‹ Le cabinet de lectureChapitre 205 sur 249 · NOUS · texte numérisé non relu

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— Il me le demande! s'écria l'enfant, dont les veux s'étaient mouillés

ii's, quand, malgré ses promesses, il expose chaque jour sa vie comme si elle o'appartenail qu'à lui seul,

— Pardon , dit le jeune homme avec un accent d'humble douceur ; mais il le faut... vous li

Marie le regarda . jeta ses mains dans les siennes, et laissant aller sa tête contre sa poitrine en fondant eu larmes :

— Il faut que vous i i> i( •- dit-elle. Uberl éperdu la serra dans ses bras.

— Ah! je le veux, je le veux, s'écria-t-il, Dieu le sait; mais u'ai-je point juré qu odrai digne de vous, Marii ' n'êtes-vous point ma terre promise?... Qu'impi te lesdangers à courir* s'ils nous rapproohent. Oh! ne craignez ombe; je sens en moi une force à renverser des armées. L'amour est une cuirasse comme la foi, ceux qui

il enfermés tout entiers n'ont ri ndre.

— Vous ne vous exposerez plus; promettez-le moi, répéta la jeune fille suppliante,

Il hésita.

— Je le veux , je le veux ! s'écria-t-elle . dites que vous ne vous exp* ■ lus.

— Ne savez-vous pas que vos volontés soqt les miennes?

— Vous ne vous chargerez plus de missions périlleuses? vous resterez ici ?

Albert tressaillit.

— Votre père m'ordonne de partir demain, dit-il.

— Vous!

— Et pour long-temps sans doute.

— Où vous envoie-t-il ?

— En Angleterre.

— En Ansleterre! répéta Marie effrayée, oh! vous n'irez pas.

— Si je refuse, il faut rompre avec messire Landais, et renoncer à tout espoir.

La jeune fllle se laissa tomber sur un fauteuil les mains jointes.

Ainsi je ne vous verrai plus, s'écria-t-elle en sanglotant.

Albert voulut la rassurer; mais lui-même luttait avec peine contre ses funestes pressentimens ; les larmes de Marie avaient brisé son fragile courage, il y mêla bientôt les siennes ; tous deux restèrent long-temps les mains enlacées, et échangeant leurs noms au milieu des plaintes, des pleurs et des baisers.

Le bruit de quelqu'un qui montait l'escalier de la tourelle les arracha à ce douloureux épanchement. Marie se leva.

— Qui peut venir à cette heure ? demanda-t-elle.

— Je n'attendais que le ministre, répondit Albert.

— Mon père ! s'écria la jeune fille épouvantée.

— Les pas approchent... vite... ici, reprit le jeune homme en ouvrant rapidement la porte d'un cabinet obscur.

Marie eut à peine le temps de s'y élancer ; la portière d'entrée s'était levée brusquement, et un homme, en déguisement de bal, venait de paraître sur le seuil.

Le secrétaire, étonné, fit un pas vers l'inconnu, qui ôta son masque : c'était messire Etienne.

Albert recula stupéfait.

— Tu ne m'attendais pas, lui dit le vieillard en souriant.

Vous ù Nantes ! s'écria Albert ; ignorez-vous que votre tête est

mise à prix ?

— Ce déguisement me cache à tous les yeux, et l'audace même de la démarche empêche de la soupçonner. Qui songe à moi, d'ailleurs, au milieu de cette fête ? chacun n'est-il point uniquement occupé de son plaisir ?

— Et vous êtes venu seul ?

— Avec un compagnon.

— Mais qui vous amène ?

— Tu le sauras. Avant tout, dis-moi combien d'archers gardent le château.

— Deux cents, environ.

— Combien veillent chaque soir sur les tourelles et les remparts?

— Vingt.

— Dans les salles intérieures?

— Un nombre égal.

Et cette partie du château occupée par le trésorier communique

aux appartenons de Monseigneur?

— Sans doute. Mais pourquoi ces questions?

— Tu vas le savoir, dit Etienne eu baissant la voix.

— Auriez-v ous quelques projets ?

— Au moment où je te parle, une troupe de révoltés arrive à l'une des poternes du château qui doit leur être livrée.

— Dieu!...

— Us sont trente seulement, mais masqués comme moi, bien armés, et décidés à mourir. Une fois entrés, ils se glisseront séparément vers cette tourelle et monteront ici.

— Dans mon retrait?

— Où ils demeureront cachés jusqu'à la fin du bal. Alors, vers le matin, profilant du désordre qui suit une fête et du sommeil des gardes..,

— Eh bien?

— Nous nous partagerons en trois bandes ; les deux premières désarmeront les sentinelles isolées et les archers endormis, tandis que l'autre s'emparera du trésorier.

