LE MISSISSIPI
L'Amérique septentrionale avec ses forêts impénétrables, ses fertiles prairies, ses lacs profonds, sps hautes montagnes, ses cataractes et ses grands fleuves, est certainement une des contrées les plus riches et les plus pittoresques du monde. Presque toutes ces merveilles de la nature sont aujourd'hui des lieux de pèlerinages scientifiques et artistiques. Elles sont d'ailleurs si nombreuses et si variées qu'il est difficile de décider quelle est celle à laquelle on doit accorder le plus d'admiration. Quant à nous, nous ne connaissons rien qui doive être comparé au Mississipi, et nous croyons que le lecteur partagera notre opinion quand il se représentera la prodigieuse fécondité, que ce fleuve communique à la vallée qu'il arrose, et l'immensité de son cours majestueux.
Le nom de Mississipi est une corruption dej celui 'que les Indiens donnent à ce fleuve, et que l'on a poétiquement traduit par « le Père des Eaux. » Nous pensons qu'une version littérale eût été meilleure et plus caractéristique. En général les noms indiens sont éminemment descriptifs. Celui-ci vient de Missah et de Sippah, racines du dialecte de la nation des Choctaws, qui jadis occupa presque tout le littoral du fleuve et dont il reste encore des tribus au nord dans l'Obio, et au sud dans les Florides. La réunion de ces deux mots signifie « Vieux — gros — fort. -
Presque tout le pays que traverse le }lissis*ij>i est un sol d'alluvion composé d'un terreau noirâtre et vierge qui, par la prodigieuse végétation dont il se couvre, semble appeler la main du cultivateur. On y chercherait vainement une seule pierre si ce n'était vers les sources. Ce sol d'alluvion forme sur les bords de faibles jetées qui suffisent à retenir les eaux, au moins pour quelque temps, car il n'est pas de fleuve plus capricieux que celui-ci. Il a un cours tellement sinueux que la boussole d'une embarcation qui le descend, se dirige successivement vers tous les points de l'habitacle; et il change si souvent de lit qu'a chaque voyage les plus habiles bateliers ont peine à reconnaître les rives.
Loin de suivre avec soumission les nombreux détours que la nature semble lui avoir imposés pour retarder l'impétuosité de ses eaux, et l'empêcher de se précipiter vers la mer sans avoir accompli sa mission de fertilisation, il lutte avec une énergie toujours croissante contre les
faibles digues qu'il s'est lui-même formées, les renverse souvent et se coupe, ii travers la plaine, un nouveau chemin où il doit rencontrer des obstacles nouveaux et quelquefois capables de le faire refluer vers un autre point de son ancien lit. Ces nouvelles directions s'appellent dans le pays des » traverses. » Il arrive par là que des terrains considérables sont entrainés et détruits, que d'autres, situés jadis près du fleuve, en sont aujourd'hui distants de plusieurs lieues, et que tel village qui se trouve sur la rive droite, était naguère sur la rive gauche. Ces terrains, qui passent ainsi d'un bord h l'autre, se nomment des « rognures. »
Le courant, en faisant ces » traverses, » emporte à la surface de ses eaux des monceaux d'arbres immenses, débris des forêts primitives, qui dansent sur les vagues comme autant de brins de paille, jusqu'à ce qu'une pointe de terre les arrête. Ils s'y agglomèrent pour y pourrir à loisir, et couvrent ainsi quelquefois une étendue de plusieurs milles. On voit les branches noires et colossales s'élever au dessus des eaux comme d'énormes serpents à l'agonie; cela forme une scène de désolation difficile à décrire. Ces masses d'arbres flottans et entrelacés ont reçu le nom de « radeaux. »
D'autres arbres s'accrochent au fond de la rivière par les racines ou par les branches et conservent pourtant assez de liberté pour obéir alternativement a la force du couraut qui tend sans cesse à les coucher au fond, et aux loix de la pesanteur spécifique qui tend à les maintenir a moitié hors de l'eau dans une position perpendiculaire. Il en résulte un mouvement de va-et-vient aussi curieux que redoutable ; l'arbre (et ce sont des arbres de quatre-vingt à cent pieds de haut; après avoir ete abaissé jusque sous la surface se relève lentement de manière à S3 trouver presque droit, puis incline de nouveau sa tête chauve avec une grâce qui ne messiérait pas à un courtisan du vieux monde.
