçons sont mal fondés.
— .le ne comeprends pas vô.
— Ces choses ne se pussent pas ainsi entre gens d'honneur.
— Il D'été pas questione d'honor du tôt. Je avé dit à vô que je né puni pas soffrir que Mi sortir dehors autrement que par le fenêtre.
Je regardais Madamedu coin de l'œil, et je crus remarquer qu'elle riail en dessous d'un air malicieux. Dans quel guêpier me suis-je donc; fourré'. Aurais-je affaire il un ménage d'escrocs, dont la femme attire les t-oya enrs pour les faire surprendre par son mari et les forcera capituler?... .le me rappelais avec effroi la rigueur des lois anglaises en main re de conversation criminelle, cl l'énormité des dommages-inti i [ loues en pareil eus .m i
Mais, d'autre part q v COUple paraissait honnête et
jouissait, autant qu'on pouvait en juger, d'une bonne position sociale,
Comment supposer d'ailleurs qu'il osât exercer s, coupable indus-
i centre d'une ville de trois mille aines, dans la rue la plus peuplée, les fenêtres ouvertes et ou moment ou tous les habitans étaient dehors' ,. Je m') perd. us.
Je crus di i trder un mot encore :
— Cepi ad mm, Monsieur...
L'Anglais ne répondit rienjmaisil Gt jouer entre ses doigta la batte? rie de son redoutable fusil, Ci gi ■ me sembla d'autant plus menaçant que le i tu d I i al i ' seulement comme
i su main déso u
La situation était critique . comment parler raison à un homme qui
:- rait tout juste assez de Français pour me f;iire entendre qu'il voulait que je sortisse par la fenêtre? Pour l'amener à croire à l'innocence de i itre tête-à-tête, ou du moins à vengerson honneur par les voies ordinaires et par des moyens uu peu plus synallagmatiques, il aurait fallu se servir d'un interprète... Or, il n'y avait là que Madame, il faut convenir que pour de pareilles explications, Madame eût été un singulier truchement. Le débat restant posé de la façon unilatérale et violente que vous venez de voir , je n'avais aucun moyen de résistance : j'étais sans armes, et de beaucoup moins robuste que mon adversaire ; il fallait donc nécessairement ou sortir par la fenêtre ou me faire tuer sur place... Ma foi, j'étais jeune, peu chevaleresque, loin de mon pays, de mes amis, de tout ce qui donne force et courage, et... jugez-moi comme vous voudrez.... mais j'avoue que le coup de fusil ne nie parut pas du tout préférable. Mou regard se tourna instinctivement vers la fenêtre dont le mètre d'élévation intérieure me gênait plus que les deux mètres de hauteur extérieure, non pas pour la sécurité, mais pour la grâce de mon escalade. C'était Aju tftp de sauter coèrcitivemeut et par ordre, je ne voulais pas sautejBRutre d'une manière ridicule.
On eût dit que l'Anglais devait ma pensée; car sur une parole qu'il prononça, Madame mit uue chaise près de la fenêtre pour faciliter mon ascension, et cet éternel rire, ce rire immuable, était stéréotypé sur son v isage.
Un dernier scrupule m'était jusqu'alors resté, celui de compromettre cette femme par une descente de croisée en plein jour et devant les nombreux passaus qui circulaient dans la rue ; mais quand je vis cette expression maliciei.se et sardonique railler mon cruel embarras, je fus pris d'un violent dépit, et je montai sur la chaise...
— Je suis fâché, moi bôcop, ajouta le mari, que ce ni soit pas plus commode. Si je avoir su, je aurais fait mettre dans le dehors uu... un...; comment disez-vous le mot, vous autres Français?... Ah ! un marchepied...; mais je n'attendais personne...
Il raille encore, le bourreuu ! il raille, et de la façon la plus agaçante, car il conserve toujours sa simple et ronde sérénité.
Je m'élançai, mais pas ass >z adroitement pour retomber debout ; mes jambes fléchirent, et je fus obligé de me relever aux brusques éclats de rire de tous les promeneurs.
