LE BOUQUET B2 VIOLETTES
Le premier acte venait de finir; des bravos prolongés retentissaient encore du centre du parterre, quand un chut! articulé avec énergie, partit du troisième rang de l'orchestre, où l'on vit se lever un homme en cheveux gris, accusant la soixantaine, et dont toute la contenance révélait, sinon un caractère chagrin, du moins un dépit de circonstance poussé à l'extrême :
— Quel massacre '. quelle parodie ! grommelait entre ses dents le vieillard courroucé, en ayant l'air de solliciter autour de lui un confident qui accueillît volontiers ses épanchemens critiques. Et l'on ose afficher la reprise de Joconde ! c'est une dérision !
— Une mauvaise plaisanterie, répéta d'un ton goguenard son voisin de droite, homme d'un âge également raisonnable, mais d'nne humeur plus tolérante.
— N'est-il pas vrai, monsieur ? Ce n'est pas à nous qu'on peut faire pren dre le change. Est-ce que c'est Joconde, ça, le Joconde de Martin ?
— Martin ! Gavaudan ! Boulanger !...
— Et Jeannette, monsieur! la séduisante Jeannette! Aussi, quel tapage d'applaudisscmens ! et quel assemblage de jolies femmes, quelles toilettes' Les loges étaient un vrai parterre...
— Emaillé de fleurs. Eh ! eh ! (Ils rient tous deux.)
— On dirait maintenant que les femmes ne pensent plus à plaire.
— Les jeunes gens s'en occupent si peu. Ils aiment mieux lire aujourd'hui le Moniteur parisien.
— Oui , cela conte moins cher qu'un bouquet de camélias ou de roses dont nous allions, nous autres, faire hommage aux dames dans les cnlr'actes. Je nie souviendrai toujours , monsieur, qu'à la troisième représentation de Joconde, du vrai Joconde, c'était le 7 mars 1814, je ne pus pas avoir à moins de vingt-quatre francs un bouquet de violettes gros comme ça ; il y en avait peut-être cinquante.
— Un louis pour cinquante violettes !
— Ah!... si elles ne m'avaient coûté que cela !
Ces derniers mots furent accompagnés d'un profond soupir dont la curiosité du voisin allait sans doute solliciter l'explication , quand le mouvement des spectateurs, qui s'empressaient de regagner leurj places , vint couper court à l'entretien. Le deuxième acte commença, mais ni Jeannette, ni Lucas, ni les grimaces du bailli ne parurent cette fois émouvoir d'une manière quelconque l'admirateur passionné de l'œuvre de Nicolo. Lorsqu'on eut baissé le rideau, il se leva comme réveillé d'un songe pénible, et il s'apprêtait à sortir, lorsqu'un jeune homme, mis avec élégance, l'arrêta doucement par le bras :
— Enchanté de vous voir, mon oncle ! Mais je ne vous savais pas dilettante au point de venir assister en stalle louée aux premières représentations.
— Tu appelles cela une première représentation, toi. Je ne te souhaite pas, mon garçon, de ne rencontrer sur ton chemin que des primeurs du même genre.
11 y avait dans le ton du vieillard une nuance d'ironie qui n'échappa point à son neveu. Mais celui-ci était fait à ces courtes brusqueries, compensées d'ailleurs par les témoignages constans d'une affection toute paternelle, et d'ailleurs il savait le secret de la petite rancune qu'aflèctait de lui montrer M. Duvernoy.
Riche orphelin, Alfred Persieux était encore sous la tutelle de son oncle. Je dis encore, car Alfred avait vingt-quatre ans, et l'heure de son émancipation était bien sonnée. Mais livré tout entier aux plaisirs de son âge, appréciant à sa juste valeur l'exemption de soucis et de tracas qui résultait pour lui du dépôt de sa fortune entre des mains expérimentées, d'année eu année il avait supplié Al. Duvernoy de conserver la gestion de
son patrimoine. Un seul nuage élait venu troubler récemment la bonne harmonie de leurs rapports : Alfred avait rencontré dans le monde une jeune personne dont les grâces et la beauté l'avaient charmé, et" à qui il avait plu tout d'abord. Lue intelligence ne tarda pas à s'établir entre eux, et bientôt Alfred conçut une résolution de mariage dont il fit pari à son oncle, en lui vantant avec chaleur la sincérité de sa passion cl les rares qualités de sa prétendue.
