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On lit dans le Journal d' Indre-et-Loire, du 10 juin

« Un événement affreux vient d'arriver à la papeterie de Marnay, dirigée par M. Patin. Dimanche dernier, les propriétaires de cet établissement avaient réuni a un banquet les ouvriers et plusieurs habitans de la commune. Pour terminer dignement cette fête , le serrurier mécanicien avait chargé un petit canon, et déjà il se disposait à le faire partir, lorsque, par une déplorable imprudence, il introduisit dans la bouche du canon une broche en fer et se mit à frapper à coups redoublés. Cette compression ayant déterminé l'inflammation de la poudre, le canon éclata ; les assistans furent plus ou moins grièvement blessés, et le malheureux serrurier, frappé au cœur par la pointe en fer, tomba mort sur-le-champ. Cette catastrophe a changé la fête de Marnay en une scène de deuil et de désolation. »

14. — Il n'est bruit dans le monde des coulisses et des foyers, que du produit des droits d'auteur de M. Scribe pendant l'année théâtrale qui vient de s'écouler. D'après des renseignemens que nous avons tout lieu de croire exacts, les droits d'auteur de M. Scribe, tant de Paris que de province, y compris ses primes, ses ventes de manuscrits, ses droits de partition, le produits de ses billets d'auteur, ses pensions littéraires de l'Opéra et ses jetons de l'Académie française, se seraient élevés au chiffre monstre de 182,000 francs; c'est-à-dire que M. Scribe gagne à lui seul le tiers, à peu près de ce que gagnent tous les auteurs dramatiques réunis. On s'expliquera aisément ces prodigieux droits d'auteur, quand on réfléchira que quatre théâtres à Paris, et des premiers, sont presque exclusivement consacrés à jouer les pièces de ce fécond auteur, qui en est à sa trois cent quinzième pièce jouée; et que presque tous les théâtres de province ne composent leur répertoire que des opéras, des opéras-comiques, des comédies et des vaudevilles de M. Scribe. On assure que les droits d'auteur de M. Scribe , depuis sa première pièce les Deux Derviches, jouée au vaudeville, en 1816, jusqu'à sa dernière pièce, Y Ingénue, jouée il y a huit jours, à l'Opéra-Comique, lui ont rapporté deux millions cent douze mille francs.

{Quotidienne.)

BOUf.HKIX.

Pans. — lmi'iimrniMi lnhoniaphir île JIAULUK el KliMUi, i i ■ Baillent, 9 et II. près di| Louvre.

12* Année. — N° 3U.

Dimanche 20 Juin 1841.

£iftcvûhtrc.

scirrTcss. beaux-arts, mœurs.

« 1RES ET VOYAGES

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uns cmvrr.ss ne MODE ir i\ !>;<-i\ pas muis.

On s'abonni à P.iris, rue da Hasard-Richelieu, n •! Dans les départemens, chez les Directeurs des I'm^i.'^, 1 ■< Libraires, èl .iu\ bui

- ei des Uessi I itle el Caillard.

Ou ne reçoit que les lettres affranchie».

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JOURNAUX , LIVRES, THÉÂTRES

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CHRONIQUE DBS TRIBUN APX.

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i Cabinet de l.r. in-.i paraît tous les cinq Jours

tes '■ , 10, i •, -11 . 35 »•( r»o «le chaque mois. Pris :

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AiiiM)uccs>ur !l colonne- : V-i ceul" la ligne.

LE CABIMT

EGTURE

ET LE CERCLE RÉUNIS

GAZETTE DES FAMILLES

sonsmcAiHE.

Le colonel Sir Robert Mac Felshom. — La vengeance américaine, par M. F. Gaiixabdet. — Pêche à la baleine, par M. Casimir Henriçy. Tablettes des cinq jours : Faits divers

Z.E COEOÎJSE SÏR ROBERT HAC-rEISEOM (1).

Dans l'Inde, plos que dans aucune autre partie des possessions anglaises, on trouve de viens garçons sottement entiches du célibat,

sans trop se rendre i ; te de leur ei gouernent pour cel état, in1 voué

ine implacable an sexe féminin Ces braves gens sont arrivés en Asie avec toute la simplicité d'une ji rante et

ils oui vieilli an milieu des jungles 2 . sans avoir eu l'occasion de

rr jugement, ni de se façonner aux exigences sociales. Tout ce qu'ils savent sur la plus belle moitié de l'espèce humaine, ils l'ont appris dans de mauvais romans et dans les ■

estasse iment maltraitée. Aussi, quand la fortune les conduit

;i un ; - voit-on àpp la bo

ible préjugé el l'ennui naturel à tpul liororaejeté t<>ut à c ^up en (1 isition ■ lé par snu éduca-

tion, on l'ensevelir dans leur palais el rompre brutalement . monde avant même de l'avoir connu.

ii i- la \'v anglaise dans l'Inde sont traduites de X Atiatic

"il.

nme .'■ ii, -ï . dans Tlndc, de t.-nips terrains incultes, maréci. couverts débroussailles, repaires habituels des animaut f . I ■ .1 là que

swnl placés les r" sles avances de l'armée d'eccupstion

Le colonel sir Robert lUae-Felshoni appartenait à cette catégorie nombreuse de sauvages intraitables. Issu d'une noble famille «Il il avait été élevé dans le manoir délabré de ses pères, sans qu'on s occu pât beaucoup de son instruction ; mais lorsqu'il eut atteint sa seizième année, ses parens se demandèrent : Qu'en ferons-nous ?» Cett» question, qui n'était pas prématurée, parut très digne d'une sérieuse attention : aussi dnnna-l-eile lieu à une sérieuse délibération dais laquelle il fut judicieusement décidé que l'aine des trois fils suffisant à perpétuer la rare illustre des Mne-Kelshoni, le second étant déjà dans les ordres, le troisième devait porter l'cpee Quelques jours après, le

jeune Robert prenait passage à bord d'une frégate de la marine royale pour se rendre à Calcutta, en qualité d'enseigne dans le troisième régiment d'infanterie de ligne au service dé la Compagnie des Indes.

Nous ne reproduirons point ici les états de service de l'honorable colonel. Nous nous contenterons de constater qu'ils étaient de nature a satisfaire entièrement son amour-propre. Il fut toujours d'une exactitude scrupuleuse à remplir les devoirs de sa profession, et en mainte n il donna, au milieu des plus grands dan-ers. des preuves éclatantes d'un courage et d'un sang-froid qui ne le cédaient en rien à sa prudence consommée. Ces diverses qualités auxquelles il dut tout son avancement, le firent justement considérer comme un des meilleurs ofliciers de l'armée angla

On le tit chercher et combattre corps à corps i\n hippopotame qui dé

Cimait les bestiaux de sa Station ; et plus d'une fois il brava seul le lacet

des thogs l), qu'il chassait comme des bêtes fauves Enfin, après vingt ans de travaux héroïques après avoir usé sa vie dans les marais de la Satledje, sur les lianes glacés de l'Hymalaya, ou dans les déserts brulana t-quatre terril is, il recul le brevel de colonel qu'il avait doublement nu rite en passant par tous l<^ -rades subalternes ci en s j dis tiagnant.

Maintenant, lions étudierons plus minutieusement I a physionomie, le

i r>n appelle ainsi des bandits qui foni profession d'étrangler et île voler es voyageurs

caractère et les habitudes d'être de sir Robert Mac-Felshom C'était un «le ces hommes de haute stature si nombreux en Ecosse. Sa taille dépassait six pieds anglais ;cinq pieds huit pouces français) ; la fatigue et les blessures qu'il avait reçues l'obligeaient de se tenir un peu courbé, et quoiqu'il n'eût pas eueore quarante ans ou lui en aurait, sans hésiter, donné cinquante ; ses cheveux primitivement blonds avaient pris, au hàle des bivouacs, une teinte roussâtre ; sa peau, autrefois blanche et rosée, avait été brunie par l'ardeur du soleil ; ses yeux bleus avaient seuls conservé l'éclat et la limpidité du premier âge, et donnaient à son visage basané un caractère étrange. Son nez et sa bouche manquaient d'expression, défaut qui se trouvait compensé par la pureté des lignes et le développement régulier de l'os frontal. En somme, le colonel avait une de ces figures dont on ne parle pas. Ou remarquait dans toute sa manière d'être cette franchise sournoise que l'on trouve chez les paysans, les militaires et les marins ; ses formes étaient dures et brusques ; sa voix aigre et cassante comme celle d'un homme habitué au commandement. L'extrême mobilité des muscles de sa face trahissait instantanément toutes les sensations intérieures qu'il éprouvait, et un léger mouvement d'épaules rendait cette expression encore plus significative.

Dans ses rapports avec ses subalternes, sir Robert Mac-Felshom ne supportait jamais les discussions ; c'était un partisan zélé de l'obéissance passive. Avec ses égaux, il évitait toujours les controverses, et n'accordait son estime qu'à ceux qui étaient de sou avis. Si une opinion émise contrariait sa manière de voir, toute sa figure se crispait horriblement, il hochait la tète et imprimait à ses épaules un mouvement oscillatoire qui ne cessait que lorsque son adversaire avait cessé de parler. Cependant, au moyen de quelques coucessious, il était assez facile de le faire revenir de son opposition, à moins toutefois qu'on ne se fêit avisé d'entreprendre devant lui l'apologie du mariage ; car en cette importante question il n'admettait jamais aucune transaction, ni même aucune discussion. Il possédait dans sou arsenal oratoire quelques aphorismes sur la matière, qu'il jetait à la tête de ses contradicteurs, après quoi il les tenait toujours pour battus.

