VOYAGE EN NORWÉGE
Je désirais depuis long-temps voir une aurore boréale. Ce désir a été satisfait. Pendant la nuit du 19 au 20 août, le capitaine Fasting vint me réveiller en m'anuonçant que ce brillant phénomène venait de se manifester. Il est rare d'en voir a une époque aussi peu avancée de l'année, à cause de la trop grande clarté des nuits. Je courus sur le pont; il était alors minuit. Je fus témoin d'un spectacle qui sera toujours présent à ma mémoire. Vers le nord-est l'horizon était éclairé; la nuit se montrait au nord-ouest, et daus le nord magnétique, à environ 20 degrés ouest du méridien, brillait la lumière boréale qui formait comme un grand arc. Son intensité était très grande, s'il en eut été autrement la clarté de la lune nous aurait empêchés de la voir. On distinguait parfaitement l'apparition et la disparition successive dis rayons lancés jusqu'au delà du zénith. J'appris]par la suite, à Kaaffiord , que l'aiguille aimantée avait
■ (I) M. IUtssegcr, auteur de celle lettre , est un savant géologue d'Allemagne.
été la veille en grande agitation et qu'on avait prévu qu'une aurore boréale aurait lieu. ?,otre vaisseau se trouvait précisément alors sous le cercle polaire, près de l'ile de Hestinaudoè jle du Chevalier, (àtte nuit-là, le chevalier de pierre de cette ile, éclairé par l'aurore boréale, projetait au loin sou ombre. Cette gigantesque statue, caprice de la nature, regarde l'ile de Leckoé, assise sur un cheval de 800 pieds de haut , dont file tient en main les renés; elle est là comme la sentinelle du cercle polaire. Jamais illusion ne tut pour moi plus complète,
Au bout de quelques heures , nous quittâmes l'Océan atlantique pour entrer dans la mer glaciale. Le lendemain matin nous étions en vue de Landegosoe, ile hérissée de rochers , parmi lesquels s'en élève un, du côté de l'ouest, qui ligure une femme tenant son entant dans ses bras et regardant tristement la mer, car elle attend, dit la tradition , mais toujours en vain, le retour d'un époux chéri. Peu de temps après nous débarquâmes à liodoe, c'est le siège de l'administration du Pîortland, province qui est plus étendue que tout le Portugal, et qui n'a cependant que wugt mille habitans. La journée se passa fort gaiment chez le gouverneur. Le paysage qui se développait autour de nous avait déjà la physionomie des régions polaires : celaient des rochers nus et couverts de neige et de vastes glaciers descendant presque jusqu'au niveau de la nier, et prenant des formes singulières et souvent bizarres. On cultive encore du blé dans les environs de Bodoè, mais les vents glacés et les tempêtes détruisent souvent les récoltes.
Près du cap de Skotstin, nous quittâmes le continent pour couper transversalement le \\ estliord et gagner les ilesde Lofudden,qui s'étendent le long des cotes jusqu'auprès du cap .Nord celles se composent de hautes montagnes couvertes de glaces, et dont la plus élevée, le Waagfl- Kallen, porte son sommet à ô,ooo pieds au dessus du niveau de la mer. Ces îles ne sont habitées que par des pêcheurs, auxquels sont venus se joindre quelques marchands ; ou les a divisées en plusieurs paroisses. Dans les mois de janvier et de lévrier, plus de vingt mille hommes s'y rassemblent, venant du Finnmarken, du ISortlaud et de diverses autres parties de la Norwége, pour se livrer à la pèche de la morue , qui, de la haute mer, y afllue eu bandes considérables. Cette pêche est soumise à des lois particulières, et il y a des peines appliquées en cas de disputes. La sagesse de la Providence se montre d'une manière frappante dans la distribution des productions de la nature : l'Arabe ne saurait vivre sans le chameau, le Lapon sans le renne, les îles rocheuses de I.ofudden seraient inhabitables si les morues n'y arrivaient en foule,' et si l'oiseau à duvet ne pénétrait pas jusque dans les habitations pour y porter ses plumes et ses œufs. Des vaisseaux russes, tournant le cap Nord, apportent d'Archange! àTromsoëet à Uauterfest de la farine et duble.ei en emportent du poisson sec et de l'huile de baleine. Les habitans de ces contrées aiment avec passion le tabac et les liqueurs fortes, aussi attendent-ils avec impatience les baptêmes et les noces, où ils trouvent -ion de se livrer au plaisir abrutissant de l'ivrognerie , auquel le Lapon surtout sacrifie tout ce qu'il gagne.
