INSTITUT K.OYAÏ. DE FRANCE
Séance publique annuelle des cinq Anale mies, du lundi 3 mai 1841; présidée par M. Cousin, président de l'Académie des Sciences morales et politiques.
Les séances publiques annuelles des cinq Académies ressemblent à bien des choses de ce monde. Elles promettent beaucoup et tiennent peu. On voudrait y trouver un résumé lumineux des travaux de l'Institut, une communication officielle de ce grand corps scientifique et littéraire avec le public, un ensemble de fragmeus originaux représentant les progrès et l'état actuel de la science, des arts, de la poésie, de l'histoire, de la littérature en France. C'est du moins ce résultat que les esprits délicats et justes demandent toujours à ces congrès annuels, et ce qu'ils regrettent annuellement d'avoir vainement espéré. Les séances particulières de chacune des sections académiques offrent en général un intérêt beaucoup plus vif. Voyez ce qui se passe dans les grandes solennités dont nous parlons. La distribution des prix de linguistique se fait d'abord assez obscurément, et assez brièvement ; puis un archéologue lit quelques pages consacrées à des ruines. Quelques morceaux disparates, ceux-ci en vers, ceux-là en prose, succèdent à ce premier fragment; et ces quatre ou cinq échantillons, une fois déployés devant le public, tout le monde se retire et les portes se ferment. Arlequin apportait dans sa poche le spécimen de la maison qu'il prétendait vendre , je lui aurais demandé le plan de la maison, ou tout au moins une vue du frontispice ou de l'intérieur.
Je ne veux point affecter le ton plaisant à propos de choses que je crois très sérieuses ; les droits de l'intelligence ne sont pas assez puissamment protégés dans l'époque où nous sommes, pour que l'on doive servir par de vaines railleries la déconsidération qui menace déjà tout intérêt étranger aux variations politiques et aux bénéfices industriels. Mais cette indifférence n'est-elle pas une raison suffisante pour que l'Institut s'arme de toutes pièces et comme la Minerve de ses médailles, pour qu'elle marche un peu plus fièrement l'égide au bras et le casque en tète ? Pressé par deux terribles rivaux, la controverse politique et la concurrence commerciale; représentant de la science, c'est-à-dire du culte voué à la vérité abstraite, et des arts qui cherchent à reproduire l'idéal de la beauté, l'Institut n'a pas grande prise sur les générations nouvelles que remuent des désirs bien autrement âpres et des craintes bien moins métaphysiques. Mais plus on a de respect pour ces corps savans et pour ceux qui les composent, plus on est affligé de voir l'effet produit par ces séances insignifiantes qui, même composées de bons fragmeus, ne laissent aucune idée favorable à l'utilité ou à la grandeur de l'ensemble.
Le discours dans lequel M. le président des cinq Académies, indiquant leur connexité et leur marche simultanée, les a montrées comme symbole général de l'intelligence française, eût réclamé plus de développemens; mais il eût donné ainsi une plus vive saillie au contraste que j'ai signalé. M. Mlguet a ensuite lu son rapport sur le concours de 1841, pour le prix de M, le comte de Yolney,
La commission avait annoncé, pour le concours de 1841, qu'elle accorderait une médaille d'or de la valeur de 1,200 fr. à l'ouvrage de Philologie comparée qui lui en paraîtrait le plus digne parmi ceux qui lui seraient adressés.
Trois Mémoires, tant imprimés que manuscrits, ont été envoyés au concours :
N° 1. Recherches sur la fusion du franco-normand et de l'anglosaxon, par M. Thommerel, in-8°; imprimé. — j\° 2. Essai d'unité linguistique raisonnéc, manuscrit portant pour épigraphe : « Moins il • y a de ressemblance entre deux ouplusieurs langues, plus ces lan- « gués se trouvent dans l'unité linguistique raisonnéc. » (Opinion de l'auteur du Mémoire.) — K° 3. Tableau historique et comparatif de la langue parlée dans le midi de la France et connue sous le nom de langue romano-provençalc^aril. Mary-Lafond, en partie imprimée et en partie manuscrit, in-8°.