Pour comble de malheur, la colonne qui était allée se promener dans les champs rentrait alors et défilait dans la rue. Je tombai précisément à cent pas devant elle, et ma chute excita dans ses rangs une vive et grosse hilarité. Les couronnes de Heurs qui décoraient grotesquement ces visages suants, laids, rougis par l'ivresse, ajoutaient à leur expression ironique... Je vous laisse à penser si j'étais humilié et confus!
Je me dirigeai bien vite du côté de mon hôtel ; en nie retournant je vis l'Anglais à la fenêtre, aussi calme que toujours, et je crus l'entendre me crier :
— Vô n'avez pas fait de mal à vô? Si vô désirez une... une... quel est le mot?... Ah! uue brosse!...
Il avait encore à la main son fusil.
Lorsqu'en quittant la rue, <"eus dérouté les regards, je me pris à réfléchir sur ma position. Après un scandale pareil, il n'y a que deux partis possibles, — ou nie battre en duel avec cet homme, — ou quitter immédiatement le pays. Si je me bats, il est probable que je serai tué, car cet Anglais est un excellent tireur, et moi, je ne sais manier que le cravou et le pinceau. Mais si j'ai la chance de le tuer, je n'en aurai pas moins le ridicule d'avoir passé sous ses yeux par la fenêtre, et j'aurai en outre une fâcheuse affaire sur les bras; car la justice anglaise ne saurait être indulgente pour un étranger tuant, a] rès l'avoir provoqué, le mari à la suite d'un tête-à-tête avec la femme. C'est donc la fuite après le duel, i) :me heureux !... Ne vaut-il pas mieux me retirer avant ?
Et d'ailleurs qu'ai-je à faire maintenant à Helston? Ileau début, ma foi, pour un mariage, qu'une si scandaleuse aventure!... Mon oncle m'a peut-être vu sauter par cette fenêtre, ou s'il ne m'a pas vu, il apprendra bientôt l'événement; si je reste, on saura que j'en suis le héros, et des
lors il devient impossible que j'épouse la nièce de ma tante. Il y a plus : mon oncle, si rigide et si brutal, ne voudra pas me recevoir, et il me priera tout simplement de prendre la porte s'il ne juge même à propos de m'imposer une récidive de fenêtre. Qui peut doue me retenir à Helston, puisque, d'une part, le projet qui m'y amenait ne peut plus se réaliser et que j'y trouverais des malédictions et des affronts au lieu de la famille et de la fortune que je venais y chercher, — puisque d'autre part, en m'éloignant bien vite, j'ai lieu d'espérer qu'on ne saura jamais que c'est moi qui suis a la fois l'auteur et la victime du scandale d'aujourd'hui, qu'on m'oubliera, et que je conserverai ainsi pour un avenir plus ou moins éloigné les chances aujourd'hui compromises.
Ces réflexions m'avaient conduit jusqu'à l'hôtel... Dans le vestibule était un garçon qui, pour mon malheur, parlait un peu français... Ah! ah ! dit-il en regardant sur le drap de mon pantalon les traces poudreuses de ma chute, monsieur est tombé en sautant?... C'est que monsieur n'en a pas l'habitude.
Ce garçon a sans doute été témoin de ma mésaventure... Que le diable l'emporte, et l'hôtel et toute la ville d'IIelston avec lui!
Pour Falmouth, pour Falmouth, criait sur le quai le patron d'un petit bâtiment. Pour Falmouth, à la minute!
— Garçon, portez ma valise à ce patron.
Mou parti était pris, et, pour m'y encourager, j'évoquais les idées qui m'avaient un instant arrêté au départ... Fi du mariage! l'indépendance vaut mieux pour un artiste... îVest-il pas plus noble de devoir son existence à son travail qu'aux caprices bourrus d'un oncle dont on devient l'esclave, et à l'adoption d'une nouvelle famille à laquelle ou s'enchaîne? Vive la liberté... ne perdons pas de temps ; j'arriverai assez tôt pour me trouver au rendez-vous de Célesta, la belle Madone !
Deux heures de navigation m'amenèrent à Falmouth, huit heures à Plymouth, et trois jours après j'étais à Paris.
