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L. Macocny

(Moniteur du F Armée.)

Ï.A CROIX D'HONMEUR.

— Oui, mam'zelle llose, disait Pierre Martin en tortillant son chapeau, je vous aime... voilà ce que je voulais vous faire savoir.

Après cette phrase, articulée faiblement, et d'une voix tremblante, Pierre Martin fit un gros soupir, et l'anxiété qui était peinte sur sa physionomie parut en partie se dissiper.

— Vous, monsieur Martin? répondit llose en hésitant, et en baissant les yeux.

— Mon Dieu, oui, mam'zelle, reprit Martin, dont l'audace croissait peu à peu. A présent que le grand mot est lâché, je vous avouerai même qu'il y a déjà bien long-temps que je vous aime... sans qu'il y paraisse. . . plus de cinq ans, mam'zelle Roze! Et, pour bien dire, c'est depuis le jour où je suis arrivé du pays avec une lettre de recommandation pour votre papa., M. Lambert, et ou j'eus pour la première fois le bonheur de vous voir.

— Cependant, monsieur Martin, vous ne me connaissiez pas encore.

— C'est vrai, mam'zelle; mais ça n'y fait vieil du tout, parce que, voyez-vous, quoique bien jeune, vous étiez déjà si jolie qu'en vous voyant ça m'a clé là tout de suite (et Martin montrait sa poitrine), juste comme si on m'avait donné un coup de poing. Et puis vous aviez déjà vos grands yeux bleus, qui brillent comme deux étoiles, et cette petite voix si douce qui entre dans les oreilles comme le son d'une Ihlle, si bien qu'au moment ou vous m'avez regarde, et ou vous m'avez, dit : Asseyez-vous (Unie. M, Martin, je vous ai obéi tout de suite, au risque de vous parai-

LE CABINET 1»!: l.M:iTltF..

tre impoli, c;ir je n'avais plus de respiration, la chambre commençait à danser autour de moi, et je sentais mes jambes s'en lilcrioui douci ment je ne sais oîi Depuis, ce fut bicu pire enco e M ieur voire père m'inïita à venir le voir, et voi mission!... Quel

brave homme <le père vous aviez là, mara'zelle Ri zc !... 1 n ancien servent de la garde impériale, i ii u que ça!... qui avait l'ait i lesgw rn s, en

Italie, en Es| :: ■ ■, en Autriche, en Tinsse, en Russ parti ut, quoi! et qui avait eu la jambe coupée par un boulet à Waterloo, en défendant sa patrie! Comme j'aimais à l'écouter, le dimanche, quand il uous racontait ses campagni s, et qu'il nous parlait de son Emp< reur. El avec ça si honnête homme! et si bon cœur, quoique un peu bougon! C'est celui-là qui n'a jamais fait tort à personne ni refuse un service qu'il pouvait rendre! \ a, mon garçon, me disait-il souvent, apprends bien ton état, travaille, sois honnête, et ne t'inquiète pas du reste. L'argent n'est rien dansée monde: l'honneur est tout. Et il avait raison, ear je le trouvais bien mieux vêtu avec sa vieille capote râpée et son ruban rouge passé à sa boutonnière que s'il avait eu un habit tout neuf du Louviers le plus lin. .\us.-i voyez-vous, mam'zelle Rose, je l'aimais et le respectais ni plus ni moins que s'il eût été mon propre père! Et c'est pour ça que mon amour pour vous n'a l'ait que croître et embellir..., parce (pie vous étiez si gentille et si douce avec lui, et vous en aviez, tant de soin quand ses blessures le faisaient souffrir, que ça faisait plaisir à voir, et qu'il m'est arrive bien souvent de snrtir de citez vous, les larmes aux yeux, et de répéter vingt fois de suite, le long de la rue: Mon Dieu! mon Dieu! quelle femme j'aurai la !... Pardon, mam'zelle; je sais bien que vous ne m'aviez, pas promis ça, et que je comptais, comme on dit, sans mon hôte; mais si on ne se Battait pas quelquefois en ce inonde, personne n'aurait le courage de vivre. Par exemple, il savait mon projet, lui, le père Lambert. Quelque temps avant sa mort, je lui avais tout dit, à ce pauvre cher homme...

— Ah! interrompit Rose, il ne m'en a jamais parlé. Et qu'avait-il répondu ?

— Il m'avait répondu ; Quel dommage que tu ne sois pas encore plus avance! Ce qui était me dire : Travaille et tâche d'arriver, et alors l'affaire pourra s'arranger; mais jusque-là, molusl Et il avait raison, parce que ni lui ni moi ne connaissions l'avenir: je pouvais ne pas réussir; un meilleur parti que moi pouvait se présenter, et il ne fallait pas vous donner des idées trop tôt. Aussi, vous le savez, je n'ai rien dit ; et quand il n'a plus ir vous protéger, moi qui venais vous voir tous manches, je me suis prive de ce plaisir-là... el ça m'a bien coûté, je vous assure : niais ça aurait pu vous nuire. Je ne suis plus venu que de temps en temps, et seulement pour ne pas être tout-à-fait oublié par vous...