M. Uuvernoy prit d'abord la chose en riant. Il n'admettait pas que son neveu pût songer sérieusement à se marier à son âge, lui qui, à cinquantehuit ans, était encore gan;on. 11 est \rai que personne ne connaissait au juste les opinions de l'oncle Duvernoy relativement à la condition conjugale : lorsqu'il était question de mariage devant lui , tantôt il s'exprimait sur les femmes avec si peu de ménagemens qu'on était tenté d'attribuer ses récriminations générales à quelque rancune secrète : tantôt il se rangeait ardemment du parti de l'hymen, et il insistait sur la nécessité d'abréger les préliminaires, de bâter la conclusion, disant que la bonne occasion ne se trouvait pas deux l'ois . et qu'un délai inopportun était plus fatal en mainte circonstance qu'une rupture décidée.
Toutefois, Alfred, qui tenait essentiellement à obtenir l'agrément de son oncle avant de se déclarer dans la famille de la jeune personne, revint fréquemment à la charge, et son prolecteur à la fin fut bien oblige i couler. Seulement il s'attacha alors à discuter en thèse générale les inconvéniens et les déceptions de la vie de ménage , et il n'opposait aux protestations passionnées de l'amoureux que le sarcasme de son sourire :
— Ah ! mon oncle, si vous la voyiez !
— Je ne vent pas la voir ; j'ai parfaitement l'idée d'une pensionnaire.
— Klle est grande et belle, elle a dix-huit ans.
— Eh bien ! elle est trop vieille pour toi.
— Comment , mon oncle ? j'ai bientôt vingt-cinq ans.
— Eu ce cas, c'est toi qui es trop jeune pour elle.
— Epousez-la donc alors, mon oncle, dit Alfred en riant : j'aurai la consolation de l'appeler ma tante.
— Dieu m'en préserve!
— Elle a de si beaux yeux !...
— (Ju'elle ne s'occupe pas sans douie d'autre chose.
— Coquette .'... elle est trop douce pour cela.
— Il faut se méfier de l'eau qui dort.
— Nous nous aimons tant !
A cela il n'y a pas grand'chose à répondre, quand on tient .du moins à faire marcher la morale de front avec la logique. M. Duvernoy le sentait bien, et ce mot d'ailleurs était le seul qui n'excitât pas son sourire amer, et qui l'amenât à transiger sur les instances de son neveu en lui disant , par forme de conclusion :
— Eh! bien, nous venons, nous venons, nous en reparlerons plus tard.
Mais Alfred ne se lassait pas de protester contre ces moy eus dilatoires, et son oncle vit bien à la fin qu'il s'agissait d'une passion sérieuse et non d'une fantaisie passagère. Il pensa donc qu'il pouvait, sans compromettre sa dignité de tuteur, s'informer par lui-même de l'objet d'une adoration si persévérante, et un matin qu'Alfred venait de lui rùiler pour la \ingtième fois son panégyrique, en le suppliant d'accéder à ses vœux les plus chers :
— Eh ! mon Dieu ! sécria-t-il, je ne demande que ton bonheur. El puisque dédaignant un avis plus sage, ta d'escompter à vingt-quatre ans les j'ùr-s réservées à l'âge mûr, je ne m'opposerai pas davantage à tes désirs. Au reste, il vaut mieux suivre aveuglément son étoile, elle en sait plus que nous sur l'avenir.
— Ah ! mon cher oncle, que vous êtes bon ! Je tenais tant à celle marque de confiance de votre part. Avec l'appui moral de votre porole, je suis sûr de déterminer en quelques jours l'assentiment de sa famille. Vous la verrez, mon oncle, vous partagerez mon enthousiasme; d'abord elle ne désire rien tant que de vous connaître.