Tel était le colonel Robert Mac-Felshorn , au physique et au moral, lorsqu'il lit son entrée à Calcutta, à la tête de sou régiment. L'accueil qu'il reçut des autorités civiles et militaires de cette ville fut très brillant. La bonne tenue, la parfaite instruction de ses soldats, la précision des manœuvres qu'il leur lit faire en cette occasion furent généralement admirées, et lui attirèrent les éloges les plus flatteurs; mais ces marques de la bienveillance publique n'adoucirent nullement sou humeur sauvage.

Quoique l'élévation de son grade le forçât à voir le monde, à recevoir chez lui et à accepter des invitations, il ne se départit pas un seul instant de ses vieilles antipathies. Au bal il s'attachait à un groupe de joueurs éloignés des dames ; il pariait à outrance et perdait beaucoup d'argent ; à dîner, il s'arrangeait de façon à être assis entre deux convives mâles, et si par hasard il était obligé d'accompagner un dame, sa conversation était rare et presque monosyllabique. Son ancienne position faisait excuser ces manques d'égards ; puis, à vrai dire on s'occupe peu à Calcutta de l'impolitesse des gens pourvu qu'ils soient riches ; et le colonel jouissait d'une belle fortune. Ses brillantes expéditions et la générosité de la Compagnie en avait fait un nabab fort respectable ; aussi habitait-il un hôtel splendide et donnait-il des fêtes charmantes, et quoiqu'il s'ennuyât a mourir, il aurait sans doute continué à mener ce genre de vie, lorsqu'un événement imprévu vint contrarier toutes ses résolutions.

Il comptait au nombre de ses amis le major O'Brien , officier aussi distingué par les grâces de sa personne que par ses talens , et qui , comme lui , se trouvait au service de la Compagnie. Bien loin de partager les préjugés de sir Robert au sujet du mariage, le major s'était rendu en Angleterre, uniquement pour y trouver une femme qui put contribuer à son avancement. Il n'avait point tardé à y rencontrer une jeune dann fort recherchée dans les salons aristocratiques pour son esprit et sa

beauté. Veuve d'un ancien secrétaire de l'amirauté, lady Clara Wentworth ne possédait à la vérité aucune fortune, mais elle avait des amis puissans dans les divers ministères, et elle obtint d'eux la promesse formelle que O'Brien serait incessamment appelé 5 un grade plus élevé dans les troupes britanniques employées en Europe. Sur de telles assurances, le major n'hésita point à épouser celle qui les lui avait procurées, et bientôt ils s'embarquèrent sur une frégate de la Compagnie, en partance pour Calcutta, emmenant avec eux la sœur cadette de lady Clara, miss Fanny, à qui le manque de dot avait imposé le célibat.

Toutefois , leur départ n'avait point été tellement précipité que le major, en homme prévoyant, n'eût pu écrire à son ami, sir Robert Mac-. Felshom, la lettre suivante :

Mon cher camarade, Peu de temps s'écoulera entre le moment où vous recevrez cette lettre et celui où vous me reverrez. J'ai mille choses à vous dire sur votre avenir; et, en vous présentant ma femme, je vous apprendrai aussi les causes du long retard que j'ai mis à me rendre à mon poste. Si je dois croire les bonnes dispositions du ministère , mon séjour dans l'Inde ne sera pas de longue durée; je n'ai donc pas l'intention de m'installer à Calcutta d'une manière définitive ; c'est pourquoi je viens sans façon vous demander une place dans le vaste hôtel que vous habitez. Je n'amène avec moi que ma femme et sa sœur. Ces dames sont excellentes musiciennes, et j'espère que leur présence rendra nos soirées moins monotones. Adieu, mon cher Robert, je compte sur votre hospitalité, comme vous pouvez compter sur l'entier dévoûment de votre ancien ami,

Fhancis O'Bbien.

P. S. C'est la frégate Vanguard qui nous transporte.

— Diable , diable ! s'écria le colonel en lisant cette lettre et en se grattant le front; moi qui, jusqu'ici, avais si bien réussi'à m'affranchir de toute espèce de rapports avec nos ladies, je vais être forcé d'en recevoir deux sous mon propre toit, d'être leur cavalier servant , et de subir tous les caprices de ces êtres fantasques... Non, parbleu! ce ne sera pas... Cependant, je ne puis refuser l'hospitalité à un ancien compagnon d'armes, qui me la demande et qui y compte. Ce ne serait point agir honorablement. D'autre part, si j'abandonne mon hôtel, les mauvaises langues ne manqueront pas de dire que j'ai voulu fuir la société de ces dames; c'est un autre écueil qui m'oblige à rester ici. Je n'ai qu'un seul parti à prendre, qui heureusement concilie toutes les difficultés: je céderai le corps de logis principal, et me retirerai dans le pavillon qui est au fond du jardin. Toutes les convenances seront sauves, et je m'affranchirai ainsi d'une servitude intolérable.

Dès qu'il eut arrêté ce plan stratégique , le colonel fit préparer le pavillon; il coupa le jardin eu deux parties par un treillage, lit pratiquer une nouvelle porte de sortie, et se tint sur le qui-vive dans ce retranchement d'un nouveau geurs. Enfin les vigies signalèrent l'apparition de la frégate Vanguard à l'embouchure de T'Uoogly (1). Sir Robert, au lieu de fréter une chaloupe chargée de provisions , pour aller au devant de ses hôtes, se hâta au contraire d'opérer un mouvement de retraite, sous prétexte d'affaires urgentes qui l'appelaient à quelques lieues de Calcutta ; et lorsque le major O'Brien débarqua, le colonel était déjà loin de la ville. Toutefois , disons-le à sa louange , les ordres les plus sévères avaient été donnés à l'intendant , aux cochers et aux porteurs de palanquins, pour que rien ne manquât aux nouveaux arrivans.

L'intendant , en apprenant au major le départ précipité du colonel, lui remit de la part de son maître une lettre ainsi conçue ;

Cher major, Je vous attendais avec une vive impatience, lorsqu'un ordre de départ m'a forcé de quitter la ville sans retard. Les syndis viennent de faire une irruption sur le territoire de la Présidence, et j'ai été chargé de ré-

(1) Branche du Gange, qui met Calcutta en communication avec l'Océan.

LE CABINET DE LFcTlBE.

primer les tentatives de ces brigands. Dans quelques jours, tout sers rentré dans l'ordre, et j'aurai le plaisir de vous embrasser. En attendant, disposez de l'hôtel à votre guise; vous en êtes le maître.

R. Mac-Felshom.

A une petite moue que fit lady O'Brien, on eut pu s'apercevoir que ce billet d'excuse, dans lequel son nom ne se trouvait pas, l'avait assez désagréablement affectée. Son mari la rassura, et les trois voyageurs, précèdes et accompagnés de nombreux domestiques, prirent possession de la partie de l'hôtel qui leur avait été réservée.

L'or et la soie, les meubles sculptés, de riches candélabres, des tableaux de grand prix avaient été prodigués dans toutes les pièces de représentation; aussi les deux soeurs ne cessaient-elles d'exprimer l'admiration que leur inspiraient la magnificence et le bon goût du colonel ; mais, lorsqu'elles eurent pénétré dans leur appartement particulier, elles crurent reconnaître que la même attention n'avait pas, présidé à leur ameublement. Lady O'Brien s'en plaignit vivement à son mari, et peu s'en fallut qu'elle ne quittât l'hôtel.

Le ressentiment de ces dames n'avait point encore eu le temps de s'éteindre complètement lorsque, las de battre les champs, le colonel vint se glisser furtivement dans son pavillon de retraite. Il lit prévenir secrètement le major de son arrivée , et les deux amis se pressèrent la main.

— Eli bien ! vous voilà avec nous , major ? niais vous n'êtes pas seul, m'a-t-on dit?

— Non parbleu; ne vous avais-je pas prévenu?

— C'est vrai; mais je ne voulais pas y croire; comment un des meilleurs officiers de cette vaillante armée de l'Inde, qui commande à un million d'esclaves , a-t-il pu consentir à se rendre lui-même l'esclave d'une femme? Tenez, je doute encore; c'est une mauvaise plaisanterie; n'est-ce pas, O'Brien, vous n'êtes pas niarié?

— Non, mou ami, ce n'est pas une plaisanterie; rien n'est plus réel,

— Alors , c'est une faiblesse dont il faut vous plaindre et dont vous vous repentirez certainement.

— Cela peut être ; mais il se. peut aussi que , lorsque vous connaîtrez celle qui a uni ses destinées aux miennes , vous reveniez de vos préjugés.

— Ah ! jamais.

— Comment , depuis votre séjour à Calcutta , vous n'avez pas perdu vos habitudes sauvages et vos antipathies déraisonnables?

— Pas le moins du monde.

Et le colonel, en prononçant ces derniers mot, agitait convulsivement ses épaules, signe précurseur de quelque éclat de colère; mais le major, qui le connaissait, se hâta de conjurer l'orage.

— Ainsi, mon ami, a peine arrivé chez vous, je le vois, nous serons obligé de déloger; car je ne puis rester là où je sais qu'un membre de ma famille n'est pas reçu avec plaisir.

— Ne faites pas cela. J'ai tout prévu. Vous habiterez la partie la plus brillante de mon hôtel, et moi je resterai dans ce pavillon isole. Je veux qu'il en soit ainsi.

— Mais ma femme ne consentira jamais i admettre un tel sacrifice.

— Eh bien ! vous le voyez ; déjà votre femme intervient dans nos relations, mon cher ami. Ah ! quelle chaîne vous a\ez acceptée là. Faites ce que je vous dis. Annoncez à ces dames mon indisposition, et prolongez-la tant que vous voudrez.

Dette réponse n'était pas dénature à satisfaire le major. Mais il sa\;ut qu'il n'aurait rien gagné en insistant, et il résolut de faire a son hôte cette concession dans l'espérance qu'elle servirait a lui faire obtenir plus tard ce qui venait de lui être refusé.

