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EXPEDITIONS D'IRLANDE

On sait que, pendant la révolution française, l'Irlande ne cessa d'être un brûlot attaché aux flancs de l'Angleterre. En 1796, le Directoire résolut de mettre à exécution un plan de descente combiné avec les patriotes de Dublin. Une flotte composée de quinze vaisseaux de ligne et de douze frégates, portant des troupes de débarquement, sortit de Brest le 16 décembre, et se dirigea, sous le commandement du vice-amiral Morard de Galles, vers la partie occidentale de l'Irlande. Hoche, avait sous ses ordres l'armée de terre, et partageait l'autorité avec le viceamiral. Ce choix avait suffi pour inspirer à tous ceux qui étaient dans le secret de l'expédition une confiance sans bornes. Personne ne doutait du succès de l'entreprise ; ou voyait déjà l'Irlande arrachée au joug de l'Angleterre et le cabinet de Saint-James obligé de demander la paix à deux genoux.

Les vents et la mer en décidèrent autrement : des tempêtes incessantes empêchèrent le débarquement projeté dans la baie de Bantrv et obligèrent les trois divisions de la flotte à regagner le port de Brest. Plusieurs bàtimens manquèrent à l'appel ; les transports, le Suffrcn, la Fille unique et la Yille-de-Lorient avaient été capturés par l'ennemi. Le Scévola, vaisseau rasé qui portait quatre cents soldats, avait coulé à fond. La frégate la Fraternité, montée par l'amiral et le général Hoche, n'avait échappé que par miracle à l'escadre anglaise. Enfin, le vaisseau de 74 les Droils-de- l'Homme, commandé par l'intrépide Lacrosse, avait été détruit par les boulets ennemis et par la fureur des flots.

La perte de ce dernier bâtiment fut marquée par des circonstances trop glorieuses pour que l'histoire puisse les passer sous silence. Ce fut une consolation pour la République, qui se fût indignée si sa déconvenue n'eût été accompagnée d'aucune action mémorable. Dans ce temps-là, il n'était pas permis d'être battu, ni même de fuir sans ajouter quelque nouvel exploit à ceux qui figuraient déjà dans les colonnes du Moniteur.

Le navire les Droits-de-l' Homme, arrivé sur les côtes de Bretagne, fut assailli par deux gros vaisseaux anglais, dont un était monté par le coininodore Edouard Pelew. Un combat terrible s'engagea entre le vaisseau amiral et le bâtiment républicain. Malheureusement, dès le début de l'action, le capitaine Lacrosse, s'apercevant que les lames faisaient irruption dans son navire, fut obligé de fermer sa batterie de 36. Malgré cette cause d'infériorité, il fit diriger contre son adversaire un feu si bien nourri, que l'Anglais, déconcerté, suspendit un instant le sien pour relever ses blessés et réparer le désordre de son gréemeut. Un instant après, Lacrosse tenta l'abordage, mais le vaisseau amiral, redoutant uu engagement corps à corps avec un pareil ennemi, évita l'accolade, non

toutefois sans emporter de sanglantes marques de l'adresse de nos canonniers. A ce moment, la frégate Y Amazone vint prêter assistance à Y Infatigable; mais l'équipage républicain joua si bien du mousquet et de la caronade, qu'il ne tarda pas à voir l'ennemi s'éloigner en désordre.

A peine le combat avait-il cessé, qu'il recommença plus terrible. Les obus dont Lacrosse fit charger ses pièces d'artillerie jonchèrent de cadavres le pont et les batteries des deux navires anglais ; mais ceux-ci prirent leur revanche ; et, au milieu de l'ouragan de fer qui enveloppa le vaisseau français, il y eut un boulet pour l'infortuné commandant. On l'emporta tout sanglant au milieu de ses camarades qui, exaspérés par ce malheur, jurèrent d'une commune voix de ne pas amener le pavillon tricolore,

Cependant, grâce à l'activité et à la présence d'esprit des généraux Humbert et Renier, qui se trouvaient sur les Droits-de-l' Homme, la garnison et l'équipage avaient redoublé de vigueur. La victoire resta indécise jusqu'à la nuit; il y avait treize heures que l'équipage républicain la disputait à ses adversaires ; deux cents hommes et dix officiers étaient hors de combat; boulets, obus, mitraille, grenades, tout ce qui pouvait servir de projectile était épuisé. L'Anglais n'en pouvait plus et paraissait disposé à quitter la partie. Vive la République ! s'écrièrent nos marins, quand le capitaine de frégate, qui avait pris la place du commandant, leur permit de se rafraîchir et de prendre un moment de repos. Un cri tout aussi retentissant, mais d'une autre nature, se fit entendre auprès du vaisseau, et le bruit du canon de détresse apprit aux Français que la frégate ennemie venait d'échouer.

— Nous sommes donc sur desbrisans? s'écria leeapitaine; et se penchant en dehors de la galerie, il aperçut l'écume éblouissante que produisaient les vagues en déferlant sur les rochers du rivage.

Ce fut uu mouvement général de consternation parmi ces héroïques enfans de la France qui venaient d'échapper à un adversaire redoutable pour commencer une lutte désespérée contre lesélémens. Lacrosse, prévenu de cet incident, se fait porter sur le pont pour commander luimême la manœuvre qui doit sauver le navire. Pendant qu'on le transporte à son poste, le vaisseau touche, et l'un de ses mâts tombe avec fracas sur le pont où il écrase plusieurs hommes. Un grelin est aussitôt frappé sur une ancre à jet, mais il se brise et le vaisseau est brusquement jeté sur un banc de sable où il s'enfonce pour ne plus se relever.

Quelles angoisses, quelle agonie morale pendant les dernières heures de la nuit! La mer, grossie par la tempête, battait avec fureur les flancs du navire naufragé, pénétrait dans sa cale par ses blessures si nombreuses, et, à chaque nouvel assaut, emportait un lambeau de ses murailles. Le jour, qui se leva terne et lugubre, vint enfin éclairer cette scène de deuil, et permit à nos marins d'apprécier la grandeur du péril qui les menaçait.

