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UNE MYSTIFICATION

M. Poyet, architecte célèbre, qui construisit la façade du palais de la Chambre des Députés et un grand nombre de monumens remarquables, était d'uni' ex« Bsive crédulité. Cette disposition de son esprit était connue de tous ses amis, et fut souvent, pour eux, l'occasion de plaisanteries qui eussent pu être considérées comme très hardies si elles eusseLt eu pour objet un homme moins débonnaire.

M. Poyel était en outre excessivement timide auprès des femmes dont I riant il aimait la société par dessus tout.

I n soir, a la suite d'un dîner où le Champagne n'avait pas été épargné, il alla faire \isitc à Mm« Dalbani, veuve d'un architecte italien qui avait été son ami. M" Dalbani était une femme de soixante ans environ, au teint cuivré, à la démarche raide, aux formes osseuses et anguleuses. Par compensation, elle avait beaucoup d'esprit el elle aimait les arts, ce qui faisait que Poyet se plaisait beaucoup chez elle.

Ce soir-là ils étaient seuls; Poyet, grâce à ses copieuses libations, avait une tendance à l'exaltation plus prononcée que de coutume; ils

parlèrent des beaux-arts et particulièrement de la musique : M Dalbani

chanta; Poyet ra\i lui baisa la main à trois reprises : jamais peut-être il n'avait poussé si loin la témérité. La spirituelle veuve, le voyanl «J . 1 1 1 ■> ces dispositions, se lil un malin plaisir de l'encourager; elle mi nauda, répondit en soupirant, jusqu'à ce qu'enfin le voyant toul près de sortir des bornes de la bienséance, elle le pria de remarquer que la pendule allait sonner minuit, et qu'il était temps qu'il se retirât. Retombé tout à coup des hauteurs où l'avait transporté son imagination, M. Poyel se retrouva sous l'empire de sa timidité habituelle, et il prit congé de sa respectable .unie sans oser même la regarder.

Le lendemain M " Dalbani dlnail cl» i Desmarets, chef de division au ministère de la son aventure de la veille.

(I) L'auteur interdit absolument la reproduction de ce roman < ini doit paraître incessamment chez l'éditeur II. Souverain, rue de? ucauv-Arls, • tous le litre de Pierre cl Jean, - vol. in-8 •

— C'est charmant, dit Desmarets; justement Poyel doit venir ce soir nous aurons la comédie.

En effet, la société avait à peine quitté la salle a m. muer, que l'on annonça M. Poyet. M Dalbani passa aussitôt dans une pièce voisine, el

Desmarets, prenant autant que possible l'air triste et affligé, lil quelques pas au devant de l'architecte.

— Ah! mon vieil ami. lui dit-il, vous êtes bien mal inspiré de venir me voir ce soir !

— Pourquoi cela? vous serait-il arrivé quelque malheur .'

— Non, pas précisément... et cependant j'aurais donné bi aucoup pour ne vous pas rencontrer d'ici a huit jours...

— Voilà qui est singulier '.. Est-ce que vous me croyez attaque de la peste ?

— Mon Dieu, non, au contraire, je sais que vous vous port./, bien.., beaucoup trop bien même.

— Ah !... Et c'est ma bonne saule qui vous afflige? mais vous n'avez point à craindre que je vous la communique.

— Eh! vraiment je le sais bien; cependant tout cela n'empêche pas (pie votre présence ici me désole.

— Si c'est là tout ce qui vous contrarie, le remède est facile je m i n vais.

— Non pas ! vous resterez, s'il vous plaît.

— Mais puisque ma présence vous désole...

— Oui, elle me cause la plus vive douleur.

— Et vous ne voulez pas que je parle .'

— Il m'est absolument impossible d'y consentir.

— Ma foi ! s'eeria Poyet, je n'y comprends plus rien.

— Vous allez comprendre : le ministre m'a chargé de vous arrêter.

— Moi .'..allons donc! c'est une plaisanterie.

— La chose est malheureusement très sér use, et connue nous

mes ici tous bons amis, on peut s'en expliquer sans mystère. D'une plainte portée ce matin au procureur impérial par Mmi Dalbani, il résulte que vous auriez use. envers cette dame, de pi galant homme, lu juge d'instruction est saisi de cetli mandat d'arrêt a été lancé contre vous; m. us le ministre, voulant éviter

un éclat trop grand, et sachant que nous s ié, ma

chargé de l'exécution de ce mandai.

A ces mois, un concert d'exclamations s'éleva dans le .salon.

