L'HOTEL CASTILLANE
Après avoir ouvert ses salons à l'œuvre pieuse des dames de la Miséricorde, M. le comte de Castellane a voulu convoquer encore une fois la haute aristocratie à ses soirées théâtrales avant que les délices de la campagne et la saisou des eaux ne dispersassent ses nobles amis. L'assemblée était brillante. On y voyait réunis de grands noms et de beaux talens. M"iede G... y était entourée, comme de coutume, d'un essaim d'admirateurs , jaloux de recueillir quelques mots échappés à cette belle muse.
La soirée a commencé par la Veuve, comédien en prose, dont le sujet est simple et plein d'intérêt. Mmt d'Elviane, jeune, et belle femme, mariée à un vieillard, a vu la mort l'enlever presque aussitôt à sa tendresse. Elle s'est immédiatement condamnée à la plus triste solitude. Mais son oncle emploie un stratagème pour la tirer de sa retraite et pour lui arracher le secret d'un amour qu'elle a conçu et qu'elle combat depuis longtemps. L'aveu fait, il ne reste plus à la jeune veuve qu'à donner sa main à celui qu'elle aime et dont elle est adorée.
M. Mennechet, dans le rôle d'un aubergiste, a été d'un excellent comique-, Mlle Planât a rendu avec beaucoup de talent le caractère de Mme d'Elviane.
On a demandé le nom de l'auteur avec un élan qui n'avait rien emprunté à la bienveillance : Mme la comtesse de Nansouty a désiré garder l'anonyme.
Celle pièce a été suivie du Souper du Diable, opéra-comique, dont nous nous rappelons avoir vu le sujet représenté sous le même nom au théâtre du Gymnase-Enfantin. Nous devons avouer que nous préférons ht naïveté et la grâce de la bluette originale, aux charmes qu'elle a pu emprunter à la musique composée par M. le comte d'Aoust.
Ou a terminé par les Fausses Infidélités, où M. Mennechet (Mondor) a déployé beaucoup de verve, et a parfaitement secondé M. Michelot. La pièce a été jouée avec ensemble, et nous devons de justes éloges à M",e Guien, à Mlle Planât et à M. Leroux qui remplissaient les autres rôles.
THEATRES
Gymnase-Dramatique. — Le Conscrit de l'an VIII, vaudeville en deux actes, par MAL Bayard et Gabriel. — La scène s'ouvre de la façon la plus originale dans les couloirs du rez-de-chaussée de l'Ambigu. Comique , pendant la première représentation de la Femme à deux Maris, de célèbre mémoire. En revanche, rien n'est plus commun que ce qui se passe dans ces couloirs. Au milieudes ouvreuses de loues, des marchands de lorgnettes, des donneurs de contremarques et des incroyables du Directoire, Survient Jacquet, jeune conscrit qui a eu le bonheur d'amener un bon numéro, et qui, de joie, entraîne au parterre de l'endroit quelques camarades moins heureux que lui, par manière de consolation. Mais tout à coup, ses yeux se sont portés sur une baignoire, au au fond de laquelle il a reconnu Fanny, une petite ouvrière qu'il devait épouser, et qui se trouve en compagnie d'un bel aide-de-camp de je ne sais quel général. S'élancer de sa place, ouvrir la porte de la baignoire, arracher la jeune fdle des mains de l'aide-de-camp stupéfait, tout cela n'est pour lui que l'affaire d'un instant. Mais Fanny refuse de le suivre et le pauvre Jacquet, désappointé, devient remplaçant par désespoir.
Bien des aimées se sont écoulées; Jacquet qui a sauvé à Montereau la vie d'un général de l'Empereur, a consenti à le suivre en qualité d'intendant ; on devine aisément que ce général est l'aide-de-camp du premier acte qui lui a enlevé sa Fanny. Éclairé par une circonstance imprévue,
Jacquet, pour toute vengeance, le force à faire le bonheur de l'enfant qu'il a eu de la jeune ouvrière.
