IS
— 11 tenait la bride, et c'est un rude cavalier, répondit de Rohan à demi-voix. Monseigneur s'est estimé trop heureux d'avoir trouvé un homme qu'aucun travail n'effraie et qui ne s'embarrasse de rien, non plus que Satan ; aussi a-t-il abdiqué pour le trésorier : tout ici se fait par lui et pour lui ou les siens; et le pis, c'est que cette ame ressemble au tonneau des fille sdc Danaùs : rien ne la remplit.
— C'est la vérité, interrompit le maréchal de Rieux. Après avoir pris partout des deux mains comme larron qui butine, pourvu sa sœur, ses nièces et ses neveux, on pouvait le croire au bout de son ambition ; mais ne vient-il pas de présenter à la cour une fille qu'il a fait élever au couvent, et que l'on dit aussi savante qu'une abbesse ! Pour doter si noble héritière, ce ne sera point trop de moitié du duché ; car, apprenez-le, messire, le tailleur de Vannes est maintenant aussi bon gentilhomme que monseigneur : il a comme lui des secrétaires, des gardes et un écusson. •
Guillaume Trégus écoutait avec étonnement.
— Tout ce que vous dites là est merveille pour moi, reprit-il. Occupé à guerroyer en Italie et en Allemagne depuis près de quinze années, je n'ai rien su de ce qui se passait au pays ; mais d'où vient que le duc prête l'oreille à ce vilain ?
— Vous connaissez monseigneur, répondit Rohan en baissant la voix : tel vous l'avez vu comte d'Étampes, tel il est toujours. Aussi kver que le sable de nos grèves, et cédant comme lui au premier vent qui souffle, il s'est douné au tailleur pour n'avoir plus la peine de con-
' duire son duché. Mais, où il cherchait un serviteur, il a trouvé un maître ! Le trésorier l'a enveloppe de sa volonté comme on enveloppe de langes un petit enfant ; il le possède, il le fait penser et sentir selon sa fantaisie. Par instans, la fierté de François se réveille, car monseigneur est de noble maison, après tout. Il résiste à maître Landais, il le brocarde et l'humilie. Celui-ci baisse alors la tète, comme sous une ondée de pluie; niais, l'orage passé, il reprend sa domination avec la même assurance, et monseigneur se soumet, à la manière d'un faucon révolté qui, après une volée, revient tendre la tête au chaperon du veneur.
— Nul ne peut-il donc lutter contre la faveur du ministre?
— L'évêque de Rennes et messire Chauvin ont voulu le tenter.
— Eh bien ?
— Le premier est mort misérablement daus l'exil et l'autre dans sa prison.
— Est-ce vrai ? s'écria le capitaine.
— Et de plus, reprit Clisson, on a confisqué les biens du chancelier, brisé sou écusson, abattu ses falaises, chassé sa veuve et ses enfans. La mère a été trouvée morte de faim et de froid avec un de ses fils sur le seuil d'une église de village ; l'autre sera sans doute tombé un peu plus loin.
— Et vous n'êtes pas montés à cheval pour punir le manant qui avait commis un tel crime? s'écria Trégus indigné.
— 11 était sur ses gardes, murmura le maréchal de Rieux.
Le capitaine remit, avec un geste brusque, son chapeau à la flamande, et, regardant les gentilshommes bretons :
— S'il en est ainsi, dit-il, Dieu vous garde ! Quant à moi, je n'ai point coutume de voir la noblesse obéir aux vilains, et j'aime mieux retourner en Allemagne.
— Fi donc! vous ne le ferez pas, dit en riant le vicomte.
— Parbleu! je le ferai, s'écria Trégus en colère.
De Rohan passa un bras sous le sien, et le menant à l'écart :
— Vous resterez pour tirer l'épée avec nous, dit-il tout bas, et pour voir pendre le tailleur.
— En ètes-vous là? demanda le capitaine.
— Venez ce soir à la taverne de Samt-F.l'fiam, vous le saurez.