— Ah ! Poyet, Poyet, qu'avez-vous fait là?... — Comment, ma Poyet, à votre âge, vous vous laisez entraîner par les passions?.. Qui est-ce qui dirait cela à le voir si calme!... — Certainement, on pourrait soupçonner tant de Un sous ces cheveux blancs!...

— Mais. Messieurs, s'écria l'honnête architecte, tout cela n'a pas le sens commun.

— Aussi, reprit Desmarets, j'espère qu il vou sera facile de vous justifier; mais, en attendant, il faul que j'exécute l'ordre que j'ai reçu Nous allons donc, mon cher ami, monter en voiture...

— Commi desuite?

— Je voudrais pouvoir diffi rer; mais le ministre m'a rei

faire diligence, et voilà que vous vene vous livrer vous m n • •<• diabli'. mon ami, quand un a eu le malheur de commettre une aussi repivbeiisible, on dcwail au moins se tenii

— Mais je vous dis que ji n'ai poinl on repréhensible.

M i Dalbani aura soupe lard; sa plainte esl la suite d'un rêve pénible, d'une mau • Lion.

— Comment, vous n'ê i - pas resté

— Jusqu'à minuit, c'csl la m nie: il i ei c vrai que j' un peu montée ; on m'avait là.t boire il" Champagne, et..,

— Ah ! voilà qu'il avoue, s'i i ; chœur.

— J'avoue, parbleu !

l'ai pas Ira. de l'honnêteté, et je ;

qu'il n'est pas un de vous qui que ce que l'on peut me n provhcr en >iou.

— Cela me rassure, reprit Desmarets; d'ailleurs, mon dier Poyet, le ministre a beaucoup d'estime pour vous; il est donc probable que tuut cela sera terminé dans une quinzaine de jours; mais en attendant...

— En attendant ?

— Je me trouve dans la douloureuse nécessite de unis conduire eu prison.

— Oh ! mon cher .uni, \ous ne ferez pas cela : je resterai chez moi, si vous l'exigez... Je vous donne ma parole d'honneur de n'en pas sortir sans votre aveu... mais en prison !... Tenez, mon ami, je méconnais, et je suis sur que je n'y vivrai pas vingt-quatre heures.

— Cette affaire est vraiment déplorable ; mais je cherche inutilement depuis uu quart-d'heure le moyen de tout concilier.

— Eh bien ! cherchez encore, mon cher Desmarets... ou plutôl cherchons tous ensemble... Ce serait vraiment chose étrange si, à douze ou quinze que nous sommes ici, nous ne trouvions pas un expédient.

Il se fit un instant de silence, pendant lequel chacun contint comme il put l'envie de rire qui le tourmentait; puis Desmarets s'écria d'un ton inspiré.

— Il n'y a qu'un moyen, el le voici ; il parait certain que la plaignante

fa s or, il n'y a rien de mieux à opposer au ïnensong<

tre an écrivait un i bien i lien

■ q - est '"■' :

i écil au .n uisti -. ei j'ai

: [u'i n'en faudr; il; pi . lés rraer loi

■linsi que le procureur impérial; les poursuites ne seraient pas continuées, et cette affaire tomberait dans l'eau... Lh bien! Poyet, voulezvous écrire .'

— Très volontiers ; mais cette aventure m'a tellement ému que je suis pour le moment hors d'état de. tenir une plume.

— C'est là une légère difficulté : voiciM. P.... qui écrit très lestement, t qui, j'en suis sur, se trouvera ires heureux d'être pour quelque chose

''ans une bonne action; vous allez lui dicter le récit, et vous signerez e rsuite.

Cette proposition iptée; le secrétaire improvisé prit la plume et

Poyet dicta ce qui suit:

Monseigneur, ' Les faits contenus dans une plainte portée contre moi par M"" Dalbani, sont si monstrueusement dénatures, qu'il me suflira, je l'espère, de taire à Votre Excellence le récit exact et complet de ce qui s'est

« passe

« H est vrai que j'ai fait hier ui ai visite à celle dame; nous

« avons parle peinture, sculpture.

<• M™ Dalbani s'est mise ensuite au piano; elle a chanté avei beau* " coupd'ame; j'étais vraiment tri m me je m'étais placé

près de cette dame, je lui saisi la main... »

— Oh! oh! oh! interrompit de nouveau le chef de division : voilà .ni devient excessn n, ni ■ rave.

— Mais, mon cher, vous n'y pensez pas ; cela était tout-à-fait sans langer: imaginez un;' petite vilaine main jaune, sèche et ridée, une véritable araignée recouverte d'une peau de chagrin...