— Et vous avez compté sur moi pour une telle trahison, messire ? s'écria Albert.

Etienne le regarda avec surprise.

— Ne nou* es-tu donc plus dévoué? demauda-t-il. N'est-ce point toi qui as ouvert notre prison et facilité notre fuite ?

— Parce que je voulais vous payer le bien que j'avais reçu, parce que je devais vous sauver au péril de ma vie ; mais aujourd'hui c'est messire Landais que le danger menace, et ce que j'ai fait pour vous, je le ferai pour lui.

— Toi ? s'écria Etienne avec autant d'indignation que d'étonnement. Puis secouant la tète :

— Oui, reprit-il plus lentement, je comprends; tu t'es laissé prendre à quelque semblant de bienveillance ; tu ne sais rien d'ailleurs. Le soin de ta sûreté m'a fait garder le silence jusqu'à présent ; mais je n'aurais qu'à dire un mot pour te faire partager ma haine.

— Comment?

Etienne, les bras croisés, fixa sur le jeune homme un regard profond.

— Ne sens-tu donc rien en toi qui se révolte à la vue du trésorier ? demanda-t-il.

— Rien.

— Ecoute, reprit lentement le vieillard. Il y a de cela long-temps déjà... Par une nuit semblable, un homme sortait d'ici, le front nu, les mains liées et entouré de soldats : on le conduisait au château de l'Hermine.

— Votre frère ? balbutia Albert.

— A la même heure, continua Etienne, par une autre porte, sortait une mère avec deux enfans, que des archers chassaient en les frappant de la corde de leurs arcs.

— C'était la famille du chancelier, interrompit de nouveau le secrétaire.

— Oui, continua le vieillard, et quelques mois après l'homme avait péri au fond de son cachot ; la femme était morte de faim sous le porche d'une église avec un de ses enfans.

— Et l'autre? demanda Albert.

— L'autre, reprit Etienne, fut recueilli par un ami et déposé sous un faux nom entre les mains des moines d'Auray.

— Ainsi, s'écria le jeune homme éperdu, c'était...

— C'était celui qui devait plus tard se faire le défenseur de l'assassin de son père.

Un cri d'Albert et un gémissement sourd, venant d'un coin du retrait, se firent entendre en même temps; Etienne tressaillit.

— On nous écoute, dit-il.

Et avant que le jeune homme eût pu l'arrêter, il s'élança vers le cabinet, d'où il ressortit avec Marie.

En la reconnaissant, il poussa une exclamation de surprise, et sa main chercha instinctivement sa dague; la jeune tille, effrayée, courut au jeune homme, qui lui ouvrit ses bras. Etienne recula stupéfait ; il y eut un instant de silence.

— Ah ! je m'explique tout, reprit le vieillard avec un sourire méprisant ; la fille est moins cruelle que le père; mais n'importe ; l'innocent a succombé avec les siens, le méchant périra de même.

— Que voulez-vous dire? s'écria Albert en pressant contre lui la jeune fille tremblante. Oh ! quoi qu'il arrive, elle est sous ma protection, messire, et Monseigneur lui-même ne toucherait point impunément à un seul de ses cheveux, devant moi.

— Oublies-tu le nom que tu portes? s'écria Etienne.

— Je l'aime, dit Albert a\ec passion.

4 fi!)

— Et tu oses l'avouer, répéta le vieillard avec énergie ! tu ne la repousses point avec horreur !

— Je l'aime ! répéta le jeune homme eu la serrant dans ses bras. Etienne s'approcha brusquement.

— Ecoute malheureux, dit-il, tu crois cette femme innocente de la perte du chancelier! I.h bien! s'il est mort, c'est pour elle que ce meurtre a été commis.

— Pour moi ? interrompit Marie avec horreur.

— Oui, reprit Chauvin d'une voix plus forte, pour ton élévation, pour ta fortune! n'est-ce point l'unique pensée de Landais? C'est pour se parer de nos dépouilles qu'il a égorgé mon frère.

Et écartant rapidement la mante sous laquelle la jeune fille portait son brillant costume de bal:

— Regarde, continua-t-il, cet or, ces parures, c'est le sang de ton père qui la couvre !

Ces mots avaient été prononcés avec tant de véhémence qu'Albert recula saisi d'une involontaire horreur; mais Marie poussa un cri, et par un de ces mouvemens prompts comme la pensée et que le cœur inspire, elle arracha les colliers et les bracelets dont elle était couverte, et les jeta au loin.

Ubert, profondément touche, voulut s'élancer vers elle : Etienne le retint.

— Ne vois-tu pas que le sang reste toujours, dit-il d'une voix sombre.