La commission a partagé le prix entre M. Mary-Lafond , auteur du Tableau historique, n° 3, et M. Thommerel, auteur des Recherches n° 1 : elle a décerné à chacun des auteurs une médaille d'or de la valeur de 000 fr.
La commission, en accordant cet encouragement à des travaux remarquables et par des recherches qu'ils supposent, et par les espérances qu'ils t'ont concevoir, a émis le voeu que M. Mary-Lafond puisse apporter plus de précision dans ses citations, et que M. Thommerel complète son Mémoire par les développemens qu'exigent la nature et l'importance du sujet.
La commission avait eu outre déclaré qu'elle tenait toujours ouvert le concours relatif à la question proposée dès l'origine de la fondation du prix. Cinq Mémoires manuscrits ont été envoyés au concours :
K° 1. Portant pour épigraphe : « Vanité alphabétique pour toute « les langues est un acheminement vers l'unité de langage pour « tous les peuples. » (Anonyme.) — K° 2. Portant pour épigraphe : « J'ai mangé du tambour et bu de la cymbale. » (Paroles des initiés aux mystères.) — 1S0 3. Portant pour épigraphe ; « Il est un terme au delà duquel l'idée du mieux empêche le bien. » (Yolney.) — N° 4. Portant pour épigraphe : « Linguarum [diversilas aliénât hominem « ab homine. « (Saint- Augustin.) — N° 5. Portant pour épigraphe: « Et l'Eternel m'a dit: Ecris-le de manière qu'on puisse le lire cou- « raniment. » (Habacuc.)
La commission a remarqué dans le Mémoire n° 4 une analyse ingénieuse des sons produits par l'appareil vocal, et une grande simplicité dans le système des signes dont l'auteur s'est servi pour représenter les diverses intonations de la voix humaine. Elle ne pense pas qu'il ait résolu d'une manière définitive la question proposée par M. de Vplney; mais ayant égard aux efforts tentés par l'auteur et au mérite de sou Mémoire, elle croit devoir lui accorder le prix. L'auteur de ce Mémoire est M. A. M. Carlotti.
L'Instiliù élude assez finement l'embarras que lui cause le célèbre prix Volney. Ce voyageur, dont le style ne manque pas d'énergie, mais dont les théories me semblent manquer de justesse, avait offert une récompense solennelle a celui qui découvrirait le moyen d'exprimer toutes les écritures et tous les sons par un alphabet unique. C'était exiger l'impossible. La pierre philosophale, la quadrature du cercle, ou l'art de prolonger éternellement la vie humaine, ressemblent trop à ce problème sur lequel ont pâli tant de personnes crudités.
Au sein de l'Europe même, les alphabets ne sont pas analogues; la valeur du th anglo-saxon, du,;' espagnol, de 17 polonais, n'est rendue par aucun des signes français, allemands ou italiens qui paraissent les représenter. Les orientalistes affirment qu'entre les idiomes orientaux et les idiomes de l'occident, une barrière s'élève, bien plus haute et plus solide encore. M. de Yolney aurait voulu la renverser; contre elle se sont heurtés inutilement tous les efforts des philologues que son appel a déçus. Des organes, soumis à des influences opposées, produisent des sons différens, qui ont pour symboles des caractères également di-
vers: on ne peu! découvrir entre ces variétés, nées dn climat, d ludes el de l'organisme, que des analogies incomplètes et trou ici, assimiler, c'est confondre; et confondre, c'est détruire. L'Académie, convaincue de l'inutilité on du danger de ce problème insoluble, dont M. de Volney lui a légué le malheur, n'a donc pas agi sans habileté lorsqu'elle a étendu a tontes les questions de linguistique les honneurs du prix Volney. Cette année, elle a décerné un de ses prix à une d'érudition très remarquable, celle de M. Thommerel. .Mais on pourrait désirer que ci concours eût pins de solennité et d'éclat, et qu'il n pas comme enseveli au milieu de lectures si diverses. La linguistique, OU, si l'on veut écarter un mot nom eau, la connaissance scientifj idiomes, de leurs rapports et de leurs sources, mériterait plus d'honneur.