Les bateliers ont donné à ces arbres terribles le nom pittoresque de « scieurs-de-long. » De grosses barques passent quelquefois sur les « scie rs » en descendant le fleuve, et les retiennent sous l'eau jusqu'à ce que le courant et le vent les aient mises à l'abri de tout danger; mais si, en remontant, quelque enfant du génie de Fullou se laisse saluer de trop près par l'exquise politesse d'un « scieur-de-long, ■ il sera trop heureux d'en être quitte pour une avarie grave, un mât fra.assé ou une roue brisée, tandis que le » scieur » se relève, secoue l'eau de sa tète branchue, et se replonge gaîment comme s'il se réjouissait d'avoir ainsi manifesté sa puissance avec calme et gravité.
Il y a encore des arbres qui se fixent solidement au fond, et dont les troncs allongés, dépourvus de branches, offrent à la navigation un des plus dangereux obstacles. Un rocher taillé en pointe et placé là à dessein ne serait pas un plus formidable écueil que ces « dents d'éléphant. » Qu'un fort vaisseau mette ses bossoirs en contact avec une « dent, » il aura infailliblement les flancs déchirés comme s'ils étaient de papier; on le verra alors frissonner comme un être animé qu'on frappi rait au cœur, puis s'enfoncor.
Tels sont les Radeaux, les Traversss, les Rognures et les Dents du Mississipi; expressions qui rappellent aux bateliers et aux chasseurs de l'Ouest des qualités que, par métaphore, ils attribuent à leurs héros et à eux-mêmes. Sans doute le beau idéal de l'homme d'État serait, à leurs yeux, le minisire qui saurait aller droit au but par une Traverse, faire des abus un immense Radeau destiné à pourrir dans un coin, accomplir sa noble mission avec toute la politesse d'un Scieur-de-long et avec une fixité de principes aussi inébranlable qu'une Dent d'éléphant. C'est ainsi «pie la nature influe sur le génie des langues.
L 'étendue du Mississipi dépasse toute croyance. Prenant sa source dans un pays couvert de neiges éternelles, il peut porter le voyageur jusqu'aux contrées où la chaleur est fatiguante. Il passe donc par presque tous les climats. En outre il reçoit dans son sein les tributs de quatre grandes rivières, l'Arkausas, le Red, l'Obio et le Missouri dont les longueurs, réunies à celles de nombreux affluens , forment plus de. trois mille lieues. Toutes ces énormes niasses d'eaux sont comme englouties
dans les flots du Mississipi qui, semblable à une mer, dédaigne de maniftster chaque nouvel accroissement de puissance
Ce neuve est toujours trouble, si l'on voulait comparer les grandes choses aux petites, un dirait que c'est le Ftavus Tibtris du Nouveau- Monde. En tout temps l'œil du navigateur n'y voit que l'eau boueuse et brune de ee qu'il pourrait appeler une crue perpétuelle. Cette parlicu- 1. r té, jointe a la nature de ses rives si basses et si unies, prouve évidemment que tout le terroir noirâtre de l'immense pays des Sioux, dis Osages, des Chactas ei des Katchez, n'esl qu'un don du Mississipi, comme l'Egypte fui celui du Nil. Il a Qni aussi par accumuler le petites dunes qui lui servent maintenant de barrière et qu'il parait renverser moins souvent qu'autrefois : c'est là un de ses traits distinctifs. Ou 02 voit point ici, comme en d'autres pays, une campagne doui ment inclinée jusqu'au bord de l'eau. La plaine qui est basse cl parfaitement nivelée, n'est préservée d'une inondation générale, dans les crues ordinaires, qui' par les | etites dunes que le fleuve s'est construites lui-même; mais dans les crues extraordinaires, les eaux passent par-dessus ces digues naturelles el couvrent des provinces entières.