Tandis qu'on s'occupait des mesures de sauvetage, un officier aperçut une chaloupe qui se dirigeait du côté des Droits-de-l'homme. Cette chaloupe portait des marins anglais. Quelle était sa mission? C'est ce que l'équipage républicain se demanda avec surprise. On crut d'abord que le vaisseau ennemi envoyait un détachement armé pour s'emparer du bâtiment moribond ; mais, au moment où nos canonuiers couraient à leurs pièces pour punir cette insolence, on vit le pavillon parlementaire se déployer sur la chaloupe, et défense fut faite de tirer. Quelques minutes après, l'embarcation anglaise accosta les Droits-de-l'homme, et un officier remit au capitaine Lacrosse une lettre du commodore, qui contenait les lignes suivantes :

« Monsieur, « L'amirauté étant dans l'usage d'allouer aux marins anglais une prime calculée d'après le nombre d'hommes embarqués sur les bàtimens qu'ils capturent, je vous prie de vouloir bien me dire combien de monde vous avez à votre bord.

Signé, Edouard Pelew, a

Ce ne fut qu'à la troisième lecture de cette incroyable lettre, que le commandant Lacrosse put comprendre la demande de l'amiral anglais. Stupéfait de tant d'infamie, il donna machinalement la lettre aux officiers qui l'entouraient. En un instant, tout l'équipage fui au courant de ce qui se passait. Un hourra unanime parti de tous les coins du vaisseau trahit l'indignation que le message du commodore excitait chez nos républicains. « A la mer, les Anglais, à la mer ! » cria-t-on de tous côtes, et cent bras menaçons s'avancèrent vers l'officier étranger. Mais le capitaine arrêta d'un sigue cet élan brutal, et «'adressant au messager :

« Dites à votre commandant que mon vaisseau n'est ni vaincu, ni pris, et que s'il réclame le prix de la mort de quinze cents Français, il aura volé son argent. Ajoutez qu« je le tiens pour un digne Anglais. »

L'officier s'éloigna tout honteux, au milieu des cris injurieux et des sarcasmes de nos marins.

Pendant cet étrange épisode, la position des Droits-de-F Homme était devenue encore plus désastreuse; il fallut, en conséquence, songer à évacuer le bâtiment qui menaçait de s'entr'ouvrir. Les chaloupes furent mises à la mer; mais dans un clin d'icil, des lames monstrueuses les jetèrent sur les rochers où elles se brisèrent avec fracas. L'essai d'un radeau sur lequel s'aventurèrent quelques matelots et quelques soldats, ne fut pas plus heureux. On ne savait plus quel moyen employer pour établir une communication avec la terre, quand le maître voilier du vaisseau offrit d'aller attacher sur le rivage une corde qui servirait de point d'appui. Il s'élança courageusement dans le gouffre qui bouillonnait autour du vaisseau et se dirigea eu nageant vers la terre; mais ses efforts furent inutiles, et l'on fut obligé de le ramener à bord, à l'aide de la corde qu'il avait noué autour de ses reins. Alors, plus d'espoir de salut !

Ainsi se passèrent la journée et la nuit. Le jour suivant, mêmes tentatives, même insuccès. L'équipage transi de froid, épuisé par la faim et la fatigue, semblait se résigner à son sort et attendait dans un morne abattement l'instant où le vaisseau disparaîtrait pour toujours. Le naufrage avait eu lieu le 14 janvier; ce ne fut que le 17 au matin que, grâce à une accalmie, deux petits bàtimens purent quitter la terre pour venir au secours de ces malheureux. Pendant toute la journée les deux embarcations firent de continuels voyages, emportant chaque fois autant d'hommes qu'elles pouvaient en contenir; mais, vers six heures du soir, il fallut suspendre ces allées et venues, car la mer était plus menaçante que jamais; quatre cents hommes restaient encore sur le vaisseau.

Ce fut une nuit horrible, un drame de quatorze heures, dont aucune description, dont aucun tableau, ne saurait donner une idée. Pendant les dernières heures de ce long supplice, les souffrances qui torturaient nos infortunes marins se changèrent eu un tétanos effrayant. Cinquante matelots et soldats expirèrent dans les convulsions les plus atroces.

\u point du jour, les ileu\ cutters recommencèrent leurs opérations de sauvetage Ce qui restait des quatre cents agonisans fui déposé sut le i ivage, ou les soins les plus touchans leur furent prodigués

Il va sans dire que Lacrosse el les autres officiers quittèrent les derniers le vaisseau, qui, le soir même, fut mis en pièces pai la violence de l'ouragan,

La belle défense t\n DroiU-de-l' Homme fut u : pensation au

dépit que la non réussite de l'entreprise avait fait naître dans tons les cœurs patriotes Le général Hoche et l'amiral Truguet, ministre de la marine, écrivirent au brave i pour le féliciter.

— \ ous vous êtes couvert d ■ -.loue, lui disait le premier.

— Vous êtes Qommi contre-amiral, lui mandait le second.

U était écrit que la France ne pouvait pas éprouver un cchei m

qu'un de ces actes de courage tl de dévouaient quj l'ont les nations si

grandes et si respectées, ne vint adoucir l'amertume de ses regrets, l a gloire ne pouvait pas lui être complètement infidèle.

Pendant que le contre-amiral Bouvet rendait un compte sévèn l'ordre qu'il avait donné le premier à sa division de cingler vers la France, l'Irlande attendait avec impatience l'arrivée delà llotte libératrice. La nouvelle de la dispersion de nos bâtimens fut accueillie avec desespoir dans ce pays, qui, depuis si long-temps, nous tendait des bras supplians. Adieu les rêves d'indépendance dont s'étaient bercés les patriotes de Dublin ! la verte Erin, la pauvre esclave de i' Angleterre tombait tout à coup de toute la hauteur de ses espérances. Elle s'était endormie sur la foi de nos promesses; elle se reveilla au bruit de ses chaînes, devenues, hélas ! plus pesantes que jamais.

