NE POUR ETRE PENDU
Suite et fin.
Tout le présageait, d'ailleurs : les vols s'étaient multipliés depuis longtemps, et Christophe avait à expier, en sus de ses iniquités, toutes celles de ses prédécesseurs punis avec trop d'indulgence : c'est là un des caractères de parfaite équité auxquels se reconnaît la loi pénale. Six hommes volent des canards, et sont simplement condamnés à la déportation. Survient un septième malfaiteur, accusé du même crime : celui-ci sera pendu. Et pourquoi celte différence? vous demandez-vous peut-être dans votre ignorance ingénue des grands principes de philosophie législative. Pourquoi ? parce qu'au iieu de cinq, il y a eu six larrons convaincus auparavant du même délit, circonstance qui, mathématiquement, septuple le dernier. Ce n'est pas la faute des juges si le septième prévenu n'a pas volé ces canards quinze jours p'us tôt, il n'eût été que le sixiàme. Et il faut un exemple ! tant pis pour qui sert à le donner I
Christophe était de cette mauvaise passe, de venir, non pas après six, mais après vingt autres amateurs de volailles. Cependant il avait encore un chance de salut : si les assises, qui heureusement allaient s'ouvrir, étaient p1 ésidées par M. Justice Butter, il pouvait en être quitte pour le fouet et une prison de quelques jours. Si au contraire il avait affaire au baron Sus per-Coll, autant valait qu'il se pendit lui-même ; car, sans nul doute, il serait pendu.
Comme on peut bien le penser, ce fut le baron Sus-per-Coll qui, cette fois, vint présider les assises d'Hempenlicld ; chacun reconnut à ce trait la destinée du pauvre Christophe.
Le baron méritait en effet toute sa réputation, et c'était véritablement beaucoup dire. Pendre était pour lui une passion plutôt qu'un devoir ; cl chose singulière, à peine avait-elle touché sou front de marbre, que cette impassible physionomie s'altérait; des larmes lui venaient aux yeux, sa voix prenait un accent tout particulier de commisération et de sympathie. Le condamné lui était un frère. Deux causes hâtèrent le trépas de ce digne magistrat, qui mourut à l'âge peu avancé de quatre-vingt quatre ans. Un domestique maladroit oublia de faire sécher l'hermine qu'il avait trempée de larmes en une audience solennelle, et qu'il remit le lendemain parmégarde. Peu dejours après cette imprudence, en arrivant dans une ville où d'ordinaire les assises donnaient beaucoup, il trouva la prison vide, et reçut des mains du shérilT les gants blancs symboliques qui attestaient l'innocence du district. Le baron frissonna , pâlit, et fut immédiatement saisi d'une lièvre chaude ; il traîna quelques jours et rendit le dernier soupir.
Mais revenons à notre histoire : le baron n'était pas mort encore. Des canards volés, c'est-à-dire leurs têtes, avaient été retrouvés entre les mains de Christophe Snub. Le propriétaire des susdits canards venait affirmer leur identité. L'issue d'un tel procès, jugé par le baron Sus-per- Coll, ne pouvait être douteuse ; une autre circonstance s'élevait d'ailleurs contre le prévenu. Auguste Doublebrain, ce jeune homme si pieux et si peu fait pour le crime, avait secrètement quitté la ville, entraîné sans doute à quelque imprudence par les conseils et les pernicieux exemples de son ami.
Kit comparut enfin aux assises. L'assurance de son maintien révolta tous les honnêtes gens d'HempenGeld. Lorsqu'il eût dû courber la tête sous le poids de ses méfaits, lorsque toute sa contenance aurait dû exprimer le remords et la crainte, pouvait-on souffrir de le voir, droit comme un I , promener autour de lui des regards sereins ? Dès le commencement des débats, les yeux du président Sus-per-Coll semblèrent chargés d'une humidité qui ne présageait rien de bon ; un orage de larmes s'y amoncelait évidemment, prêt à fondre tout à coup sur l'accusé ; chacun savait bien ce que cela voulait dire, et Christophe Snub frisait en ce moment la potence. Le propriétaire des canards vint faire une déposition « considérablement détaillée, » disait le lendemain le journal du comté, Ce témoin
reconnaissait, à ne s'y pouvoir méprendre, les deux têtes qui avaient échappé au feu. « C'étaient bien celle-; de ses. canards ; il en jurerait sans plus hésiter que s'il se fût agi de celles île ses "iifons. Fntré les deux, il distinguait parfaitement la tète du plus jeune ; il était prêt à en lever la main... etc., etc. »
En're autres antipathies, le baron Sus-per-Coll ne pouvait souffrir les témoins à paroles présomptueuses. Plus le maître des canards insistait, plus le magistrat se sentait ennuyé, irrité, malheureux de voir s'étaler, dans toute son impertinente confiance, ce vulgaire personnage. Aussi, par un soudain retour, i! éprouva pour l'accusé un singulier accès de sympathie. Le témoin continuait cependant à déblatérer avec une indécente volubilité ; et l'on entendit bientôt le baron Stis-per Colll s'adresser à lui-même, mais de façon à être entendu de tous, des oh! oh '. dubitatifs, des bah! des tut! tut! tout à fait sceptiques.