— Non, s'écria le jeune homme éperdu, en se saisissant des mains de Marie: non, niessire, ce meurtre, ce n'est point elle qui l'a commis; elle ne peut en répondre! Elle est innocente, elle... Voyez, une enfant qui tremble et ne sait que pleurer.

— Kl l'assassin ? demanda Etienne.

— Eli bien? dit Albert haletant, j'irai lui demander compte à lui,., je \engerai mon père.

— En frappant le mien ! s'écria Marie.

i e jeune homme porta la main à son front avec égarement.

— (Jue faire? ô mon Dieu! à quel devoir obéir? Des deux cotes, c'est toujours du sang et des pleurs.

— Et tu balances? demanda Chauvin.

— Ah! que ne m'avez-vous instruit plus tôt! s'écria Albert.

— Et tu n'as pas assez de courage pour obéir? continua Etienne avec mépris.

Le jeune homme fit un mouvement.

— Du courage! reprit-il... Ah! il fallait m'élever dans l'idée de la vengeance, endurcir mon coeur de bonne heure. Il fallait m'apprendre à haïr. Mais vous me laissez grandir au milieu des chants et des prières ; j'abandonne mou aine entière à un invincible amour, et quand cet amour est devenu tout pour moi , vous m'annoncez que c'est un crime; vous invoquez contre lui un nom que vous ne m'avez même pas appris à prononcer; vous voulez (pie j'y renonce comme s'il était possible de sacrifier l'être vivant qu'on aime au mort qu'on n'a point connu; vous me dites : Oublie, comme on dirait à un homme : Arrache ton cœur! Donnez-moi ma part de champ et de soleil, envoyez contre

moi le plus hardi de vos gentilsl mes, et venez voir lequel de nous

saura le mieux inouï o'.

— C'est-à-dire, répartit Etienne avec une ironie dédaigneuse, que tu n'acceptes pas le devoir quand il est difficile; tu veux choisir tes vertus, t. est bien; continue! J'avais fait élever loin d'ici, dans la retraite, le dernier Gis de mon frère ; j'avais répandu le bruit de sa mort ; j'en avais moi-mêmi fourni les preuves, afin que sa vie fut plus en sûreté voulais pas qu'il périt a\ r où j'aurais pu lui mettre une .

la main en lui cri tnl • l venu, et tu refi

Arrière, alors; c'est une erreur du hasard qui l'a mis parmi nous; ton co ur n'est pas de notre famille, et tu restes pour moi ce que tu te croyais, un roturier et un bâtard.

— Alors nous ne sommes plus rien l'un pour l'autre, s'écria impé-

tueusement Albert, et vous pouvez me rendre raison, niessire, de vos injures.

Il s'était élancé vers Son oncle; Marie se jeta devant lui pour l'arrêter.

Mais avant même que niessire Chauvin eiït pu répondre, un nouveau personnage se précipita dans la chambre du secrétaire.

C'était Ivcn Cosquer déguise en magicien et tenant à la main son masque.

— Qu'y a-t-il? demanda vivement Etienne.

— Nous sommes trahis, niessire, balbutia l'ancien tavernier.

— Que tu veux-tu dire?

— Le sergent qui devait nous livrer la poterne est arrête.

— Et les trente gentilshommes?

— Trouvant la poterne fennec , ils ont compris que tout était manqué.

— Et ils sont repartis.

— Nous laissant seuls au dedans.

Chauvin frappa ses mains l'une contre l'autre avec une sourde malidiction.

— Encore un espoir perdu, murmura-t-il.

— Mais nous, nous, niessire. qu'allons-nous devenir? reprit [von avec épouvante.

— N'y a-t-il aucun moyen de fuite?

— Aucun que je connaisse, niessire, nous sommes dans la souricière.

— Alors restons-y, dit Etienne en croisant les bras d'un air pensif. Ivon le regarda effaré.

— Rester! repéta-t-il, Seigneur Dieu! que dites-vous là, niessire1 Mais songez donc qu'il y va de la vie, de la vie, entendez-vous Rester Jésus mon sauveur !... pour être pilorié en pleinBouffai ou cousu daus

un sac de cuir... Ah! vous ne les avez pas vus, les sacs, niessire

Rien que d'y penser j'en ai froid.

— Trouve alors le moyen de sortir, dit Etienne avec une sorte d'indifférence.

Le tavernier poussa un gémissement eu se frappant le Iront de désespoir.

— Je puis vous le fournir, dit Albert qui avait jusqu'alors gardé le silence.

— Toi ?

— Prenez ce sauf-conduit, niessire; vous trouverez vis-à-vis le château la barque de passage...

