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LES THÉÂTRES SOUS LOUIS XV

(Suite et fin. — Voir le dernier numéro.!

Laissons la Comédie-Française, faisons une pirouette, et retombons à l'Opéra. Ce théâtre et le refîne de Louis XV me semblent faits pour se comprendre : l'Opéra est évidemment un grand seigneur du dix-huitième siècle qui s'est endormi avant la révolution, et s'est réveille après avec les mêmes habits brodes, la même afféterie et les mêmes grâces Pompadour.

En 1073, après la mort de Molière, son théâtre, situé au Palais-Royal, fut donné à Lulli qui eu fit la salle de l'Opéra. L'aire de L'aigle ne fut plus qu'un nid de fauvettes, et les échos qui répétaient les rimes de Molière redirent celles de Quinault; ce qui dut les ennuyer considérables nient. Pendant quelque temps la salle fut sans éclat, la scène sans illusions; mais peu à peu les reformes vinrent : des l'an 1711», les chandelles de l'Opéra pâlirent comme un soleil couchant; on Ml poindre les bougies, et frémir de rage les mouclieurs de chandelles de la régence. Il restait encore un changement a faire : les banquettes du théâtre gênaient les décorations ; elles furent supprimées en 17.VJ, eu même temps que celles des Français; la lumière fut donnée a la salle, l'espace à la scène, et rien n'entrava plus les entrechats, les glissades, et la danse de l'ainiable vainqueur.

Le G avril 1703, le feu prit, non pas aux cœurs des spectateurs, cela n'arrive jamais à l'Opéra, mais à la salle qui est beaucoup plus inflammable. Le palais des Tuileries ouvrit alors à la troupe lyrique son théâtre des machines, qui fut inauguré le 21 janvier 1704 par la pièce «le Castor et Pollux. En 1770, La troupe revint s'installer dans une nouvelle salle du Palais-I'.oval ; car l'Opéra renaît toujours de ses cendres ; c'était le seul point de rapport qu'il eut alors avec le Phénix.

I.a troupe de l'Opéra fut brillante sous Louis W passons eu revue cet essaim voltigeant et chantant, qui se partage les ailes el Le gosier des

oiseaux; donnons un regard à cette peuplade de beautés qui par irt

tous les échelons de l'histoire naturelle, commence par le rossignol, el finit par le rat. Nous ignoron8 les DomS des rats ; Itulïmi a négligé de classer ceux de l'Opéra, mais nous potirons au moins citer quelques rossignols : le plus célèbre de tous se nommait Sophie Arnould. Avant de chanter à l'Opéra pour perdre les aines, Sophie Arnoujd chanta au

onvent pour les sauver. La princesse de Modène s'était provisoirement

tottrée au Val-de-Grûce avec les Bénédictines, dans l'intention d'y passer le temps du carême; elle y entendit avec admirai ion la voix pure et

■ orée de la jeune Sophie, et elle entraîna le séraphin dans les coulisses;

. y garda sa voix et ses yeux divins, ce fut tout ce qui lui resta de sa nature angélique. Sophie Arnould fut la >'iuon du dix-huitième siècle : Diderot, Helvétius, d'Alembert, Rousseau lui-même se pressaient dans son salon pour écouter ses bons mots. Klle fut célèbre par son esprit, par son talent et par le nombre assez multiplié de ses aniis intimes. Tous les critiques de l'époque rendirent hommage à la beauté de sa voix, tous les ducs et les marquis à la bonté de son cœur. Klle mourut en 1802, avec la consolation d'avoir fait des heureux dans sa vie.

La cage mélodieuse de l'Opéra renfermait encore M"1' Chevalier, M"° Le Mierre et Al"' Le Maure, qui fut plus célèbre par son ramage que par son plumage : ce fut elle sans doute qui donna aux dilettantes l'habitude d'écouter en fermant les yeux. A force d'entendre jouer l'air:

Aimable vainqueur, Fier tyran du cœur, Amour dont l'empire

Et le martyre Sont pleins de douceur....

M"e Le Maure céda à cet empire souverain et se prit de passion pour M. de Monrose, jeune chevalier de Saint-Louis. Le chœur de l'Opéra s'en aperçut, et, comme il a des idées éminemment matrimoniales, il chanta tous les soirs à Mllc Le Maure avec mille variantes: L'hymen est un lien charmant.

M"' Le Maure avait une longue habitude de se mettre d'accord avec le choeur de l'Opéra ; elle suivit le conseil qu'il lui donna, et elle finit par épouser le jeune chevalier. Klle avait alors cinquante printemps bien éclos. La mort l'enleva à son tendre époux en 1770.