ii L'animal ' s'écria-t-il même à de certains détails, comment osc-t il affirmer cela par serment?
— Et vous jurez , reprit pour la dixième fois l'accusateur publie, vous jurez que cette tète est celle de votre plus jeune canard ?
— Je le jure, répliqua le témoin ; je le Jurerai jusqu'à demain matin.
— Bah ! bah ! bah !... murmura le baron, toujours en se parlant à luimême ; tête de canard et tête de canard se ressemblent comme œuf de cane cl œuf de cane. »
L'avocat, placé immédiatement au dessous du président , ne perdit pas une seule de ces paroles secourables ; il bondit à l'instant sur son siège , et d'un ton de fausse t'a déchirer le limpan d'une statue de bronze :
« Je tiens le fil de l'affaire, je le tiens, s'écria-il. Avancez un peu, mon brave homme , continua-il en s'adressant au témoin , une question , une simple question ; mais songez que vous allez me répondre sous la foi, sous la redoutable foi du serment!... Est-il vrai, ou n'cst-il pas vrai...
— Levez la main ! — Est-il vrai, ou n'est-il pas vrai, qu'une tête de canard ressemble autant à une tète de canard qu'un œuf de cane à un œuf de cane ? »
Et il attendit la réponse d'un air de triomphe.
La plume tomba ries mains du baron ; sa figure prit une expression majestueuse, et tandis que le témoin , évidemment embarrassé, se grattait encore la tête sans répondre, il se leva lentement, une main appuyée sur son pupitre :
c Monsieur Mantrap, dit-il, s'adressant au défenseur, je vois le doigt de Dieu dans cette affaire : cette même question que vous avez posée au témoin avec une sagacité, une énergie si admirables , je venais à l'instant de nie l'adresser à moi même. »
Le témoin se grattait encore la tète ; le président lui tourna le dos, non sans lui jeter un imposant coup d'oeil :
« Gentlemen , poursuivit-il , parlant aux jurés, mon avis est que le prisonnier doit être immédiatement relâché. 11 n'y a vraiment pas lieu à suivre. »
A ces mots, Christophe s'élançait déjà hors de son banc, lorsqu'il s'entendit interpeller par le magistrat :
» Christophe Snub , lui disait le baron , un grand bonheur vous arrive aujourd'hui : si vous dérobâtes ou non les canards de cet homme... c'est le secret impénétrable de voire conscience. Quoi qu'il en soit, vous avez les plus grandes obligations à la sagesse, à la prévoyance, à l'admirable sagacité de voire défenseur. Les débats pouvaient avoir une tout autre issue ; et quand je songe au grand nombre de méfaits perpétrés depuis quelque temps contre les droits sacrés de la propriété... lorsque j'entends la voix de la société outragée qui réclame impérieusement de salutaires exemples... je me vois contraint à remplir dans toute leur rigueur mes pénibles devoirs... (Ici le baron Sus-per-Coll, dominé par l'habitude, se prit à verser quelques larmes.) Profitez donc du temps qui vous est en. corc accordé... cessez désormais de compter sur la clémence des hommes, et tournez les yeux, je vous y exhorte , vers... Ah ! diable! J'oubliais... » reprit brusquement le pathétique orateur , en s'essuyant les yeux à la hâte; il venait de se rappeler l'acquittement de Christophe : aussi continua-
t-il d'une voix île tonnerre : Vous l'échappez belle , jeune, homme. Allez donc, et (|ue je ne vous revoie plus ici ! «
Les gens d'Hempcnfield ne comprenaient rien à ce résultat imprévu : fallait-il «lune attendre les assises suivantes pour voir se réaliser la vieille prédiction? Né pour être pendu, Christophe Snub avait frustré bien longtemps le bourreau de ses droits.