Avant de faire le récit de la seconde expédition, nous demandons permission de raconter quelques faits assez curieux relatifs à un homme qui fut le héros de cette nouvelle entreprise sur l'Irlande, et qui, par conséquent, devra figurer au premier plan du tableau

A la fin de l'an \ de la République, il y avait en Angleterre un : sonnier français pour qui les Anglais, qui le connaissaient, prol une grande estime. Cet homme était lieutenant de vaisseau et s'apj Joseph Segond. Il passait pour avoir un courage indomptable et un esprit entreprenant. Malgré sa vivacité de caractère, tout le monde l'aimait. Personne ne doutait qu'il ne fut reserve a de hautes destinées, car il avait toutes les qualités d'un marin intrépide et distingué.

Un jour, Segond disparut de la ville qui lui avait été assignée pour prison. Où était-il allé? son camarade de chambre l'ignorait lui-même. Les autorités, prévenues par leurs espions, envoyèrent à sa poursuite un détachement de soldats; mais après trois ou quatre jours de reebei dans les environs, le peloton revint sans avoir aperçu le fugitif.

Tandis qu'on courait après lui dans la direction opposée .i celle qu'il avait suivie, Segond traversait toute une province de la Grande-Bretagne, et, grâce à sa connaissance parfaite de la langue anglaise, arrivait sain et sauf a Londres. Le lendemain, il s'embarqua sur un vaisseau neutre , qui le jour même lit voile pour Hambourg.

A peine eut-il touche le sol de l'Allemagne qu'il prit le chemin de la France. L'argent qu'il s'était procure lui mtvii a voyager en voiture il brûlait les grandes routes, payait grassement les postilh a ; plus vite, et ne s'arrêtait que quelques minutes dans les villes ,. Sage.

Où allait-il cet homme si presse d'arriver? Quelle préoccupai siégeait son esprit.' V peine échappe a ses geôliers, après une li dîne captivité, il semblait insensible au bonheur d'aspirer à pli trine l'air de la liberté. Depuis le jour de son évasion, il élail h resté absorbe eu lui-même, ei les gens avec qui il avait v"> igé sur mer avaient remarqué dans ses veux cette Dxité que donne l'obsession d'une idée dominante et exclusive. Pourquoi cette précipitation, tience, cet emportement contre tout ce qui lui faisait obsi cleel retardait sa course de quelques si condes ' Personne ne songeait a le | vre; il le savait bien . et cependant :' alop d.^ chevaux pat li lent i son gré il dévorait du re ard I i space qui s'étendait de. ci paraissait en proie .i une vive irritation net u icca mm : i ii . iden i el les baltes néei lin s il un voyage t pu

Ou saura tout a l'heure le mol de cel i ni

Arrii P notre licutenanl de \ iu ne prit | le l< n s'installer dans un hôtel ; il se rendit en tou inicile (1

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particulière. L'amiral Bruix l'admit aussitôt rence dura une heure entière.

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A la fin du mois de prairial an VI, d u fi donl l'am

venait d'être complété et qui avaient reçu chacune un équipage d'élite, s'apprêtaient à appareiller dans le port de Brest Rien n'avait encore transpiré dans la ville sur la destination de ces deux bûtimens, et l'on formait raille conjectures sur l'objet de leur mission. Or, un soir, tandis que le bruit courait dans les calés de Brest que la division en question aUait être envoyée dans l'Inde, voici ce qui se passait a bord de la Fraternité, l'une des deux frégates :

Le lieutenant Segond, en ce moment pourvu d'une commission de capitaine provisoire, causait familièrement dans sa chambre avec un officier de ses amis.

— En vérité, disait celui-ci, je ne conçois pas le mystère que vous me faites du but de l'expédition. Ai-je donc démérité, et ne me croyez-vous plus capable de garder un secret?

— Parbleu! n'allez-vous pas vous fâcher? répondait le capitaine. I\e savez-vous pas qu'un marin, comme un militaire, ne doit pas jouer avec sa consigne * Or, ma consigne, dans cette circonstance, est de rester bouche close.

— Je concevrais vos scrupules, si j'étais homme à compromettre le succès de l'entreprise ; mais nous nous connaissons de longue main, et vous savez que je ne suis pas un étourdi.

— Brisons-là, mon cher, vous avez tort d'iusister.

•- Vous étiez plus communicatif autrefois. Est-ce la captivité qui vous a rendu si sournois ?

— Il y aurait, parbleu, bien de quoi. Si vous saviez ce que c'est que d'être prisonnier, et prisonnier chez les Anglais ! Si vous saviez ce qu'on souffre de se voir réduit à l'impuissance quand on se sent capable d'être utile à son pays et de force à faire de grandes choses ! Dieu vous garde, mon cher ami, de tomber entre les mains de nos ennemis !

— Vous avez donc été bien malheureux en Angleterre?

— Est-ce que cela se demande? Je ne parle pas des traitemens physiques. Etre mal couché, mal nourri, gêné dans toutes ses allures, c'est peu de chose, et je n'y pense plus ; mais le supplice moral est au dessus des forces de l'homme le plus débonnaire. Entendre ces misérables Anglais insulter la République, et travestir, dans leurs grossiers propos, les plus belles actions de nos armées; voir arriver des escadres et des croiseurs ennemis traînant après eux des vaisseaux français souillés par les couleurs britanniques ; voir l'air de triomphe avec lequel ces forbans parlent de leur supériorité maritime; être humilié vingt fois par jour dans son amour-propre et dans son patriotisme ; oh ! voilà ce qui ne peut se tolérer, voilà ce qui m'aurait rendu fou, si je n'avais pas pu m'échapper de leurs griffes. Mais ils me le paieront, et ils ne tarderont pas à avoir de mes nouvelles; nous avons un fameux compte à régler ensemble; je ne resterai pas long-temps leur débiteur.

Pendant cette boutade, Segond s'était singulièrement exalté. Ses dernières paroles furent un trait de lumière pour son interlocuteur, qui se hasarda à dire :

— Le fait est que, si nous le voulons bien, et si Vous avez carte blanche du gouvernement, nous pouvons faire grand mal aux Anglais avec nos deux frégates et nos corvettes.

— Que voulez-vous dire, lieutenant, demanda le capitaine, visiblement surpris et intimidé par l'air d'assurance de son camarade.