En fait de chanteurs, il en est peu dont la voix nous ait été transmise par les échos d'alentour. On citait cependant, en 1 702, Gélîn, I.arrivée, dans l'emploi de basse-taille, et Pillot dont on admirait le timbre sonore. Mais le plus célèbre artiste fut Géliotte qui précéda ceux que nous venons de nommer. Quand ses notes argentines, éclatantes, perlées, s'éparpillaient dans la salle, elles charmaient toutes les oreilles ; quelques unes même vibraient jusque dans les cœurs. Géliotte était le chanteur aimé : on l'attirait dans tous les cercles, et on l'y faisait gazouiller de petits airs comme un merle apprivoisé.

11 faudrait ici s'arrêter un instant pour apprécier la musique de l'époque, l'école de Rameau, ses partitions et celles de ses émules. L'auteur de cette esquisse demande la permission de passer outre, par la raison qu'il est d'une ignorance complète dans l'art musical. Il pourrait bien, il est vrai, le juger sans s'y connaître le moins du monde : il a dans le fond de son encrier autant de phrases creuses, de mots vagues et de fadaises que quelque auteur que ce soit ; mais il a eu tout le temps de les débiter dans ces deux longs articles.

Or, si vous le voulez bien, nous allons passer les partitions et nous occuper des danseuses, ces hirondelles des bocages de carton. Je voudrais vous en nommer quelques unes, mais je ne puis saisir leurs traits dans le tourbillon de leurs pirouettes. Knlin, voici la Camargo et la Salle qui se posent un instant un pied en l'air, les bras arrondis, la main sur le cœur, et le sourire sur les lèvre; . Voltaire les regarde et leur écrit ces vers qui semblent adressés à Fanny Kssler et à Taglioni : Ali ! Camargo, que vous êtes brillante ! Mais que Salle, grands Dieuv, est ravissante ! Que vos pas sont légers, et que les siens sont doux ! Elle est inimitable, et vous êtes nouvelle ; Les nymphes sautent comme vous, Et les grâces dansent comme elle.

Mais les années fuient; la Salie s'envole du théâtre. L'an !7ol arrive, et la Camargo plie ses ailes. Le temps passe encore, et d'autres danseu-

ses viennent s'abattre tour à tour sur la scène de l'Opéra : AI11» Lany dont on applaudissait la danse habile et précise, JU"« du Miré qui valut cette épilaphe à un soupirant dédaigné et trépassé : mi, ré, la, mi, la ; M"" Vestris, M"" Allard,etla maigre et fameuse Guimard, complètent à peu près cette troupeaux cœurs et aux pieds légers. Viennent ensuite les danseurs, ces papillons de cinq pieds peu gracieux de leur nature: on citait alors parmi eux Dupré, Laval, Lyonnois, et enfin Vestris le danseur ailé, la grande illustration de l'entrechat.

11 est temps d'abandonner l'Opéra, et de donner un coup d'œil à rOpéra-Comique et à la Comédie-Italienne. |Le premier de ces théâtres fut établi pendant long-temps à la foire Saint-Germain, mais, le :i février 1 7(>2, il se réunit à la Comédie-Italienne, et il y eut une fusion des deux troupes; nous les jugerons en même temps.

La Comédie-Italienne ne lit d'abord que de la littérature d'Arlequin: Colombine, Scaramouche et Polichinelle y débitaient leurs bouffonneries, écrites en italien. Y dater de 17 18, on y joignit des pièces françaises mêlées d'ariettes et de ballets. Peu à peu les arlequins virent pâlir leur règne, et ils eussent fini par être tout-à-fait détrônés sans le fameux Carlin qui soutint leur gloire, et eut l'honneur de partager la vogue avec les petits chiens auxquels il donna son nom.

Ce fut dans la rue Mauconseil, dans l'Hôtel même où les ducs de Bourgogne jouèrent leurs drames politiques, que les acteurs de la scène italienne représentèrent leurs comédies. Les meilleures d'entre elles furent écrites et jouées par une célèbre et fredonnante, actrice qui fut la grand' mère de l'ariette. Il y avait dans ce temps là une colombe et deux ramiers: la colombe était la gracieuse actrice dont je viens de parler (M01c l'avait); les deux ramiers étaient le maréchal de Saxe et Kavart le vaudevilliste, (On prononçait encore un autre nom, mais c'était là une médisance qui ressemblait à la calomnie.) Le maréchal se présentait d'un air conquérant ; il mettait dans la balance la bataille de Kontenoi et tousses régimens, c'était un peu lourd ; le vaudevilliste y mettait son esprit , c'était un peu léger. Il fut cependant le préféré : M"1" Favart renvoya le maréchal à ses lauriers, resta fidèle à son mari, et tout Unit par.des chansons. Kavart chercha sa meilleure plume, ses refrains les plus piquans, et lit tour à tour à sa gentille épouse des rôles de villageoise, de soubrette et d'amoureuse : la plupart de ses pièces furent de jolis cadres pour enchâsser son petit diamant. M11" Kavart elle-même échal'auda plusieurs pièces, et tailla la pointe de plus d'un couplet. Klle. passa gaîment dans la vie, en rimant le matin les chansons qu'elle fredonnait le soir, jusqu'à ce qu'une maladie l'emportât, à l'âge de quarantecinq ans, en 1772. Son mari qui aurait du mourir de douleur, préféra mourir de vieillesse, et ne la suivit qu'en 1792, à l'âge de 82 ans.

