LA MACHINE A VAPEUR
Sur un chemin de fer dont la double nervure, Aux miracles de l'art soumettant la nature, Courait en noirs lilets sur les monts nivelés. Les fleuves asservis et les vallons comblés, La machine de Walt, en sifflant élancée, Du bruit de ses pistous frappant l'air agité, Volait rasant le sol, par la vapeur poussée;
Et déliant dans sa rapidité L'allelage divin par Homère chanté.
Comme une comète enflammée.
Elle jetait aux aquilons,
En épais et noirs tourbillons.
Sa chevelure de fumée.
Trente wagons, chargés d'hommes et d'animaux. Etaient dans son essor enlrainés sur sa trace. On eut dit un village, habilans et troupeaux, Qn'un ouragan fougueux emportait dans l'espace; Et, de celte merveille avides spectateurs.
Tous les peuples du voisinage
Couraient saluer son passage
De leurs transports admirateurs.
Tout à coup la machine, échappant de sa voie, A travers les rochers court, éclate et se broie. Le fracas des wagons par les wagons heurtés, Les cris des voyageurs l'un sur l'autre jetés. Font succéder l'horreur à la publique joie.
Ce Irain si pompeux, si bruyant, Où l'homme avec orgueil contemple sa puissance,
N'est plus qu'une ruine immense I)'liomnies et de débris, pêle-mêle effrayant. Et d'où vient ce malheur, cette prompte déroule? D'un tout petit caillou, qu'a jeté sur la route
La main débile d'un enfant.
0 vous que dans ce lemps si fertile en naufrages, De la fortune encor enivrent les faveurs,
Conquérans de tous les élages, Grands auteurs, dont l'esprit se perd dans les nuages, Où vous ont élevés des compères menteurs,
Vous tous, qui d'un char de victoire, Eclaboussez le monde, et nous faites accroire
Que le jour ne luit que pour vous, Brillans aventuriers, illustres casse-cous,
Triomphez, roulez voire gloire;
Mais gare les petits cailloux !
Sans revenir inutilement sur le singulier décousu de cette séance et sur le contraste de ces épigrammes avec Eleusis, avec Adam Smith,
avec Maltlius, — le tout représentant l'Institut; — nous constaterons seulement que cette lecture de fables a été triomphale. Le flux et le reflux de la popularité n'a pas d'exemple plus piquant et plus curieux que M. Viennet.
Il a usé l'épigramme de ses adversaires, et il use de l'épigramme envers tous avec un succès infatigable. On l'a beaucoup raillé; il raille sans pitié et sans relâche. On le croyait tué; il est là, a ses pièces, debout, la mèche à la main, comme un canonnier qui s'est emparé de la batterie qui le gênait. Il la tourne contre tout le monde, et ses boulets rouges tombent comme grêle, non pas au hasard, mais de tous côtés. Gare ! C'est un amusant et vif spectacle de voir ce député narguer les députés, cet orateur plaisanter les orateurs, cet académicien ne pas ménager les académiciens, ce pair railler les pairs, ce poète rire des poètes. Quand sa bordée va partir, tout le monde peut baisser la tête, il y en a pour tout le monde. C'est un caractère tout-à-fait à part dans notre siècle; c'est à la fois un esprit très vif et très en colère, une malice pleine de souvenirs, une étourderie taquine, une mauvaise humeur généreuse, une témérité ingénue, et un aveuglement très honorable et très courageux, quant aux personnages qu'il peut atteindre, aux blessures qu'il peut porter et à celles qu'il peut provoquer.
Philarète Chasles.
(Journal des Débats.)
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