— Ah ! vraiment ! mais il faudrait du moins commencer par ra'apprendre son nom. Je serais bien aise...
— Mais , mon oncle , ne vous l'ai-je pas dit plus de cent fois ? Emtneline!...
— Eh ! c'est son nom de famille que je te demande.
— Je dois vous l'avoir dit aussi, mon oncle : Emmelinc Fauvel.
— Fauvel , répéta l'oncle d'une voix pleine de surprise et d'émotion; Fauvel ?.... Son père était pourvu d'un emploi dans la maison de Louis XVllf?
— Précisément.
— Et c'est en 181Û qu'il vint se fixer à Paris, grâce à l'armée alliée , grâce au 31 mars, de fatale mémoire !
— Je ne sais.
— Ecoute, Alfred ! dit après un moment de silence M. Duvernoy, qui cherchait évidemment à maîtriser la profonde agitation de son aine, écoute : je te sais gré de la déférence que lu as montrée jusqu'ici pour mes conseils; néanmoins, tu le sais, je n'ai nul droit de régir désormais ta conduite, et tu es le maître absolu de tes actions comme de ta fortune. Dès ce soir, je déposerai entre tes mains les comptes détaillés de ma gestion. Ne prends pas cela en mauvaise part ; mais j'ai des raisons secrètes, des raisons majeures pour me à l'avenir d'intervenir dans les affaires. Marie-toi, si tu \eu\... cependant, si je puis te parler à cœur ouvert, non plus comme tuteur, mais comme ami, si tu veux me tenir compte, une fois pour toutes, de l'assiduité de mes soins et de la sincérité de mon affection, lu tâcheras d'oublier mademoiselle... Fauvel, ou tout au moins ce sera la dernière fois qu'il sera question d'elle ou de sa famille entre nous deux.
Le vieillard, en prononçant ces mois , balbutiait, tremblait, et son neveu resta pétrifié par cette révélation inattendue.
Ce fut quinze jours après cet entretien que l'oncle et le neveu se rencontrèrent à l'orchestre de l'Opéra-Comique. Alfred avait long-temps relié, lii aux paroles solennelles de M. Duvernoy, sans pouvoir se rendre compte des motifs mystérieux qui les lui avaient dictées. La protestation si formelle de ^on oncle l'affligeait profondément , car il sentait bien qu'il'lui serait impossible de renoncer à la poursuite de son mariage , et il se creusait la tête pour découvrir le secret de la répugnance de son oncle ou pour trouver quelque expédient propre à dissiper ses préventions à l'égard de Mlle Fauvel. Du reste, il l'avait instruite ainsi que sa mère de cet incident imprévu, en colorant du mieux qu'il avail pn le ri lus de M. Duvernoy de participer en rien à celle union. Mue Fauvel, depuis le temps qu'elle admettait Alfred dans son intérieur, s'éfait informée souvent, avec une indifférence affectée, du genre de vie, du caractère, des aventures de M. Duvernoy, ei elle se Gt répéter plusieurs fois en quels termes, suivant la version d'Alfred, son oncle avait inanifi m déni d'autorisation. Pour Emmelinc, cette influence hostile el tout à coup mêlée à ses affaires de cœur, semblait lui donner ui romanesque qui ne déplait pas aux jeunes tilles. Elle n'en fut que plus sensible aux nouvelles prévenances d'Alfred et à dessermens de constance éternelle. Lui-même, par contre-coup, devenait plus épris de jour en jour, et il s'habituait insensiblement à l'idée ùc braver le méi - ;
de son oncle, espérant que son mariage une fois consommé, il parviendrait aisément à reconquérir ses bonnes gra
— Messieurs les jeunes gens croient avoir le privilège des aubaines théâtrales, poursuivit M. Dm i faisant mine de , Alfred
à sa nouvelle connaissance, le voisin de droite. Ils n'imaginent pas qu'à notre âge, on puisse avoir encore des relations de couli D, c'est
ce qui vous trompe, monsieur mon neveu; car la stalle que j'occupe ici, je la dois à l'obligeance d'un de mes vieux amis de la salle Feydcau. (Si je sais lequel, par exemple, ajouta-t-il tout bas, je veux que le diable m'emporte!) Certes, l'intention étaii délicate. Il s'est rappelé, sans dotn pie, avoir entendu Joconde dix-huit fois dans sa nouveauté, j'avais été contraint de quitter Paris subitement pour aller remplir mes fonctions d'in tendant militaire en Allemagne, d'où je n'aurais dû revenir que trop tOt,
par suite de nos revers militaires, sans la fatale blessure que je reçus à Dantzig, et qui m'y retint au lit, comme prisonnier, jusqu'après les cent jours, jusqu'après la seconde restauration. Et quand je revins... mais bah ! laissons cela. Ce qu'il y a de positif, c'est qu'alors, Joconde était mieux chanté et p'us divertissant qu'aujourd'hui.