-Tenez, mou cher, répondit l'officier, j'en sais tout aussi long que vous, et je ne veux pas vous mettre plus long-temps à l'épreuve. Il est question d'une expédition secrète sur les côtes de L'Angleterre Puis jetant les yeux sur une carte des îles britanniques fixée contre la cloison de la chambre, et apercevant un gros point noir fait à la pli 1 endroit ou était indiqué la petite ville de Weimouth, le lieutenant ajouta dun air mystérieux: Dites-moi, je vous prie, ce que signifié cette marque.

Segond donna en plein dans le piège; il se crut deviné; le sang lui

onta au visage, et il s'écria d'une voix tonnante :

-Lieutenant, comment avez-vbus su cela? quel est le misérable qui

vous a révélé le secret du gouvernement et le mien, ce secret d'où dépend le sort de la France et de l'Europe ?

— Ce misérable, c'est le hasard, capitaine, répartit froidement l'oflicier. Mais, rassurez-vous, seul je vous ai deviné ; seul je sais tout, et je serai aussi discret que vous. Je vous en donne ma parole d'honneur.

Cette promesse calma le capitaine qui s'assit auprès de son interlocuteur; et, lui frappant amicalement sur la cuisse :

— Eh bien! lieutenant, puisque je ne suis plus obligé de faire la bégueule, que dites-vous de mon projet?

— Ma foi, j'ai grand espoir; mais il y a d'immenses difficultés.

— Bah ! le roi d'Angleterre, qui se croit parfaitement en sûreté a \\ t'Miioulh, s'amuse à faire des promenades navales dans son yacht, et nous tomberons sur lui comme un épervier sur un pierrot.

Le lieutenant avait décidément compris, mais il se garda bien de faire éclater son étonuemeut, et laissa échapper cette simple observation.

— Mais Georges III doit être bien escorté!

— Pas du tout, répliqua Segond. Il ne se fait suivre d'ordinaire que par deux ou trois cutters, dont nous ne ferons qu'une bouchée ; et le coup sera fait avant que les bâtimens mouillés dans le port aient eu le temps de s'apercevoir de l'enlèvement du roi.

— Mais qui nous dit qu'il sera encore à Weymouth quand nous y arriverons ?

— Laissez-moi faire : tout est parfaitement calculé pour la réussite du coup de main. Le ministre et l'amiral ne doutent pas plus que moi du succès.

A ce moment, un témoin vint prévenir le capitaine que l'amiral désirait le voir et l'attendait à son hôtel.

Eu se levant, Segond prit la main du lieutenant et lui dit solennellement: .

— Lieutenant, vous me jurez sur l'honneur de garder fidèlement & secret que le hasard vous a livré?

— Capitaine, je vous ai déjà engagé ma parole, je vous la donne encore.

Ici se termina la conversation.

Le lecteur sait maintenant pourquoi Segond s'était si précipitamment rendu eu France. Il s'agissait de ne pas laisser passer l'époque où le roi George devait quitter M eyoïouth, et il n'y avait pas de temps à perdre.

Le lendemain du jour de l'entretien des deux amis, toute la ville de Brest était instruite du but de l'expédition. Le lieutenant descendu à terre en même temps que le capitaine, s'était empressé de divulguer les confidences involontaires de son supérieur.

Trois jours après, le ministre écrivait à Segond pour lui annoncer que, le projet d'enlèvement étant ébruité, l'expédition était contremandée.

Cette nouvelle fut un coup de foudre pour Segond. Son premier mouvement fut de chercher l'infâme qui l'avait trahi; mais le lieutenant avait dû quitter immédiatement la ville, sur l'ordre exprès de l'amiral.

Il est facile d'apprécier les conséquences qu'aurait eues sur la politique de l'EUrope la capture du roi d'Angleterre.

Segond ne tarda pas à prendre sa revanche. Il immortalisa la marine républicaine par une série d'exploits pour ainsi dire fabuleux.

NOUS allons dire la part glorieuse qu'il prit à la seconde expédition d'Irlande.

La division légère destinée à renouveler, en !*98, l'entreprise avortée deux ans auparavant, luit à la voile dans la soirée du IS septembre. Elle se composait du vaisseau le Hoche, monté par l'amiral Bompard, et des frégates la Loire, l'Immortalité, la Romaine, YEntbuscadc, la Sémillante, la Coquille, la Résolue et la liellone, commandées par les capitaines Segond, Legrand, Bergevin, Clément de la Roucière, Laeouture, Déperonne, Bergeau et Jacob. Cette escadre portait environ quatre mille hommes de troupes de débarquement qui devaient aller renforcer le détachement dépose depuis quelques jours, par l'amiral Savary, sur le sol de l'Irlande, C'était le dernier espoir des patriotes de Dublin ; si

cette nouvelle tentative ne réussissait pas, ils retombaient pour longtemps, pour toujours peut-être» sous le joug abhorré des Anglais.

Presque nu sortir de la rade de Brest, la division fut aperçue par deux batimens ennemis qui croisaient dans la Manche-, et dont l'un, après avoir communiqué avec le plus gros, cingla vers l'Angleterre comme pour y aller porter la nouvelle du départ de notre escadre.

jusqu'au 10 octobre et malgré les ruses imaginées par l'amiral pour donner le change aux Anglais sur la destination de la (lotte, les navires ennemis ne quittèrent pas le sillage de nos frégates. Il eilt été facile à nos marins de se débarrasser de ces espions acharnés ; mais le ministre avait formellement ordonné à Bompard d'éviter tout ce qui pouvait lui occasionner la moindre perte en hommes ou en matériel et retarder le débarquement projeté. Deux fois le capitaine Segond, impatienté de l'effronterie des deux mouches anglaises, demanda par signaux, au chef de division, l'autorisation de combattre; la première fois, l'amiral dit non, la seconde fois, il ne répondit pas, et le capitaine de la Loire se mit joyeusement à la poursuite de la frégate ennemie; mais au moment où il allait commander le premier feu, un ordre télégraphique du vaisseau amiral le força de rejoindre.

— Sacrebleu ! s'écria Segond dans un paroxisme de colère, et en brisant son porte-voix sur un canon, l'amiral me vole une victoire ?