Les deux gentilshommes se serrèrent la main, puis se séparèrent pour ne point fixer sur eux l'attention des courtisans,
ti.uus venait d'aborder messire Trèvecar, et l'écoutait raconter de
nouveaux méfaits du trésorier, lorsque ses yeux s'arrêtèrent avec étonnement sur un vieillard qui entrait.
Sa barbe grise descendait en désordre sur sa poitrine : ses habits pendaieut en lambeaux, et il portait à la main un bâton de houx encore garni de son écorce.
Le capitaine le montra à Trèvecar en lui demandant si les mendians entraient ainsi dans le palais du duc.
— Ce mendiant est de plus noble maison que nous, messire, répoudit Trèvecar, car il se nomme Etienne Chauvin.
— Le frère du chancelier?
— Lui-même : la ruine de sa famille a un instant troublé sa raison, et, bien qu'il l'ait retrouvée depuis, il garde les haillons qu'il portait dans sa folie, comme pour rappeler toujours la mort de sou frère. Il a, du reste, remplacé le bouffon de monseigneur, qui s'amuse, et qui, dans ses momens de dépit, livre le trésorier à ses brocards.
Pendant ces explications, l'homme aux haillons s'était approché ; Clisson le salua du nom de cousin, en lui demandant d'où il venait.
— Je viens de voir le nouveau pont que maître François, duc de Bretagne, fait bâtir, repondit le fou, et les nouveaux remparts que nos seigneurs les bourgeois (il se découvrit) élèvent dans le Marchix.
— Si je ne faux, observa de Rohan, qui s'était approché, messire Etienne amusait tout à l'heure les passans de ses gausseries, eu leur montrant les couleuvriues de bronze, représentant les sept vertus chrétiennes, que le trésorier a fait ranger devant le château.
— Je leur expliquais pourquoi les pauvrettes avaient été laissées dehors, répondit le fou.
— Eh pourquoi? demandèrent plusieurs voix.
— Parce qu'où se trouve mouseigneur Landais, les vertus théologales doivent naturellement rester à la porte.
Les gentishommes se mirent à rire.
— Ose-t-il railler ainsi le trésorier, dit Trégus à demi-voix.
— Vous en entendrez bien d'autres, répondit Trèvecar.
— Et le tailleur ne s'en venge point?
— Vous savez qu'une tète affolée est chose sainte en Bretagne, messire; qui la frapperait paraîtrait offenser Dieu.
Le capitaine allait répliquer lorsqu'on annonça le duc.
Celui-ci entra , en effet, suivi du trésorier, avec lequel il semblait quereller. A l'aspect des gentilshommes, qui avaient fait silence à leur entrée, tous deux s'interrompirent.
François salua un peu brusquement.
— Pardon, messires, de vous avoir fait attendre, dit-il; mais je défendais vos plaisirs contre maître Landais.
— Messire le trésorier songerait-t-il à nous enlever quelques nouveaux droits pour en doter les bourgeois, comme il a déjà fait de ceux de four, de pêche et de fuie? demanda le vicomte de Rohan.
— Non, répondit le duc; mais je voulais donner des joutes et des courses de bague pour l'arrivée de mon neveu le prince d'Orange.
— Et messire Landais ne le permet pas?
— Il me refuse de l'argent.
— Je comprends, observa de Rohan ; il reste à messire le trésorier une fille à doter; il a besoin d'économies!
François ne comprit point ou feignit de ne point comprendre.
— Les joutes auront lieu pourtant, reprit-il, car je le veux, dussé-je vous emprunter jusqu'au dernier écu d'or et vous donner ma couronne ducale pour gage.
— Le difficile serait de la retirer plus tard, observa Landais froidement.
— Messire aime mieux qu'elle reste au trésor dont il a la clé, ajouta de Rohan.
Landais croisa les bras sans répondre.
Ce calme impassible augmenta sans doute l'irritation du duc, car il s'éloigna avec un mouvement d'impatience; et, ayant aperçu i'.tienne, il l'appela.