— Mon Dieu, mon oncle, si nous avons des neveux dans un quart de siècle, peut-être leur en dirons-nous autant des œuvres que la mode actuelle protège le plus. En tout cas , vous devez préférer au vieux théâtre Feydeau cette salle si fraîche et si splendide ?
— Ma foi, je n'en sais rien, dit le vieillard avec un geste significatif; ce n'est pas, en tout cas, pour sa prétendue ressemblance avec les salles d'Italie ; on abien raison, parbleu ! de se moquer de la badauderie parisienne.
— Comment, mon oncle, vous n'approuvez pas ces élégans boudoirs affectés à la plupart des loges, et tout ce confortable...
— Quoi! ces petits vestiaires éclairés d'une façon si lugubre et mis à l'abri des regards indiscrets par des rideaux qui ne ferment pas ? C'est donc là, messieurs les Sybarites modernes , le nec plus ullrà de vos raflinemensl Ne médisez donc pas tant de la police papale ; au moins, elle n'a pas inventé les portières inamovibles.
Le voisin de droite accueillait chaque mot d'un sourire approbateur, et Alfred , dans la crainte d'exciter à son désavantage la verve satyrique de son oncle, mit trêve à ses observations.
— Au reste, reprit M. Duvernoy, j'ai suffisamment fait honneur à mon billet anonyme en écoutant les deux tiers de celte contrefaçon. Il était écrit que je ne verrais Joconde que dix-huit fois , et je ne veux pas qu'on puisse in 'imputer la dix-neuvième en compte ; car je m'inscris en faux contre son identité.
— Comment, vous n'attendez pas la fin, mon oncle?
— A quoi bon, il n'y a pas même une jolie femme à regarder dans la salle; et comme, tout en parlant, il s'était mis à chercher dans un nouvel examen la confirmation de son arrêt : — Ah ! diable ! fit-il, je n'avais pas remarqué celte charmante figure. Juste au-d°ssus de nous : dix-huit ans à peine, une fraîcheur, une grâce !... Mais à côté d'elle... Ah ! mon Dieu ! c'est singulier!... Alfred! Alfred! passe moi ta lorgnette. *
Alfred remit à son oncle ses élégantes jumelles. Mais celui-ci, après avoir vainement essayé de les ajuster à son point :
— Oh! non, dit-il, je me trompais ; cela n'est pas possible. Un pareil changement. Tiens, Alfred. Mais qu'as-tu donc? Est-ce que je t'ai marché sur le pied?
Alfred, en effet, en suivant la direction des regards de son oncle, venait de faire un soubresaut comme un homme frappé à l'improviste, et il répondit en bégayant :
— Non, non, ce n'est rien, mon cher oncle ; une distraction.
*■'« parlant ainsi il regardait fixement M. Duvernoy, comme pour pénétrer ou fond de sa pensée. Mais celui-ci avait recouvré tout son sang-froid et sa bonhomie habituelle.
— Il ne sait rien, se dit Alfred, si je pouvais profiter de cette rencontre. Et il ajouta :
— Faites-moi donc part, mon oncle, de votre précieuse découverte. Une jeune fille charmante, disiez-vous ?.. En même temps il feignait de promener ses regards au hasard, à droite et à gauche.