En revenant du rendez-vous de Célesta, je reçus une lettre timbrée d'Helston , mais elle n'était pas de la même écriture que la précédente.
« Monsieur,
« Votre oncle est furieux et ne veut plus entendre parler de vous : il a même refusé de vous écrire , et c'est moi qui m'en charge à son défaut.
« D'après son offre et votre réponse affirmative, il vous attendait depuis les premiers jours de mai, et nous avions calculé que vous arriveriez le huit au plus tard, jour où se célèbre la Furry-Danse, une fête du pays. Mon oncle avait fait de grands préparatifs pour vous recevoir, et j'étais moi-même allé à la chasse, pour ajouter au repas un peu de venaison. Ne vous voyant pas venir, il est allé le soir aux informations; et par les registres il a appris que vous étiez arrivé dans la nuit, et reparti dans la matinée. Ce brusque départ sans une visite, sans un mot d'explication, l'a beaucoup choqué; il l'a considéré à la fois comme une impardonnable folie, et comme une grossière insulte (ce sont ces expressions), et, dans sa colère, il a promis la nièce de sa femme au premier commis de notre manufacture, jeune homme fort intelligent, auquel il assure ses biens par contrat de mariage.
" J'ai cru devoir vous donner avis de ces dispositions, seulement pour que vous sachiez à quoi vous en tenir, car la résolution de votre oncle est irrévocable. Il est d'autant plus aigri contre vous, que lorsqu'il passait sur le quai pour aller aux informations, un brasseur, en sautaiit d'une fenêtre, lui a écrasé le pied, et qu'un patron, mauvais plaisant, chez qui il est entré pour suivre vos traces, appliquant à la rigueur les coutumes de la fête, l'a forcé de sauter lui-même par la croisée.
« .Agréez, etc.,
GnOSSBEVKt'. «
Vous avez deviné que celle lettre provenait du chasseur, qui n'était autre que l'ami de mon oncle ; c'était sa femme qui l'avait écrite. Ces voyages par la feuètre, dont il était question à la lin, m'avaient vi-
veinent intrigué, .l'eus recours à un livre spécial, et j'v lus à la description de In Fuvry-rfansc entre beaucoup d'autres détails qui ont trouve place dans ce récit :
« I.e jour de cette fête, chacun a le droit d'entrer dans toutes les maisons. - Voilà pourquoi la porte était restée ouverte. C'était la fête !
On y sollicite des présens qu'il est d'usage d'accorder. \ oilà pourquoi le ruban m'avait été donne. C'était la fêle!
• Mais on n'en peut sortir que par la fenêtre. • Voilà pourquoi j'avais dd sauter; le mari n'avait rien vu, ne m' doutait de rien... Celait la l'été.
Le commis épousa mon ex-future et eut toute la fortune. Moi, je restai avec peu d'aisance et beaucoup de travail.
Kt, après avoir bu un verre de cidre, M. C.ardeille ajouta : - Si j'avais connu les us de la Fttirtj-danse, je ne me serai point enflammé comme un sol sur de fausses apparences; je ne me serais point retire comme un imbécile; je serais le mari d'une femme riche, et, au lieu de vous donner du cidre et des marrons dans un modeste atelier, je vous convierais, dans un élégant salon, à un somptueux ambigu, \pres tout, lues amis, c'est pour VOUS ([ne je suis fâché, car, pour moi, j'aime beaucoup les marrons et le cidre, et je déteste le mariage,
\oilà pourquoi vous m'entendez répéter souvent qu'on devrait étudier préalablement les usages de tous les pays qu'on visite; voilà pourquoi je fais toujours chorus avec ceux qui appellent l' Angleterre la^erfhir Albion.
Altarociie. (Commerce
PÉIUMETTE LA VIVANDIERE.