— Moi, vous oublier! Ali ' M. Martin , ce serait mal à vous de l'avoir cru!

— Vous êtes bien bonne, mam'zelle Rose; mais c'est qu'au fond je me rends justice. Je sus '. ien que je n'ai rien de ce qui plaît aux jeunes filles... Je ne suis pas un joli garçon, moi!... ni un élégant...; je ne suis qu'un ouvrier qui travaille du matin au soir, et qui ne pense ju

toilette. .; et. tout bien compté, je ne m'en repens pas : je viens eiilin de

passer premier ouvrier, Dix francs par jour, et un intérêt dans la maison ! et m in patron . M. Marlot, qui a bien assez. d'économies pour se retirer des affaires, m'a promis de garder l'établissement jusqu'à ce que je sois en mesure de le ; De plus , j'ai deux mille francs sur

le grand-livre, et trois cents à la caisse d'épargne et je suis venu,

mam'zelle Rose, vous dire que vous me. rendrez le plus heureux des hommes si vous voulez bien accepter tout ce ; et tout ce que je possède aujourd'hui , su y comprenant un coin- pui vous apprécie comme vus le méritez, mam'zelle, qui n'a ja ais aime, qui n'aimera jamais que vous... Oh ! | ■ ur ce qui es! ■ pouvez, en être siire , car je voudrais i'airu autremi ut que je ne le p< ur rais pas. Pierre Martin di

prend n 11 n'y a, i le tel qu'un poltron m i

che décisive . il n'y avait pas |

tôt son i leudanl

cinq années au fond de son aine, s'en échappai! enfin avecau

violence , e devant en met à se |

dans le bassin intérieur quand on i le qui la n

Quelle femme fùl demeurée eomplcteme

si désintérest é,si d ilii i lu

d'elle et pri m insu. I >'. . la ] l

du travail de depuis peu. ouvert imprudemment sa mansarde a de fausses amil •

oreille a des COnSi i I

elle avait déjà fait quelques pas dans cette route se; ' s'égarent et périssenl tant de pauvres filles. Elle répondit assez :

ment à Pierre Martin. Cependant, soil par égard pour l'affection si dévouée de ce pauvre garçon, soit parrespecl pour la mémoire de son père, qu'il avait si à propos évoquée, soil peut-être par coquetterie, ou par cet instinct de prudence que la nature donne aux femmes et qu'elli dent bien rarement, elle fit preuve de talent diplomatique, et sut manœuvrer avec adresse entre le oui et le non. Martin, qui ne dem qu'a se faire illusion, trop heureux de ne pas se voir rebute du premier coup, se confondit en remercîmens, et sortit de chez elle, ivre de joie cl d'espérance.

Rose, après son départ, resta quelque temps immobile et i ensive.

— Il m'aime celui-là, pensait-elle; oh! oui, je ne i uis en di i femme doit être heureuse avec lui. . l n si honnête homme!... Ce n'es! pas brillant, mais c'est bon, c'est solide... Vh ! je voudrais pouvi

mer aussi !

Par malheur. Rose n'avait encore que vingt ans. et, à ci I le c i ur el la raison ne sonl ord, c'est raremi nt la rais

tôl d'ailleurs la porte de la jeune fille s'ouvri eart entra.

Mi iv ut, qui ne i i Rose que depuis quelques mois, avait

su lui inspirer une coin I rnes, i ur son esprit une

grande influence Cependant il y avait bien peu de rapports eri et sa jeune compagne, et la règle ordin se ressemble s'a

Me, n'étail guère applicable cette fois Mad Picarl avait et

trente ans, el à n'i i que par ses traits el son teint flétri,

on lui en eût v<ê ers di am quarante. Sa ! i lie i ùl t

lèvres épaisses, son nez gros et court, ses yeux petits, soufronl et peu élevé, ou, du moins, ses cheveux noirs el touffus en plus L'rande partie So renient, ses mouvemens, son langage,

tout trahis lit en elle li i l'une vie désordonnée qui avait de-

puis |, . ,,i et son cœur Ci tait une i

créatures qui ne vivent que pour le plaisir, et qui, chassant ol stinément l'avenir de leur pensée, sont toujours esclavi Elle entra le rire sur les lèvres, le nez au vi . illantsurli de ses pieds, 1 1 fredonnant je ne sais quel refrain, qui, mi eût sans doute blessé cruellement les oreilles peu aguerries de la ; auvre

— Eh! vite, eh! vite, s'écria-t-ellc, lwbille-toi, fais-toi ;•

luscossu Nous dlm i Iran-Bleu, i :

irons à l' Ambigu-Comique... C'est M ! mière loge , rien que ça !