Cet ouvrage, indigne du talent et de l'expérience de M. Bayard, n'a pas même pu trouver grâce aux yeux des admirateurs de Bouffé, qui a cependant joué avec sa verve ordinaire le rôle du conscrit Jacquet. Mais c'était une tâche bien au dessus de ses forces que celle de sauver une si misérable rapsodie. En vérité, il n'y a rien de tel que les gens d'esprit pour outrer leurs propres défauts, et pour faire plus mal que les autres, lorsqu'ils s'y mettent.
Théâtre des Variétés. — Un Vieil Ami, vaudeville par M. Dartois et Théailon. — En attendant le grand vaudeville des Abeilles sur lequel on fonde l'espoir d'un beau succès, nous avons vu représenter successivement trois pièces nouvelles en une semaine, et toutes trois ont réussi. Assurément nul ne sera tenté de reprocher à l'administration des Variétés un défaut de zèle.
L'intrigue de la première pièce est simple, trop simple même pour offrir un grand intérêt. M. Bonenfant veut absolument entrer dans la famille d'un sien ami, auquel le ciel a donné une sœur et deux jolies filles. Malheureusement l'âge a fait grisonner ses cheveux, son ventre a acquis une excessive rotondité et les jeunes filles se sentent plus disposées à lui accorder leurs respects que leur main. Bonenfant se décide à épouser l'aînée, d'autant mieux qu'elle est brune et qu'il adore les brunes. Mais celle-ci lui avoue en rougissant qu'elle éprouve depuis deux ans une inclination pour M. Charles, jeune et beau clerc de notaire. Bonenfant qui a le cœur aussi doux que son nom, consent à ne pas faire le malheur de la pauvre fille et songe à épouser la cadette, avec d'autant plus de facilité qu'elle est blonde et qu'il ne déteste pas les blondes. On voit que l'excellent homme a des idées très philosophiques. La cadette arrive ; elle se montre peu flattée de ce choix, et, ne sachant comment refuser l'honneur qu'on veut lui faire, elle feint un mariage secret avec le notaire du pays. Après quelques scènes de mystification, Bonenfant, offre enfin son creur et sa foi à la sœur de son ami. C'est une femme très romanesque, qui pourtant n'éprouve point une répugnance invincible à devenir 51""' Bonenfant.
Il y a de l'esprit dans ce vaudeville ; quelques couplets surtout sont écrits avec la verve du bon temps; Cazot et Prosper G othi sont d'une délicieuse bouffonnerie.
Le 15 avant midi, vaudeville, par M. Chabot et Cormon. — C'est un usage depuis long-temps établi que, le quinze avant midi, tout locataire quittant son appartement, remette les [clefs à son successeur. Un jeune tiste se prépare à remplir fidèlement cette obligation et donne ses derniers ordres au portier de la maison. Tout en causant, le jeune musicien parle de ses amours au vieux concierge, et lui dit qu'il adore une jeune femme que probablement il ne reverra jamais. Oe son côté, le portier se rappelle le temps heureux où il était concierge du théâtre non royal des Funambules et le jour néfaste où sa fille s'est enfuie du domicile paternel, llelas ! les danseuses ont de tout temps mené uue vie aussi légère que leurs pas.
Un nouveau locataire arrive, c'est un ennemi personnel du jeune musicien; aussi celui-ci refuse-t-il de lui remettre les clefs avant midi. Mais survient ensuite une jeune dame qui doit habiter cet appartement, et la résolution de l'artiste a changé aussi vite que la conscience d'un homme d'état. lia retrouvé dans cette belle locataire celle qu'il a si long-temps recherchée et qu'il n'a pu oublier. De son côté le vieux concierge reconnaît eu elle sa fille, et pour comble de bonheur, il apprend qu'elle est toujours demeurée vertueuse. C'est assez dire que le rideau s'abaisse pour couvrir des préparatifs de mariage. Cette petite pièce spirituellement dialogues et jouée avec beaucoup d'entrain par Lepeintre aîné, Brindeau et M1,e Olivier, a parfaitement réussi.
Deux Dames au violon, par MM. Dupeuty et Cormon. — Deux pauvres débardeurs représentés parMlle Esther, et M""' Boisgontier, deux pauvres petites loutres jetées sans pitié dans cette obscure tabatière que l'on nomme violon, pour avoir hasardé un pas trop licencieux, déplorent