‹ Le cabinet de lectureChapitre 230 sur 249 · GS · texte numérisé non relu

GS

ei qui m'entend, rien ne pourra m'empêcher (k> mourir plutôl que de subir l'injuste et oppressive volonté du comte d'Estral.

Ces paroles prononcées avec une indicible expression d'exaltation et d'énergie jetèrent le pieux vicaire dans une grande perplexité. Vainement cpuisa-t-il toutes les ressources de son ■ lo [uence pour ramener la jeune lille à de meilleurs sentimens, vainemenl lui offrit-il sa médiation auprès de son père. Mlle d'Estral demeura inébranlable dans sa funeste résolution, el comme, la tête appuyée dans ses deux mains, il se taisait. implorant peut-être la lumière el la miséricorde divines :

— >e me refusez pas votre bénédiction, mon père, lui dit-elle d'une voix tremblante, ne me refuse/, pas les paroles sacrées de remission, car je vais paraître devant Dieu.

<.e> derniers mots de la jeune fille, l'aeeenl dont ils étaient prononcés Grent cesser dans le sein de Pierre Decorieux toute hésitation. 11 se leva et (it signe à M"1 d'Estral de le suivit'.

Il faisait nuit quand ils sortirent de l'église : après avoir traversé le cloitre sombre et silencieux, ils s'engagèrent dans les rues presque désertes du bourg Saint-Martin, puis enfin, après une longue marche, ils arrivèrent près des hauts remparts de la Bastille. L'abbé frappa à une porte enfoncée dans l'extrémité la plus reculée d'une ruelle fangeuse; une vieille femme vint ouvrir, et ils entrèrent dans une petite maison beaucoup plus sortable et mieux tenue que ne l'annonçaient son extérieur et Us cris des animaux domestiques réveillés et surpris de l'étrange visite faite à cette heure inaccoutumée.

— Mon enfant, dit le vicaire, je vous remets aux mains de ma vieille • i exci llente nourrice. Cesl une digne femme a laquelle j'ai voué une tendresse filiale, et qui aura grand soin de vous, j'en suis assure. Je vous laisse, car mon absence déjà trop prolongée pourrait inspirer de l'inquiétude. J'espère que le ciel vous éclairera ; en attendant, je prierai pour vous, et je viendrai vous visiter quand les occupations de mon ministère laisseront quelques mi mens de loisir.

Cependant la disparitio i de M d'Estral fil une grande sensation. Le comte, avec son inflexibilité et sa resolution ordinaires, jura qu'il ne prendrait pas de repos qu'il n'eût retrouve sa fille et obtenu satisfaction de son ravisseur. Les recherches les plus actives furent faites, et l'on parvint à découvrir que le jour de sa disparition, M"'' d'Estral était entrée dans l'église Saint-Médéric, si ule et à une heure déjà avancée de la soirée. Cette découverte en amena d'autres, et deux i coliers décli avoir rencontré le vicaire et la jeune fille dans la rue Saint-Antoine, entre neuf et dix heures du soir de ce jour.

Interroge par le comte, l'abbé Decorieux refusa de répondre : plainte fut alors portée a l'ofiicialité, et, sur l'ordre de Ici pie de Paris, Jean- François de Gondy, qui venait de succéder sur le siège épiscopal à Henri de Gondy, son oncle, on arrêta le vicaire. Traduit devant la cour de l'ofiicialité aux termes des réglemens canoniques, et à la suite d'une loi çue instruction, Pierre Decorieux se présenta a ses juges avec autanl de fermeté que de modes

— Monseij lit-il à l'official qui l'interrogea, je ne suis ni un séducteur sacrilège, ni un ravisseur-, M " d'Estral allait se perdre; il n'y avait qu'un moyen de la sauver, un seul; je l'ai employé sans me dissimuler am i ixquels je m'expo Slis : je n'ai pas voulu certes enlever la jeune comtesse à son noble

i la mort, ii la da ation éternelle que j'ai entrepris de l'arracher. Je suis en paix avec ma conscience; que Dieu et notre lucre l'église me si ienl en aide.

— Mais, en supposant qu'il en fui ainsi q niiez, interrompit l'official, ne devriez-vous pas du moins, pour vous justifier, invo-

• de M"' d'Estral et de due le lieu de sa retraite?

— Je le I

quclqu efforts et le peu

e que m'a départi le ciel | rminer M"* d'Estral à se sou-

mettre aux volontés di , ; je ne saurais faire plus sans craindre d'avoir a me reprocher sa mort, le n'ignore pas qu'il est impossible que

j'échappe à la condamnation qui me menace; mais Dieu qui lit dans les cœurs, me pardonnera et me donnera pour souffrir la force et la résignation.

Pierre Decorieux fut condamné a la peine de la prison perpétuelle.

Il eùl pu faire appel au Parlement : niais d'avance son parti était vocablemenl arrêté ; il voulait se taire, el son silence l'eût fait condamner par le Parlement comme par l'officialitc Le vicaire n'appela pi fut enferme dans la tour du chapitre de Notre-Dame.