LE CABINET DE LECTl'RE.
un
— Eh bien! maître fou, dit-il, qu'as-tu donc à être ainsi triste et muet? Serais-tu par hasard satisfait aujourd'hui du gouvernement du notre duché.
Etienne comprit sans doute l'espèce d'encouragement que lui donnait le duc, car il jeta vers le ministre un regard qui semblait une déclaration de guerre.
— Pardon, dit-il à un air sérieux; je rêve depuis huit jours d'une requête que je voudrais adresser à monseigneur Landais, et je n'ose.
— Pourquoi ?
— Parce que je le sais trop porté à prendre pour être pressé de donner. Il y a un proverbe qui dit : Quand les crapauds sont armuriers, les grenouilles portent l'épée: mais il n'a point été inventé [mur votre trésorier, car il ne t'ait point partager sa fortune à ceux de son espèce. C'est ce que me disait encore ce matin un de ses anciens amis, Ivon, le tavernier de Saint-Efflam. Quoique manant et fripon, il n'a jamais pu rien obtenir du ministre.
— Ceci est grave, répliqua le vicomte i\e Rohan en souriant; que l'on refuse un Clisson ou un Kieux, à la bonne heure; mais un ancien coufrère ! . . .
— Savez-vous s'il n'en est pas pour l'ancien confrère comme pour les sires de Rieux ou de Clisson, dit Landais avec calme? et êtes-voussûr qu'il n'ait point déjà reçu plus qu'il ne lui était dû? Je connais depuis long-temps ces ambitions qui se recommandent du hasard, non du me. rite Je suis pour Ivon ce que sout pour lis gentilshommes leurs ancêtres; il se croit des titres parce qu'il m'a connu, comme d'autres parce qu'ils sont nés. Je l'ai rendu plus riche qu'il ne l'avait rêve dans «es meilleurs jours ; mais tant que je le serai plus que lui, il se trouvera pauvre. Je sais, du reste, messires, que \< ius associez vos haines : l'an, berge de mon ancien compère est devenue le rendez-vous de la noblesse, et messire F.tienne m'y accable de ses bons mots. Heureusement je m'en inquiète peu; ces plaisanteries sont des traits d'arbalètes qui ne vont ui loin ui haut, et j'aime a voir la noblesse se complaire en guerre de paroles.
— Pour le vrai, nous vidions naguère nos différends d'autre façon. dit f.tienne-, mais ce n'est pas notre faute, si tout est changé à la cour de monseigneur, et si aux coups d'épée des gentilshommes il a fallu substituer des coups d'aiguille de tailleur.
Le duc ne put s'empêcher de sourire, et tous les courtisans l'imitèrent. Landais rougit légèrement.
— Je m'émerveille, dit-il , combien la folie de messire Etienne est chose ingénieuse et commode surtout. Il en a fait un bouclii
ricre lequel il peut attaquer en sûreté.
— Voyons ta requête, maître fou, interrompit François, car tu ne l'as point encore fait connaître.
— Je souhaiterais un privilège de marchand pour votre lionne \ille de Nantes, répondit le
— De marchand.'
— Oui, monseigneur.
— Et quel commerce pretends-tu faire?
— Je compte ouvrir boutique de noblesse. François le regarda étonné.
— Et pour qui ? demanda-t-il.
— Pour les protégés de messire landais , qui , ayant fortune, emplois et crédit, n'ont plus besoin désormais que d'être gentilshommes,
Le duc éprouva quelque embarras; mais ne voulant pas le laisser paraître, il s'efforça de sourire.
—Ainsi, maître fou, dit-il, te voilà devenu subitement de bouffon généalogiste '
— Messire ne s'est-il pas fait de tailleur ministre, répliqua Etienne en désignant Landais. J'apporte d'ailleurs une preuve de ma science, monseigneur.
—Qu'est-ce donc1
— La généalogie de ' >rier; je la prends au paradis terrestre, et je prouve que messire...
— Descend d'Adam:' interrompit François.
— Non, monseigneur... du serpent.
I u h s'éleva; Landais lit un geste de dédain amer.