— Parbleu! où regardes-tu donc? Ne vois-tu pas au deujième rang, là, dans la seconde loge, cette demoiselle en bandeaux qui parle à une autre dame, sans doute la mère de la fille. Celle-ci tient un bouquet de violettes, je crois, dans la main gauche; la voilà qui regarde de ce côlé; en vérité l'on dirait qu'elle nous fait un signe...
— Mais oui, un bouquet de violettes ; vous avez raison, mon oncle! répliqua Alfred d'une voix étoullée; je n'avais pas remarqué... Adieu, mon oncle, il faut que je vous quitte. Je saurai... et il s'élança rapidement hors de l'orchestre.
V. Duvernoy, tout interdit par cette subite péripétie, balançait encore sur le parti qu'il avait à prendre, rentrer chez lui, suivant sa première inspiration, ou bien attendre son étourdi de neveu, quand une prière assez
impérative de mettre chapeau bas retentit à ses oreilles et le força de s'apercevoir que le troisième acte était déjà commencé. Sa mémoire lui suggérait déjà la ritournelle bien connue qui se marie aux derniers mots du monologue de Joconde : « Trop perfide, trop chère Edile 1 j'ai beau vouloir la chasser de ma pensée, son souvenir me poursuit encore :
Et l'on revient toujours, A ses premiers amours.
Soit que cette mélodie réveillât en lui de tendres et mélancoliques soit' venirs, soit que la fatigue du spectacle lui causât un peu de somnolence, M. Duvernoy, non sans avoir de nouveau jeté un coup d'œil singulier sur la loge du deuxième rang, parut tomber dans une rêverie profonde à laquelle il ne fut arraché que par le rinforzando du final joint au brouhaha du public sq levant en masse pour évacuer la salle.
Sur le seuil du vestibule extérieur, il retrouva son neveu qui l'attendait, pâle et consterné.
— Mon oncle ! venez, mon oncle! s'écria-t-il. C'est une trahison indigne... Ah! si vous saviez!... Qui l'aurait pu croire? Une âme si candide en apparence, qui jouait si bien la tendresse et le dévouaient!... Vous saurez tout, mon oncle ; je veux tout vous dire. Oh ! c'est afTreux ! Mais soyez tranquille, mon oncle , je ne me marierai jamais ; je resterai , comme vous, vieux garçon !
— Ah ça ! mon bon ami , tu as donc le délire ? voyons, explique-toi.
— Oui , mon oncle , oui. C'est une leçon pour toute la vie, allez !... A son âge !... Sachez donc que cette jeune lîlle, que vous avez remarquée le premier, je ne l'avais pas vue, j'ignorais qu'elle dût venir, et elle ne «'attendait pas à me rencontrer, la perfide !
— Eh bien ! celte jeune 11 lie ? je devine...
— Emmeline, oui, mon oncle ; celle que j'aimais, celle qui devait être ma femme ; car je n'aurais pas eu le courage de sacrifier mon amour à mon respect pour vous. Mais c'en est fait ! et je puis vous en parler maintenant sans provoquer entre nous de dissentiment, car je jure de ne plus la revoir de ma vie.
— Ab!... fit M. Duvernoy.
— Oh ! oui, mon oncle. Vous savez ce bouquet de violettes qu'elle tenait à la main... D'abord, je ne donne jamais de violettes; c'est un bouquet que je dédaigne , une herbe banale à mes yeux !... Eh bien ! cet odieux bouquet, je l'ai là, dans mon gant ; je m'en suis emparé, et jusqu'à ce que je découvre le fat de qui elle l'a reçu...
— Du calme, moucher Alfred; voyons, ne peut-on recevoir, d'ailleurs, des violettes que d'un amoureux?
— Oh ! sans doute ; mais il y a bouquet et bouquet , et quand vous aurez vu celui-ci... Tenez, mon oncle!
Et il lui mil dans la main la pièce de conviction , c'est-à-dire un exigu fascicule de fleurs desséchées, raccomics, presque friables, et qui ne devaient leur dernière apparence de vétusté qu'à l'artifice minutieux avec lequel on les avait groupées et pour ainsi dire enchâssées dans un petit cornet de papier doré sur tranche.