Pour empêcher ce malheur, eu apparence inévitable, ou du moins pour le reudie très rare, il semble qu'une puissance mystérieuse exerce une surveillance continuelle sur le géant pour le contenir dans certaines limites, et lui dise : Tu n'iras pas plus loin. Sans cette intervention providentielle, les fertiles plaines du midi , dont les recolles pourraient nourrir de grands peuples, ne seraient bientôt que des barres •■ , des bancs de sables faisant partie du golfe du Mexique
Qu'une saison de pluies envahisse à la fois les diverses parties de l'Ami rique du Nord, que les mille tributaires du Mississipi se gonflent a la fois, et l'épouvantable déluge entraînera dans la merlecœur du continent. Mais tels ne sont pas les arrangemens de la Providence. Au printemps a lieu la crue de l'Oliio dont le fleuve emporte facilement les eaux; pendant l'été, les sources du .Mississipi lui-même deviennent plus abondantes, les lacs débordent et le Missouri lui apporte un vaste tribut de glaces et de ueii'es tondues sur les crêtes des Itocfnj Mountain* : plus tard entiu l'Arkansas et la rivière Rouge lui donnent un accroissement a peine setsible. Mais si tous ces torrens arrivaient ensemble, nous le demandons encore, que deviendrait le paradis des Etats-Unis?
C'est par de telles considérations que l'on arrive à concevoir l'admiration (pie doit exciter ce grand lleuve. Un peut naviguer long-temps sur se? vagues fangeuses sans rencontrer rieu qui soit bien digne de remarque; point de cataractes dans sou lit, point de précipices ou de montagnes escarpées sur ses bords : partout l'ennuyeuse uniformité d'un sol immense, plat, riche et fécond, auquel manque même la poésie du dé- E ri L'œil ne saisit donc point, au premier abord, la véritable beauté du Mississipi; maisquaud on a voyagé pendant plusieurs jours sur sa surface eu apparence stagnante, l'esprit commence a concevoir tout ce qu'il y a de grandiose dans le vieux « Pore des Eaux. "
l'.iviere immense, uniforme comme l'éternité, instrument de création dans la main de Dieu , tu roules sous tes Ilots les débris d'un monde pour en produire un nouveau ; vieil architecte du continent que tu formas jadis et que tu répares incessamment en le modifiant, lu travailles sans fracas et sans secousses , l'espace et le temps sont a toi !
traduit du Kniherbocker.)
DINER DE . CArFKES.
Je vous ai dit comment vivaient les Iioltentots ; je dois vous raconter la manière de vivre des ( laffres.
I ne rigole sépare les >U\\\ pays, quelques arbri - coup» - dans une forêt marquent la limite qu'il n'est p. mu, ni aux llo leniol ni aux Caf-
fires de franchir sans exposer les dvu\ peu| l' s ., nue : i i laute ci
opiniâtre, (.lie/ l'un et l'autre, des forêts immei ses, éternelles, des plaines marécageuses, des rochers en surplomb, des steppes, des rivières el
des ravines profondes; chez tous les deux l'hyène glapissante, le lion qui rugit, le tigre toujours altéré de s mg, l'éléphanl qui brise les cases soussi s pieds gigantesques, le rhinocéros qui déracine les troues noueux
avec ses terribles coups de boutoir; et, plus clïrav anl encore, nu ciel
s.ms cesse in colère, des torrens d'une pluie brillante et rapide, et le roulement du tonnerre tncessament répété par les mille échos des soli tuiles et des montagnes.
h i cependant de la lâcheté, de la paresse, les habitudes de l'unau , le crétinisme dans ce qu'il a de plus hideux, la saleté dans ce qu'elle a
de plus révoltant : vous reconnaissez les Hottentots.
I.a des cœurs de fer, des bras de 1er, des volontés de 1er 1 .a des hommes courts, trapus, mais forts, agiles, robustes, indomptés, luttant sans crainte contre les hèles féroces qui leur disputent le sel, bravant la foudre ipu les menace Tels sont les Caffres.