— Ne vous faites faute de joie, messires, dit-il, mais soyez généreux pour qui vous amuse!... Largesse au fou :
Et plongeant la main dans son escarcelle, il en retira une poignée de plaques et de gros nantais, qu'il jeta à Etienne.
Les rires s'arrêtèrent aussitôt; le fou avait tressailli et était devenu pâle ; mais ce fut un éclair. Il se baissa presque aussitôt en souriant, ramassa l'argent qui était a ses pieds, et, le présentant au duc .
— .tesus a ordonné de rendre à César, ce qui lui appartenait, dit-il ;
! autanl de sauvé «les revenus de monseigneur.
prit l'argent avec une gatté forcée et le donna aux paies en
leur r >mmandant de prier pour que messire Etienne recouvrât la
raison.
1ère contre le trésorier était déjà dissipée, et il regrettait d'avoir encouragé les attaques de messire Chauvin, dont il sentait qu'une part lui revenait à lui-même. Pour y couper court, il se fit présenter le capitaine Treu'us, et l'interrogea sur la France qu'il venait de visiter. Il parla ensuite au vicomte de Rohan de ses dettes, à Clisson de ses procès. au sire de lavai de ses meutes, et finit par les congédier, eu leur annonçant de nouveau des jeux de chevalerie pour la semaine suivante
Le duc ne put se retrouver seul avec le trésorier sans éprouver une sorte de gêne craintive Telle étail l'inconsistance et la mollesse de son caractère, que chacune de ses révoltes contre la domination du tailleur ; our résultat de rendre celle-ci plus complète. Dai isi que le ministre allait lui reprocher les affronts aux-
quels il venait de l'exposer, il lit comme tous lis êtres faibles et prévint iroches par la mauvaise humeur. Landais tut l'air de n'y point prendre garde.
I.e duc, visiblement mécontent, s'était assis près d'une table et feuilletait le livre du poète nantais Heschinot, intitule les Lunettes desprinqui venait d'être imprime : cela dura quelque temps.
— Parbleu, dit-il enfin en rejetant le volume, j'ai eu tort de ne pas me faire dire aujourd'hui une grand'm m'eûl au moins occupé deux grandes heures... Que vais-je faire de cette journée de pluie et do brouilla
— Monseigneur veut-il prendre connaissance des nouvelles de France? demanda Landais froiden
— \ oyons, dit le duc en bâillant, autanl cet ennui qu'un autre. Que fait sa majesté Louis XI? est-elle toujours occupée à élever ^es \
et :i bâtir des cil
— Le roi est occupe a rassembler vingt mille hommes de pied cl quinze cents hommes d'armes, repondit Landais.
— Que dis-tu?
— t ne partie est déjà réunie au Pont-de-1'Arche.
— F"t que compte-t-il faire d'une si grosse armée ?
— On l'ignore.
François se leva vivement.
— Par le christ, ni Majesté voudrait-elle encore me surprendre et me larr ter duché ' s i cria-t-il.
— Ce H' ' pas tout, reprit Landais avec la même tranquillité; les
autres armures que Monseigneur faisait venir de Milan, sous ■ fes de soio, ont été arr< t< es en Auvergne el conl par le roi.
— Et tu m'annonces de pareils désastres de cet air? s'écria le duc que l'immobilité du trésorier irri
— Parce que ce sont les moindres, reprit Landais.
— Comment cela
— Les gentilshommes conspirent contre vous, et out fait alliance avec
la France.
— D'où le sais-tu?
— P.u- des lettres des sires de Ville-Blanche, de Maupertuis, et du ptiiiéé d'Orange lui-même, qui s'engagent à exclure de la succion du duché les deux fiUes de Monseigneur.
— C'est impossible, s'écria François.
— Regardez, dit Landais.
Il présenta au di^- plusieurs lettres qui avaient été surprises ou achetées par les espions qu'il entretenait en France : il suffit à François de les parcourir pour s'assurer de la vérité de ce que le trésorier venait d'avancer.