Les meilleurs acteurs de la Comédie-Italienne furent La Ruette qui chantait en artiste consommé; Cailleau , dont la vois était un clavier complet, possédait tous les tons, et valait, disait-on, un orchestre entier : Rockard, de Hesse, Audinot, et enfin Clairval , transfuge de l'Opéra- Comique; sa voix était pure, mais faible, elle remplissait suffisamment la salle de l'Opéra-Comique, mais se perdait dans l'enceinte de la Comédie-Italienne. On remarquait encore parmi les femmes M"M Piccilenni, Villette, Neissel et Beaupré.

En descendant les échelons de l'échelle dramatique nous nous trouvons au boulevart du Temple, devant les théâtres d' Audinot et de Nicolet. Audinot, d'abord' acteur aux Italiens, lit bâtir sur les boulevarts une petite salle qu'il inaugura avec des marionnettes, artistes modestes et désintéressés, qui n'imposent point de rétributions aux directeurs. Plus tard, il eut un théâtre plus convenable, et il remplaça ses comédiens de bois par des enfans , troupe presque aussi économique où l'on peut donner pour appointemèns douze boîtes de dragées par an à la première amoureuse , et six tartes à la crème au père noble. En général on jouait chez Audinot des parades, des bouffonneries et des pantomimes à grand spectacle.

Entrez, Messieurs et Mesdames, au théâtre de JNieolet ou des grands danseurs; il sç recommande par trois choses : ses danses de corde, son

acteur Tacooet et son singe. Taconnet surnommé le Molière des houlerarts, écrivait les parades qu'il représentait. Ce qu'il méprisait le pins dans le monde, disait-il, c'était un verre d'eau. Il prenait souvent le chemin du cabaret <le Ramponneau, et cherchait ses inspirations au fond d'une bouteille ; s'il n'y trouvait pas la raison, comme dans les Doles de l'Arioste, il y puisait du moins un aros esprit de faubourg tout-à-fait suflisant à ses parodies. Le singe qui fleurissait vers la même époque que l'acteur, eut un soir un succès ébouriffant. EnlTGG, Mole tomba malade d'une fluxion de poitrine, et le singe, né malin comme le Français , parut chez Nicole! paré d'un bonnet de nuit, d'une paire de pantoufles, et il imita le célèbre artiste avec les grâces qui caractérisent son espi i e

Audinot et .Nicole! désertaient chaque année leurs salles du houlevart pour donner des représentations aux foires de Saint-Germain et Saint- Laurent. Aujourd'hui ces deux théâtres, devenus l'Ambigu et la Gaîté, ont pris un rang plus élevé; ils ont conquis le drame et démoli leurs salles foraines. L'art dramatique s'est ennobli, il a renverséses tréteaux, mais il lui reste encore plus d'un paillasse.

Un mot, en guise d'épilogue, sur les théâtres particuliers, et nous baissons la toile. Les grands seigneurs et les financiers, après avoir plus ou moins bien joué la comédie dans le monde, aimaient assez à la représenter en réalité. Le duc d'Orléans avait un théâtre à Bagnolet; le duc de Richelieu et la duchesse de Villeroi faisaient bâtir des salles de spectacîe dans leuis hôtels ; M"" de Pompadour, la reine des courtisans et des courtisannes, donnait dans ses appartemens des comédies de Molière, voire des ballets ou elle se réservait le rôle de \cnus; M"*1 Verrière dont on citait la vertu émancipée, suivaient l'exemple de la royale marquise, et avaient deux salles de spectacle, l'une ii leur campagne d'Auteuil, et l'autre à Paris ; on remarquait dans cette dernière sept loges en baldaquin, coquettement drapées; le fermier-général de la Poupeliuiere, enfin le célèbre ampbytrion avait un théâtre dans son château de Passy. On n'y représentait que des pièces indigènes, écloses dans le cerveau du propriétaire, et on lui rendait en flatteries ses frais d'esprit et de décorations. Les spectateurs pavaient un grain d'encens par place; c'est la seule monnaie que reçoivent les riches

Le siècle de Louis \Y a emporté bien des choses avec lui, et nous l'en remercions, mais il nous a laissé ses comédies de société; nous les retrouvons aujourd'hui plus piquantes et plus parfaites d'exécution que dans leur règne le plus brillant; demande/ plutôt a M. de C.astellane. Si jamais ce siècle du fard et de la poudre veut nous revenir avec ses picces guindées ou grimacières et ses poètes de madrigaux, opposons-nous à son invasion; mais tant qu'il ne nous rendra que ses charmans théâtres particuliers, laissons passer le siècle de Louis M .

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