Le 11 octobre, au point du jour, l'amiral, qui, pendant la nuit, avait réussi à dépister les Anglais, fit signal à toute la division de laisser arriver pour reconnaître la terre et aborder, s'il se pouvait. Il se décida à opérer le débarquement dans une petite baie au nord-ouest de l'Irlande, et, par précaution, il détacha Y Immortalité, la meilleure marcheuse des huit frégates, avec mission d'éclairer l'espace qui séparait eneor» l'escadre du point où elle devait atterrir. Au bout d'une demiheure, on fut surpris de voir revenir l'Immortalité : elle venait annoncer qu'elle avait aperçu plusieurs voiles à l'horizon. Cette nouvelle, qui contrariait vivement l'amiral, fut bientôt confirmée par l'apparition d'une escadre anglaise dans les eaux de la notre : c'était celle de sir John Navven, qu'un des deux espions était allé prévenir en toute hâte dans la Manche. Cette division ennemie se composait de cinq vaisseaux : le Foudroyant, de S0, le Canada, de 7-1, avec pavillon amiral, le Robuste, de même force, le Magnanime et VAnson, vaisseaux rasés; trois frégates de premier rang : YEthalion, le Melampus et V Amélie, complétaient les forces britanniques.

La supériorité des Anglais était facile.;» apprécier. Leur escadre portait cinq cent vingt bouches à feu ; la nôtre, quatre cents seulement ; elle pouvait lancer cinq mille quatre cents livres de fer par bordée, tandis que les batimens français n'eu pouvaient lancer que quatre mille. Bompard devait donc songer avant tout à remplir en toute hâte l'objet de sa mission. Il manœuvra en conséquence, sauf à retrouver les anglais au retour, quand il serait débarrassé des troupes et du matériel qui encombraient les batimens. Pans le mouvement qu'il lit faire à son vaisseau, ainsi qu'aux frégates, pour serrer le vent en courant tribord amures, le Hoche perdit son grand mât de hune et son perroquet de fougue; pour comble de malheur, les débris de ces deux mùLs crevèrent, en tombant, la grande voile ; de sorte que le vaisseau-amiral dut ralentir sa marche et, par suite, celle des (régates, ce qui permit a l'ennemi de menacer de plus près la division républicaine Néanmoins, le jour et la nuit se passèrent sans autre accident, si ce n'est toutefois une voie d'eau à la Résolue.

Le 12, aux premières clarté» du jour, nos malins s'aperçurent qu'ils étaient complètement cernés par les Anglais, l'eu après, malgré tous les efforts tentes par Bompard pour jeter les troupes a terre, une partie de l'escadre britannique passa entre nos vaisseaux et le rivage. Dès ce moment, il ne fallut plus songer qu'a soutenir dignement l'honneur du pavillon. A neuf heures, les frégates serraient virement I ennemi au feu et les canonniers s'apprêtaient à faire tonner leurs caronades.

Les premiers et les plus terribles coups des Anglais se dirigèrent sur

le Hoche. Foudroyé par le Robuste, Y Amélie et le Magnanime ; ce vaisseau combattait vaillamment, et la fumée qui l'enveloppait continuelle* ment disait assez avec quelle activité ses artilleurs faisaient leur devoir. Segond l'aperçoit dans cet instant critique, ei veut sauver le Hoche en enlevant le Robuste h l'abordage. Il se concerte avec le commandant de Y Immortalité qui consent a le seconder dansée mouvement décisif. Aussitôt il fait force de voiles et lance la Loire sur le bâtiment anglais. Mais, celui-ci évite l'abordage, et, d'un autre côte, YlmmoHalilé se faisant attendre, l'intrépide capitaine est obîigé de renoncer à une tentative qu'il ne peut renouveler sans assistance. En reprenant son poste de bataille, après cette belle manœuvre, sa fréu-ate essuie une bordée en salut qui lui tue plusieurs hommes et lui l'ait de nombreuses avaries

\ défaut de l'histoire, qui a été si ingrate pour notre marine républicaine et impériale, le Moniteur a enregistré un fait vraiment extraordinaire qui se passait à bord du Huche pendant cette lutte sanglante. Tandis que les boulets et la mitraille faisaient un ravage affreux sur le pont de ce vaisseau, un jeune homme, nommé Alexandre l'aujas, dessinait tranquillement cette scène de carnage sans faire plus d'attention aux projectiles qui sifflaient à ses oreilles, que s'il eut été dans un atelier d'artiste. Quelques jours après, prisonnier en Irlande, il envoya son croquis à son père avec une lettre qui fut rendue publique en France parla voie du journal officiel.

Le Boche, écrasé par ses trois ennemis, auquel vint se joindre, à la fin du combat, un renfort de deux vaisseaux, amena son pavillon, mais seulement après que l'amiral eut été prévenu par deux fois qu'il n'y avait plus de place au poste des chirurgiens, que la cale était remplie d'eau a la hauteur de six pieds et que le navire coulait bas. La défense avait été héroïque et digne du nom illustre sous l'invocation duquel était place le bâtiment confié au courage de Bompard i .

Parmi les marins qui se firent remarquer dans cette terrible action, nous devons citer le capitaine de frégate Maistral, qui lit des prodiges de valeur à côté de son chef, et rendit un immense service à ses compagnons d'infortune après la bataille.

Pendant la nuit qui suivit la capture du Hoche, une tempête effroyable assaillit le malheureux vaisseau, déjà si malade. L'ennemi n'avait guère laisse a boni que «les blesses culasses pêle-mêle, et quelques marins anglais chargés de conduire la prise. Ces derniers n'ayant rien trouve de mieux, au milieu de l'ouragan, que de noyer leur terreur dans l'eaude-vie, gisaient ivres-morls sur le pont.el le vaisseau allait périr, lorsque le citoyen Maistral, blesse lui-même, et dans un état pitoyable, ranima le courage de ses camarades, avisa a tout avec un sang-froid admirable, ei parvint à sauver le navire, que menaçait aussi un incendie survenu pendant forage,

î.a Coquille et YEmbuscaâe, entourés d'assalUans comme le vaisseau

amiral, eurent le même sort. Deux heures après, la Ilcll<m<\ .i bord de

laquelle un dépôt de grenades, touché par un boulet, avail fait explosion et cause de grands dommages, se rendit après un eoinlul de trois heures. Cette défense m le plus grand honneur au capitaine Jacob, devenu plus tard \ice-amiral. Inlin. le soir, la Résolue, dont une large voie d'eau gênait les mouvemens, fui capturée, non sans avoir fail payer cher aux anglais leur insolent bonheur.