Son p nier mouvement fut de surprise et de colère; 'mais le dé-
coura°i nu ... su céda aussitôt. Pour résister aux Français, il eût fallu réunir le ban et l'arrière-ban de Bretagne ; et, outre que le temps manquait, la conspiration des gentilshommes rendait cette ressource vaine, puisqu'eux seuls pouvaient défendre le pays. Trahi au dedans, près d'être attaqué au dehors, sans argent et saus armes, aucun espoir ne semblait doue permis au due.
Il comprit toute l'étendue du danger avec cette promptitude d'intelligence que donne l'effroi ; il en demeura comme anéanti.
Landais parut enfin avoir pitié de sou abattement.
— Tout peut encore être réparé, Monseigneur, dit-il.
Le duc leva la tète comme un enfant à qui l'on annonce sa grâce.
— Et par quel moyeu ! demanda-t-il incertain.
— Avec du courage et de l'adresse.
La figure de François, un instant éclaircie, s'assombrit de nouveau ; il haussa les épaules.
— Ne sais-tu pas que nous pouvons réunir à peine cinq mille archers? dit-il.
— Nous les joindrons aux dix mille soldats que nous enverra le roi d'Angleterre.
— Le roi d'Angleterre ?
— En voici la promesse signée de lui.
Le duc poussa une exclamation de joie ; puis se ravisant :
— Mais les gentilshommes? dit-il.
— Nous connaissons leurs projets et pouvons les prévenir.
— Qui sait s'ils n'y renonceront point ? observa François , craignant déjà que le trésorier ne sollicitât quelque mesure énergique.
— En tout cas, nous devons attendre, reprit Landais; tous les noms du complot ne nous sont point connus ; laissons le filet tendu aux mecontens : quand il sera plein, nous tirerons à nous.
— Soit, dit le duc, que l'assurance du tailleur avait déjà rassuré et qui se trouvait trop heureux de n'avoir point à prendre de résolution immédiate ; fais à ta guise, maître, j'ai en toi toute foi et toute espérance.
Landais s'inclina.
— .le tâcherai d'en être digne, Monseigneur ; mais le danger chasse aujourd'hui pourrra revenir tant que la noblesse aura dans sa main le duché. Regardez bien que vous dépendez d'elle sans qu'elle dépende de vous. Vous tenez vos grands vassaux à la chaîne, niais c'est comme un chasseur qui mènerait en laisse des lions ; ce n'est pas vous qui les conduisez, vous êtes entraîné par eux. Rien ce sera sur jusqu'à ce que vous soyez sorti de cette tutelle.
— Et par quel moyen, maître ?
— En appelaut la bourgeoisie à voua , Monseigneur ; eu lui donnant votre puissance à défendre.
Le duc sourit.
— Vive Dieu! maitre Landais, vous chantez toujours même antiennevoilà dix ans que je vous accorde sans cesse nouveaux privilèges pour nos bourgeois sans y avoir rien gagné que je sache.
— Pardon, Monseigneur ; pour bâtir quelque chose de nouveau par le monde, c'est la patience qui doit servir de ciment; mais tout va bien !
François haussa les épaules d'un air d'incrédulité.
— Ah ! ne doutez point, Monseigneur, reprit Landais, mais regardez plutôt ! Il n'y a pas encore long-temps que la peste, la famine et les brigandages faisaient souffrir au duché grand dommage ; aujourd'hui la peste est enfermée dans des ladreries , les meules de blé couvrent la campagne, et les routiers ont été pendus ou convertis. Ce n'est pas tout, les éeoles vont se multipliant, comme les poissons que Jésus donnait à son peuple. Il ne sera plus bientôt fils de bonne mère qui ne sache lire, et, grâce à l'art miraculeux qui nous est venu d'Allemagne, au lieu d'aller feuilleter l'unique exemplaire du livre sainl enchaîné à l'autel , chacun l'aura chez soi avec les coutumes de Bretagne ; de telle sorte que nul ne pourra plus pécher contre Dieu ni contre la loi par ignorance.