— Courons, s'écria Ivou eu gagnant la porte.

Etienne parut hésiter un instant; puis étendant la main vers le parchemin que lui présentait Ail ert :

— J'accepte, dit-il; plus que jamais, il faut que je vive, puisque je reste seul pour venger les morts.

Il s'enveloppa à ci nots dans sa cape brune, et disparut avec Ivon Restés seuls, les deux ani m s se tournèrent l'un ver, l'antre ; par un même mouvement Albert ouvrit ses bras et Maries'} précipita ; tous deux restèrent ainsi quelques instans confondus dans un étroit pinl ras-

senieiil.

\,,n. i , dit le jeune lion - d'un \ ■:■•■ ' ! '" "

tenant Marie sur son co tir ' non, ils ne t arrai lier int point ; i ' Toi

plutôt que le devoir, plutôt que l'honneur; toi seule partout et tout!

/.' te de Paris.— La su, le au num ro pi whain.)

.1 L'auteur interdit absolument lai ioi roi on qui va paraître

i bcz l édilcui Soui crain, i vol

LÏ OAi'tïAËf bÈ MfâvtfWE.

HÏJIT FBANÇAÏS.

Cette fois il ne sera question ni de coups de canoD,ni d'évolutions savantes. .Nos souvenirs, aujourd'hui, ne sentiront point la poudre. Il s'agira bien encore d'une victoire, mais d'une victoire étrange et peut-être sm pareille.

Nous prévenons nos lecteurs qu'aucune circonstance de notre récit n est inventée : tout ce qui suit se trouve en substance dans un rapport adressé au Directoire par Talleyrand, alors ministre des relations extérieures, et inséré dans le Moniteur du 27 mars 1708. Nous citons notre autorité, afin qu'on puisse y recourir, si l'on nous soupçonne de fiction ou d'exagération.

Dans les premiers jours de thermidor an V, un navire anglais sillonnait rapidement l'Atlantique sous le 1!»' degré de latitude méridionale et le 36e de longitude ouest. Ce bâtiment était la Lady-Shùte, de cinq cents tonneaux, et arme de vingt-neuf canons. Il portait à Botany-Bey cent dix-neuf prisonniers, parmi lesquels huit Français. Vingt-six hommes d'équipage et cinquante-huit soldats répondaient au gouvernement britannique de la cargaison humaine qu'il leur avait confié.

Qu'avaient donc l'ait ces huit Français pour avoir mérité Botany-Bey ? Avaient-ils commis quelque crime punissable sinon par la potence, du moins par la déportation ?...

Voici en quelques lignes le motif de ce voyage forcé à la Nouvelle Hollande :

La corvette la Sonnc-Citoijènne avait été expédiée de Roehefort le 24 tentôse an IV, avec plusieurs frégates placées sous le commandement du contre-amiral Sercey et faisant voile pour les Indes-Orientales. A la hauteur du cap Finistère, la Bonne-Citoyenne avait reçu au milieu de la nuit un coup de vent furieux qui l'avait fort endommagée et séparée de la division, que jusque là elle n'avait pas perdue de vue. Rencontrée le lendemain par quatre vaisseaux anglais , elle avait été capturée et son équipage envoyé à Pôrtsmouth. Les officiers, ainsi que le premier chef de timonnerie Selis et le pilote-côtier Thierry, avaient été consignés dans la petite ville de Petersfield.

Au bout de sept mois d'une captivité rigoureuse, Sélis et Thierry, se sentant le mal du pays, curent l'idée de décamper. Une nuit, ils se rendent furtivement au bord de la mer, espérant trouver quelque embarcation dont ils s'empareraient pour voguer vers la France ; mais les gardes-côîes étaient avertis; ils arrêtèrent les deux fugitifs, qui, après un séjour préalable dans les cachots de Pôrtsmouth, furent transportés, avec six autres Français, au dépôt des prisonniers destinés pour Botanv- Bay.

Trois semaines après, nouvelle tentative d'évasion, nouvelle arrestation et captivité beaucoup plus dure dans un ponton vermoulu où, pendant huit mois consécutifs, les huit républicains endurèrent un supplice de tous les iustans. .

Le 8 germinal an \ , ils quittèrent leur prison flottante pour être embarqués sur la Lady-Shore. Les autorités anglaises espéraient que quelques années passées à la Nouvelle-Hollande parmi les voleurs et les filles de mauvaise vie leur formeraient le caractère et leur ôteraient la manie de l'évasion.

A oila comment Selis , Thierry et leurs six compagnons d'infortune se trouvaient à bord d'un bâtiment anglais avec cent onze autres prisonniers de diverses nations, destinés, connue eux, a aller coloniser les terrains vierges de Sidney.