Le pauvre diable sortit de prison plus déconsidéré que jamais , eu dépit de la présomption légale qui garantissait sa complète innocence.
(Voilà le pauvre Kit échappé encore une l'ois à la fatalité d'un avenir que les fredaines de son camarade semblaient lui rendre inévitable. Quelle fut la lin de Kilt? Fut-il pemlu , ne le fut-il pas? Brusquons les événemens et suivons le pauvre garçon sur un navire où il s'embarque pour fuir un pavs maudit.
Christophe Snub passv cinq années sur mer. Un homme comme lui, spécialement né pour être pendu, n'avait à redouter aucun des périls ordinaires de la navigation. Sa destinée, bien mieux qu'un corselet de liége, l'empêchait de se noyer; les vagues n'auraient pas voulu de lui. Au bout de ce temps, le vaisseau où il élail fut pris par des corsaires bai baresques et l'équipage mis en vente en lots séparés, comme un simple bétail. Christophe devint, après niai nts débals, la propriété d'un More foi t opulent, lequel voulut bien faire cette emplette, encore que notre héros fût Anglais. « J'ai déjà uu de ces chiens à poil blond parmi mes esclaves, disait ce brave homme, et c'est un vaurien paresseux dont je me déferais volontiers pour la moitié de ce qu'il nie coûte. »
Snub suivit son nouveau maître avec un chagrin mêlé d'inquiétude. La figure de Muley-Hassan-Ali-Bibbubbob (ainsi se nommait ce grave personnage) ne lui revenait qu'à moitié. Il croyait y voir des indices de sévérité qui lui promenaient plus de bastonnades que de récompenses. Il se trompait cependant : bien que la bastonnade et le fouet ne fussent pas étrangers à l'existence normale de ses esclaves, Muley-IIassan, propriétaire économe, n'en usait que très modérément. Uu grand mois s'était écoulé depuis que, pour la dernière fois, il avait fait étrangler un de ses serviteurs.
A peine installé dans la maison de ce More très clément, Snub fut employé à bêcher et à transporter des terres. Au soleil couché, son travail Unit, et ou l'envoya dormir dans le chenil qu'occupait déjà sou compatriote. Avant qu'il n'en eût franchi le seuil, cet esclave, son compagnon de misère, poussant un grand cri, sortit à sa rencontre et le vint embrasser étroitement :
• Quel bonheur ! quelle i encontre ! eh quoi ! Christophe, vous ici ? » Celte voix fit tressaillir Snub , qui, se dégageant de l'étreinte à laquelle il était soumis, finit par reconnaître, malgré son affreuse maigreur et les haillons dont il était couvert, le personnage qui l'accueillait avec tant de tendresse. C'était son ancien, son fatal ami, Auguste Doublebrain. Christophe lui devait le déshonneur, la prison, l'exil, l'esclavage ; cependant à sa vue il ne put retenir ses larmes, ni s'empêcher de l'embrasser comme un frère.
« Grand Dieu! lui demaiida-t il ensuite, comment vous trouvez vous ici ?
— C'est toute une histoire, répondit Doublebrain, et il la raconta. Son récit fut long, et néanmoins il y manquait plusieurs chapitres, omis, si nous ne nous trompons, plutôt qu'oubliés, et qui l'auraient merveilleusement éclaircie. En somme, il se plaignait beaucoup du chaudronnier et du bohémien. Redoutant que ses instincts moraux ne l'amenassent à faire connaître sur leur compte des vérités fâcheuses, ils l'avaient insensiblement attiré vers la côte, et là, un beau jour, amarré à bord d'un caboteur spécialement destiné à se laisser prendre par des pirates prévenus d'avance. Par suite de cette opération de commerce, ii avait éié vendu à Muley -Ilassan-Ali liibbubbob, chez lequel il servait depuis deux années.
— Faudra-t-il donc vivre et mourir ici? s'écria notre héros au di -espoir.
— J'imagine que non , du moins en ce qui me concerne, répliqua Dou-
blebrain : un de mes oncles est devenu riche, et je lui ai fait connaître ma déplorable situation. J'espère bien qu'il paiera nia rançon...