Le trésorier parlait d'une voix animée ; mais le duc, qui s'était rapproché de la table et examinait de nouveaux déguisement peints sur son imagier, n'écoutait déjà plus. Landais, préoccupé de son idée, ne le remarqua point, et allant à une fenêtre qu'il ouvrit :
— Voyez , Monseigneur, reprit-il avec une chaleur croissante ; les murailles de votre bonne ville de Nantes tombaient dans les fossés; tos bourgeois vous les ont relevées de leurs deniers ; ils viennent de les garnir de canons et de boulets; eux-mêmes quittent une fois chaque semaine l'outil et la balance pour apprendre le métier des armes. La bête de somme devient un coursier de guerre. Ah I encore un peu de temps, et puisque votre noblesse vous abandonne, qu'elle se révolte, vous pourrez lui opposer une armée qui combattra en même temps pour elle et pour vous !
— Charmant ! murmura le duc , qui tenait à la main une des peintures de \' imagier; regardez, maître: le velours nacarat avec les crevées de 6atin blanc ; je veux avoir ce pourpoint pour le prochain bal...
Et comme le trésorier, immobile de surprise et de désappointement ne regardait rien :
— Allez toujours , continua-t-il en éloignant de ses yeux la peinture pour en mieux juger l'ensemble; allez, maitre, je vous écoute... Vous disiez...
— Je disais, Monseigneur, répondit Landais avec une amertume profonde, que l'histoire qui juge les princes par ce qui a été accompli sous leur règne, vous donnera, j'espère, le nom de grand.
Le duc n'entendit ou ne comprit point ; ses yeux venaient de tomber sur la fenêtre à travers laquelle glissait un rayon de soleil : il s'en approcha ; le voile de pluie qui , un instant auparavant , enveloppait la ville, venait de s'entr'ouvrir, et l'horizon s'éclairait au loin d'une joyeuse lueur.
— Mon fauconnier avait raison, s'écria F'rançois, le brouillard se lève et voilà le ciel redevenu aussi bleu que l'œil d'une dame d'outre mer ; je pourrai faire ma promenade accoutumée sur la Loire.
Puis, se reprenant tout à coup :
— Dieu me sauve ! dit-il, je veux faire une chevauchée jusqu'à ma bonne ville d'Ancenis.
— Il est tard, observa Landais.
— Qu'importe? nous reviendrons de nuit par eau; c'est une joie de paradis de descendre le fleuve à demi endormi et avec les étoiles sur la tète. Vous nous accompagnerez maitre.
— Que Monseigneur m'excuse, répondit le ministre ; je dois voir les envoyés du roi d'Angleterre.
— C'est bien, répliqua François rapidement; j'irai seul avec Coétqueu, alors.
Il allait sortir lorsque Landais l'arrêta.
— Pardon, dit le trésorier; tout iù>L4iaâjichevé.
— Lucore ! s'écria le duc impafc
— 11 faudrait votre nom au bas de ces parchemins.
— Plus tard.
— (".'est un traité de commerce avec la Suède, Monseigneur; il enrichira la Bretagne; je le prépare depuis cinq années.
— Alors il peut bien attendre un jour de plus.
— Les envoyés sont ici depuis long-temps et veulent partir.
— Qu'ils partent.
— Mais, Monseigneur.
— Assez! s'écria le duc avec colère. Vive Dieu! ne serai-je donc jamais maître de mes heures , et vieudrez-vous toujours déranger ma joie?
Landais recula.
— Pardon, dit-il avec une feinte humilité; si je pressais tant Monseigneur, c'est que, grâce à ce traité, il eut pu se procurer en abondance les cuirs parfumes et les riches pelleteries du nord qu'il aime tant.
François qui allait franchir le seuil s'arrêta.
— Kst-ce vrai? dit-il... an fait... je n'y pensais pas... ce traité est important.... donne.
11 signa et sortit.
— Va à ton plaisir, cœur indigne de la royauté, murmura Landais eu le regardant partir... je gouvernerai, moi.
Emile Solvesthe r.
[Revue de Paris. — La suite au numéro prochain.)