I.a bataille de l.eipsick était perdue : une trahison sans exemple dans l'histoire des nations avait . après trois jours d'un combat de géans, enlevé la victoire à l'armée française. I.e général Porel île Morvan, qui avait vu tomber autour de lui ses meilleurs et ses [dus braves officiers, soutenait la retraite a la tête des :!' et I" régiuiens de tirailleurs-grenadiers de la garde impériale, réduits de plus de moitié. Placé a l'arrièreirarde, il défendait pied-à-pied le terrain, afin de protéger les convois de blessés dont la marche était lente, et que menaçait l'ennemi. Cependant la situation devenait à chaque instant plus difficile el plus périlleuse ; une fusillade, engagée presque a bout portant, faisait d'affreux ravages dans les rangs des deux régimens de la garde, déjà si éclaircis par les combats précedens, et l'ennemi, sans qu'on put l'en empêcher, faisait filer des troupes sur les lianes de notre arrière-garde, qui bientôt se trouva enveloppée de tous côtés. I.e général fit alors une charge désespérée ; armé d'un fusil qu'il venait d'arracher des mains d'un grenadier blessé mortellement, il s'élança a la tête de ses braves. I.a fusillade cessa bientôt sur ce point; les baïonnettes se croisèrent, on se battit corps .1 corps, et. après des efforts inouis, l'ennemi lin culbuté; puis l'ordre se rétablit, les carrés se reformèrent, et les convois furent en sûreté.
Les deux régimens allaient se remettre en marche, lorsque tout ii coup un grenadier sortant des rangs s'approcha du général Porel de Morvan :
— Mon général, lui dit-il, tous les convois ne sont pas sauves; regardez, je vous en supplie, a droite, sur la lisière du bois, j deux portées de fusil environ.
Les regards du général se dirigèrent vers le point indiqué "par li gre nadier.
— Je vois, dit-il, une petite charrette dont le cheval abattu a probablement ete tue pendant l'action : mais il n'j a pas de blessés sur cette voilure.
— Non. sans doute, répondit le gi 1 1 ité, il y a une femme, et cette femme c'esl PérineUe, la vivandière du 3°, Elle compte
sur nous, bien sur, gênerai, et si vous vouliez permettre seulement a quatre hommes de bonne volonté d'aller la débarrasser d'une escouade de Saxons qui l'empêche de rejoindre le régiment...
I.e général hésita, car le moindre retard pouvait compromettre le sailli du corps qu'il commandait ; mais, d'un autre côté , l'abandon de la vivandière pouvait produire un mauvais effet sur le moral du soldat. M. de Morvan prit donc un ternie moyen.
— Eh bien! soit, dit-il, au lieu de quatre hommes de bonne volonté, parte/ douze; mais ne soyez que dix minutes pour consommer voire expédition : dix minutes, pas davantage!
I.e grenadier et onze de ses camarades s'élancèrent aussitôt au pas de course; dédaignant de répondre aux coups de fusil envoyés à leur adn sse par les tirailleurs ennemis, ils arrivèrent en un clin-d'œil auprès de la vivandière. I es limons de la voilure furent promptemenl débarrassés du cheval mort; Permette fut placée au milieu de ses provisions; deux des grenadiers s'attelèrent aux brancards, deux poussèrent par derrière, ci, le l'eu bien nourri des autres aidant, l'équipage ainsi manœuvré arriva, ii travers une grêle de balles, mit le front de l'arrière-garde. i.e grenadier qui avait provoque cette petite expédition s'approcha alors de M Poret de Morvan, et incitant la main au bonnet :
— Mon général, dit-il. quand on vient de contracter une délie que la reconnaissance de toute une vie ne peut acquitter, il faut au moins oui' qui l'on e'sl a son créancier, le me nomme Louis Boildier, simple grenadier, ir" compagnie, i>" bataillon au 3' régiment; Permette est ma femme, ou à peu près, et, à moins qu'un boulet ne nous coupe la res| i ration à l'un ou à l'autre, ou à tous les i\vu\, nous tâcherons de vous prouver que nous sommes bons a autre chose qu'à ébrécher les coupechoux de ces gredins de Savons qui font plus de bruit que de besogne.
Cela dit, le grenadier reprit son rang.