— S'il allait envoyer assez d'argent pour nous deux ! Interrompit Snub, déjà plein d'espoir.
— Ceci n'est pas très probable, répondit Auguste d'un ton peu consolant. Mais il écarta promptement ce sujet de conversation, et voulut savoir à son tour les aventures de Christophe.
Après ces mutuelles confidences : Ah ça, dit Christophe, quelle espèce d'homme est notre Turc ?
— Un ogre, Kit ; pire qu'un ogre. Depuis que je suis ici, voilà au moins trois femmes qu'il met au sac.
— Au sac ? demanda Kit. Que signifie cette expression ambiguë ?
— Il les soupçonnait, continua Doublebrain, d'avoir joué de la prunelle avec les esclaves. Une, deux... cousues dans uu sac... trois... jetées à la mer. En Barbarie on ne divorce pas autrement ; et c'est toujours le mari qui s'adjuge les bénéfices de la séparation.
— Diable, diable!... et ces femmes sont-elles très belles? demanda Christophe.
La question fit frissonner Doublebrain des pieds à la tète.
— Je ne les ai point regardées, mon ami Kil. ... et , vinssent-elles me le demander à quatre pattes, je n'ouvrirais pas les yeux pour les voir. Un dit qu'elles sont délicieusement Jolies , et je m'en liens, là-dessus, à l'opinion des autres.
Laissons maintenant s'écouler une année entière durant laquelle la situation des deux amis resta la même à tous égards. Seulement l'heureux caractère de Christophe allégeait pour lui le poids des fers, tandis qu'Auguste Doublcraiu , n'entendant point parler de son oncle, devenait chaque jour plus inquiet et plus tracassier, il eut bien le cœur de reprocher à son ami les élans de son innocente galté : "Vous n'aimez pas votre pays, lui disait-il de temps en temps; sans cela, vous ne sauriez vivre comme vous le faites avec ces païens. »
Depuis près d'un mois, Christophe travaillait dans les jardins qui entouraient le harem du vieux More. Plus d'une fois, en voyant passer auprès de lui, sousjle longs voiles blancs, une des vingt beautés qui l'habitaient, il sentit son cœur battre au souvenir de Polly Spicer, jeune fille de son pays. Plus d'une fois il fut sur le point de lever les yeux ; mais il songeait alors aux inconvénieiis d'une cravate trop serrée, et se commandait de regarder à terre. Chaque jour c'étaient de nouveaux combats entre ses craintes et sa curiosité; chaque nuit il s'applaudissait d'avoir tenu bon. Un soir cependant, comme il venait d'achever sa tâche, il entendit la plus harmonieuse voix du monde moduler donceinent une chanson moresque. Le berceau d'où elle venait était lout au plus à cinquante pas du pauvre esclave. Il prit son parti, et résolut , coûte que coûte, de voir la belle chanteuse. Se glissant, sur la pointe du pied, vers l'endroit
où il l'entendait, il écarta quelques branches, et, levant les yeux, il vit
le terrible Muley Hassan-Ali liibbubbob accroupi sur des coussins et fumant sa pipe. A ses pieds était une femme que notre héros n'eut pas le temps d'entrevoir, mais qui poussa aussitôt des cris de terreur. Muley- Hassau se leva lestement , et Christophe prit ses jambes à son cou. La femme outragée ne l'avait heureusement pas reconnu ; mais elle affirmait que le coupable était un îles deux esclaves chrétiens. Son mari , qui la gâtait un pe.i, lui promit la lele de l'insolent.
A la grande terreur des deux amis, mais surtout d'Auguste Doublebrain, ou les fit comparaître devant le vieux More. Kit protesta fermement qu'il n'avait point donné lieu à l'accusation portée contre lui, et Doublebrain, pleurant à chaudes lai mes, offrit de jurer sur l'Evangile que jamais il n'avait commis le crime dont on le soupçonnait. Dans la perplexité où le jetait celte double dénégation, Muley-Hassan eut d'abord l'heureuse idée de faire couper la tète aux deux esclaves. H se ravisa cependant, e» leur accorda un répit de Mois jours. M dans ce la| s de temps le coupable se déclarait, lui seul porterait la peine du crime commis et Berait pendu comme un chien. Si, au contraire, il persistait dans sou silence, ojj eu finirait avec tous les deux.
l'Vi'j, L.ilii—iMin mu
Ceci donna lieu à une conversation fort animée que Snub et Doublebrain prolongèrent pendant une bonne partie de la nuit.