Dès ee ment, les destinées de l'Irlande furent fixées. Le faible détachement qui, sous les ordres du brave Humbert, avait fait des merveilles de courage el d'audace, était pris lier L'Angleterre pnl ressaisir sa victime presque épuisée, et elle se rangea cruellement sut elle de la protection qu'elle avait trouvée un moment auprès de i.i République ie, parmi les patriotes irlandais nui payèrent de leur vie cette dernière tentative d'émancipation, l'histoire signale le courageux Wolfe- I i ail prisonnier a bord du Hoche, ou il s'était battu vaillamment,

(1) L'amiral Bompard. qui ne voulut jamais reconnaître le» usurpations de Bonaparte', est morl tout récemment dans h; département de I ArUeciic, où il menait h > ic la plus obscure,

et trouve mort daus son cachot au moment ou on allait le conduire au supplice (1). C'est là, comme on voit, une bien lugubre histoire.

Mai reprenons le récit de la lutte maritime.

Quand le lloche eut été amariné par ses vainqueurs, le reste de l'escadre française dut, en désespoir de cause abandonner le champ de bataille. Cinq bàtimens anglais, parmi lesquels le Foudroyant 'et l'Anson, manœuvrèrent pour couper toute retraite à nos frégates. Le Foudroyant était surtout placé de façon à ce qu'aucun de nos navires ne pût se soustraire à ses boulets. La Loire fut un de ceux qui souffrirent le plus de ses volées, tirées presque à coup sûr. Néanmoins, elle le coupa sur son avant et n'eut bientôt plus rien à craindre de lui. Restait l'Anson, qui attendait encore, les nôtres au passage. Mais les frégates républicaines étaient en nombre plus que suffisant pour braver un vaisseau isolé et même, au besoiD, pour l'obliger à fuir. Segond tenait la tête de la ligne; il croyait que l'Immortalité et la Romaine s'empresseraient de le suivre. La Loire, étant bonne voilière, modéra sa marche pour les attendre. Mais son espoir fut trompé : les deux compagnes de la Loire prirent une direction opposée à la sienne et la laissèrent à la merci du 74. Le dépit que cet abandon lit éprouver à Segond ne l'empêcha point d'aviser sur le champ au moyen de sortir de la position dangereuse où il se trouvait. Avant de combattre, il a recours à la ruse : au moment où il se voit à portée de pistolet de l'Anson, il fait hisser un pavillon anglais au dessus des couleurs républicaines, afin de persuader à l'ennnemi que la Loire est une des prises amarinées dans le combat du matin. Le stratagème réussit un moment, et l'Anson se laisse approcher sans défiance; toutefois, ne recevant point de réponse à ses questions, le capitaine anglais commence à concevoir quelques soupçons et fait envoyer à la frégate un boulet qui met plusieurs hommes hors de combat. Aussitôt le pavillon britannique provisoirement placé au dessus de l'oriflamme tricolore disparait du mât de la Loire, et une bordée épouvantable salue notre drapeau délivré du contact des couleurs anglaises. Une salve d'enthousiasme suit immédiatement la détonation des caronades, et à cette explosion belliqueuse se mêlent les plaisanteries de nos marins sur la méprise de l'Anglais. Mais celui-ci se remet de sa surprise et répond vigoureusement à la provocation de la Loire. La frégate semble un instant anéantie sous la trombe de fer qui l'enveloppe ; ses voiles principales sont déchirées; ses manœuvres volent en morceaux; deux de ses vergues sont brisées, et leurs éclats vont blesser les hommes postés sur le gaillard.

— Bien joué! dit Segond; mais il ne nous a pas fait autant de mal qu'il en a reçu. Allons, canonniers, visez juste; ce sera comme si nous avions autant de sabords que lui.

Et tandis que les matelots réparent les manœuvres coupées, des coups multipliés portés des deux murailles de la frégate sèment le carnage dans les batteries de so;i adversaire. Segond, excellent manœuvrier, saisit adroitement toutes les occasions de faire à son ennemi les blessures les plus dangereuses. Docile à sa voix, son navire voltige autour du 74, le harcelle sans relâche, l'assaille de tous côtés, l'obsède, le fatigue, le déconcerte par son audace et sa légèreté. L'Anglais perd du monde, mais, ce qui est plus important pour nos marins, il perd aussi ses mâts, ses voiles et ses manœuvres. Segond s'en aperçoit et un rayon de joie illumine son visage.

— La Loire est sauvée ! dit-il à son lieutenant. Maintenant je les défie de la suivre à la course.

Pendant qu'il prophétisait ainsi l'issue du combat, l'Anson commençait a culer. Segond savait trop bien sou métier pour ne pas profiter des avantages de sa position. Il coupe encore le vaisseau sur l'avant, lui tire une dernière bordée, couvre sa frégate d'autant de toile qu'elle peut

désor

mais en supporter, et s'éloigne rapidement en laissant le navire

(1) i\olfe Tone a laissé de curieux mémoires, daDs lesquels les expéditions d'Iilar.tle sont fidèlement racontées.

1 anglais mutilé et dans l'impossibilité de lui donner plus long-temps la chasse.

A tout prendre, cette fuite était un triomphe. Mais Segond et son équipage n'étaient pas encore à bout de fatigues et de gloire. L'un et l'autre, du reste, ne demandaient pas mieux, et la fortune les servit à souhait.

Le 13 octobre, c'est-à-dire le lendemain de ces [deux combats, la Loire fut rejointe par la Sémillante, dont le capitaine, étant plus ancien que Segond, prit le commandement des deux frégates. L'apparition de plusieurs voiles à quelques lieues au nord lit apprécier au chef de la Loire l'utilité de ce renfort inattendu. Mais sa mauvaise étoile lui réservait un désappointement cruel : le 15, deux frégates et une corvette assaillirent si brusquement la petite di\ision que le branle-bas dût être immédiatement ordonné. Segond attendait impatiemment les ordres de son supérieur; quelles furent sa surprise et son indignation, lorsqu'il vit la Sémillante faire signal de liberté et de manœuvre et s'enfuir à toutes voiles !