Permette obtint aisément un cheval des équipages de convois, et la retraite continua. Bientôt l'année rentra en France, et commença celle immortelle campagne dont les prodiges ne purent préserver Paris de l'invasion; puis après une année de deuil, arriva le 20 mars 1815, qui calma tant d'amers regrets et fit naître tant d'éphémères espérances.
Le général Poret de Morvan avait, un des premiers, repris son commandement dans l'armée impériale, et, le (8 juin, à la bataille de \\ Rterloo, il était à la tête d'une brigade de vieux grenadiers. \ ers dix heures et demie, les chasseurs arrivent sur le plateau de Waterloo. Le général Friant est a leur tête; le gênerai de division Michel el le général de brigade llenrion le suivent. Ce premier régiment esi commandé par Cainbronne; le deuxième, aux ordres du général l'ont de Morvan, ri en position sous le feu de l'ennemi. Cainbronne se trouve assailli par le feu le plus meurtrier; le maréchal Piey, commandant celte vaillante colonne, est partout; mais bientôt les généraux Michel et i- riant sont grièvement blesses; Cainbronne tombe presque en même temps, et il l prisonnier; le desordre commencée se mettre dans les rangs, lorsque . grenadiers, commandes par le général Porrel de Moi van, arrivenl au de charge sous des feux croises de boulets, de mitraille el de m< quetterie.
Le calme de ce général) l'altitude impassible de ses grenadiers rent l'espoir et la confiance; le calme se rétablit ;on se déploie I
devient plus lerriblc; la 11- Ile anglaise est enfonce, cl le plateau auquel | .
raissail attaché le sort de la journée va rester a la brave colonne du général Mon. m. lorsqu'une sec inde colonne anglaise el une masse fan de cavalerie fondent sur eux et leur arrache la victoire.
Cependant, le général Poret de Morvan combat touji i vert de
Me, Mm-- harassé, cerné de toutes parts, il parvi trouée
avec les grenadiers qui lui restent-, mai is forces s'épuisent a' il
sang; il ae i eul aller plus loin, el il tombe ur un inonc lau de i
— Retirez-vous, mes anus, du d à ses soldats d'une voix défail quant a moi. j'ai rempli ma tâche.
— Halte a la tête! s'écrie en ce moment, in d
diers! Comment nous abandonnerions le général, qui n'a jamais abandonné personne, lui?
Cette voix était celle de Louis Boudier, qui, le bras gauche traversé par une balle, et ne pouvant plias manœuvrer son fusil, s'en servait depuis un quart-d'lieuiv, tantôt comme d'une lance, tantôt comme d'une massue. Les paroles du grenadier furent néanmoins impuissantes à faire cesser le mouvement rétrograde; la retraite continuait, rapide et sans ordre. Alors Boudier, mettant entre ses lèvres deux doigt de sa main droite, fit entendre un coup de sifflet tellement aigu et prolongé, qu'il résonna au loin, traversant en quelque sorte le bruit du canon et de la fusillade. A ce coup de sifflet, il en (it succéder un second, puis un troisième, et il se disposait à redoubler, lorsqu'à la faveur d'une éclaircie qui se (it au milieu de l'épais nuage de fumée dont le champ de bataille était couvert, il aperçut une femme qui, un sabre d'une main, un pistolet de l'autre, et un petit baril en sautoir, s'avançait leste et fringante, sans s'occuper des balles qui sifflaient à ses oreilles.
— Ici ! ici Permette, cria le grenadier.
— C'est un peu tard, le baril est vide, répondit la vivandière. Ne te fâche pas, vieux! la carriole est ici près aux Quatre-Bras; mais on la mettrait sans dessus dessous qu'on ne trouverait pas de quoi raffraîchir une poule. Et j'en aurais eu dix fois davantage, qu'il n'en resterait pas plus. Jour de Dieu, quelle frottée ! j'ai cru qu'il neigeait des boulets.
— Silence, Permette! aide-moi à charger le général sur ma bonne épaule, et marche eu éclaireur.