Les dangers continuels qui entourent les peuples pêcheurs ont rendu les habitans de ces îles courageux et hardis à l'excès. On les voit gagner la pleiue mer sur de faibles canots , braver la tempête , tourner le cap Nord, et faire même des voyages de plusieurs centaines^de lieues anglaises. Pendaut que nous traversions le \\ estliord et le bassin des Iles I.ofudden. le temps étant calme, nous voyions des baleines se jouer autour de nous à la manière dés dauphins et rejeter fort haut l'eau qu'elles avaient aspirée, ce qui faisait l'effet d'une fontaine jaillissante.
La ville de Tromsoë, où nous arrivâmes le 22, a dix-huit cents habitans; elle est située dans une petite Ile voisme du continent. Cette ville a reçu des indigènes le nom de Paradis du Nord, nom auquel lin donne quelques droits sa position au delà du cercle polaire. En nous y rendant, par un assez mauvais chemin, a travers une forêl de bouleaux, nous aperçûmes dans les broussailles des animaux qui faisaient un bruit singulier, semblable à celui des étincelles électriques, et bientôt nous nous trouvâmes au milieu d'un troupeau de trois a quatre, cents rennes, 1res
vigoureux. Dans le voisinage se trouvaient les huttes des Lapons; nous nous y dirigeâmes, Les Lapons vinrent a notre rencontre et nous firent un accueil très cordial; ils étaient couverts du haut en bai de peaux de rennes , et aucun d'eux , homme ni femme , ne déliassait la hauteur de quatre pieds six pouces. La malpropreté est ce qui frappe d'abord chez eux, et en cela ils différent entièrement de leurs animaux qui sont tics propres. .Nous donnâmes aux enf.ins quelques bagatelles, et aux hommes de l'eau-de-vie , ce qui nous valut aussitôt leur amitié. Du lait de renne nous fut offert, après quoi on voulut nous introduire dans les huttes; celles-ci sont en peaux et en ua/.ou soutenus par des pieux. Les portes en sont tellement basses qu'il nous aurait fallu entrer a quatre pattes; aussi préférâmes-nous rester dehors.
>ous vîmes les Lapons charger leurs reunes et se préparer ,i partir ; leurs migrations dépendent entièrement de ces animaux, qui les obligent a les suivre lorsqu'ils n'ont plus de quoi paitre. J'aimais voir ces petits hommes au milieu de leurs rennes. Quelle différence entre eux et les Arabes entoures de leurs chameaux et de leurs ardens coursiers ! Les traits du Lapon sout grossiers, mais sa physionomie dénote la malice et la ruse. Les femmes ne manquent ni d'esprit, ni de bon sens. Ces peuples nomades relèvent du gouvernement sur le territoire duquel ils campent. Les grands propriétaires, ceux qui ont des troupeaux de plusieurs milliers de reunes, ont voix élective, mais ils ne peuvent pas être nommes.
Le lendemain, nous limes une petite promenade dans l'ile. Le soir, il y eut bal chez le consul, M. Uack; nous y trouvâmes une société d'uue exquise politesse, des daines fort aimables et de charmantes danseuses. On y entendait parler Allemand, Norwégien, Anglais et Français. Je me demandais si je me trouvais réellement sous le 01)* degré de latitude, entre la mer Glaciale et la Laponie.
En continuant notre voyage au nord, vers llanurfest, nous vîmes les immenses glaciers de ll'lf et du Lyngenliord , dont les masses de glace, appendues aux rochers, menacent la mer. .Malheureusement nous ne pûmes jouir long-temps de ce beau spectacle: un brouillard se forma, tellement épais, que l'on ne pouvait voir à dix pas. D'ailleurs la navigation est fort difficile et même fort dangereuse entre ces iles. A huit mille d'Hamerfest, nous entrâmes dans le grand Altenfiord; nous avions passe le 70e degré de latitude, et cependant il y avait encore, pies de Talvig et a Bosekop, des champs de seigle, qui, à la vérité, ne produisent pas tous les ans. La situation de Talvig est des plus pittoresques. Nous y rencontrâmes deux Ulemands occupés à établir une fabrique de savon. liosekop et Altengart sont dans une position plus pittoresque encore, et surtout plus favorable pour la culture du seigle. Toute la contrée est couverte de bois ; le bouleau y domine et réussit a merveille : nous en vîmes des troncs magnifiques, ce qui ne se voit peut-être nulle part ailleurs sous cette latitude, l'eu de jours après, le 2ô, nous entrâmes dans le Kaafliord, branche latterale de l' Altenfiord. Depuis quatorze ans, une société anglaise y exploite une mine de cuivre aussi intéressante que productive; c est certainement la mine la plus septentrionale du inonde. Autrefois, l'on en expédiait les minerais à Swansi i pour y être fondus . je les j ai vus moi-même, mêlés avec ceux de Valparaiso, du Chili et de Cuba. Aujourd'hui, au contraire, on apporte le charbon de l'Angleterre pour les fondre sur les lieux. Ce charbon, qui sert de lest, coûte très peu pour le fret, malgré la grande dis) ince qu'il parcourt. Au reste, les charbons nouvellement découverts au Spitzberg, où un vent favorable peut en trois jours conduire un navire parti de Kaafliord, deviennent d'un grand secours; seulement, comme on le pense bien, il y a sous une latitude de No denres bien des obstacles a vaincre pour l'exploitation de c.s dépôts. L établissement est dirigé par le consul Crow d, qui est seconde par M. Smith ; les neutres des mines cl des usines sont M. Neto et M. Ile, tous deux de Krciberg Cet établissement est avantageux, non seulement sous le rapport pécuniaire, mais il contribue aussi à peupler cette contrée. Les administrateurs, hommes forl cap, il. les. maintiennent une discipline sévère parmi le personnel , qui B'élève à |,200 individus; elle a eu pour résultat de diminuer le penchant pour
les liqueurs spiritueuses, et la population aime à travailler sous des chefs aussi loyaux que justes.