Le 13 thermidor, à l'heure où le crépuscule commençait à envelopper le navire, les huit Français, retires dans un coin obscur où personne ne pouvaient les voir, causaient a voix.basse, .... précaution

autour d'eux et s'interrompant chaque fois qu'ils entendaient le moindre bruit. On devine bien qu'il ne pouvait être question que d'un projet de révolte,

— As-tu sondé les trois Allemands et l'Espagnol? disait Selis a Thierry.

— Oui, répondait ce dernier, et ils sont des nôtres.

— Mais peut-on compter sur eux?

I — Ce sont de braves gens, ,1e réponds de leur discrétion, et je garantis qu'ils taperont dur. Il y a surtout l'Espagnol qui est rageur en diable; et quant aux Allemands, ils ont une poigne un peu soignée.

— Bon ! nous sommes donc douze.

— Douze contre quatre- vingt- quatre! dit d'un air inquiet un jeune homme au teint pâle et aux mains délicates, ça fait juste un contre sept!

— Ah ça! Maillot, est-ce que tu canes, s'écria Thierry. Tu ne te sens donc pas la force de bousculer à toi seul une demi-douzaine de ces en" gtistvrkcn?

— Ne t'inquiète pas, répondit Sélis. Ce petit-là est bon, et il ne reculera pas d'une semelle. N'est-ce pas, mon enfant?

— Voiis verrez ça, citoyen , dit le jeune homme, dont l'oeil s'était subitement animé.

— Ah ! d'ailleurs, n'y a pas à dire, fit observer un quatrième interlocuteur, celui-là qui refuserait de marchera présent, houp ! c'est convenu. Et il faisait le geste de jeter un homme par-dessus le bord.

A ce moment, les conspirateurs , ayant cru entendre un bruit suspect, se turent subitement; mais c'était une fausse alerte. Ils s'assurèrent que personne ne les voyait ni ne les écoutait, et ils continuèrent leur conversation, toujours à voix basse.

— Ah! ça, dit Sélis, vous rappelez-vous bien ce que nous avons dit hier pour le poste que chacun devra occuper pendant l'affaire.

— Oui, oui, répondirent les sept autres Français.

— Eh bien! maintenant, il ne s'agit plus que de s'entendre sur le jour et l'heure.

— Le plus tôt possible, dit Thierry ; et les autres firent chorus. Pourquoi pas demain? Justement, il fait une chaleur d'enfer qui fait dormir les soldats à leur casser bras et jambes.

— Demain soit, reprit Sélis. Est-ce entendu ?

— C'est entendu, dirent les sept voix à l'unisson et du ton le plus résolu.

— Demain, dans la nuit, à deux heures sonnant.

— A deux heures, ça va!

— Et quel sera le signal? demanda Thierry.

— Quand je crierai : Vive la République ! répondit Sélis, ce sera le moment de commencer la danse.

— Bravo ! s'écria Maillot, dont l'organisation nerveuse était visiblement excitée par cette scène de conspiration. Maintenant, ajouta-t-il, je fais une motion.

— Laquelle ? demandèrent-ils tous à la fois.

— ■ Jurons de nous faire tuer jusqu'au dernier plutôt que de nous rendre.

— Oui; nous le jurons!

Ce serment fut prononcé avec un ensemble parfait , et l'attitude des huit prisonniers prouvait qu'ils y seraient fidèles.

Là-dessus, ils se séparèrent. En s'eloignaut du lieu de la réunion, Sélis dit à Thierry : .le te le disais bien que le petit Maillot était un crâne, sans en avoir l'air. Laisse-le filer son nœud; il ne sera pas le dernier à la besogne. Et les Allemands?

— Je vais les prévenir, l'Espagnol aussi; et je les ferai jurer comme nous.

Ils se quittèrent en se donnant une poignée de main qui à elle seule valait tous les sermens du monde.

La journée du lendemain se passa comme à l'ordinaire. La galté des prisonniers français fut même plus vive et plus franche que de coutume. Leur physionomie n'annonçait aucune émotion intérieure : c'est que le ditnger au devant duquel ils allaient courir n'avait pour eux rien de re-

(Imitable et qu'ils se sentaient au cœur et dans les bras la forée que donne l'amour de la liberté.

La nuit venue, ils se couchèrent tranquillement, mais tout habillés V une heure et demie, ils se levèrent en silence, se glissèrenl un a un dans le panneau où couchaient les soldats, s'emparèrent adroitement des armes amarrées à chaque lit, et se réunirent ensuite dans un endroit où l'oflicier de quart ne pouvait soupçonner leur présence. Là, ils attendirent le signal convenu.