En un instant il fut fait ainsi qu'avait dit Boudier. Le lieu oit ils se trouvaient était tellement encombré de cadavres d'hommes et de chevaux, de canons démontés, de caissons brisés , qu'ils purent marcher d'abord à couvert derrière cette espèce de rempart. Ils parvinrent ainsi à gagner le lieu où se trouvait la carriole de la vivandière, dans laquelle le général fut placé le plus commodément possible. Le grenadier s'assit sur le brancard, et Périnette enfourcha le cheval qui, stimulé par les coups de plat de sabre que la vivandière ne lui épargnait pas, arriva vers minuit à six lieues du champ de bataille.
— Quel désastre ! disait le général ; j'ai bien peur, mon pauvre Boudier, de ne pouvoir jamais reconnaître le service que je viens de recevoir de toi.
— Ne vous inquiétez pas de ça, général; la chose est faite , et je me suis donné ma récompense à soi-màne.
— Comment cela? mon brave.
— Suffit! je m'entends! Vous êtes faible, la conversation n'est pas dans la consigne du moment : au contraire.
Il fallut bien que M. Poret de Morvan se contentât de ces excellentes raisons, car il ne put en obtenir d'autres. Cependant l'armée commençait à se rallier; les ambulances s'organisaient; le général put être pan é et il parvint à se procurer lin fourgon avec lequel il se lit transporter à Paris. Il y recouvra bientôt la santé. Un jour il vit. entrer Louis Boudier dans son cabinet.
— Eh bien ! mon brave, lui dit M. de Morvan, n'avais-je pas raison de dire que je ne pourrais malheureusement pas ie recompenser comme ton dévouaient le méritait?
— Pardon, excuse, général, mais vous aviez tort ce jour-la, et aujourd'hui vous avez encore un tort plus grand.
^ — Très bien ! répartit le général en souriant, et tu viens sans doute ici pour me mettre à la raison.
— Bien touché! Celte fois vous avez deviné d'emblée... C'est bon; je sais bien que vous pouvez avoir votre idée ; mais ça ne peut pas m'empècher d'avoir la mienne et avec un corps de rechange encore.
— Que diable viens-tu me conter?
— Oh! une bagatelle; tenez, général, voici la chose en deux temps. Voyant que vous restiez tranquillement à Paris, je me suis dit : Faut
croire que le général est contrarié de n'avoir pas passé l'arme à gauche, et qu'il veut se ratrapper avec les messieurs qui ont déjà ait passer 1« goût du pain à Ney, à Brune, à Ramel, à Labédoyère.
Le général fit un mouvement de douleur et d'impatience.
— Ah dam! c'est comme ça, continua Boudier: ils feraient fusiller le Père éternel, s'ils pouvaient le pincer avec une cocarde tricolore à son serre-tête. Voilà l'idée qui me vint, et que je communiquai à des camarades qui en parlèrent probablement à d'autres, si bien qu'hier je fus demandé chez le gouverneur de Paris, comte Despinois, qui m'a fait sur votre compte des questions à n'en plus finir, et qui m'a renvoyé en me prévenant qu'on avait les yeux sur moi, et que je n'avais qu'à bien me tenir, si je ne voulais pas qu'on me mît quelques onces de plomb dans la tète : merci! Pour lors, je me retirais en grognant dans ma moustache, ça soulage toujours ; mais voilà qu'en ce moment j'entendis qu'il disait à une sorte de secrétaire qui venait de prononcer votre nom : — Nous l'enverrons à Strasbourg. Eu conséquence, général, je viens vous prévenir que si vous n'êtes pas las de respirer le grand air sous la calotte des cieux, vous ferez bien de gagner au large immédiatement et vivement.
Le général Poret de Morvan remercia le vieux soldat, mais fit peu de cas de l'avis qu'il venait d'en recevoir. « Je ne suis porté sur aucune des listes de proscription, se disait-il, et il n'est pas probable que l'on s'occupe beaucoup de moi qui ne m'occupe de personne. >> Son illusion fut de courte durée; vingt-quatre heures s'étaient à peine écoulées depuis la visite de Boudier, lorqu'un colonel de l'état-major se présenta chez le général de la vieille garde, accompagné d'un maréehal-deslogis de gendarmerie et d'un commissaire de police, et lui déclara qu'il était chargé de l'arrêter et de le conduire à l'Abbaye.
