‹ Le cabinet de lectureChapitre 231 sur 249 · UNE TENTATIVE D'ÉVASION · texte numérisé non relu

UNE TENTATIVE D'ÉVASION

Le docteur Francia, le terrible dictateur du Paraguay, a toujours mis au nombre de ses moyens de gouvernement l'éloignement des étrangers et leur esclavage quand ils ont l'imprudence de pénétrer dans son territoire. Cette loi barbare a reçu plus d'une application. Notre compatriote M Bonpland, le savant collaborateur et le compagnon de voyage de M. de Humboldt, est resté quinze ans prisonnier de l'inexorable dictateur. Deux autres Français, MM. Bengger et Longcbamps, ont été retenus pendant quatre ou cinq années dans la capitale du Paraguay, et ce n'est qu'après avoir gagné la confiance de l'ombrageux despote qu'ils ont pu sortir de ses états.

Soustraire aux autres gouveruemeus la connaissance de ses actes tyranniques et de ses étranges caprices, garantir ses sujets de la contagion des idées libérales, tel est le double objet du système d'isolement imaginé par Francia. Il faut dire que jusqu'à présent ses mesures lui ont parfaitement réussi.

Du reste, le pays qu'il gouverne est merveilleusement propre, par sa situation géographique, à l'application de ce système. Le Paraguay est complètement entouré d'eau ou de bois impénétrables. A l'est et au sud, le rio Parana lui sert de barrière; à l'ouest, c'est le rio Paraguay; au nord, des forêts vierges d'une étendue considérable protègent la frontière contre toute irruption imprévue d'un ennemi quelconque. Cette position mésopotamienne isole totalement ce royaume, de telle sorte que quelques détachemens cantonnés sur les rives des deux grands fleuves de l'est et de l'ouest, suffisent pour assurer la complète exécution des ordres du dictateur relativement aux étrangers.

Quelques prisonniers de Francia sont parvenus à s'échapper. L'amour de la liberté leur faisait surmonter tous les obstacles qui s'opposaient à leur projet ; quand ils avaient le bonheur de poser le pied sur une terre libre, ce n'était qu'après avoir échappé a des périls sans nombre, et après avoir enduré toutes les privations, tous les genres de supplice qu'il est donné à l'homme de supporter sans mourir. Parmi ces tentatives d'évasion, il en est une qui a été marquée par des épisodes si lamentables et si dramatiques, que nous croyons intéresser nos lecteurs en leur en faisant le récit.

Fn 1823, un Français nommé Escoffier, fatigué d'une captivité dont il ne pouvait prévoir le tenue, résolut de s'évader et fit part de son proj et a quelques nègres libres qui souffraient comme lui des iniquités de

Francia. Le plan, concerté avec quatre nègres et une négresse, fut définitivement arrêté, et l'exécution en fut fixée au 10 mai.

Au jour convenu, les six fugitifs se dirigèrent vers le fleuve Paraguay, qu'ils traversèrent à la nuit close. Ils emportaient une hache, des couteaux, mais aucune arme de chasse. Quant aux vivres, ils eu avaient une certaine quantité, mais ils comptaient sur les ressources que lui offriraient les fruits et le poisson dans leur marche le long des rivières et dans les forêts.

La plus grande difficulté qu'ils eurent à surmonter, dès le début de leur entreprise, ce fut le passage des rivières qui, dans cette côntFée, sont pour la plupart larges, profondes et rapides. La négresse savait a peine nager, et les vivres auraient souffert du contact de l'eau. 11 fallait donc construire des radeaux avec des branches d'arbres et des roseaux. On y plaçait les provisions et les armes; puis les voyageurs se cramponnaieut aux bords du frêle esquif et le poussaient lentement vers la rive opposée. Parfois il arrivait qu'un tronc d'arbre monstrueux , entraîné par le courant , heurtait violemment le chétif appareil et détachait quelques pièces du radeau; mais les quatre nègres et M. Escoffier étaient bons nageurs et réparaient aussitôt les effets du désordre. Un jour, ils furent menacés d'un danger bien autrement formidable ; ils s'étaient engagés dans une rivière profonde à l'issue d'un bois épais. Parvenus à l'endroit où le courant était le plus fort, ils se sentirent entraînés avec une impétuosité irrésistible. Au même instant, un bruit sourd et continu, auquel ils n'avaient pas fait grande attention, frappa leur oreille, et ils s'aperçurent avec consternation qu'ils étaient au dessus d'une cataracte du haut de laquelle ils allaient être précipités. La situation était terrible et décisive. Escoflier, qui avait conservé tout sou sang-froid , quitte résolument le radeau et recommande aux quatre nègres de nager à contre-courant pour retarder autant que possible la marche du radeau vers le gouffre bouillonnant. Son couteau entre les dents, il se dirige vers le bord. Vingt fois la force des eaux semble remporter sur son courage et sur ses forces, vingt fois l'homme triomphe, de la nature, et l'intrépide Escoffier redouble ses efforts pour atteindre le but. Enfin il arriva épuisé sur la plage.

