TRIBUNAL DE POLICE CORRECTIONNELLE
Rémj Gaucher est prévenu de vag il lage il est vêtu d'une espèce
de polonaise sans 1 ions ni brandebourgs, d'un sale foulard qui lui
sert de cravate, d'un pantalon à blouse d'une ampleur exagérée; ses neveux mal peignés, flottent au hasard sur ses épaules, et donnent a sa physionomie inculte et malpropre une expression de vaurien accompli.
M le président. — Gaucher, vous êtes inculpe de n'avoir ni domicile ni nioven.s d'exisb
Gaucher. — Pour des domiciles, j'en ai... c'est pas ça qui m'embarrasse.
— Indiquez donc la maison où vous demeurez?
— J'ai pas de préférence pour l'une plutôt que pour l'autre : je couche tantôt ici, tantôt là
— Cesl là justement ce qui constitue l'étal de vagabondage,
— Ui heu ' c'est pas juste. Si on n'est pas fautif quand on a un domicile, on doit l'être encore moins quand on en a dix-sept
— C'est que quand on en a dix-sept, on n'en i pas du tout,
— Comprends pas.
— Nous vous le ferons comprendre.
— On ne veut pas me garder dans les garnis,
— Parée que vous ne payez pas.
— Si je n'ai pas le sou, je peux pas payer.
— Il faut travailler.
— Je travaille, mais on ne me paie pas en argent.
— Quel est votre état ?
— J'en ai plusieurs.
— Comme pour les domiciles, c'est-a-dire que vous n'en avez aucun.
— faites excuse. Je suis venu à Paris, il v a deux ans, pour travailler comme musicien en clarinette; mais ici on est plus difficile qu'en province; on a trouvé que je jouais faux et que je n'avais pas d'oreille. Pour lors, j'ai renoncé à la clarinette el j'ai pris d'autres états pour exister
avec honneur,
— Quels sont ces états?
— D'abord, je culotte des pipes dans les estaminets.
— Et vous appelez cela une profession ?
— Dame ' c'est fatigant, allez.
— Et qu'est-ce que cela vous rapporte?
— Le tabac que je fume pour les culotta-
— De quoi vivez-vous ?
— De peu ; on me fait laver la vaisselle dans deux OU trois restaurans, et pour ma peine on me donne quelques morceaux de pain et quelques restes d'assiette, de ceux qui ne peuvent pas resservir pour les hachis, les ragoûts et les salmis.
— Et vous couchez ?
— Comme je vous l'ait dit, chez trois où quatre amis qui me prêtent, tantôt l'un, tantôt l'autre, la moitié de leur lit.
— Maison vous a trouve endormi sur la voie publique.
— Je ne dormais pas; jetais assis sur un baiie du boulewuï du Temple.
— El que faisiez-vous là ?
— Je travaillais.
— A deux heures du matin?
— Je culottais une pipe que je devais rendre à huit heures du matin, et qui était vendue d'avance a un commis-vovaL'eur qui allaii partir pour la Belgique. C'était de l'ouvrage pressé.
— Personne ne peut vous réclamer ?
— \h! mon Dieu, non. Comme c'est eux qui me sont utiles il que moi je ne le leur suis pas, ils nie laissent dans la peine. C'est des ingrats,
— Que feriez-vous si l'on vous mettait en liberté?
— Je continuerais mon existence. Je ne demande rien. Je ne me plains pas. Je ne manque de rien. C'est vrai que je n'ai jamais le sou, mais qu'est-ce que ça fait, si j'ai à boire, à manger, a coucher et à fumer?
Il parait que cela l'ait quelque chose, car le tribunal condamne Gaucher a quinze jours de prison,
{Droit).
GARDE NATIONALE DE PARIS