C'est la cle d'airain qui ouvre toutes les littératures, i estTi tpli des affinités entre les rai es, I l'est la psychologie des nations. Elle donne le premier et le dernier mot des civilisations Elle déroule les mystères intimes de leurs divers génies, comme certains sav ans patiens et sagaces déroulent les papyrus de l'antiquité. 11 n'est pas de recherche historique à laquelle elle ne \ieune en aide; douze vers phéniciens conserves par Plante sont plus précieux pour l'histoire que vin-.l temples qui auraient survécu aux siècles. La science des langues est une musc et une sibylle, une prophetesse él une prêtresse, la gardienne du grand cénotaphe ou donnent les nations ensevelies. Elle conserve seule la trace des parentés entre les tribus humaines, et le souvenir non effacé des aïeux. Lorsque 1 eaucoup d'années auront passe sur les deux Amériques, elle retrouvera l'ibérie gothique et romaine chez, les successeurs de Pizarre et des lucas; les vocables anglo-saxons des cites de l'Amérique septentrionale lui offriront comme un lil lumineux qui guidera sa route jusqu'à l'époque du puritanisme anglais, ci de la jusqu'au fond des bois teutpniques. A défaut (le souvenirs historiques, ses découvertes sont des titres : logiques incontestables. Elle. rgtrouve dans la Valacbie une cploni i moine, dans le pays de Galles, dans les Higlands d'Ecosse; sur les rives de la Bretagne française, les derniers débris de la race celtique ; et dans les Bohémiens écrans, à travers l'Europe, une tribu indoustanique. Klle reconstruit ainsi l'histoire perdue et oubliée de notre es] rend à chacun ses titres, i ne telle science, toute nouvelle d'aillei qui commence .. se dé iger aujourd'hui du nuage des hypothèses et des systèmes, est digne que l'Institut en corps lui . iais une
place plus belle et plus splendide que ce petit coin obscur d'une ennuyeuse:
Les morceaux lus par M. Blanquî sur la vie de Jean-Bapl par M. Raoul-Rochette sur s à Eleusis, onl médio-
crement captive l'inter, i des auditeurs et fixé leur attention. Ce n'est pas que ces fragmens soient dénués de mérite, mais choses présentes; ils traitent -s trop disparates; ils n'att
aucune question nouvelle: M. Say lui-même esl politique, ou homme des anciens jours. Qu'onécrive li .ant ré-
cit d'une promenade archéologique à travers des ruines de t lesquelles aui eur n'est d'accord avi ifrères, on ne réus-
sira guère a captiver l'auditeur. Quant au lecteur plus studieux et plus c'çst à lui que di telli s études s'i h
JÎOUS citons toul ble de M, Blanqui sur la vie de M. Saj :
f.-B. Say profita dc{ ri années de repos
luissait l'Europe pour retourner et rreavec la
constater la situation industrielle dé ce pays. 11 fut accueilli avec coupdi .' aiistesdei I
.Malihus et Jercmv Bentham. On lefitassoirà Gl d'Adam Smith, honneur in lontra profondé-
ment touche. La lai cil i qu'il publia à son retour, sous le titre de/'. L,tfletefri él'âes Anglais, témoignait vivement de son antipathie po profusions des gouvernemens, el i , lusieurs avertissemens d'une
nature miment pvoj hétique, Cet écrit fut suivi du I
miepolitiqu élémentaire excellent, ou l'auteur a réuni dans
un petit nombre de pa sous la forme familière du dialogue, les
principes fondamentaux de la science. \ ce n tent d'arrêt dans sa vie,