— J'avoue, dit M. Duvernoy, que celui-ci ne ressemble pas au premier venu. En tout cas, il y a longtemps qu'il doit être veuf de son parfum.
En disant cela, il le porta machinalement à son nez, et il parut prendre plaisir à en recueillir les émanations problématiques.
— Eh bien, mon oncle, que pensez-vous de cette précieuse relique, de cet insolent témoignage d'une trahison antidatée?..
Ils venaient d'arriver en ce moment chez M. Duvernoy.
— Attends, attends, dit celui-ci, voici peut être la clé de tout le mystère : car il y a quelque chose d'écrit sur ce papier enroulé.
— Un billet ! mais c'est une horreur ! un manège infâme ! Comment î Emmeline que je croyais un ange !... que vois-je ?... des notes de musique!
— Oui, des notes, reprit M. Duvernoy, dont la voix et la contenance s'étaient modifiées tout à coup et trahissaient en ce moment un cœur livré à d'étranges émotions. Mon premier coup d'œil ne m'avait donc pas trom-
LE CABINRT UK LECTURE.
pc! murmurât il; ah ! je comprends tout à présent, el l'envoi anonyme de ma stalle et l'innocente complicité de celte enfan'.
— Mon oncle, que signifie...
— Ces notes? mais lu n'aura pas de peine à la découvrir, car c'est un passage de l'opéra que lu viens d'entendre.
— Joconde? quelle raillerie.
— Je ne raille point; en voici la traduction. M. Duvcrnoj parut se recueillir une seconde, comme s'il eût concentré tonte son attention sur une vision fugitive; puis, d'une voh adoucie, voilée cl tremblante, il lentement ces paroles dont il transformait presque le sens naturel par son accent plein de mélancolie :
Quand on attend sa belle, (Jue l'attente est cruelle :
Aussi, qu'il seia doux L'instant du rendez-vous !
Alfred , au dernier mot, vit une larme rouler dans les yeux du vieux garçon; alias, il retint l'exclamation près de s'envoler de ses lèvres, et il attendit en silence, les sourcils Froncés, que son oncle renouât l'entretien.
— O Jocondc ! ô Nicolo ! disait celui-ci ; un pareil souvenir après vingt-cinq ans de séparation ! non. je ne m'y serais jamais attendu. Allons, je mourrai réconcilié avec les femmes.
Et après une courte pause :
— Alfred! poursuivit-il, pardonne-moi, plus de rancune; M"* Fauvel sera ta femme.
— Que voulez-vous dire ? mon oncle; est-ce une raillerie de voire part ? ce bouquet ! ces vers !...
— Tout cela, Alfred, est à mon adresse etje le garde. Vois-tu ces Heurs flétries I Ce petit bouquet-là m'a coûté un louis, mon bon ami, et vingtcinq années de regrets ; c'est bien le moins qu'il serve aujourd'hui à assurer ton bonheur.
— Mais, mon oncle, je ne comprends pas...