La famille du général, vivement alarmée, fit de nombreuses et inutiles ' démarches pour obtenir sa liberté; sa femme, avec des peines infinies, parvint enfin jusqu'au duc de Feltre, alors ministre du département de la guerre. — Madame, lui dit-il, votre mari est un conspirateur, il faut que justice se fasse : le général Poret de Morvan sera conduit à Strasbourg.
L'infortunée, eu proie au désespoir, venait de rentrer à son hôtel ; un homme s'y présenta aussitôt ;
— Ne vous chagrinez pas, madame, lui dit-il, puisqu'ils veulent nous avaler tous crus, c'est le cas de nous mettre en travers.
— Que voulez-vous dire ?
— Ah ! c'est juste, vous ne me connaissez pas; c'est égal. .Te me nomme Boudier, un grognard, un grenadier de la vieille: oh! le général me connaît, lui.... Laissez bouillir le mouton, ma bonne chère dame, et suivez votre mari. Vous passerez nécessairement, pour vous rendre à Strasbourg, à Sainte-Marie-aux-Mines, tâchez d'obtenir que le général et son escorte y restent la nuit. Il n'y a qu'une auberge un peu sortable, le Lion-d'Or; j'y serai, car je pars aujourd'hui même avec Périnette pour vous préparer les logemens le connais le pays; le général est bon nageur, et il y a longtemps que nous avons fait connaissance tous les deux avec le Rhin.
— Et vous le sauverii z
— C'est bien comme cela que je l'entends, nom de nom!
— Mais jamais il ne consentira a fuir.
— Eh bien! s'd est assez obstiné pour ne pas vouloir marcher, je l'emporterai... Ah! mais c'est que c'est comme si le notaire y avait passé... Surtout, madame, n'oubliez pas Sainte-Marie-aux-Mines, l'auberge du Lion-d'Or et le grenadier Louis Boudier.
Et, sans s'expliquer davantage, le vieux soldat disparut. Mme de Morvan n'était que médiocrement rassurée. A force de sollicitations, cependant, elle obtint la permission d'accompagner son mari dans son funeste voyage. Bientôt le général se mit en route sous la garde de quatre gendarmes commandés par un brigadier, qui avait ordre de requérir au besoin la force armée et même la garde nationale sur son passage.
Dès ce moment, Mme Poret de Morvan fit plusieurs tentatives près de son mari pour l'engager à profiter des moyens d'évasion que pourraient faire naître les accidens du voyage; mais, ainsi qu'elle l'avait prévu, le général repoussa avec indignation ces ouvertures, et ne voulut pas entendre parler de fuite. Enfin on arriva à Sainte-Marie-aux-Mines, M"10de
Morvan, en proie à la plus vive anxiété, obtint cependant sans beaucoup de peine que l'on descendît a l'auberge du Lion-d'Or. Citait un premier, mais bien faible sueees. car le brigadier poussait d'ordinairela précaution jusqu'à se foire dresser un lit dans la chambre même de son prisonnier.
Deux heures s'écoulent ; les gendarmes et le brigadier surtout sont accables de prévenances par une servante vive, accorte, enjouée. Stimulé par quelques vers d'un vieux vin du Rhin, le brigadier risque des complimens d'abord, puis des propos lestes et gaillards; la servante sourit. La nuit vient ; l'intrigue marche au gré des désirs du brigadier; un reudez-vous est demandé ; on le refuse de manièreà laisser de\iner (pie l'on consent. I.e brigadier se dit à lui-même que cette aventure ne peut avoir aucun résultat fâcheux, car la chambre de la gentille servante e£t porte à porte de celle du général dont une simple cloison la sépare.
A onze heures, le général dormait profondément; à minuit, le brigadier entrait dans la chambre voisine. Mais le gendarme est gendarme partout, et dans toutes les situations de la \ie. Au moment où le brigadier venait de saisir la main que lui tendait la gentille chambrière pour le guider dans l'obscurité, il lui sembla entendre un bruit singulier dans la pièce qu'il venait de quitter la consigne avant tout, même avant l'amour, pensa le gendarme; et il se mit en devoir de retourner sur ses pas. Mais il n'était plus temps; l'intrépide Permette, car c'etait-elle, venait de fermer la porte à double tour, et elle eu avait jeté la clef par la fenêtre.