— Vous êtes un brave garçon, disait ce dernier, vous avez toujours été un brave garçon ; vous ne set- ez jamais qu'un brave garçon. Ainsi donc , mon cher Kit, vous direz la vérité, vous sauverez la vie de votre ami.
— Ce nous sera une grande consolation de mourir ensemble, répondit Christophe.
— Ah ça ! mais vous n'y songez pas ; c'est odieux , c'est infâme, c'est le comble de la perversité, que de faire expier à un autre la faute dont on est coupable.
— Couac, couac, couac ! fredonnait Suub, par manière d'argument ad hominem. Mais Doublebrain n'avait gardé aucun souvenir des quatre canards et de sa perfidie.
—Vous n'avez pas, continua-t-il, le cœur fermé à toute pitié.
— Absolument fermé... comme avec un bouchon, répliqua Christophe, à qui cette locution malheureuse venait de rappeler le cimetière d'HempenOeld, les jeux sacrilèges de Doublebrain et le pilori auquel il l'avait laissé attacher.
Voyant tous ses raisonnemens et toutes ses supplications inutiles, Auguste tomba malade de peur. Le More, craignant qu'il n'échappât à sa justice, lui envoya un médecin , lequel soigna et abreuva si bien le pauvre diable, qu'au bout de vingt-quatre heures il était dans un état désespéré. Le docteur partit déclarant sa science désormais inutile.
— Me voilà mourant , dit Auguste à son ami , et cette fois , contre son habitude, il disait vrai; — me voila mourant, et bien que j'aie peut-être quelques reproches à m'adresser, du moins à votre égard, j'espère que vous n'en conserverez pas de ressentiment.
— Non, sur ma foi, s'écria Snub... je vous pardonne tout... Seulement rendez-moi un petit service. Puisque aussi bien vous quittez ce monde, prenez sur vous la petite faute en question.
— Quoi !... la... la femme du More ?
— Rappelez-vous, reprit vivement Christophe, que vos bouchons m'ont valu les ceps, vos canards la prison, et que...
— Mais si j'allais guérir ! dit Doublebrain.
— Soyez tranquille... c'est impossible.
— Le médecin n'est pas là !
— N'importe ! vous êtes un homme mort.
En eflet, son état s'aggravait de plus en plus. Auguste, lorsqu'il se crut à se» derniers momens, par peur du diable, voulant réparer en partie ses torts envers son ami Kit et effacer par un pieux mensonge toutes les impostures de sa vie, déclara que lui seul était coupable d'avoir regardé la femme de Muley-Hassan. Chose étrange ! à peine avait-il assumé sur lui cette responsabilité mortelle, que sa santé parut s'améliorer, et, défait, trois jours après il était guéri. Vainement alors voulut-il prétendre qu'il avait menti pour sauver son ami ; vainement ,ien appela-t-il à Christophe lui-même, qu'il sommait de reconnaître son crime; Christophe hochait tristement la tête, et le More, qui tenait à ses décisions, fit pendre haut et court... Auguste Doublebrain.
L'infortuné !... — Trois jours après sa mort, sa rançon, envoyée par son oncle , fut apportée à Muley-Hassan , qui , sans rien vouloir éclaircir, se hâta de la recevoir en échange de Christophe Snub. Notre héros revint donc à Hempenfield, épousa Polly Spicer, ouvrit une boutique, et, comme l'atteste une des tombes du cimetière, mourut dans son lit à l'âge de soixante- trois ans.
11 ne faut jamais dire d'un homme, voire d'un mauvais sujet, qu'il est né pour être pendu. Douglas Jerrold.
(Si le lecteur partage no* impressions, il se félicitera de voir que Kit échappe à la fatale prédiction qui avait plané sur sa vie entière ; mais il trouvera que la direction naturelle et véritable de ce petit roman estTaussée. Qu'importe ! l'auteur anglais songeait avant tout, ainsi que certains écrivains de notre patrie, à composer une œuvre de détails, il fait bon marché du fond de son drame ; imitons-le, et, si cette nouvelle vous a
amusé, pardonnons à Kit de n'avoir pas été pendu pour rendre l'auteur Douglas-Jerrold plus conséquent avec son litre.)