En rentrant dans son appartement il se trouva dans la désagréable obligation de recourir a un mensonge officieux pour pallier la tante ilu colonel, car lady Clara, qui devait assister ce jour-là même ;i une

revue des troupes de la garnison reunies à Fort-^ illiam, avait hâte de savoir si Mac-Felshom y figurerait ou l'v accompagnerait.

Ce n'était pas chose facile pour O'Brien de fausser la vérité; mais comme il était trop tard pour reculer, il lit valoir l'excuse de son ami avec assez d'assurance pour que sa femme y fut trompée

C'était la première fois que lady O'Brien et sa sœur allaient se trouver à une grande réunion dans la capitale de l'Inde britannique ; leur vanité de femme leur faisait un devoir de s'y montrer avec tous leurs avantages. Lady O'Brien, quoique Agée de vingt-huit ans, avait

conservé l'éclat de la première jeunesse et cette fraîcheur qui est si recherchée dans l'Inde, parce qu'elle y est si rare; l'élégance de sa tournure, la vivacité de son espril et ses manières de bonne compagnie rehaussaient encore les charmes de sa personne. Miss Fanny ne pouvait, auprès de sa srcur, aspirer qu'au second rang ; quoique plus jeune, quoique aussi jolie, -il lui manquait cette aisance , cette grâce que donne l'usage du monde, et qui chez certaines femmes remplacent la beauté. Les deux so'iirs se montrèrent au palais de la Présidence, vêtues de gaze, de mousseline et de dentelles, les seules étoffes que l'on puisse porter à Calcutta. Le mojor O'Brien les accompagnait, et leur entrée fit une vive sensation sur l'assemblée; leurs noms passèrent bientôt de bouclie en bouche, et elles furent proclamées les lionnes de la journée.

A quatre heures, de bruyantes fanfares, annonçant le commencement des manœuvres, se firent entendre, et aussitôt les portes du salon qui donnaient sur le vérandali lurent ouvertes pour que les nobles invité* pussent jouir du spectacle militaire dont la place du Gouvernement allait être le théâtre. Les uniformes les plus riches et les plus varies brillaient à cette solennité : on y voyait arriver successivement les cipayes, couvert de leurs tuniques blanches et de leurs casques ornés de plumes; les hussards du Mysore, vêtus de rouge et de noir, et montés sur de magnifiques chevaux arabes; les bataillons écosssais dont le costume est toujours si pittoresque, et enfin l'infanterie anglaise avec son imposante tenue et son uniforme rouge et blanc; puis venaient les éléphant et les dromadaires armés en guerre, ainsi que plusieurs détachement de cavalerie indoue, troupe mal disciplinée, mais dont l'effet est toujours ravissant dans une réunion d'apparat. Tous les spectateurs applaudissaient a la précision des manœuvres, et les hommes du métier louaient l'habileté du chef qui les faisait exécuter.

— Quel est le général qui commande, demanda timidement lady O'Brien a un aide-de-oamp du gouverneur qui se trouvait près d'elle.

— C'est l'un des plus braves officiers de l'Inde, madame; c'est le colonel sir Robert Mac-Felshom , qui s'est couvert de gloire dans notre dernière guerre contre les Birmans.

Lady O'Brien fit une exclamation de surprise contenue aussitôt par nu geste <le son mari qui, se penchant à son oreille, lui assura que le colonel avait été choisi par le général en chef pour commauder cette revue, et que, malgré le mauvais état de sa saute, il avait été obligé d'aecepter cet insigne honneur.

Après la parade, les officiers supérieurs, leurs femmes et quelque! personnes privilégiée* lurent invites par le gouverneur à nu splendide

dîner. Le colonel Mac-Felshom obtint l'une des places d'honneur, et,

suivant sa coutume, il eut soin de se garantir de tout contact avec le beau sexe. Ses camarades le félicitaient de ses succès ; il mangeait comnu)

un OgM, et sablait le Champagne a plein verre I.a conversation n'ayant d'autre aliment que les batailles et la stratégie, il sa sentait dans son

élément, et sa voix retentissante dominait relie île tous les convives

Cependant les (finies se levèrent détahle et passèrent dans le drawinf roow; le cercle des hommes « rctrceil ; les domestiques apportèrent

les vins capiteux, et les discussions s'échauffèrent La sujet O'Brien

voulut plusieurs fois parler en particulier .1 sir Hubert, mais celui-ci ne I éCOUtait pas . tout OCCUpé qu'il était de faire le récit du sicl'«

d'Amarapoura auquel il avait pris part, et qui, 1 propos dn pillage tf-

t'i'ov ,1. le rit, nt il fut suivi, loi loiiriui l'occasion île l.ieeer 'Inerses ,i||r

sions attentatoires à l'honneur du beau sexe. Hâtons-nous de dire à la décharge de ses auditeurs, que si aucun d'eux ne se mit en devoir de relever ces inconvenantes epigrammes, nu] non plus ne fut tenté d'y applaudir.

Les tables de jeu était déjà dressées, l'orchestre préludait par d'harmonieux accords aux danses qui allaient avoir lieu, lorsqu'enfin les hommes se décidèrent à quitter la table.

Le major O'Brien saisit au passage le colonel Mac-Felshom, et lui dit tout bas d'un Ion amical :

Ix pieux mensonge que j'ai l'ait ce matin à l'endroit de votre santé,

a jeté le trouble dans l'esprit de ma femme, qui a assisté à la revue et

au dinei dont vous avez été le héros.

• — Bah ! s'écria le colonel, d'un air étonné.

]Se viendrez-vous point lui expliquer un mystère qui en se perpétuant (inirait certainement par l'offenser.

Ce que vous me proposez, mon cher major, est impossible; songez

donc qu'on ne m'a jamais vu m'approcher d'aucune femme dans un salon...

Et sans laisser à son interlocuteur le temps de renouveler ses instances, il se dirigea rapidement vers les tables de jeu. Sa place y était réservée. Il joua, paria avec tout le monde, accompagnant chacun de ses enjeux d'un verre de punch ou de Madère qu'il avalait d'un seul trait.

Toute la fasliiou aristocratique, civile et militaire de Calcutta se trouvait reunie dans les salons de, la Présidence. Les danses furent brillantes, et animées. Une foule déjeunes officiers se pressaient autour de lady O'Brien et de miss Fanny. C'était à qui se montrerait le plus galant envers elles ; chacun s'efforçait de leur faire comprendre qu'elles étaient les plus belles, et de leur faire oublier qu'elles se trouvaient au milieu d'une société qui leur était encore à peu près inconnue.

Quant au major, il était péniblement affecté de la conduite de son ami, et se repentait de lui avoir demandé l'hospitalité. Livré à ces tristes réflexions, il songeait sérieusement au parti qu'il avait à prendre, et se promenait en silence autour des quadrilles, lorsque sa femme l'aborda d'un air à demi riant et lui dit :

— Eh bien! mon ami, vous ne m'avez pas amené notre coupable.

— Je n'ai pu encore le décider à venir obtenir son pardon.

— Oh ! assurez-le bien qu'il n'aura pas affaire à un juge inexorable. Et subitement elle quitta son mari pour figurer dans une mazourka. Le major passa dans une salle de jeu. Sir Robert Mac-Felshom tenait

toujours les cartes. Ses traits étaient visiblement altérés ; il avait fait de grandes pertes et avait bu en proportion; un ricanement convulsif errait sans cesse sur les lèvres; et il lançait à tous ses partners des lazzis, que sa situation de joueur malheureux pouvait seule faire excuser.

Pendant que le major le considérait avec peine, une nouvelle partie s'était engagée, et la chance lui fut encore contraire.

— Peste soit du jeu ! dit-il en jetant les cartes sur la table. Il venait de perdre cinquante guinées; et on estimait que, dans la soirée, il en avait perdu mille.

— Allons, colonel, levez-vous, lui dit O'Brien. Il fait ici une chaleur suffocante; allons respirer sur la terrasse. Vous ne lasserez pas la fortune.

— Vous vous trompez, major ; la fortune est une femme et je ne lui céderai. pas. Je reste.

Cette insinuation était trop grossière et faite avec trop d'intention pour que le major n'en fût pas blessé. Il se retira.

Peu à peu les danses devinrent moins animées, le plaisir fit place à la lassitude, et ks rangs des daines s'éclairciient ; lady O'Brien qui ne voulait pas rester la dernière, quitta L'hôtel de la Présidence avec sa so'iir et son mari.

La nuit était calme et pure, comme le sont presque toutes les nuits de l'Orient; les rayons de la lune s'alliaient a la flamme du gaz pour éclairer les rues de Calcutta, et l'éclat tempère de celte double lumière faisait ressortir bien mieux que la splendeur éblouissante du soleil, l'ar-

chitecture bizarre qui décore les hôtels des riches nababs de la Ville- Blanche (I). Mais ni le major ni sa femme ne faisaient attention à ce jeu d'optique, si plein d'attrait pour l'étranger dont l'esprit est libre et le cœur content. Lady O'brien était préoccupée des étranges procédés de sir Robert Mac-Felshom et le major s'efforçait de contenir le vif ressentiment qu'il en éprouvait. Quant à miss Fanny, satisfaite de ses succès, elle brodait pour elle-même des rêves de soie et d'or.

O'Brien ne pouvait plus désormais cacher à sa femme une vérité qui, toute disgracieuse qu'elle pût être, devenait cependant préférables aux conjectures qu'une plus longue réticence n'eût pas manqué de faire naître dans son esprit. Aussi, dès qu'il fut seul avec elle, s'empressa-t-il de lui révéler les incroyables préjugés du colonel, et les vains efforts qu'il avait faits pour ramener cet entêté personnage à des sentimens plus raisonnables.

Tous deux reconnurent la nécessité de quitter sans délai le toit inhospitalier d'un tel ami.