Quatre années s'écoulèrent et déjà depuis long-temps on ne pari plus de cette affaire qui avait fait tant de bruil Le comte d I stral était mort; l'abbé Decorieux vivait dans sa prison, oublie du momie entier, ne iveev anl d'autre v isite que celle de sa vieille nourrice et d'un jeui qui venaient ensemble le voir fréquemment. Son calme, s i quiétude ne s'étaient d'ailleurs pas démentis nn seul instant II avait su trouver clans l'étude de douces eonsiii.iin.ns et se livrai! > des travaux qui au ourd'hui encore demeurent un modèle d'érudition, de sens droit et d'appri judicieuses i

Un jour, et pour la première lois, le jeune clerc vint le \ dans sa cellule.

— Mon père, dit-il a l'abbé, Dieu a pitié de moi; • finir.

— Comment, mon i eviendrait alors que par mon silence j'en reconnais la jus

— Non. ni,ni père, l'officialité, au grand regri di

i iseigneur de Gondy, se voit dans l'impossibilité d accorder une y,

qui a été bien vivement sollii I aint père seul peut pro-

noncer désormais sur votre sort, et c'est pour aller ensemble nous j1ter à ses pieds que je viens vous offrir le moyen de sortir di prison.

— Non, mon fils, non, je ne veux point fuir.

— Par pitié, ne repousse/ pas mes prières ; trente pieds a |

rent celte cellule du sol du parvis ; j'ai apporté sous mes vétemens une échelle de corde . consentez a me suivre, j'ai tout prépare, car maintenant je suis riche, et dans quelques jours nous serons à Rome aux | ii ds du saint père, qui ne nous refusera pas votre pardon.

L'abbé résista long-temps ; mais enfin il se rendit. Lorsque vin I la nuit, le jeune homme se cacha derrière un meuble, et la surveillance était si l'eu aeiive dans la tour qu'on le crut parti quand, le i m sonne, on ferma extérieurement la porte de chaque cellule.

Onze coups venaient de tinter a l'horloge s re de i

plus profond silence, comme la plus complète obscurité, régnait dans le cloitre, lorsque tout a coup un bruil sourd se lit entendre en temps qu'un cri aigu jel et l'alarme. Les gardiens de la prison et les clercs de veillée dans la chapelle de Saint-Christophe (2 sortirent en hâte avec des lorehes. se dirigeant vers la partie de la tour faisant face ,i l'égl paraissait sortir le bruit. Là un horrible sp

irs yeux. Deux corps, revêtus du costume ecclésiastiq > mutilés, gisaient sur le sol. Vuprès d'eux se voyaient les fragmens brises d'une échelle de corde Après avoir étanché le s i couvrait le risa c di eureux on reconnut en eux le pieux vi-

caire de Saint-Médéric et le jeune clerc que l'on i oui le nom

de son disciple Ce dernier seul donnait encore qnelqi d'exis-

tence; on s'empressa de le secourir; après quelques mstans. il ouvrit les veux et dit d'une voix éteinte

1 1 i ne hisl in raie de 1 1 - lise ci Ju di n . se de Parii, dont le n

cril, formant sii volumes in-folio, rail p.irtie de la précieuse collection de la Bibliothèque de l'Arsenal, parait avoii été lcti.iv.nl •'.■■ prédilecti

il uv.

J Dcui rlcrcs veillaient jour el nuit dans topbc peur recueillir ,iu moindre avertissement les en/ans abandonc l'usage était de déposer dans une crèche ciléticure surmontée de l'image du

saint,

LE GABLSÈf DE LECTURE.

— Dieu soii béni pour m'avoir permis , avant de in'appeler à lui, de rendre témoignage devant les hommes: Decorieux n'a jamais cessé d'être vertueux et pur. Que le ciel me pardonne et me fusse la grâce de ne pas lui survivre !

Puis ses lèvres blanchirent, ses yeux se fermèrent, et il expira. Un des gardiens, croyant qu'il n'était qu'évanoui, s'empressa d'écarter la partie de ses vêtemens qui lui couvrait la poitrine pour faciliter la respiration. Une vive surprise se manifesta alors parmi les assistans. Ce prétendu jeune clerc était une femme, qui bientôt fut reconnue pour être M11* d'Estral;

L'évèque de Paris, Jean-François de Gondy, après s'être fait rendre compte de cet événement tragique, lit rendre à Pierre Decorieux les derniers honneurs, et donna place a ses dépouilles mortelles dans le cloître même de ISotre-Dame. Les obsèques de l'infortunée comtesse d'Fstral eurent lieu à Sainl-Medéric, sa paroisse, et l'on grava une couronne virginale sur son tombeau, dont la pierre, détruite seulement en 93, racontait en quelques vers, que Jean lîrice mentionne dans ses antiquités de Paris, les circonstances de sa disparition romanesque et de son déplorable trépas.

{Gazelle des Tribunaux.)

Page 1