T.a situation de cette mise est des plus favorables. L'usine se trouve tout près de la mer, et les galeries sont percées dans les montagnes. Les terrains qui dominent dans cette contrée sont le schiste argileux, le calcaire compact , la grauwacke grenue traversée par d'immenses masses de diorite. Ces dernières ont modifié les roches limitrophes et les ont transformées en alun schisteux, jaspe, dolomite, grès, etc. On y découvre même des filons de spath calcaire, renfermant de grandes niasses de pyrite et de minerai de cuivre. En vérité, l'on trouve là tous les caractères de ce que dans la science on appelle cratère de soulèvement, caractères que j'ai rarement rencontrés et dont je ne connais que trois grands exemples : l'Ussub-o-Mara, dans le désert de Bahinda, entre Cordofan et Dongola ; l'île Santorine et Kaaffiord. La mine la plus riche se trouve à Reipaasz, à deux milles de Bosekop : ses minerais fournissent quel" quefois plus de 30 pour 100. On exploite annuellemet de quatre à cinq mille quintaux de cuivre, qu'on expédie principalement en France.
Nous trouvâmes aussi à Kaaffiord une école spécialement établie poulies enfans des ouvriers ; tous les dimauches on y donne un bal ou une représentation théâtrale. L'établissement possède une belle église dans laquelle est un orgue excellent.
M. Ile s'occupe aussi d'observations physiques et météorologiques ; notre dernière expédition lui a complaisamment fourni tous les înstrumens nécessaires. Il a à sa disposition un observatoire très convenable. Les observations magnétiques faites pendant la nuit, qui dure sans interruptions dix semaines, sont très intéressâmes, surtout à cause des magnifiques aurores boréales et des tempêtes qui ont lieu durant cette époque. Les oscillations horaires du baromètre, si prononcées dans les pavs tropicaux, cessent alors tout-à-fait, ou du moins ne sont nullement sensibles
De Talvig, le bateau à vapeur va en quatre heures à Hamerfest. Cette ville compte six cents hnbitans; elle est située, comme Tromsoë, sur une île. C'estune seule me qui longe le pied d'un rocher abrupte. Tous les environs sont tellement nus, qu'on n'y voit pas un arbre, pas même un coin où faire venir des herbes. La culture du seigle et la végétation des arbres se sont arrêtées tout court à Altengart. Nous rencontrâmes à Hamerfest la corvette française la Ilecltnrhr, de retour de son voyage dans la mer Glaciale. Il y avait, de plus, une vingtaine de bàtimens russes qui venaient chercher du poisson sec. L'huile de baleine forme le princi. pal commerce de l'endroit; aussi la ville est-elle infectée par les nombreux cadavres de baleines et de morses que l'on soumet à la distillation. C'est principalement au Spitzberg qu'on les pèche. Hamerfest est la ville la plus septentrionale du nord, et sous ce rapport déjà elle est intèrés. saute ; elle se trouve à quatorze milles du cap Nord, et sous le 7 ! '■ degré " de latitude. Néanmoins on y connaît les charmes de la société el le plaisir : ce sont des (leurs sous la glace.
l"u nous reàdant dans cette vi'le, nous passâmes devant les immenses glaciers d'Oeerfiord, qui occupent une étendue de plus de cinq milles carrés ; nous vîmes aussi entre Nussliord et Bevgsliord d'autres glaciers qui ne sont pas aussi étendus, mais dont la situation est plus pittoresque.
S i-rivés à Svolvar, sur File de Lofund, la tempête nous v retint pendant trois jours. Pour tuer le temps, nous y établîmes une salle de liai dans la maison du marchand, ce dont les dames qui se trouvaient à bord nous surent beaucoup de gré. Un passager, qui jouait du \iolnn, composait notre orchestre. Mon ami ïtralori essaya de raccompagner avec sa flûte, ma's jamais les deux musiciens ne parvinrent à se mettre d'accord.
J. Rl-sseoeiw (Traduit de la GÛMte d'Augsbovnj).