Le major ne se coucha point, et, aussitôt que, les bienséances le permirent, il se rendit au pavillon de sir Robert Mac-Felshom.

— Mon cher colonel, lui dit-il, lorsque je vous écrivis de Londres pour vous demander un appartement, j'étais loin de penser que vous reculeriez devant une simple démarche de convenance, et je croyais encore moins, qu'il put \ous veuir la pensée, dans cette circonstance, d'offenser un ancien camarade.

— Que voulez-vous dire ?

Hier, lorsque, par deux fois, je vous ai prié de venir auprès de ma femme pour me relever du mensonge que vous m'avez vous-même induit à commettre, vos manières et vos insinuations ont été des plus injurieusts. L'exaltation dans laquelle vous étiez , le lieu où nous nous trouvions, et l'ancienneté de notre liaison ont pu seuls me les faire excuser.

— Mais c'est une provocation, je crois, que vous venez m'adresser.

— Pas le moins du monde. Je suis venu pour me plaindre et non pour vous provoquer; j'ai voulu, avant de quitter votre hôtel, que vous connussiez le motif qui me force à prendre cette résolution.

— Parbleu, major, vous devenez singulièrement exigeant, depuis que vous êtes en puissance de femme ; mais c'est moi qui aurais à me plaindre de vos obsessions ; je ne l'ai point fait cependant, vous le voyez. Seulement, pour me soustraire à de telles importunités, je viens de mettre en vente mon hôtel ; eu vous laissant toutefois la faculté d'y demeurer, tant que vous voudrez.

— Mais c'est une nouvelle insulte ajoutée à toutes celles que vous m'avez faites hier, colonel. Je ne la souffrirai pas.

— A midi, le Morning-Dhpatch annoncera cette vente.

— A midi, je ne serai plus dans votre hôtel.

— Vous êtes libre.

— Et vous me rendiez raison de cet outrage ; car une détermination si subite ne pourra être attribuée qu'à la présence de ma femme et de sa sreur dans votre hôtel.

— Comme il vous plaira.

A midi, le major O'Brien et sa famille occupaient un nouveau logement dans Hastings square ; mais déjà toute la ville s'occupait de leur déménagement, de l'annonce faite dans le Morning-Dipalch et des causes auxquelles il convenait d'attribuer ces deux évenemens simultanés. Bien que l'incivilité de sir Robert à l'égard des personnes de l'autre sexe lut assez généralement connue, cependant, comme on n'en avait point encore vu une telle preuve, on n'y trouvait point une explication satisfaisante de l'affectation qu'il avait mise la veille à ne point s'approcher une seule fois de lady Clara et à se répandre en violentes invectives contre les dames dans un lieu où elles devaient plus qu'ailleurs être res-

(1) La ville de Calcutta est divisée en doux grandes parties : la Ville-Noire où Habitent les Indous-, la Yille-Ulanclie occupée par les Européens et les résidens anglais.

peetées. On supposait qn il croyait avoir quelques motifs particuliers de se plaindre de celles auxquelles il venait de donner l'hospitalité. Bref, beaucoup d'éclat était produit, et les amis du major accouraii al en foule chez lui pour savoir ce qu'ils avaient à dire quand on leur parlerait de cette singulière affaire.

O'Brien leur raconta les choses comme elles s'étajenl , îsées, et avec plus de sang-froid qu'on n'était en droit de l'attendre d'un homme aussi gravement offense; puis faisant entrer dans son cabinet deux d'entre eux. il écrivit en leur présence une lettre qu'il leur remit, après leur en avoir communique le contenu, et qu'il les pria de porter au colonel.

Sir Robert Mac-Felshoni était à table, seul, en présence de deux bouteilles d'Oporto, lorsqu'on lui annonça l'arrivée des deux amis du major O'Brien. sans se déranger, il les lit prier d'entrer, reçut la lettre de leurs mains et la lut à haute voix.

«Colonel, ou m'apporte à l'instant le Morning -Dispatch et je vois

que vous avez persisté dans une résolution aussi déraisonnable qu'elle est peu courtoise. Avant de quitter votre hôtel, je \ous ai fait pressentir l'obligation que vous alliez uf imposer; j'espère que vous me mettrez en mesure d'y satisfaire prontptement

Le major O'Flaherty et le capitaine Stanley, qui ont bien voulu se charger de vous remettre cette lettre, s'entendront avec vous sur tout ce qui doit amener le dénoûment de cette déplorable affaire.

Fbakcis O'Bbii s

Après avoir replié la lettre et l'avoir posée sous son assiette sans témoigner la moindre émotion, le colonel but ce qui restait de vin dans son verre, puis regardant les deux envoyés l'un après l'autre :

— Messieurs, leur dit-il, j'accepte le cartel du major O'Brien ; car je prétends soutenir ia légitimité de mes discours et de mes actions, .le suis entièrement a votre disposition.

— Voici, ajouta-t-il après avoir écrit quelques mots au crayon, les uoms de deux de mes amis avec lesquels vous pourrez relier les préparatifs de notre rencontre. \ bientôt, Messieurs...

Les environs de Sérampuur furent désignés pour le lieu du combat. Sérampour est une jolie petite ville d'environ treize mille aines, située sur la rive droite de l'Hougly, a quelques nulles seulement de Calcutta. C'est la résidence du gouverneur général de la petite partie de l'Inde qui appartient au roi de Dauemarck. Les richesses qu'y avail accumulées le commerce exerce par ses habitons a la faveur du paviljon danois pendant les premières années de la guerre continentale, en avaient fait mie des principales places de l'Inde. Quoiqu'aujourd'bui ;lle soit bien déchue, sa situation agréable et le bas prix de tons les ol jets nécessaires a la vie y attirent un graH nombre d'Anglais. Mais si le territoire de cette ville présente de grands avantages aux gens qui feulent v.vre. il n'en offre pas de moins considérables à ceux qui désiri mt s'entre-;uer. En le choisissant, les acteurs du drame que aous allon s raconter se proposaient d'éviter les peines infligées par la législation . I ;a inique a quiconque prend part a un duel sur les domaines de hi compagnie.

Le major et le colonel, accompagnés de leurs témoins, furent au rendez-vous. Des pourparlers s'engagèrent immédiatement entre les témoins pour amener sir Robert Mac Felshom a reconnaître ses to? .s ■ uuds ses ricanemens et ses railleries devenant de pins en plu n is,

il fut décide que le duel aurait lieu, et l'on chargea les pistolets. Cet te ami. dément agréable aux deux .Lampions qui s'en servais it

avec une extrême habileté. Cependant - uangèrent plusieurs 1>, sans pouvoir se toucher; on commençait même a espérer qu'ils ne. i viendraient jamais à bout lorsqu'on vit le colonel chanceler et toml erei i s'écriant ;

— Messieurs, je suis blessé !

< lit le premier coup de feu du major qui l'avait atteint, mai rant une revanche, il avait résisté a la douleur jusqu'à ce que se j (

l'eussent abandonné. Ses amis s le relever,

- Ahl! leur dit-il, ce o'estqu'une blessure de femme.

La balle l'avait frappé au dessous de l'aisselle droite el se trouvait engagée entre la deuxième et la troisième côte.

I a nouvelle de ce duel lit une grande sensation à Calcutta, surtout lorsqu'on en appui levéritable motif. Ladj OlBrien et miss : -

redoubler les hommages dont elles avaient été l'objet, el le gOW

ivant intervenir légalement dans une affaire qui avait i hors de sa juridiction, voulut néanmoins faire sentir à sir Robi Felshom tout le mécontentement que sa conduite lui avait cause; il le chargea de diriger une expédition sur les frontières de la Prés Mais cet exil fut accepté par le colonel avec mille l'ois plus de plaisir qu'un ordre de séjour dans la capitale.

La blessure qu'il avait reçue n'était nullement dangen les fatigues que sa nouvelle mission lui imposa, et l'excessive cl

,i„ , ai ,ie l'Inde, si nuisible aux personnes blessées pi i

à (eu. ne loi permirent pas de Se guérir complète...

tfon purulente s'échappait continuellement de sa plaii :

de plus en plus, \pres trois mois de campagne, il lui devint :

,1e monter à .Levai, et il se trouva réduit a Suivre ses troupes COUcké

dans un palanquin.

H étail alors dans l'Adjemyr, province ou se trouve celte l due de plaines sablonneuses auxquelles ..n a donne le nom de Grand- Désert Quelques misérables villages composés de cabanes i des haies qui servent de limites a quelques champs cultivi seuls abris qu'on y rencontre

Dans de telles circonstances, l'état du mpirait a tel poi

n.. pouvant suivre la marche de son corps d'armée , il futobligi retirera Ldjemyr, capitale de cette contrée désolée, et l'une des villes Ici plus sales et les plus mal bâties de l'Indoustan. ou espérait quelque bien de ce repos tardif, mais le mal brava l'art des médecins I même ceux-ci en vinrent a confesser leur impur- i : déjà mèn.c

l'anéantissement .les forces intellectuelles du malade présageai! un fatale et peu éloignée, lorsque le grand-pré tre de la pagode de Pouchkoui située a quelques milles ù Vojemv r. v int lui offrir son

— Chef des anglais,. lui dit-il, parmi le, devtdassk qui des

ma pagode , il en est une qui peut te guérir du mal dont tu es atteint. C'esl Maïdounah la prédestinée du ciel , issue de la famille Sltainli. qui. par sa longue filiation, remonte .< l'une des d< incarnations de \ isbnou. Si tu veux te conûer a elle . ton salut est certain.

Le colonel étail incapable de repondre; mais ceux qui l'eutoui connaissant l'efficacité des moyens curants dont ils s'agissail . s'empressèrent de répondre que sa volonté bien connue riait de se livrer entil :< rement a l'habileté de M I lunah.