— ! -nt.

s ire la btgu

— Non... mais...

— Il mesembl I ien, Madeli ine ai d'un j

ceux qui n'ont pas... D'ailleurs n'est-il pas homme ? La galanterie française... c'est connu, ça '.

— C'est égal, je t'avouerai franchement...

— Laisse-moi donc tranquille ! Il ne manquerait plus que de refuser! comme ce serait honnête ! Pauvre jeune homme !... si doux, si bon enfant... et puis si gentil !

— Mais cela ne vous empêcherait pas d'aller ensemble... tous les deux...

— Tous les deux... et ce serait iu même chose pour lui, n'est-ce pas? Imbécile! est-ce que c'est moi qu'il aime.'

— Que veux-tu dire ?... Je ne comprends pas...

Rose n'avait pourtant (pie trop bien compris, car elle était de rouge et tremblante, et parlait d'une voix si faible que Madeleine la devina plus qu'elle ne l'entendit . Mais Madeleine ctait une femme habile et ■xpérimentée. Les regards attaches sur la jeune fille, elle épiait tous ses mouvemens. Elle vit son trouble, et, satisfaite de l'effet qu'elle avait produit, elle crut pouvoir risquer davantage.

— Je veux dire qu'il t'aime, répondit-elle, et j'en suis sûre.

— Il te l'a dit ?

— Non... s'il m'avait prise pour confidente, ce serait différent : pour ce qui est de garder un secret, on peut s'en rapporter à Madeleine Pii irt. J'en suis bien plus sure que s'il me l'avait dit, ma foi! Les paroles ri un homme peuvent tromper... On peut même ajouter que ça trompe

es souvent... Mais ses regards, ses gestes, l'air de sa figure, le son de 1 voix, et autres signes qui lui échappent sans qu'il y pense, ça ne trompe pas, ça !... parce que c'est involontaire.

— Et tu crois?... un jeune homme si beau, si bien mis, si riche!... ! non, tu as mal vu !

— C'est si étonnant, n'est-ce 'pas?... Tu n'es pas assez jeune, assez 'lie, assez fraîche pour être aimée? lie n'est pas l'embarras, s'il savait

• quel point tu es niaise... mais regarde-toi donc, petite sotte! Il est h m d'être modeste, mais il faut pourtant voir les choses comme elles

Elle se leva, prit un miroir carre qui pendait à un clou au dessus de la cheminée, et vint le présenter à la jeune fille, qui ne put s'empêcher d y jeter les yeux, et de sourire en y rencontrant son image.

— Qu'est-ce que cela fait ? reprit-elle, M. Edmond, qui connaît tant I »elles dames...

— Les belles dames !... tu ne t'es donc jamais aperçue de l'envie que îu leur inspires à ces femmes si Gères, toi qui vas travailler chez elles à la journée ? Cependant, je t'ai déjà vue plus de dix fois, pleurant de i 'urs insolences. Eh ! mou Dieu, ma petite, c'est pour se venger de toi qu'elles t'humilient! Elles mettent sur leurs têtes, souvent bien fanées. du velours, du satin, des plumes, de la dentelle; mais, ont-elles des cheveux comme ceux-ci? ont-elles ce teint.' ont-elles ces veux? La plus adroite couturière de Paris leur donnera-t-elle jamais cette taille? Oh ! si elles pouvaient te rencontrer un jour, sur le boulevard, ouau Champs- Elysées, non plus les pieds dans la poussière et perdue dans la foule, mais à leur niveau, assise sur le coussin d'un tilbury, traînée par un cheval fringuant, fendant les airs, avec une robe de velours, un diamant suite front, et un cachemire flottant sur les épaules... comme elles crèveraient de dépit toutes ces belles dames!... Les Messieurs les plus élégans les planteraient là tout de suite, et ne verraient plus que toi!...

— Tais-toi, Madeleine! tais-toi, dit Rose d'une voix tremblante... Ces idees-la ne peuvent servir qu'à perdre une pauvre fille... Ce qu'il me faut, à moi, c'est un mari, un bon mari... et justement, j'en ai trouvé un qui m'a fait sa demande aujourd'hui même... 1 u bien honnête homme... Pierre Martin, tu sais?

— Le serrurier! s'écria Madeleine en rianl II n'est p

par exemple! On lui en donnera des Rose Lambert ! C'est pour lui qu'elles sont faites, ma foi ! Un manant ! un pataud ' qui seul la fumée d'un quart de lieue, qui a la Qgure toute noire et les mains |

de durillons ! Bel amoureux pour ma petite Rose !... Monsieur Martin!.. Pourquoi pas aussi l'autre Martin, celui du Jardin des Plantes?