— Ah ! dit-il avec amertume, je comprends ; ma pauvre frégate est désemparée ; les boulets anglais l'ont percée en mille endroits et l'on ne veut pas se compromettre pour elle, mais je saurai me passer d'assistance et les Anglais ne m'auront pas encore cette fois.

Des trois bàtimens chasseurs, c'était la corvette qui marchait le mieux ; aussi fut-elle bientôt à portée de canon de la Loire. Celle-ci, en forçant de voile, avait malheureusement perdu ses deux mâts de perroquet. Le Kanguroo commença à la harceler avec ses vingt caronades, et, voyant que la frégate française ne répondait pas, il la crut privée de ses canons de retraite. Ce n'était qu'une ruse de Segond, qui voulait attirer plus près de lui la corvette ennemie pour l'écraser à coup sûr. Elle s'avance en effet, et tandis qu'elle s'apprête à foudroyer la Loire en poupe, elle reçoit elle-même une volée meurtrière qui brise un de ses mâts de hune et l'oblige à quitter la partie. Avant que les deux frégates eussent atteint le lieu du combat, Segond était déjà loin, et la nuit venue fort à propos déroba à l'ennemi les traces de son navire.

Depuis le 12, l'équipage de la Loire n'avait pas respiré! chaque nouvelle agression avait ajouté à la faiblesse de la frégate. Ce vaisseau tout désemparé, tout déchiqueté, faisait ce que firent plus tard avec non moins d'héroïsme ces blessés de Moscou qui, paralysés par le froid et la faim, se défendirent pendant un trajet de huit cents lieues contre les innombrables essaims de cosaques.

Le lendemaiu du combat contre le Kanguroo, la Sirène s'acharne à la poursuite de la Loire. Segond réduit à la glorieuse, mais terrible nécessité de combattre encore, sent son courage s'exalter et communique son élan à tous ceux qui l'entourent. Il réunit tout son équipage sur le pont et lui adresse cet courte allocution :

— Enfans, vous vous êtes jusqu'à présent battus comme des lions ; voici encore l'Anglais; vous lui apprendrez que les défenseurs de la République sont infatigables. Quand à moi, je suis décidé à me faire tuer à mon poste plutôt que de me rendre. Jurez-vous aussi de mourir en envoyant aux ennemis votre dernier boulet?

— Oui, oui, s'écrièrent les braves qui l' écoutaient, vive la République ! vive la France !

— A la bonne heure ! Maintenant que l'on cloue le pavillon à sa corue; son immobilité vous rappellera, au plus fort du combat, le serinent que vous venez de faire.

Quelques secondes après chacun était à son poste, et l'ou entendait plus sur la frégate que les plaintes des blessés qui remplissaient les cadres.

Segond fait appeler le lieutenant et lui dit :

— Faites carguer la grand'voile, pour attendre l'ennemi, et défendez aux canonniers de tirer un seul coup avant que j'en donne l'ordre.

Pendant ces préparatifs, la Sirine s'était rapprochée ; Segond, qui savait que les marins anglais tiennent à honneur de ne pas tirer les premiers, espérait, avec raison, que l'ennemi viendrait à lui sans faire feu

et favoriserait ainsi son projet. Eu effet la frégate britannique nageait paisiblement vers son adversaire, qui faisait patte de velours et la couvait du regard comme le tigre qui guette sa proie. Tout à coup elle fait un mouvement pour présenter le travers.

— Ken ! crie Segond dans son porte-voix.

Et une décharge générale de la Loire apprend à la Sirène que l'habile capitaine français a réservé ses coups pour le moment où elle iui présenterait la poupe.

Le commandant anglais veut prendre sa revanche; mais toutes les fois qu'il espère pouvoir balayer en longueur le pont de son adversaire, la Loire, par une manœuvre rapide, se replace par le travers de l'anglais et déjoue ses combinaisons. Pendant plus d'une heure, ce fut une lutte d'adresse, de ruses et de présence d'esprit , dans laquelle un manoeuvrier moins expérimenté que Segond aurait infailliblement succombé. Ces deux navires cherchant à se blesser dans l'endroit le plus sensible, offraient le spectacle de ces sanglans carrousels où le tauréador s'efforce de frapper à la gorge l'animal furieux, qui, de son côté, s'ingénie à surprendre son ennemi par derrière.

Le combat durait depuis trois heures. Les deux frégates ne pouvant se prendre en défaut, s'étaient décidées a se canonner sans relâche par le travers. Vers midi, la Sircne étant tout à coup sortie de sou nuai;e de fumée, Segond s'aperçut que sa mâture était eucore intacte. Il entra dans une colère violente.

— Que font donc nos canonniers ? dit-il au lieutenant. Nous avons perdu tous nos mâts de hune, nous sommes réduits à nos basses voiles, et l'ennemi a encore tout son bois et toute sa toile ! c'est une honte pour nous!

Puis après une réflexion rapide comme l'éclair, il ajouta :

— Lieutenant, faites cesser le feu et mettre la barre au vent pour laisser arriver; dites aux chefs de pièces <lc mettre deux boulets dans chaque canon; faites charger toutes les armes jusqu'à la gueule; mais qu'on ne tire encore que sur mon commandement.

I "ut- minute après, la Loire s'éloignait avec toute la célérité que comportait l'état de délabrement où l'avait mise l'artillerie ennemie. En voyant la frégate républicaine s'enfuir, les Anglais poussèrent un hourrnh retentissant, et s'attachèrent a la poursuite de la Loire. La Sirène, toute fière de sa voilure encore entière, ne tarda pas ;i gagner de la mer sur le pauvre navire éclopé ; mais, au moment où elle allait l'atteindre, Segond lit virer de bord, lança la Loire dans le vent, et revint menaçant sur la frégate anglaise, frappée de stupeur. La Sirinc voulut é\ iter l'abordage; mais son évolution s'exécuta en désordre, et, pendant qu'elle tournait sur elle-même, la Loire lui lâcha eu poupe et à bout portant sa double bordée, accompagnée d'un déluge de balles et de grenades. Une clameur lugubre se lit entendre a bord du navire anglais. En même temps . le grand mât de hune et le mât d'artimon de la Sirinc, brises par les boulets français, tombèrent avec frai -

— C'est bien, dit Segond ; maintenant, pour les achever, une nouvel'e bordée, mais un coup après l'autre, et toujours dans la poulaine.