Ce que veut le Hottentol . c'est un dîner qui ne coûte rien à son indolence. Vussi vil-il de la chair putride des liyppopotames qui viennent mourir de vieillesse sur le rivage Ce «pie veut le Caffre, c'est un dîner
conquis a l'aide de sa massue, de son casse-tet i de sa courte décile
empoisonnée. Si la chair de l'hyène ne lui paraissait plus succulente que celle du lion, il préférerait celle-là, parce qu'il v aurait plus de perd a la conquérir. Aussi voyez avec quelle ardeur il se préparée l'attaque! toute
la peuplade est debout aux ru-issi iiiens de la hèle féroce. L'air retentit décris assoiirdissans. les casse-tête tournoient, se lèvent et tombent, la bête féroce est vaincue, le Caffre dîne.
Si la lutte a été ardente, s'il y a des cadavres sur le sol, l'appétit est
aiguisé II mange avec dégoût si l'ennemi a fait peu de résistance; la vi.-
du Caffre est une agitation perpétuelle; son Sommeil, c'est encore du
mouvement.
Des que le tigre ou le lion est abattu , les farouches hahilans de ces contrées de désolation entourent la victime; ils la dépècent a l'aide de
sabres ou de couteaux achetés au cap par quelques uns de leurs déserteurs plus téméraires, et livrent les chairs sanguinolentes a la flamme qui les colore ci les racornit C'est au bout des sagaies que ces débris sont présentés au feu, et le premier qui s'assied au festin, celui qui, le premier, a le droit de toucher aux vivres, c'est le plus brave de la troupe, c'est le combattant qui s'est montré le plus intrépide, relui dont le torse a été plus profondément déchire par l'ongle du lion ou du tigre. I n chant rauqueel sauvage précède le repas, le même chant le termine. On dirait un troupeau de loups ail. mes ou satisfaits, s'excitant au carnage ou se reposant de leur orgie
Quand le tigre fait défaut et que le porc-épic passe près de la bourgade, C'est la pauvre bête cuirassée de pointes aiguës qui sert de pâture
.m Caffre; mais, contrain meut a l'usage du Hottentol qui s'amuse de la
lente agi i de son adversaire sans défense, le Caffre abat l'animal d'un
seul coup de casse-tête, et le dînera lieu Ainsi fait-il des sangliers ci
d, s porcs qui parcourent les forets au milieu desquelles il a bâti ses
huiles enfumées; ainsi fait-il du buffle apprivoisé qu'il a pris pour auxiliaire dans les guerres qu'il OSe s iule; u' eoutre les colons de la ville île
Toble-Bey.
Parmi les arbres qui pèsent sur cette terre inhospitalière, il en est un dont lefruit aigre-doux ressemble asse/. au Jam-Hosa des des Malaises; le Caffre en fait une ample provision qu'il enferme pendant
quelques jours dans les peaux des bêles fermas qu'il a vaincues; puis,
jetant tous ces fruits dans un large baquet, il piétine dessus, les pétrit,
el les laisse cuver en ayant soin de les imbiber de l'eau pure du ruisseau
voisin. Il résulte i nge une liqueur beaucoup plus forte > i beau-
coup plus enivrante que notre eau-de-vie. Le Caffre en use avec profil
sion a moins que le chef de la I rgade n') mette bon ordre; et si , par
malheur, sa voix n'esl pas . coûtée, si les fumées df la liqueur ont té
a i cerveau, oh! alors une lutte épouvantable s'engage, li dîner s'achi re dans le sang, il n'y a plus ni frère, ni sœur, ni père, les crânes sont ouvi rts, les poitrines perci es . les mi mbres broyés, cl le Caffre sert de pâture au Calhe
Il va encore des peuples anthropophages sur celte terre sillonnée sans cesse par les navires explorateurs de l'Europe civilisée; il y en a puisque nous le permettons, Aux Fitjii, à Ombay, à !a Nouvelle-Zélande , on est anthropophage par principe etpeut-étre aussi par religion; le C.atïre ne l'est que par vengeance, c'est déjà uu progrés.
Jacques Aiugo.
(La Gastronomie.)