— Ouvrez, je vous l'ordonne, dit le brigadier effrayé, je veux sortir à l'instant.
— Impossible, mon ancien, répondit Permette, vous êtes ici chez moi, et j'ouvre la porte quand il me plaît.
— Ouvrez, vous dis-je, ou je brise la porte.
— Tu ne briseras rien, pékio ; si tu fais du bruit, tout le inonde sera bientôt sur pied ; on te trouvera ici, et nous verrons à qui tu feras accroire que je t'y ai t'ait venir de force.
Le brigadier voulut s'élancer contre la porte; alors une lutte s'enïagea : forte, leste , hardie, Permette, qui avait de plus L'avantage de connaître les êtres et de pouvoir profiter de l'obscurité, parvint à renverser son adversaire sur le ht où, à l'aide d'un oreiller elle étouffa ses cris.
Pendant ce temps, une autre scène se passait dans la chambre voisine, où le général, réveillé en sursaut, s'était trouvé tête à tête avec Boudier.
— Hatez-vous, général, disait ce dernier; allons, vivement, il faut partir.
— Impossible, mon ami; nia conscience ne nie reproche rien : je ne veux pos fuir mes juges.
— Mais ils vous condamneront.
— Tant pis pour eux.
— Mais, nom de nom de mille noms de noms! je ne veux pa3 qu'ils vous fassent périr, moi !
En disant ces mots, Boudier étend ses bras nerveux sur le lit, saisit draps et couvertures, roule le général dans le tout, le charge ainsi, en quelque sorte emmailloté, sur ses épaules, et descend rapidement les escaliers en lui disant: — Maintenant, si vous, vous débattez, si vous criez et qu'on vous arrête, du moins vous ne serez pas fusillé tout seul.
Ces paroles arrêtèrent un cri près d'échapper au gênerai Porel de Morvan; il comprit qu'en effet ce n'était plus de sa vie qu'il s'agissait, mais aussi de ce vieux brave qui se dévouait encore une fois pour le sauver.
En moins d'un quart-d'heure, Boudier arriva au milieu de la campagne. Alors seulement il s'arrêta, déposa le général sur le gazon, • t le pressa de se couvrir des habits dont il avait eu le soin de se munir. M. de Morvan ne se sentit plus la force de résister ; il s'habilla, et le
lendemain, lui et son guide intrépide arrivèrent sur les bords du Rhin, qu'ils passèrent à la nage un peu au-dessus de Khcutc.
Deux ans après, le général l'oret do Morvan rentra en France 1 es premières ardeurs réactionnaires n'avaient pas tardé à se calmer, et il n'avait plus désormais rien à redouter-, il voulut donc, en revenant d' Ulemagne, passer à"Sainte-Marie-aux-Mines, et visiter cette auberge du Lion-d'Or on il avait été sauve d'une manière si bizarre et si audacieuse. Quelle fut sa surprise, en y arrivant, d'y être reçu par Boudier et Permette, qui en étaient devenus propriétaires!
— Général, lui dit l'ancien grenadier, permettez que j* vous pies, nie ma femme : nous sommes ici chez nous, et c'est à vous que nous devons tout cela; car si vous n'aviez pas eu pitié de la vivandière a Leipsick, il y a long-temps qu'elle, sa carriole et le petit magot qu'elle contenait seraient bien loin.
— Mes bons amis, repondit le général attendri, n'est-ce pas moi qui vous dois la vie, le bonheur et le repos de ma famille? Pourral-je Jamais reconnaître tant d'abnégation, tant de dévouaient?... Pauvre Permette! quand je pense que ce brigadier pouvait vous tuer !
— Ah bah ! général, j'en avais vu bien d'autres, répondit en souriant l'ex-vivaudière du 3« régiment de grenadiers.
HORACE R.USSO>.
{Globe.)