— c.e n'est pas tout , ajouta le grand-prêtre; cette jeune fille t ■ accomplir cette guérison qu'autant que le malade s'engagera à eml

i . religion de Brahina; sinon . après .non ... impur tel que toi, elle ne pourrait plus rentrer au temp damnée a être lu it la statue de Vishnou Pn

gement, Excellence?

I . colonel restait immobile et muet; niais un léger mouvement, imprime a sa tète par un.- m, un . trangi re, indiqua ... gr ind : malade et, ni . abjurer les erreurs du prou

Le pontife se retira tics satisfait.

\ la lin du deuxièmi jour, on vit arriver .i Vdjemyr qui se djrigèrenl vers la demeure du colonel. Dai - -un unah; dans les I

Maïdounah étail d'une taille moy. une; son front étail ceint d'un bandeau de cuivre dore, dans lequel s,> trouvaient incrustés des émeraudes, des rubis et des turquoises Ggurant des serpents entrelacés; ses étaient délie

selet de satin bleu de ciel, l'ai, uille d'un lui. île br. «leur avait représenté le soleil, !a lune et le es constellations; ses bras étaient nus,

couverts d'un tatouage semblable a celui des joues, et ornes de bracelets en orayaut laforme de deux serpens. Les jupes, les caleçons etl'immense voile qu'elle portait étaient de la plus fine mousseline, mouchetée d'or.

Lorsque les serviteurs du colonel virent approcher son palanquin, orné d'emblèmes mystiques, ils se rangèrent sur deux files dans le vestibule, pour la recevoir avec tous les égards dus à son rang. Leurs mains étaient croisées sur la poitrine, et leur front s'inclinait respectueusement à mesure qu'elle passait devant eux.

Dès que, accompagnée de ses deux suivantes, on l'eut introduite auprès du malade , elle purifia trois fois l'appartement par des incantations et par des aspersions d'eau lustrale. Ces étranges cérémonies n'excitèrent nullement l'attention de sir Robert, qui, la poitrine oppressée et les yeux éteints, était étendu sur une chaise longue, dans une parfaite immobilité.

Maïdounah s'étant ensuite approché de lui , fit découvrir la blessure qu'elle sonda et qu'elle considéra attentivement. Cet examen ne parut pas lui donner de grandes espérances, car elle hocha plusieurs lois la tête. Ce signe ne faisant partie d'aucun rite connu, les assistaus en tirèrent naturellement les plus mauvais présages.

Néanmoins, après avoir fait prendre au malade un breuvage dont la composition n'est point parvenue jusqu'à nous, elle s'agenouilla devant lui, et, approchant ses lèvres des bords livides de la plaie, elle en aspira fortement le contenu qu'elle rejeta ensuite dans un petit plat d'argent tenu par une de ses suivantes. Elle renouvela à diverses reprises cette rebutante opération qui ne parut point lui inspirer autant de dégoût à beaucoup près que nous en éprouvons à le raconter. Puis, tirant d'un petit étui d'or qu'elle portait à sa ceinture, une espèce d'opiat d'une odeur exquise et d'une couleur rouge très vive, elle en oignit doucement la blessure.

Pendant huit jours consécutifs, Maïdounah continua avec le même dévoument l'usage de ces moyens curatifs, et à chaque pansement on voyait le malade prendre des forces nouvelles. Sa respiration avait cessé d'être haletante ; il pouvait se lever et marcher; bientôt il demanda à sortir en palanquin , ce qui ne lui fut pas refusé. Enfin il recouvra assez de vigueur pour rester quelques heures ; à cheval et dès lors il se hâta de rappeler ses troupes de leurs cantonnemens pour les passer en revue. C'était son délassement favori.

Le bruit du rétablissement miraculeux du chef des Anglais ne tarda point à se répandre au loin. Le grand-prêtre de Pouchkour ne fut pas le dernier à en être instruit, et il se rendit immédiatement à Adjemyr pour rappeler au colonel la promesse qu'il lui avait faite.

— Maintenant, Excellence, lui dit-il, viens dans le péristyle du temple de Vishnou renier tes anciennes erreurs ; ensuite je t'initierai à la foi de Brahraa.

Le colonel qui était presque aussi zélé presbytérien que célibataire entêté, ne put entendre une telle proposition sans en ressentir une vive indignation.

— Je n'ai rien promis, s'écria-t-il, et j'ignore ce qui a pu t'inspirer l'audace de me tenir de semblables discours. Crains ma colère et va-t'en.

Le vieillard le regarda fixement comme pour s'assurer que ses oreilles ne l'avaient point trompé; puis, ayant sans doute reconnu que la physionomie de son interlocuteur était en accord parfait avec les paroles qu'il venait d'entendre, il secoua trois fois la poussière de ses pieds, et fulmina contre le colonel et contre Maïdounah les plus terribles imprécations.

Sir Robert Mac-Felshom eût évité de grands malheurs, si, moins emporté et plus habile, il eût su tempérer par quelque riche présent le zèle du grand prêtre. De retour à sa pagode, celui-ci avisa aux moyens de faciliter l'accomplissement de ses anathèmes, et appela aux armes les fidèles sectateurs de Vishnou. A la vérité, les habitaus d' Adjemyr, contenus par une garnison respectable n'eurent garde de remuer. Mais à cette époque, les mutes voisines regorgeaient de ces pèlerins exaltés qui, tous les ans, vont faire en nombreuses caravaues leurs dévotions au

tombeau du cheik Moyn-ed-Din, regardé comme un des plus grands saints du brahmanisme, ou au temple de Juggernauth, l'une des divinités les plus célèbres de la cosmogonie indoue. Ces bandes accrues de fanatiques et d'aventuriers convoqués des contrées voisines, marchèrent sur la capitale de la province avec l'intention avouée d'en chasser les Anglais.

Tant qu'il ne rencontra pas d'obstacles, le torrent grossit en mugissant ; mais, arrivé devant Adjemyr, les pèlerins furent surpris de trouver les abords de la ville palissades et bien gardés. Ils se tinrent d'abord à distance, agitant leurs bannières et excitant par leurs cris les habitaus à la révolte; mais, à mesure que leur nombre s'augmentait, le cercle qu'ils formaient autour de la ville se resserra.

A la fin du jour, l'investissement de la place fut complet. Alors, les habitaus , excités par leurs prêtres et se voyant fortement appuyés au dehors, sortirent de leurs maisons eu criant : « Mort aux Anglais! Périsse le profanateur ! Qu'on nous rende Maïdounah ! Que Maïdounah soit brûlée! » Le sang coula bientôt dans les rues.

La situation du colonel était difficile. Il n'avait avec lui que quinze cents hommes. A la vérité, c'étaient des soldats aguerris et parfaitement disciplinés; mais Adjemyr contient une population de treize mille habitans , et les pèlerins étaient au nombre de trente mille. Les Anglais, disséminés sur toute la périphérie de la ville , n'avaient qu'une seule chance de succès; c'était la terreur que l'effet de leurs premières décharges pouvait inspirer à cette multitude. Sir Robert, qui le sentait, leur prescrivit de se tenir immobiles derrière les palissades , et de ne tirer qu'à bout portant.

Cette contenance calme et l'approche de la nuit donnèrent du courage aux assaillans : ils lancèrent des (lèches enflammées sur les édifices de la ville, et cherchèrent à incendier également les palissades. A neuf heures du soir, les trois casernes de la garnison anglaise étaient en flammes, et ses retrauchemens se trouvaient forcés sur plusieurs points.

Une bande de forcenés commandée par deux brahmes se dirigeait déjà vers l'hôtel où étaient renfermées la jeune prêtresse et ses compagnes , lorsque le colonel ordonna à deux compagnies écossaises de s'y rendre eu toute hâte.

— Balayez tout devant vous, leur dit-il, et sauvez Maïdounah!

Deux larmes s'échappèrent de ses yeux lorsque ce nom sortit de sa bouche. On tient pour certaiu que ces larmes sont les premières qu'aucune femme lui ait jamais fait répandre. Au reste, ce n'est pas sans raison que sir Robert s'inquiétait du sort de cette jeune fille. Si les Ecossais fussent arrivés quelques inslans plus tard , il ne l'aurait certainement jamais revue.

Cependant, sa position dans Adjemyr n'était plus tenable. L'incendie faisait de rapides ravages, et les pèlerins y pénétraient en foule. Bientôt il ne lui resta plus qu'à songer à la retraite. Ayant donc rappelé et réuni toutes ses troupes sur la place principale, il les forma eu colonne serrée; puis, plaçant au milieu d'elles les palanquins de la prêtresse, il donna le signal du départ. Ce mouvement ne pouvait être exécuté sans coup férir; mais il ne pouvait pas non plus être contrarié sérieusement parles insurgés. Le^sang-tïoid de l'infanterie anglaise, la précision de ses manœuvres et la supériorité de sa mousqueterie eurent bientôt fait justice de la fureur aveugle des Indiens. Enfin, la colonne arriva sans encombre à Tàràghar, vttste citadelle située à quelques milles d' Adjemyr, et qui pourrait facilement devenir un autre Gibraltar, si la Compagnie voulait en compléter les fortifications.

Cette retraite brillante, racontée néanmoins à Calcutta avec malveillance, porta une atteinte grave à la réputation jusque là sans tache du colonel. Lue enquête fut ordonnée, et soit qu'il ait eu à endurer des reproches sévères , soit qu'il se sentit fatigué ou dégoûté de son métier, il demanda et fit agréer sa démission. Mais cette jeune fille, qui s'était mise, eu si grand danger pour sauver la vie. de sir Robert Mac-Felshom, qued«vint-elle? L'implacable ennemi des femmes la laissa-t-il en butte au fanatisme indien , ou eu proie aux horreurs de la miscre , aux dou-

leurs de l'exil ? Nous ne le pensons pas. Toutefois, le colonel ne fit part de ses intentions à personne : il voyagea dans l'Inde, visita les principales saintes, assista aux conférences que tiennent les brahnies dans le Punjaub. puis il partit secrètement pour l'Angleterre.