— C'est juste ; et au point où nous en sommes, je ne puis guère me dispenser de l'apprendre le reste d'un secret qui ne m'inti ; pourtant pas seul. Je conque sur la discrétion. Sache donc qu'au lieu d'une Gancée, c'est une cousine qu'aurait dû te donner la providence dans la Bile de M"" Fauvel. Oui, mon am:, la même femme que j'ai méconnue ce soir, changée et vieillie par viugt-cin | ans de mariage, était en 1814 éclatante de fraîcheur etdebeaulé. Je lui faisais la cour, mot; et tout me présageait l'heureux succès de mes vœux. Déjà . ce bouquet te le prouve, il m'était permis de lui offrir des gagestl'un amour agréé,
je reçus l'ordre de quitter Paris dans un délai de quelques heures. Il s'agissait d'une commission militaire du ressort de mon emploi d int l'importance ne souffrait pas le moindre retard. Mon premier soin fut pourtant d'aller prévenir celle que je regardais à bon droit comme ma future. Mais je ne la trouvai pas, el il fallut me résigner à un simple billet d'à lieu. J'écrivis bien en route , j'écrivis du lieu de ma résidence, je transmis des nouvelles de ma blessure, de ma longue maladie, je peignis avec toutes
forces d'un cœur profondément épris l'étendue de mon désespoir et la vivacité de mes sentimens. Mais, soit par inconstance, ou calcul, soil qu'en
; , et je le crois maintenant , dans les tristes réactions qui agitaient i.i France, mes lettres aient été pi rdi 5, interceptées, bref, on prétendit à
mon retour n'avoir reçu sur mon compte aucun renseigne ni positif,
et Elisa était devenue... la femme d'un autre. Peut-être me serais-ji sole plus tôt de cette substitution jus |U'à un certain point excusable . sans ce nom de Fauvel, qui me causa , je l'avouerai , une impression de jalousie et de dépit patriotique dont j'éprouve encore le ressentiment. Il me fut impossible de pardonner à ! lisa cet outrage direct à la méi m ire de mon caractère el de mes opinions, je jurai de ne plus la revoir, et je pris en pitié, pour ne pas dire en mépris , toutes les femmes qui , sous le vain prétexte que leur condition les place en dehors des affaires politiques, sacrifient si légèrement à leurs futiles caprices les plus saintes notions du devoir cl du dévoûment, Drçf, jq sus en effet plus tard
qu'une tille était née de celle union. J'en lus informé le jour même, je m'en souviens , où l'auteur de JocortcL fut reçu à l'académie des beauxarts. Tu juges , quand tu m'appris le vrai nom d'Emmcline, quelle répulsion dut m'inspircr ce mariage avec la tille d'un bomme à qui j'ai pardonné comme rival, mais que je ne puis estimer comme citoyen. Je sais bien que la pauvre enfant que lu aimes n'est pas respons blede tout cela. Après tout . ma détermination esl changée. Jonc saurais résister à ce témoignage inexplicable d'une ancienne afl'iciion que depuis long temps je croya • ite sans retour. Il est claii qu'instruite par toi de mon opposition à vos | is , la mère d'Emmcline a combiné le stralade i ii pour tenter sur mon faible cœur une épreuve décisive N'importe! ce frêle bouquet conservé dînant un quart de siècle, avec tant de raffinement qu'on lui a transmis jusqu'à l'arôme illusoire de son odeur primitive! ce rendez-vous mystique auquel ont présidé les mêmes accords qui nous enivrèrent l'un et l'antre à leur première audition ; enfin ceiie séparation si fatale, à moi qui voulais t'en imposer une peut-être non moins cruelle... Tu vois bien, mou cher Alfred, qu'il faut décidément qu'Emmcline soit ma nièce.
— Ah ! mon cher oncle, de quelle joie vous me pénétrez. Comment vous témoigner dignement?...
— lin ne révélant rien d'abord des détails intimes qui' je viens de te confier. Tu comprends qu'à l'égard d'Emmeline surtout el de M. Fauvel..
— Comment, mon oncle, que dites-vous? Mais il y a plusieurs années que M-" Fauvel est veuve.
— Ah ! clic est veuve?
— Vous ne le saviez pas?
— Ali! elle est veuve! répéta une seconde fois M. Dttvernoy. Mais il y avait entre ses deux exclamations identiquement formulai - un abtmede contrastes, tout un monde de sentimens de perceptions et d'idées. Tout ce que la première avait [ni trahir de vivacité, d'exaltation et de trouble intérieur se trouvait démenti, réprimé, annulé par la froideur, la sécheresse el i ttion dont la seconde était empreinte.
— C'est bien, Vlfrcd ; nous irons demain demander ensemble pour loi la main d'Emmcline à M Fauvel.
— Ou;, mon bon o." I '- . veuve Fauvel.
— Oh ! je te comprends; mais, vois-lû, mou bon ami. j'ai long icmps parcouru le inonde : 1 1 puis, je le le dirai tout bas, cette reprise de Joconde n'est pas un exci nira 'cant.
ME.vni rt.MOXI.
(Comiru ;