Rose ne dit plus mot, et fut près de rougir de la bonne pensée qu'elle avait eue.

— Allons, reprit Madeleine l'icart, laissons-là ce nigaud, et dépêchonsnous. Il est tard; M. Edmond va bientôt arriver, et tu ne veux pas probablement qu'il te trouve en négligé comme te voilà?

Sans être tout-à-fait convaincue, Rose se mit provisoirement a sa toilette. Elle n'aimait pas encore M. Edmond, mais il lui paraissait bien flatteur d'en être aimée. Tout en aidant la jeune fille à son importante besogne, Madeleine Picart poursuivait l'œuvre de séduction qu'elle avait entreprise, et il fallut bien que Rose, malgré sa confiance naïve, vît enfin vers quel but on la poussait. En ce moment , elle était presque entièrement ajustée et venait d'ouvrir son (■crin.

Cet écrin n'était autre qu'une boite en carton , destinée primitivement à contenir des épingles et où Fiose renfermait quelque bijoux de chrysocale, tels qu'une pauvre fille comme elle en pouvait avoir. Parmi eux se trouvait un bijou d'une autre espèce et d'un bien grand prix, puisque son père l'avait payé de sou sang, la croix d'honneur que le sergent de la garde avait porté avec tant d'orgueil, sa vieUle croix , ornée de l'effigie de l'Empereur et toute ébréchée. A la vue de cette précieuse relique, Rose devint immobile et changea de visage.

— Qu'as-tu donc? dit Madeleine en s" interrompant tout à coup. ■

— Rien dit Rose, rien du tout ; va toujours.

— Le mariage ! reprit Madeleine; mais ma chère, tout le monde s'en moque aujourd'hui, excepte les imbécilles. Le mariage n'est plus de mode et sera bientôt supprime. Quelle bêtise, quand on peut rester sa maîtresse et faire toute sa vie ce qu'on veut, de devenir la servante d'un rustre, d'un butor dont il faut tous les jours faire la soupe et raccommoder les bas!... Ah! si j'étais comme toi jeune et jolie, comme je voudrais, au lieu de cela, avoir des domestiques à mon tour, et m'amuser toute la journée, et porter des chapeaux à plumes, et habiter un appartement au premier, orné de glaces et de meubles en acajou ! Le plus souvent que...

— Madeleine, interrompit tout à coup Rose avec une singulière véhémence, vois-tu cela ?

— Eh bien? dit l'autre.

— Sais-tu ce que c'est que cela ? c'est la croix d'honneur de mon père, Madeleine ! de mon père qui disait toujours: L'argent n'est rien dans ce monde, l'honneur est tout. L'honneur et cette croix, c'est tout l'héritage qu'il m'a laissé, Madeleine!... c'est au moment où je la tiens dans ma main que tu oses me donner de pareils conseils!

— Je ne comprends pas...

— Madeleine, je t'ai bien aimée! mais je ne t'aime plus du tout... Tu as un bien beau châle sur le dos, Madeleine!

Madeleine Picart rougit prodigieusement, et balbutia une réponse peu intelligUile, que Rose d'ailleurs n'écouta pas.

— Viens avec moi, viens,- reprit-elle; tu as voulu faire de moi une... ce que tu es enfin!... Et moi, je t'écoutais sans défiance!... Le bon Dieu m'a sauvée en offrant à mes yeux cette relique, qui ne me quittera plus... Viens, te dis-je!...

Elle s'élança hors de sa chambre, et il y avait dans sa démarche, dans son regard, dans sa voix, un accent si impérieux (pie Madeleine la suivit machinalement. Bientôt elles arrivèrent dans l'atelier de Pierre Martin.

— Monsieur Martin, lui dit Rose, j'ai eu tort ce malin. Quand un brave jeune homme, tel que vous, veut bien l'aire à une pauvre fille comme moi une proposition honorable, elle doil l'accepter sur-le-champ, et avec reconnaissance! Toutes mes réflexions sont faites, et je serai votre femme quand vous voudrez, monsieur Martin.

— Mlu Rose !... s'écria Pierre, étourdi de son bonheur, et tombant à ses pieds, VOUS êtes donc assez lionne pour inaimer?

— Oui, monsieur Martin, je vous aime parce que je vous estime.

— Kt, je puis aller demain à la mairie?

— Demain matin, n'y manquez pas. Adieu, Madeleine, je renti moi..., j'y n ... el dis bien à ton M. Edmond qu'il perd sa

; ses cachemires, et que ma porte ne s'ouvrira plus jamais ni pour lui ni pour toi.

Gustave Hkqj i

[National.)

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