Deux heures sonnèrent à la pendule de la grand'chambre.

— Fine la République! cria Sélis d'une voix tonnante.

A ce cri, qui retentit dans tout le navire et sur les Ilots, tous s'élancent à leurs postes respectifs. Deux se rendent au panneau des soldats, résolus à tuer le premier qui tenterait de sortir: deux autres s'établissent sur les passavans pour faire feu sur les Anglais qui se trouveraient sur le pont et refuseraient de se rendre ; deux courent avec la même consigne vers la chambre des officiers plans à l'arrière du vaisseau; un se charge de veiller sur le panneau où couchent les femmes; deux se précipitent dans la chambre du capitaine, deux autres vont faire prisonniers l'officier de quart et ses deux compagnons. Enfin, le douzième défonce une caisse de munitions, en distribue à ses camarades et veille a ce qu'ils ne soient pas pris entre deux feux.

Ce fut un drame en sept ou huit actes simultanés. Sur le pont , dans les chambres, dans l'entrepont, il se lit en même temps un tumulte qui, a cette heure de la nuit, avait quelque chose d'effrayant. La première résistance vint de L'officier de quart, qui, voyant tous ces hommes courir çà et la les armes à la main, déchargea son pistolet sur un des Allemands qu'il étendit raide mort; mais il fut lui-même tué sur le cadavre de sa victime. Ces deux coups de l'eu avertirent le capitaine. Assailli tout aussi tôt [iar les deux Français charges de s'emparer de sa personne, il tire son poignard et se jette sur eux le bras levé; mais il tombe perce de trois coups de baïonnettes, et, se sentant blessé, il crie ù Péquipa

— Rendez le navire aux Français!

Le commandant de la garnison a le même sort, et, persuadé que les prisonniers se sont insurges en masse, il garde le silence afin d'épargner la vie de ses soldats.

Quelques secondes après ces trois scènes sanglantes, les soldats revenus de leur première surprise, prennent les armes que leur uni laissées les conjurés et s'élancent vers le panneau pour sortir. Thierry, qui se trouvait là par hasard, s'aperçoit de ce mouvement et crie a ses compagnons :

— Aux soldats ! aux soldats ! empèebez-les de s'échapper !

Maillot accourt et voit un sergent qui cherche à monter sur le pont. Quoique blesse par le poignard du capitaine, il saisit une barriqu taisons et la lance dans le panneau, afin d'écraser ou, tout au moins, de renverser l'Anglais.

l.a barrique tombe sur le pied du sergent, qui pousse un cri effroyable et roule sur le plancher de l'entrepont. Sis compagnons, épouvantés ci ignorant le nombre des rebelles , demandent quartier el sen sans autre résistance.

Pendant que ceci se passait dans un coin du bâtiment, le pi, ut était le théâtre d'une nouvelle ire plus sanglante que la première.

In Français était aux prises avec deux matelots anglais qui l niaient el le criblaient de blessures l.e prisonnier se débattait comme un lion et appelait du secours, mais ses camarades étaient eux-mêmes tr< ; occupés pour répondre à ses cris de détresse, l.e malheureux allait succomber, lorsque l'Espagnol, après s'être débarrassé d'un ennemi lequel il avait lutté' pendant plus de dix minuti s. s'élani a d'un bo les deux matelots, en renver.su un d'un coup 'le sabre, terrassa l'autre . l'enleva el le jeta a la mer.

— Merci, Espagnol, dit le Français bless lail pas le noyer. On tue les gens quand ils veulent nous tuer, m a la nier, ça ne vaut ri» a.

Tout était fini : les insurgés étaient maîtres du

cri de Vivela République, également sorti de la bouche de Sélis, apprit ii ses compagnons que la victoire leur restait.

— Enrans, leurdit-il, nous sommes libres : mais il ne faut pas s'engourdir : gare à la contre-révolution i ' Prenons les canons, chargeons-les

de verre casse et braquons-en \n\ à chaque porte.

Ce conseil l'ut immédiatement suivi, et quand les vainqueurs furent, par ce moyen, maîtres de toutes les issues, ils procédèrent tranquillement au désarmement général, qui se fit sans accident nouve . opération terminée, b urent refermées avec soin, el Içs Fran-

çais tinrent conseil pour savoir ce qu'il y avait à faire pour : turc du vaisseau

D'abord la Lady-Shore fut déclarée de bonne prise. Ensuite Selis. qui avait conçu et organisé le complot, fut nommé capitaine, et Thierry lieutenant.