J.-B, Say voulut se recueillir en lui-même et jeter un regard philosophique sur les choses de ce inonde. 11 lit imprimer sous le titre de Petit volume, un recueil d: , écrites 5 la manière de Franklin el empreintes lïve, où d iue toujours la verve caustique de son esprit. Ce petit livre le peint mieux que ses autres o-uvics tel qu'il était dans sa vie priv< plique, railleur, ennemi de toul préjugé, sévère dans ses mœurs, indépendant, laborieux, économe. Il aimait la critique, el il en profitait quand elle était fondée. 11 y a un point, disait-il, sur lequel il faut se résigner quand on écrit : c'est d'être lu légèrement el d'être jugé du haut en bas. «
La verve Se son esprit aimait surtout i r aux dépens des hom-
mes sans convictions, dont le nombre est toujours grand aux époques de troubles et de changemens politiques. Voici comment il en parle : - i n homme sans principes se rencontre avec un homme qui a des principes. Ils causent ensemble; ils se méprisent tous les deux. Quel est celui qui a le plus de mépris pour l'autre .' Nous croyez que c'est celui qui a des principes? — \ ous vous trompez, c'esl celui qui n'en a pas. »
Ces courtes citations du petit volume de J.-B. Saj suffiront pour i une idée de la nature originale de son esprit.
Quel que soit le mérite réel des fragmens lus pendant cette séance, aucun ciment ne les lie, aucune chaîne ne les rattache; el jamais le mot du l'Empereur romain ne fut plus applicable : Du sable sans mortier (ai - L'auditoire un peu fatigué de ces à s'est réveillé tout à coup à la voix stridente de M. \ iennet, a peu pies comme le spahis d'Afrique se réveillerait sous un buisson, au sifflement de la halle imprévue. Cinq de ces prôjectil u d fablesont
' par M. A ienni t, à la lin de la e, et accompagnés d'une joie, d'un applaudissement et d'un tressaillement singuliers. En voici deux :
LL CKKVT.vr. 1.1. COEUB ET L V l.A.Nt.i i
Messer Gastcr, dont notre La Fontaine, Api ... lit un type île roi,
. ..i ilrc ; ei peur ce lu
lie i . . n esl jamais en peine.
Le Cerveau, la Langue el le Cœur
Aspirèrent ..-iir,
Et de ses droits chacun proclama l'excellence. i ses deux rivaux
Sut si bien trouver des défauts,
ntreeux s'arma la défiance.
si I" Cerveau faisait valoir Qu'en lui siégeait i cl énie,
Elle lui repi chai l'i rrcur el la folie. Gaslci i leurs sur lui trop de p
Quand i mirait d'un repas indi
l.e ministre Cerveau, troublé dans sun devoir, Pourrait, du , i ulevorser le reste,
i n avait, de sun i
Grandeur, patriotisme, et noblesse, el vailli i;
Hais n p nv.nt pécher par tioès d'indulgente, Par pitié, par faiblesse ou sensibilité.
La t ii ii>- en dit tant que le sire,
. e faisait bien quand on savait liien dire,
Lui rc
lot liiiai ; Parla lis sur aube chose.
Parla toujours cl ne lit rien.
Mais après cent débats dont elle fut la cause, Gaster, en digérant, finit par deviner
Que celte machine parlante N'était qu'un instrument que devait dominer
L'aulre machine intelligente.
Ne donnons pas un empire à mener A qui ne sait se gouverner.
Cardons-nous des bavards qai, parlant sans vergogne,
l'ont plus de bruit que de besogne.
Le plus beau péroreur, fùt-il même avocat,
IN'esl pas toujours homme d'Etat.
Je ne veux pas plus loin pousser la conséquence ; Mais, avant que mou siècle ait lerminé son cours. Mes survivans, s'ils ne sont déjà sourds , En diront plus que je n'en pense.