Il se retourne vers ses compagnons qu'il croyait perdus; mais un rocher qui s'était fortuitement rencontré sous les pieds des nègres leur avait servi à se maintenir à la même place. Le Français leur crie de prendre courage. En un clin d'ail, il détache des arbres qui l'entourent de gros paquets de lianes , et tordant fortement les (ilamens de la piaule aux jets vigoureux, il en fait un câble solide qu'il jette à ses compagnons, en conservant un des bouts dans ses mains. Mais, hélas ! la corde n'était pas assez longue; il la retire vivement , mais au moment où il vafeouper d'autres lianes pour l'allonger, il aperçoit le radeau et les nègres qui dérivent vers la cataracte. En même temps, il entend les cris lamentables que [ ousse la négresse. Ces accens désespérés lui fendent le cœur; il redouble d'activité, et au bout de quelques secondes, le câble se trouve plus long de plusieurs pieds. Il court le long du rivage pour se retrouvera la hauteur du radeau qui avait fuit bien du chemin; il jette de nouveau la corde de sauvetage; cette fois les nègres la saisissent et, la plaçant d'abord entre les mains de la malheureuse femme, se servent de cet appui pour lutter contre la violence du courant. Peu à peu les naufragés se rapprochent du rivage. Escoffier leur crie de tenir bon et tire de toutes ses forces pour les amener vers lui. Enfin les quatre hommes arrivés à un endroit où l'eau est moins rapide, parviennent à prendre pied. Quelques minutes après, toute la petite troupe était sauvée !!!

Après les premiers jours de marche, les fugitifs eurent des dangers d'un tout autre genre à braver. Ils se trouvèrent au milieu des forêts du Paraguay, et dès ce moment commença pour eux un supplice qui n'avait presque jamais de trêve. A chaque pas ils étaient arrêtés par des obstacles de toute espèce. C'étaient tantôt des guirlandes de lianes tellement épaisses qu'il était impossible de les écarter pour se frayer un passage à travers ces murailles de feuillage ; tantôt d'immenses

lacs d'eau dont la surface, entièrement couverte de hautes lierbes, offrait l'aspect trompeur d'une prairie. Malheur aux voyageurs quand ils posaient le pied sur ce tapis de verdure! Us s'en! aussitôt

dans une vase épaisse, séjour impur d'une multitude d'animaux immondes. Quelque fois un arbre colossal couché sur le sol leur barrait

sage. Ils y montaient résolument pour franchir ce! ol mais à peine avaient-ils foule l'écorce vermoulue du vieux tronc; qu'il s'en échapi lit un essaim de fourmis gigantesques qui s'achai sur eux, s'attachaient à leurs pieds et àjleur|v isage, leur faisaient d'à piqûres et ne les quittaient que lorsqu'ils

dans l'eau. \ tout instant le bruissement des feuilles auprès d'eux les avertissait du voisinage des reptiles si nombreux dans ces contri nuit, ils n'avaient pas seulement à craindre la morsure des serpens ; les jaguars, ces tigres de l' Vmérique méridionale, s'annonçaient i par leurs gémissemens, et leurs yeux étincelaient dans les ténèbres comme le feu des étoiles dans le firmament. Mille bruits étrai sinistres interrompaient leur sommeil. Le cri lugubre du singe hurleur leur semblait une voix humaine se lamentant après le désert. La voix tli s oisi iux nocturnes résonnaient à leur oreille comme un funèbre avertissement. Et quand les fugitifs ■ lient dans u

dans l'agitation et dans L'inquiétude, il leur fallait recommenci marche à travers ces voûtes sombres que ne percent jamais 1 du soleil. S'ils entendaient au loin un coup de feu, ils croyaient être dans le voisinagede quelques sbires du dictateur, ou des Indiens anthropophages qui habitent les parties intérieures de l'hémisphère austral du nouveau monde. Mors ils hâtaient le pas, au risque de s'enfoncer dans les pieds les épines vénéneuses des plantes indigènes que la nature a armées de pointes acér<