Aujourd'hui, si vous allez à Brigliton, on vous montrera un hôtel magnifique, construit dans le style byzantin, avec des dômes, des minarets et des clochetons. C'est la demeure d'un vieillard que l'âge a courbe. I>es domestiques nègres ou mulâtres peuplent le vestibule de cette somptueuse habitation dont l'intérieur recèle un essaim de femmes, au teint cuivré, aux cheveux noirs et plats. Si le temps est beau, et si le soleil élève notre température humide à une chaleur de vingt degrés, vous en verrez sortir un brillant équipage attelé de quatre chevaux gris pommelés, conduits à In Daumnnt. Dans le fond de la voiture sont assis ce vieillard et une jeune femme entièrement voilée; le devant est occupe par deux autres femmes qui ne quittent jamais la première. Si vous demandez à un passant quel est le propriétaire de cet équipage et de cet hôtel, il vous répoudra qu'ils appartiennent à un riche nabab nommé sir Robert Mac-Kelshom, ci-devant colonel au service de la Compagnie des Indes. Il en est même qui prétendent que le colonel s'est fait musulman , car on ne le voit dans aucune église, et il ne fréquente d'autre établissement que les Bains de Mahomet T. Mais les personnes qui paraissent les mieux iuformées assurent qu'il a embrassé la religion de Rrahma , et que les trois femmes dont on le voit toujours accompagne sont Maïdounah et ses deux suivantes. Nous inclinons à partager cette opinion.

LA TEMCEANCE AMÉRICAINE ■;'.'.

En 1831, vivait dans le Keutucki une jeune fille d'honorable extraction, et qui, par sa haute intelligence, son amour des lettres, son intrépidité mâle et sa beauté angélique, s'était fait la réputation d'une Corine. On citait les vers d'Anna Cook avec, autant d'enthousiasme que les traits de son courage. C'était, à la fois, une femme d'esprit et un homme de cœur.

In Kentuckien, dont la réputation n'était pas moindre que celle d'Anna Cook, le colonel Sharp, attorney-général, l'orateur le plus brillant de la législature de Francfort, demanda sa main ; cette demande agréée, il en profita pour faire tomber la confiante jeune fille dans le piège le plus infâme que la séduction ait jamais dressé. Après quoi il se retira et abandonna sa victime à tous les anathèmes d'une opinion d'autant plus inexorable en ses censures qu'elle s'était montrée jadis plus prodigue de louanges. Le public est un ennemi qui se démasque au premier revers et se venge impitoyablement de ceux qu'il a flattés. Anna Cook l'éprouva. Rejetée du monde, elle jura haine au monde, et alla vivre dans une campagne isolée, avec sa vieille mère et quelques vieux serviteurs.

Cette affaire avait fait beaucoup de bruit.

Un homme, descendantd'uneanciennefamille française, Beauchamp, en fut vivement frappé. Beauchamp se destinait au barreau, et devait être dirige dans cette carrière par le colonel Sharp. Des conventions avaient été faites entre eux à ce sujet, Beauchamp les rompit soudain , et se rendit chez son père qui demeurait dans le voisinage des lieux où miss Anna s'était retirée. Là, Beauchamp n'eut plus qu'une pensée, ce fut de voir et de connaître la victime de Sharp. Ce qu'il mit

(1) Brighton , dans le comte de Sassei. eut une des villes de la côle qui a le privilège d'attirer dans ses murs un grand nombre de ramilles riche» , pour y prendre des bains minéraux et des bains de nier. Les H. nus de Mahomet (Mahomtd Balhs< sont les plus renommés.

(2) Cet article est extrait du Courrùr dit Etan-lnii. 11 ne contient rieu qui ne s vit tùloiiqut.

de patience et d'efforts pour parvenir a ce but est chose impossible à décrire. Il lui fallut des mois entiers (unir forcer cette porte défendue par In haine, gardée par In douleur Mais Beauchamp était aussi i en sa résolution qu'Anna Cook était persévérante dans la sienne Enfin, grâce a l'intervention d'une de ses srrurs, il fut PBÇD comme ami et voisin dans cette maison qui n'avait plus a l'entour d'elle ni amitié Hi voisinage Benuehnmp aima miss \nna Cook.

Quand il osa lui en taire l'aveu, elle se retourna lentement vers lui. le regarda et lui dit :

« — Beauchamp, je ne serai jamais la femme d'aucun homme... à moins qu'un homme ne vienne me demander ma main . en tenant dans la sienne la tète du colonel Sharp. \oilà tout...

Beauchamp ne répondit rien d'abord: mais quelques instnns après, il l'arrêta par le bras, et lui dit :

« — Anna, je suis votre homme '

Peu de jours après, Beauchamp partit. Il alla a Francfort, capit Kentucky, ou résidait le colonel Sharp.

"J'arrivai sur le soir, dit-il, et je rencontrai bientôt le colonel. Il vint à moi de la façon la plus cordiale. Je lui pris le bras, en lui disant que j'étais venu tout exprès [tour lui parler d'affaires, et je le priai de faire un tour de promenade avec moi. Nous descendîmes le cours de la rivière jusqu'au dehors de In ville. Il faisait nuit, nous étions dans un endroit désert ; nous entendîmes les différentes cloches de la ville qui sonnaient le souper. M'nrrètnnt alors, je demandai, sans préambule, au colonel, s'il se rappelait les dernières paroles que miss Anna Cook lui avait dites ? Il devint pâle comme un Cadavre et immobile comme une statue.

" — Colonel Sharp, lui dis-je, quand vous avez abandonné miss Anna. elle vous a prédit que le ciel enverrait un homme à sa vengeance. Je suis cet homme. Je viens, envoyé par elle, pour vous tuer. \ oulezvous vous défendre? Voilà deux poitinards. Elle m'a dit que \otis étjeï un lâche et que vous ne vous défendriez pas en homme. Le ferez-vous, ou non?... Répondez donc, ou je vous tue.

— Mon cher ami, me répondit-il, je ne puis me battre a cause de miss Anna. Je suis si coupable que, si elle avait eu un frère qui fût venu me provoquer, je nie serais laissé tuer plutôt que de commettre un nouveau crime envers elle ou envers les siens. »

A ces raisons, il ajouta mille lâches prières, mêlées de pleurs plus lâches encore; enfin, il s'offrit si piteusement aux coups de Beauchamp, que jamais le bras de celui-ci ne put descendre sur un tel adversaire II n'avait pas prévu ce genre de défense, et se trouva au dépourvu i cette faiblesse, comme un autre l'eût été devant l'intrépidité 11 congédia Sharp ignominieusement, en lui déclarant, toutefois, que sa couardise ne lui serait pas toujours un bouclier aussi sûr, et que. bôl ou tard tuerait.

De toutes les choses que la peur .naît sUg • i. es à Sharp pour I< salul de ses jours, une seule frappa Beauchamp.

« Vous n'avez aucun droit de prendre la di miss Vnna, lui

avait dit le colonel, puisque \ous n'êtes m Min |i.iiv.i son mari \ <

Ic/.-muis donner a penser que unis êtes SOD amant ? •

Beauchamp trouva qu'il y avail là de la logique, di iurage.

Il l'avoua a \iina Cook, et elle consentit à l'épouser, afin qu'en lui donnant le titre de mari, elle lui conférât celui de son vengeur légitime. Pourtant cette femme Inflexible ne renonça qu'avec répugi

premières resolutions, et, avant que son mariage pûl s'accomplir, elle

connu le dessein de tuer de >.i propre main l'homme qui, s Ion sa pensée, de devait phts être Sut terre, quand elle allait remettn son passé et son avenir a un autre Le colonel Sharp était alors a Bowling Green, non loin d'elle: elle lui écrivit pour lui demander un rendez-vous, expliqué et JostiBé avec one adresse, qui ne forme pas un des traits les

moins remarquables de ce terrible caractère .Sharp Gxa un ri vous. Joyeuse, \nna Cook ne cessa de s'exercer à tirer le pistolet, et îUe é::it. dévêtue, dit Jkauchanip, d'une habileté, effrayante dans cet

exercice, quand le colonel Sharp, servi par son instinct, quitta le pays et manqua au rendez-vous.

Anna et Beauchainp se marièrent dans l'été de 1824. La cérémonie nuptiale ne fut, pour ces deux conjures, qu'une consécration de leur projet de meurtre. 11 ne leur eu parut que plus saiut. Mais tous les efforts de Beauchamp pour retrouver Sharp furent long-temps inutiles. Ses lettres, signées de faux noms, et contenant de faux prétextes, ses démarches, ses ruses incroyantes, tout échoua, jusqu'à l'époque où les élections commencèrent. Le colonel Sharp était, dans le Keutueky, le chef du parti démocrate, alors appelé de la nouvelle cour; il était le. plus ferme soutien du candidat de ce parti au siège gubernatorial, et lui -même se présentait aux élections des chambres représentatives. C'était pour Beauchamp une occasion sûre de le rencontrer. Il résolut de ne pas la manquer. Kn même temps, il prit les précautions les mieux conçues pour éviter d'être arrêté, après le meurtre, ou d'être convaincu, après son arrestation.