Cela fait, et avant de songera se réjouir d'un triomphe extraordinaire, les huit prisonniers, devenus libres et arbitres de la destinée di geôliers, rédigèrent des lois appropriées à la circon : Vo

positions les plus remarquables de ce code improvisé, dans lequel on reconnaît bien l'esprit de l'époque, [ci nous copions textuellement le rapport de i alleyrand :

Tout bomiiie de la force année qui entretiendra des liaisons dangereuses avec les prisonniers, qui sera convaincu de complot contre la sdr, n du navire sera pendu.

I ou! homme qui parlerait de se rendre en cas de rencontre d'un bâtiment sera puni de mort.

Tout défenseur de la prise qui se prendra de boisson pendan on service sera déclaré incapable de servir et responsable de son cas.

•• Tout prisonnier à qui il sera trouvé des armes, sera puni de mort.

« Tout prisonnier qui tiendrait des propos contre la République et ses alliés sera puni de cinq cents Coups de corde l't S( alliés est ravissa 1 1

! oui prisonnier qui sera convaincu de tenir des propos incendiaires ou de tenter une révolte sera puni de mort. Que dites-vous de cette petite législation?

Min de lui donner un caractère officiel et de la rendre obligatoire pour tous, on la traduisit is, on en lit plusieurs copies, si-

gnées de Se is, capitaine , Thierry, lieutenant, el Maillot, secrétaire; el ces copies, après une lecture solennelle, faite devant tous les hommes du vaisseau , furent affichées sur les mats et sur les portes des prini 1 i -ues.

Ce n'esi pas tout : pour donner a l'enlèvement du vais d'un ac'.e régulier, les Français contraignirent les principaux chi prisonniers à signer le certificat de prise, dans la forme établie par les lois de la

Ces mesures préliminaires une fois pri ;

jouissam i i ni toutefois à ses subordonnés l'article de la loi

icrivait les excès d< boisson l n repas eul lieu dont les pn ivèrent l'appétit des vainqueurs. Ce qui

se dit el se chanta dam t bruyant, aucui

pourra • oter. «'.liez nos conq te fui un enlhou

qui quelquefois touchait au délire Certes, il y avait bi i d Recouvrer la liberté après une captivité aussi dun ■

lutté avec succès douze contre quatre-vingt-quatre; au li Botany-Bey sous l'habit de gali riei

seau armé de plus de vingt canons et chargé de provi nie es-

pèce, e'eiait assez pour exalter Fini la plus fn

I er le cœur le plus pacifique Cependant i de table

moins suspect, et il n'y eul aucune contravention a l'article do i ., contre les ivrogw s.

csllil'cipi Mirent les insurgés dans leur j'iU-"

rt de Tallcyrand,

Jusque-là, tout avait marché à souhait ; mais restaient encore de graves difficultés : le navire était en pleine mer ; il pouvait être rencontré par une division anglaise, ou même par un bâtiment plus fort, contre lequel il lui serait impossible de lutter; puis, le grand Domine des prisonniers ne laissait pas d'inquiéter les Français; comment espérer, contenir long-temps, avec si peu de moyens de défense, les quatre-vingts Anglais et ceux des anciens prisonniers qu'ils pouvaient embaucher?

La situation était donc difficile, et nos compatriotes, malgré leur énergie, qui ne s'était pas démentie un seul instant, sentaient bien qu'ils étaient entourés de dangers menaçans contre lesquels leur courage pouvait se briser.

Ils tinrent conseil à huis-clos, et la majorité décida, sur la proposition de Sélis, qu'on se débarrasserait d'une partie des prisonniers anglais à la première occasion qui se présenterait. Jusque-là, il fut arrête qu'on ferait bonne garde sur le navire et qu'on se montrerait impitoyable poulies moindres contraventions à la loi.

L'occasion désirée ne se lit pas long-temps attendre. Deux jours après la délibération dont nous venons de parler, le bâtiment se trouva dans les eaux du Brésil, et l'on se disposa à exécuter le projet en question.

Vingt-neuf Anglais, tous officiers et soldats, c'est-à-dire ceux qu'on avait le plus à craindre , furent débarqués sur les cotes d'Amérique. On leur donna tous les instruniens de marine qui leur étaient nécessaires pour se diriger, et des vivres en quantité suffisante pour leur nourriture pendant plus de quinze jours. Au moment de les quitter, Thierry, qui conduisait le convoi avec Maillot et trois autres Fiançais, les lit mettre en cercle autour de lui, et, d'une voix qu'il s'efforça de rendre imposante, il leur dit:

« Ali! ça, nous vous donnons la liberté, mais ce n'est pas pour que vous vous en serviez contre la France. Vous allez jurer sur l'Evangile et sur l'honneur de ne point porter les armes pendant un an contre la République et ses alliés. »

Les Anglais jurèrent sans se faire prier.