— Eh ! c'est justement ce qui prouve que vous étiez dans une grande exaltation... Voyons pourtanl jusqu'au bout.

Poyet était dans un état affreux ; il tremblait, sa respiration était difficile , il pouvait à peine parler; pourtanl il se remit à dicter.

«Je lui baisai la main deux ou trois fois; puis quand elle quitta le - piano, je renouvelai cette marque d'affection et je m'écriai : Vous clés un ange .'...

^ — Mais cela est monstrueux ! s'écria Desmarets en bondissanl sur sa

chaise.,. Ah! mon ami, mon malheureux ami, vous ('les bien coupable! -Mais, mon cher Desmarets, tous les jours on dil a une femme ""'v'7"' "" '" m cela tire, à conséquence.

. ' r selon ; '<'' h y a \i,w foule de circonstances qui pendent le fait

Jalhiinient grave; songez-y donc: on vous accuse d'un attentat odieu.

envers une dame, et vous avouez qu'à l'heure ou a dû se passer le fait qui vous est reproché, vous étiez près de celte dame, que vous lui baisiez la main, que vous lui teniez des discours passionnés, et il était minuit ! . . .

— Sans doute ; mais il ne faut pas perdre de vue que cette femme est laide, horriblement laide... et qu'elle a soixante ans, peut-être plus,

— Eh! bon Dieu! qu'eussiez-vous donc fait près d'une jeune? Il faut pourtant finir ce malheureux récit; continuez.

Poyet reprit encore sa narration.

« J'avoue que pendant cette soirée les heures me parurent, s'envoler c comme des secondes; je ne m'aperçus pas qu'il était minuit; mais sur ■< l'observation qui m'en fut faite, je me retirai. «

— \, oilà tout .' dit Desmarets.

— Absolument tout.

— Signez et approuvez récriture.

Poyet plus mort que. vif signa et approuva.

— Il est bien entendu, reprit Desmarets, que vous m'autorisez a faire de cette pièce tel usage que bon me semblera .'

— Sans aucun doute.

I c s dernières paroles, Mn" Dalbani parut dans le salon.

— Ah ! Madame, cela est. indigne, cela est affreux, s'écria l'architecte;

de coeur un honnête homme ; s'adresser aux tribunaux à

cci h.ies...

Ici il fut ','. par les éclats de rire ce l'assemblée entière, qui

jusque-là avait fait des efforts inouis pour se contenir. Cette explosion

de gaîté fut aussi longue que bruyante; dès qu'elle fut passée, MmeDal-

baui dit à Poyet avec le plus grand calme :

— Monsieur, puisque vous voulez en venir a une transaction, il ne s'agit plus de savoir de quel côté sont les torts; mais il est toujours bon de se mettre en règle ; en conséquence, vous feriez bien d'inviter M. Desmarets a vous montrer le mandat d'arrêt lancé contre vous.

— Ah ! c'est juste. Desmarets, puisque vous êtes chargé de m'arrêter, \ous devez avoir un mandat.

— Un mandat... oui, oui, vous avez raison.,, Je le chercherai plus tard.

— Non pas! non pas! reprit Poyet qui commençait à se rassurer; c'est tout de suite que je veux le voir... Parbleu! je suis bien sot de n'avoir pas pense a cela plus tôt...

— Eh bien ! mou ami, s'il faut vous l'avouer, je crois que je l'ai égare.

— Ah ! vous n'avez pas de mandat !.., Alors vous allez me rendre la lettre que vous m'avez fait écrire au ministre...

Puis se tournant vers l'assemblée qui continuait à rire du meilleur cœur, il ajouta en se frappant le front :

— Al) ! si j'avais su qu'il n'avait pas de mandat '...

La gain- devenant de plus en plus bruyante, Poyet comprit enfin qu'il avait ele mystifié, el il fit chorus avec les rieurs.

— Le tour est excellent, dit M"" Dalbani, et dussiez-vous me garder rancune, mon 1res cher, j'avoue que je regrette bien de n'avoir assisté qu'à la dernière scène de cette comédie.

— Qui sait, belle dame? répondit Poyet eu lui prenant la main de manière à ce que tout le monde pût se rappeler ce qu'il en avait dit ; qui sait? Si nous avions été ici tous deux, je n'aurais peut-être pas été le plus attrapé '

La dame put s'apercevoir alors que les rieurs n'étaient plus de son cote ; mais Poyet n'abusa pas de ce retour de fortune, et cette innocente vengeance lui suffit.

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