Les deux époux commencèrent par annoncer à l'avance leur intention d'émigrer dans l'état du Missouri. Beauchamp y fit un voyage afin de s'y procurer des vêtemeus inconnus. Il vendit ses propriétés, acheta des chevaux et un wagon, engagea des compagnons de voyage, fixa le jour de son départ, et s'arrangea de façon qu'un procès commencé contre lui fut repris, pendant ce temps, devant les tribunaux de Francfort, Il s'arrangea de même pour que la nouvelle lui en fut transmise par son avocat, complice innocent, au moment où amis et pareus étaient rassemblés chez lui pour les adieux du départ. Son voyage à Francfort se trouva ainsi expliqué pour tous, en présence de tous ; et ce dessein , en s'accomplissant, parut un accident accueilli comme un fâcheux contre-temps. Quelques jours auparavant, Beauchamp avait appris que le colonel Sharp, violemment attaqué dans un meeting pour sa conduite envers miss Anna Cook, avait eu l'infamie de chercher à se justifier, en déclarant à quelques personnes que miss Anna Cook l'avait trompé, qu'il eu avait des preuves certaines, et qu'il possédait à cet égard une attestation catégorique d'une sage-femme. Cette dernière lâcheté, immédiatement démentie par la sage-femme, aurait suffi pour graver en traits de feu le désir de la vengeance dans le cœur de Beauchamp.

Il avait décidé qu'il attendrait que les élections fussent terminées avant de tuer Sharp. Si le parti de la vieille cour était vainqueur, il espérait que le gouverneur, dont il était connu, userait de son droit de grâce envers lui, dans le cas où il serait arrêté ; si les démocrates étaient vainqueurs, au contraire, il espérait que cette faction attribuerait l'assassinat de sou chef à ses ennemis politiques, et en ferait une affaire de parti. Les soupçons se devaient être ainsi détournés de lui, Beauchamp, par l'intérêt même et les passions de ceux qu'il avait le plus à craindre. La justesse de ce jugement se trouva remarquablement vérifié dans l'avenir.

Beauchamp arriva à Francfort au commencement de la nuit. Il se fit servir à souper dans l'hôtel où il était descendu, puis, s'enfermant dans sa chambre, il s'y travestit de la tête aux pieds. « En traversant le Tennessee, dit-il, j'avais aperçu au pied d'un arbre le vieux chapeau d'un nègre qui travaillait près de là. J'avais pris ce chapeau, en laissant un dollar à la place. En outre, j'avais un masque de soie noire, qui le soir, me donnait exactement l'apparence d'un nègre, tant ma femme l'avait bien taillé d adapté à ma figure. Je mis, pour toute chaussure, deux paires de chaussons de laine, afin de préserver mes pieds dans ma fuite, et d'empêcher qu'on ne découvrit ma direction au bruit de mes pas, si j'étais poursuivi. En même temps, je fis un petit paquet de mes habits ordinaires, de mon chapeau et de mes souliers, et je les portai daDs un endroit retiré sur les bords de la rivière, afin d'aller les revêtir, après l'œuvre consommée. J'étais sorti de l'hôtel sans que personne ne m'eût ni vu ni entendu. J'avais pris sur moi un grand couteau de boucher., que ma femme avait aiguise elle-même depuis plusieurs mois, afin que personne ne put le reconnaître comme ayant été en ma possession.

■ En passant devant la tiansion.House, j'aperçus le colonel Sharp

dans le salon. Je savais qu'il «Hait un habitué de celte maison, et je résolus d'attendre qu'il rentrât chez lui pour,)! 'attaquer. J'errai doue devant sa porte et aux alentours. 11 rentra enfiû( mais accompagné de son frère. J'attendis que celui-ci fût reparti... Il n'y avait pas de clair de lune, mais les étoiles jetaient assez d'éclat pour qu'on reconnût le t isage d'un ami. Je tirai mon couteau et m'avançai vers la porte. Je frappai trois coups.

— « Qui est là? demanda de loin le colonel Sharp.

— t Covington, répondis-je, en imitant la voix de ce personnage, ami du colonel.

" J'entendis bientôt les pas de celui-ci sur le parquet. Je vis, en regardant sous la porte, qu'il approchait sans lumière. Je détachai eu partie le masque qui me couvrait la figure, et, quand le colonel ouvrit la porte, je le saisis de ma main gauche comme avec une main de fer. La violence de l'étreinte le fit reculer. Il chercha à dégager son bras, et me dit :

— c Lequel Covington êtes-vous donc ?

— « John Covington.

— a Je ne vous connais pas.

— « Venez à la lumière, et vous me reconnaîtrez.

« Je l'entraînai vers la porte, et là, découvrant entièrement mon visage, je le regardai en l'ace.

— « Grand Dieu ! c'est lui ! s'écria-t-il avec effroi.

« Et faisant un effort pour retirer son bras d'entre mes mains, il tomba sur les genoux. Je lâchai son poignet , et le saisissant à la gorge :

— < Meurs, misérable ! lui dis-je, et je lui plongeai mon couteau dans le cœur. Au moment ou je retirai mon arme, il se dressa sur les genoux, et chercha à m 'enlacer de ses bras, en disant :

« — Grâce ! Monsieur Beauchamp.

o Je le frappai à la face de ma main gauche, et il retomba de toute sa longueur sur le plancher. Voyant approcher de la lumière, je m'éloignai de quelques pas, et je remis mou masque. Puis, je revins près de la porte, pour entendre s'il pouvait parler. Sa femme, éplorée, l'interrogeait, mais il ne répondait pas. Bientôt le docteur Sharp, son frère, arriva, et il s'écria immédiatement :

" — Grand Dieu! c'est Beauchamp qui a lait cela; je m'y étais toujours attendu.

« La ville ne tarda pas à être en rumeur, et la maison à se remplir de monde. Je restai dans les environs pour entendre ce qui se dirait. J'allai même regarder à l'une des fenêtres pour voir dans les appartenons ; mistress Sharp m'aperçut, et cria à la compagnie qu'elle venait de voir le meurtrier. On se mit à ma poursuite, mais je dépistai promptement tous les poursuivans ; je descendis le long de la rivière, repris là mes habits ordinaires, et, faisant un paquet de mou couteau sanglant et de mes vêtemens de nègre, j'y attachai une pierre, et lançai le tout au fond de l'eau. En rentrant en ville, je passai encore devant la maison du colonel Sharp, pour entendre ce qui s'y disait. Mais alors tout était dans le silence. Je regagnai mon hôtel, et ôtant mes souliers, je montai à ma chambre sur les mains et ies genoux, comme un chat, et si doucement que personne n'eût pu entendre mon pied sur le plancher. Je lavai mes mains, et me couchai, en m'attendant bien à être arrêté le lendemain. Mais tels étaient les sentimens de satisfaction qui prévalaient en moi, et ma résignation parfaite aux volontés du ciel, après l'accomplissement d'une œuvre méditée si long-temps, qu'au bout de cinq minutes je m'endormis, et je ne me réveillai, le lendemain matin, qu'au bruit que faisaient les domestiques de la maison.

« Il se trouva que le maître de l'hôtel était un parent du colonel Sharp. Frappé de mon nom et des soupçons que le frère du colonel avait, du premier coup, élevés contre moi, d monta brusquement à ma chambre. Je le saluai très poliment.

.< — Savez-vcus, me dit-il, quel est l'homme (lui^a^tUiLJÎè^XPloiie. Sharp, cette nuit?

Je feignis un grand étonuement, et m'écriai

— Kst-il possible? 51101! le ci rp...

— Ksi mort, acheva-t-il.

— El comment a-t-il été tué?... dans un duel.' « — On l'a assassiné !

Et il s'apprêta à me quitter.

— De grâce, lui dis-je, restez un peu, et donnez-moi quelqui s détails sur cette horrible affaire.

— Je ne puis vous en dire davantage, répliqua-t-il, et il s'éloigna.

i n'avais pas fort aimé, la manière dont il était entré, mais je \is qu'en - ni presque écartés par la contenance

impassible que j'avais '-ardre. Ji 1 5 au salon, je déjeûn

il aimablement avec la dame de la maison, je lui demandai si l'on avait des soupçons sur le meurtrier. Après quoi, je m'occupai des affaires qui réclamaient mon attention.

. « Quand je rentrai à l'hôtel, j'eus un nouvel interrogatoire à subir de la part de mon hôte.

— Monsieur Beaucbamp, me dit-il. quelle est votre prol « — Avocat, monsieur.

« — Ne m'avez-vous pas dit que vous habitiez, le coin

— Oui, monsieur.

— Etes-vous marié?

— Oui, monsieur.

— Qui avez-vous épousé, M. Beaucbamp:'

— Uiss \niia Cook, monsieur.

vis, a ces mots, sa face déjà rembrunie devenir plus eore. J'avais bien deviné que c'était là le point dont il voulait s'.: mais j'avais répondu a ses impertinentes inquisitions ahomie

la plus grande, comme si cela avai :onvérsation toute naturelle.

J'annonçai de même mon inl me remettre en route, et je sortis

mefort sans un nouvel incident.

L deux ou trois milles de la vil iperçusquej'

nia chambre mon mouchoir 1 rappelant qi

jours auparavant, j'avais saigné au nez. dar.s c • mouchoir, j'entrevis les inductions que pouvaient tirer d'u esprits préve-

nus. Je fus tenté de retourner sur mes pas pour chercher ce moi niais je réfléchis que c'était appeler sur lui l'attention qui peut-êtl 1 fixerait pas. Je continuai mou chemin.

Iians la soirée du quatrième jour, j'arrivai à la maison. Mon retour n'avait pas dépassé de quinze minutes l'époque que j'avais fixée à ma femme. Elle se promenait sur le chemin par lequel je devais v< était dans une grande anxiété. D'aussi loin que je la vis seule, j'aj l'air un petit drapeau en signe de victoire. Elle cour;!: a ma rencontre et se prosterna devant moi. Elle versa un tnrrent de larmes, cl remercia le ciel qui l'avait enfin vengée de toutes les misères qu'un traître avait répandues sur elle et sur sa famiile Entourant mes genoux de ses mains, elle appela sur moi la bénédiction de . de ses frère et sœur

morts, les priant d'être mes inter vine justice, et de que je

sain et sauf. ux? me dit-elle. Je l'assurai . j'étais

au dessus de tout ce que les hommes pourrai-

qui l'avait cependant, qu'on devait être à ma poursuite, c. je m'attendais arriver .. dans la nuit 111

nous fûmes d'avis de nous défendre, au i

mais, le lendemain, je plutôt mou-

rir que de quitter mon pavs. Il n'j avait pas la p moi, et je nie décidai a supporter tranq . îles.