C'était l'époque où le Paraguay sort de son lit, comme le Nil, et se répand dans les terres qu'il féconde de ses eaux bienfaisantes. In jour, Escoffier et ses compagnons d'infortune faillirent être atteints par les flots qui se précipitaient avec bruit sur leurs pas. Ils auraient clé engloutis, s'ils n'avaient rencontra ition sur laquelle ils s rent de monter. Une autre fois, la foudre alluma auprès d'eux un incendie effrayant auquel ils n'échappèrent qu'après des efforts inouis. lisse trouvaient, ce jour-là, dans une immense étendue couverte de hautes graminées. Le feu avait pris derrière eux et les poursuivait avec la rapidité de l'éclair. Dans une semblable situation, il n'yavai qu'un seul partie prendre: c'était de mettre eux-mêmes le I i ai lierbes qu'ils avaient encore à traverser, afin d'avoir un espace libre sous le vent et que l'incendie s'arrêtât dès qu'il atteindrait l'espace déjà dépouillé par la flamme. Ce stratagème, si connu des sauvages, et s bien décrit par Cooper dans un de ses plus admirables romans, réussit à nos voyageurs qui, après une course fatigante, se trouvèrenl se parés par une étendue assez vaste du foyer qui avait : velopper.

Jusque la notre compatriote et les cinq nègres avaient supporté le s du voyage. L'amour de la liberté soutenait leurs forces, et l'espoir d'atteindre bientôt les frontières du royaume voisin leur faisait oublier toutes leurs misères. Mais les forces humaines ne résistent pas

■inps à d'au preuves: un des nègres finit par

malade, et la caravane dut s'arrêter pour attendre sa guérison ou sa mort.

Ce fut une semaine cruelle que celle qui al ces malheureux

île leur camarade moribond. Le septième jour le nègre rendit le r soupir, et la petite troupe reprit tristement son chemin à travers les immenses prairies qu'elle était obli Iiir. Mais à pein

elle fait un quart de lieue qu'elle apen u! a quelque distanci qu'elle redoutait si fort. Le premier mouvement des cinq voyageurs fut de se jeter ;t plat ventre dans les hautes herbes ; mais ils savaient que l'instinct merveilleux des sauvages les guiderait infailliblement \ s'ils les avaient aperçus. Quelles angoisses, quelle a.' dant plus d'une heurt : Enfin EscofliW osa. levei

plus l'ennemi, il enga impagnons à prendre la fuite avec lui

dans la direction de la G

i un nom supplice: la forêt était un

le labyrinthe dans lequel il fut impossible aux fugiti naître !a direction qu'ils dw

marches dans cet ine peuple se trouvèrent a l>n<

le premier jour. 1 a profond décour: ml leur

énergie ; mais EscofDer repr i le premier et rai

associes.

— viloii i t-il, nous ne d de la frontière : encore quelques efforts et nous si

s paroles. ; murer et saj' i leurs fatigues : la petite':

toujours dans le bois sans pouvoir trouver d'issue. Elle bout de quinze jours, exténuée, démoralisi dont la constance n'était pas encore abattue.

In second nègre , vaincu par plus si mordu par un serpent, fut i

comme des criminels que l'on mené à l'échafaud. (>.

jours passés sans avaient quelque peu ri

et ranime leurs forces. I D matin ils se trouvèrent sur le

Vermejo.

— Nous touchons au bout . s'i Vous n'avi quinze lieues a faire pour nous trouver sur les frontii r quand nous y serons arrives nous allumerons de grands feu bilans, bien accoutumé i irtes de signaux, viendron!

ince. En attendant, il s'j tser la rivière i

Dieu merci nous saurons le faire. Ulons, en fans, à 1 chons-nous. »

I e soir du même jour, le v montèrent. Us atteignirent la rive orientale et y passèrent u tranquille.

Malheureu! t la faim i

à les déchin n eut. Pend ni trois joui

nourriture (pie des feuilles et do l'herbe q foires s'affaiblirent et ils sentirent que ! , marcher. Le désespoir les prit et ils firent halte. • mourant d'inanition, ils eurent e

la rive gauche du l'arana , ou ils vouli \ ivres

pour repasser ensuite le fleu

I . là devait se terminer leur i n'étaient pas des ils furent a;

blis pour pouvoir fuir. I.a l'ai, prend

Ramenés a 1' Assomption, notre compatrii ; êtes en pri 11), envove dans une ville ■, ■ établissement industriel, mais avec l'ol une chaîne comme u:.

(ni i qui il raconta sa tentativi i

heureux fi >

les misères qu'il avait endur

pas appris que le dictateur lui ait rendu la liberté.

(Journal de Smyrnc.)

5fi8

Page 1