Mais la Sirène n'avait pas besoin de ce nouvel assaut. Ses batteries restèrent silencieuses, connue si l'orage qui avait subitement fondu sur

elle avait glacé d'effroi et paralysé son équipage. \| reçusans

sourciller quelques boulets dans son avant, elle réussit à mettre entre elle et la Loire une distance telle , qu'elle n'eut (dus rien à redouter de nos marins.

• rite fois, la victoire était complète; on en trouve la preuve dans une lettre du premier lieutenant de la Sirène, lettre qui fut, peu de ti mps après, publiée ;i Londres :

- ^>us primes la fuite, disait l'officier ai car, si nous eussions encore attendu quelques instans, notre ] pour France nous eût cte fourni ;i bon marché <

<>n n'oubliera pas que c * quatrième c bat di la Loire.

Mais ce triomphe avait été chèrement acheté. Privée de tous ses mâts hauts et moyens, réduite à des tronçons que le moindre choc devait ren-

verser, la Loire pouvait être considérée comme entièrement rasée et semblait un ponton errant sur les dots sans voiles et sans boussole I es trois quarts de l'équipage étaient hors de combat ; ses batteries , inondées de sang, n'avaient plus que quelques canons en étal de faire feu ; ses sabords, agrandis par les projectiles des anglais, ne formaient, dans certains endroits qu'une seule et vaste ouverture. Ce noble navire, naguère si alerte et si lier, n'offrait plus que l'image de la destruction.

C'est dans celte effroyable position qu'il fut encore mis en demeure de se défendre contre un nouvel agresseur le lendemain, aux premières lueurs de l'aurore, les gabiers de \ igie signalèrent deux voiles : c'étaient I' Inson et le Kanguroo, anciennes connaissance de Segond, qui revenaient à la charge.

Ce qui restait de l'équipage et delà garnison était exténué de fatigue, la provision de poudre et de projectiles était presque épuisée. Cependant Segond ne veut pas se rendre. Maigre l'abattement qu'il remarque sur le visage de quelques uns de ses compagnons, il Ordonne qu'on se prépare au combat ; il parcourt les rangs de ses soldats et les encourage par des paroles pleines d'enthouiasme. Quant à lui, il n'a jamais été si rempli d'ardeur: sa physionomie a quelque cl : d'héroïque et d'inspiré; la

perspective d'une mort glorieuse exalte sa pensée et décuple son énei Hier il n'était qu'intrépide, aujourd'hui il est sublime!

A l'aide d'un semblant de voilure qu'il a fait établir sur les débris de ses mâts, il se dirige tout droit sur le 7 I comme pour l'aborder. Ci tte feinte, qui oblige le vaisseau à placer ses voiles de profil, permet à la

frégate de lui tuer quelques I mies dans sa batterie d'avant ; mais elle

se trouve bientôt sous le fi U croisé de ses deux ennemis, qui l'accablent sans merci et s'acharnent sur son cadavre. Alors ce n'est plus qu'une lutte désespérée où le vaincu, la rage dans le cœur et l'écume a la bouche, cherche encore à mordre son adversaire qui va l'étouffer dans une dernière étreinte. Cette boucherie dure une heure et demie ; mais plus la Loire s'affaiblit, plus Segond s'obstine dans son inutile résistance. Le commandant du vaisseau anglais cesse un moment son feu, s'approche et lui crie :

— Etendez-vous, capitaine, vous avez assez, fait pour l'honneur de votre pavillon et pour votre gloire !

Segond lui répond par une volée de mitraille. Cependant son équipage tombe de lassitude. Au moment où il ordonne aux canonniers de er leurs gargousses pour faire durer le combat plus long-temps, nu officier des troupes de débarquement se précipite sur lui le sabre à la main, en lui criant :

— Amené le pavillon ou je t'evenliv '

Segond s'arme d'un pistolet et, ajustant l'officier:

— Vous vous êtes conduit en brave, mais dans ce moment vous êtes un lâche ou un fou, retournez a votre poste. OU je vous brûle la cervelle en présence de nos compagnons indignés

L'officier s'éloigne tout confus et va se faire tuer par un boulet ennemi

L'heure suprême était arrivé pour la Loire. On vint annoncer au capitaine que la cale étail remplie d'eau, que les Vnglaisne pointaient plus qu'à cuiller et que toutes les pièces, excepté quatre sont hors de service, Vlors l'exaltation de Segond se changea en frénésie.

— Il n'y aura donc pas un boulet pour moi ' s'écrie-t-il.

i n même temps il saisit le pistolet donl il avait menacé l'officier rebelle et le dirige contre lui-même; mais un matelot dél ne le canon

it la balle va se perdre au loin. Son exaspération redouble il dérobe adroitement une mèche allumée, la i sa main droite que le

feu dévore jusqu'aux us, et court vei - la S; i Mais on I

et la vue des braves qui respirent encore fait tomber de sa main finstrumi nt de destruction.

— Eh bien ! dit-il, les yeux remplis de larmes, el la voix sanglotante; puisque fous ne voulez, pas mourir, allez déclouer le pavillon; pour moi, je reste ici, car je ne veux pas le voir tomber,

Segond, rentré en France après une dure captivité fut

persécuté et calomnié par un de ses chefs, par un amiral dont le nom ne doit pas figurer ici. Le mensonge triompha, car l'héroïque commandant de la Loire fut disgracié. Il mourut le cœur plein d'amertume et de douleur.

On dit que IS'apoléon honora de quelques mots flatteurs la bravoure de Segond, qui était près d'expier sa gloire par une mort obscure. Une oraison funèbre, voilà tout ce que le héros républicain obtint du maître de la France ! . . .

F. Cochelet.

(National.)

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