— Bon! dit Thierry. Maintenant, vous allez tous signer votre serment que j'ai mis là sur ce papier, même que j'ai apporté de l'encre et une plume.

Les Anglais signèrent.

— Maintenant, mes amis, bon voyage, et sans rancune.

La chaloupe s'éloigna laissant les vingt-neuf Anglais sur le rivage.

— Pauvres diables! murmura Thierry. Ça doit leur faire un fier chagrin de quitter leur bâtiment et leurs camarades ! Qu'est-ce qu'ils vont devenir ?

Puis, s'apereevant qu'il s'attendrissait :

— Allons, v'Ià que je fais la femme sensible? Quelle'bêtise'! Ne pensons plus à ça. Au large, enfans, et hardi sur les rames !

Le lieutenant, revenu a bord du navire, rendit compte de son expédition à Sélis et lui remit le serment écrit des Anglais. Tuis, il lui communiqua une idée qui lui était venue dans le trajet. CYtnitf de proposer aux matelots anglais de continuer leur métier à bord, moyennant le paiement de leur salaire habituel et une gratification au bout du voyage.

Ce qui fut dit fut fait. On réunit les matelots et ou leur lii la proposition imaginée par Thierry. Les Anglais acceptèrent; mais avant de leur confier la manœuuvre du navire, ou leur imposa le serment de rigueur : « De ne rien entreprendre contre la République et ses alliés. >•

Quelques jours après, le bâtiment jeta l'ancre devant Monte-\ ideo. Nos compatriotes avaient espéré trouver une généreuse hospitalité dans ce port d'un allié de la République. Mais leur espoir fut déçu. Us furent d'abord très étonnés qu'on ne répondit pas aux vingt-six coups de canon par lesquels ils saluèrent le commandant et la ville; mais leur surprise fit place à une vive indignation, lorsqu'ils virent une escouade de soldats espagnols envahir leur vaisseau, enlever tous les prisonniers et les traiter eux-mêmes comme des forbans. Toutes leurs protestations furent inutiles. Les prisonniers furent emmenés ; les deux Allemands ',

survivans qui avaient aidé les républicains à se rendre maîtres de la Lady-Shore, furent jetés dans les cachots destinés aux criminels. Quant à nos compatriotes, on leur défendit de décharger le bâtiment sous le pavillon de la République et d'avoir la moindre communication entre eux. Quel était le motif de ces persécutions contre des citoyens d'une République alliée de l'Espagne? Le commandant allégua que l'enlèvement du navire par les Français n'était autre chose qu'un vol, et que par conséquent les auteurs de cet acte de violence devaient être punis comme pirates.

Les huit républicains eurent beau écrire au vice-roi de la province, toutes leurs réclamations furent repoussées. Us prirent alors le parti de faire connaître leur position à l'ambassadeur français près la cour de Madrid. L'affaire fut portée devant le prince de la Paix, qui en référa au Directoire exécutif. Trois mois après, Sélis, Thierry et leurs compagnons furent mis en liberté et se rembarquèrent sur leur bâtiment, reconnu, dès lors, leur propriété.

La traversée fut heureuse. Tin des marins, poète renommé parmi ses camarades, en charma les loisirs en composant la chanson suivante, destinée à rappeler l'événement auquel ils avaient dû leur délivrance :

C'est sur la Latly-Shore Lu thermidor an cinq.

Nous étions huit a bord, Huit bons républicains.

Dans la nouvelle Uollamle Ils voulaient nous mener; Peut-être pour nous pendre, Ou nous guillotiner.

I ne nuit, sans lumière, Nous nous levons tous huit.

II pouvait bien se faire lieux heur' après minuit.

Vive la République !

Crie Sélis, notre chef.

Nous courons au plus vilCj Surprendre les Anglais.

Rendez-vous, capitaine, Ou bien vous èles mort.

Là-dessus il dégaine ; Nous lui perçons le corps Sur le pont, dans la cale.

On nous tombe dessus, Mais çà nous est égal .- Nous tapons toujours dru.

Un caporal s'exerce )

A monter sur le pont; (

Mais Maillot le renverse D'un pot de salaisons.

Allons, l'affaire est faite; ) Nous disons : Ça va bien. t Puisque nous allons être.

Etre libre à la lin.

Tuis, nous nous régalâmes, ) Le matin de bonne heure. ) Nous avions dix-huil femmes ;

Nous finies leur bonheur.

C'est sur la Lady-Shore \ En thermidor an cinq; j

Nous étions huit à bord, Huit bons républicains.

bis.

bis.

bis.

bis.

bis.

bis.

bis.

bis.

bis.

bis.

F. OOCHF.UET.

[National-)

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