Beau. être arrête. Il se livra

judiciaires sans difficulté, à la condii; son couteau- . ci que prisonnier su

eux en pleine liberté. Ces condi'.ious accordées , il reçut ses hôtes très

cordialement, kprès s'être rafraîchis, les alguazils lui dirent qu'on avait pris lu mesure .les souliers de l'assassin, qui s'étail enfui a travers le jardin ci v avail fusse L'empreinte de ses pas. Iprès cette annonce préire, ils lui demandèrent très poliment a prendre la mesure de ses souliers.

Cela me , lui infiniment , dit Beauchamp . parce que j'étais sur que npreintes du jardin n'étaient pas les miennes; mais quel fut mon effroi, quand je vis que mon soulier répondait exactement a la mesure que ces nu ssieurs lui comparaient. C'est bien cela ' s'écrièrent-ils avec une joie qui n'était pas d'une très parfaite politesse Mais', connue ils m'assuraient que les empreintes originales avaient été conservées bien intactes sur le sol du jardin, j'en appelai avec conliancc a un plus fidèle . samen.

Il se nui en chemin avec ses compagnons judiciaires. Ceux-ci 0 sur eux le mouchoir laisse par Beauchamp dans l'auberge de I rancfort, 111. us ils ,ic le lui montrèrent qu après qu'ils lurent en roule. en lui disant que ce mouchoir av. m été trouvé devant la porte du colonel Sharp. » ette inexactitude étonna Beauchamp, mais il fut encore plus étonné quand il appril une !.. famille Sharp et la législaturs de K.entuckj fourniraient idices contre le meurtrier, et que le porteur de son mouchoir avilit jure l'avoir trouve devant l'escalier du colonel Sharp II comprit, dés lors, qu'il avait a craindre plus que la vérité même dans la lutte qu'il aurait à

le mouchoir étant le mien, dit-il, je vis que! danger il j avail pour moi à ce ipie quelques uns de mes voisins le reconnussent, après le faux ut de celui qui l'avait livre a la just;' ai doncau moyen

de m'en emparer. Mes gardiens aimaient beaucoup a bout Le second jour de ii' ■ nous nous arrêtâmes dans une auberge pour j

piisscr la nuit. >ous soupàmes; puis on parla de se coucher. Il J avait dans la chambre deux lits seulement, l'un pour moi . l'autre pour ceux :,i se reposer, taudis que leurs compagnons veilleraient sur moi. Ce soir-là, j'amusai mes partners par une feule de - . afin île les fuie dormir pics tard . mais vite et profondément Apres le souper, je leur avais demandé à voir le mouchoir. Ils oie le donnèrent, et. en l'examinant, je remerciai hautement le ciel de ce qu'il avait permis que celte pièce importante fût trouvée Je dis que ce mouchoir ferait mon salut, parce qu'il mettrait à même de découvrir le vrai coupable, et je le leur remis, en les priant de le garder bien soigneusement. Je remarquai quel fui celui qui le prit et le mit dans sa poche. Je fus pour celui-là plein de prévenances : et, comme il devait coucher, lui troisième, sur un lit ,!,• camp, je l'invitai a partager le mien. 11 ai de grand cour, et je le vis mettre sur une chaise, au pied du lit, son dans la poche duquel (tait le mouchoir. Avant de me coucher, je me promenai de long en large dans la chambre, et, en passant prèsde la chaise, j'en ôtai, sans affectation , l'habit que je jet, 11 sur le lii. Puis je 1 1 ,. ber Mais je mè \ laignis du froid, et. disant que demandai mon ni l priai qu'on I

1 manteau sur le lit par dessus l'habit quej'j av.us ration, j'en 1 choirdi la poche de

nier. J lis de nouveau du froid, pour avoir un prétexte d'aller

tisonner le feu. Il v avail un de « » liens qui se tenait appuyé lacontre un do chaml ranles de la cheminée, le dus tourné au -sis sur un escabeau de bois entre lui el le foyi r. Deux autres tsi, mais l'un d'eux avait tellement bu qu'il sommeillai laise. Je profit! 1 du momenl où le troisième avait les yeux détournés, pour prendre le mouchoir qi dansmon] i pour le jeter au feu en le couvrant d'un énorme

mt. ■ Plus tard, quand le mouchoir ne se retrouva plus, Bi aui liamp ht faire cherches à sser la patiena la plus robuste, et Gnil 1

v.iit être une pr< uve < "■ • Mais l,ul d'adresse et

de p. 1 sprit ne devaient pas le

En premier lieu , cependant , les choses tournèrent comme il l'avait prévu. Les démocrates crièrent que le meurtre de Sharp était une vengeauce politique, que le colonel était tombé martyr de son dévoûment aux intérêts populaires. La famille du co'ouel, et surtout son frère, ne partageaient pas cette pensée, mais l'amour-propre l'emporta en eux sur l'amour même de la vengeance, et ils préférèrent laisser croire que le chef de leur famille était mort victime d'une cause sainte, plutôt que d'avouer qu'il avait porté la peine d'un crime honteux. Mais, de leur côté, les whigs repoussèrent l'accusation que leurs adversaires voulaient faire peser sur eux ; leur intérêt était de démontrer que le crime était une vengeance personnelle, et ils exhumèrent de la vie passée du colonel l'histoire de la séduction, qui avait pu et dû attirer un tel châtiment sur la tète du coupable. Leitrs efforts de défense étaient autant d'accusations qui retombaient, de toute leur logique, sur Beauchamp, et celui-ci, qui était whig de cœur, et qui avait compté sur l'appui des whigs, se trouva dénoncé et poursuivi indirectement par eux! Dans cette lutte ardentedes passions opposées, la famille Sharp fut contrainte d'en revenir à Beauchamp, mais elle chercha, étant forcé d'accepter l'homme, à recourir et Ô masquer d'une haine politique la haine privée de l'époux d'Anna Cook. On stipendia de faux témoins, et Beauehamp fut convaincu, par leur déposition, d'avoir conspiré, par inimitié politique , la mort du colonel Sharp. Cette affaire fut un amas monstrueux de parjures et d'impudeurs judiciaires. Beauchamp, pourtant, eût probablement échappé à cette redoutable conjuration du mensonge, si un traître, dévoué en apparence, n'avait su arracher à sa femme éplorée un billet secret qui, livré à la justice, devint la perte de l'accusé.

Quand il fut condamné, Beauchamp se leva et dit à ses juges :

— " Vous avez accompli la plus grande iniquité légale qui se puisse ouïr sous le ciel ; votre arrêt n'est qu'un tissu d'erreurs, comme les dépositions de mes accusateurs n'ont été qu'un tissu de mensonges; vous êtes des assassins devant la loi, et pourtant, rendez-en grâce au ciel, tous êtes des juges devant sa justice; car il est vrai que je suis coupable. Mais je demande qu'il soit sursis à mon exécution jusqu'à ce que j'aie pu laisser à la terre ma confession écrite, et démontrer comment un criminel a pu être iniquement condamné , et tomber martyr des lois des hommes , quand il était coupable seulement devant celles de Dieu. »

L'opinion publique fut^tellement agitée par cette allocution, et la curiosité de tous devint chose si puissante et si menaçante, à la fois, que le gouverneur du Kentucky n'osa rejeter la demande de Beauchamp. Sa confession fut publiée en juillet 1826, et jamais livre ne causa plus de tumultueuses sensations en Amérique.

Immédiatement après la condamnation de Beauchamp, sa femme avait demandé à être enfermée auprès de lui. Décidée à mourir avec celui qui mourait pour elle, elle lui montra, en entrant dans son cachot , du poison et un poignard. Après que cette étonnante femme eut tracé ses adieux au monde dans une pièee de vers, admirable de force et de sombre poésie, elle et Beauchamp se partagèrent le poison, demandèrent par écrit à être ensevelis dans le même cercueil, se mirent en prières, et attendirent la mort, en se tenant dans les bras l'un de l'autre. Deux fois la mort trompa l?ur attente, deux fois le poison vit émousser sa force par ces na'ures plus fortes que lui. Alors Anna Cook, l'intrépide Anna Cook, se leva de son lit de douleur, prit son poignard, et le donna a Beauchamp qui se frappa le premier. A peine l'arme avait-elle pénétré dans le sein de cc-lui-ci, qu'Anna l'arracha avec enthousiasme et, à son tour, se frappa mortellement.

L'heurt du supplice approchait. Beauchamp fut trouvé, par ses geôliers, baigné dans son sang, mais vivant encore. On se hâta de le transporter vivant à 1 échafaud. Avant d'y monter, il exigea qu'on lui fit voir une dernière fois sa femme agonisante. Conduit près d'elle, il lui prit la main, chercha les dernières pulsations de son cœur, et, entouré de femmes qui fondaient en larmes, il dit :

— « Adieu , enl'aut du malteur ! Tu es mamtenaat a l'abri de la

langue des médians. Pour toi j'ai vécu , pour toi je meurs. Au revoir! »

Il l'embrassa, et fut porté sur l'échafaud, où il mourut avec un stoïcisme qui glaça d'admiration tous les assistans.

Son vieux père vint réclamer son corps et celui d'Anna Cook, et, selon leur dernier vœu, il les ensevelit tous deux dans le même cercueil.

F. Gaillabdet.

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