LE SERMON DE 1)1 Z MINUTES
suite et lin. — Voir noire dernier numéro.
Cependant une foule nombreuse, rassemblée dans l'église de Sainl Sulpice, attendait avec impatience le prédicateur qui devait se faire entendre ce jour-là. v en juger par t'affluence «les auditeurs, l'orateur devait jouir d'une grande réputation , car ce n'étaient poinl seulement des catholiques fervens qui remplissaient la nef de l'église, mais encore un momie élégant, qui semblait attiré là par curiosité plutôï que par dévotion. Des équipages armoriés encombraient les abords du temple; des laquais en riches livrées couvraient les marches du perron , et ce ne fut pas sans peine que le prêtre, dont Boucher venait de recevoir la visite put se frayer un passage a travers cette foule el ces obstacles Enfin, il arriva jusqu'à la chaire, inondé de sueur et tout hors d'haleine. In murmure se répandit dans l'auditoire, murmure qui semblait un reproche adresse au prédicateur sur l'attente qu'il avait imposée au public et sur le peu de respect qu'il lui avait témoigné en agissant ainsi.
Mais le religieux, sans s'émouvoir de ces bruits, essuya du bout tU< sa manche la sueur qui baignait son visage, s'avança sur le bord de la chaire, imposa le silence par un geste, el prononça lentement ce verset du psalmiste
Esurienles imple\ il bonis, vi .in ites dimisil in.inrs. ■ Il a comblé de bienfaits les pam rcs, el il .1 chasse les riches, qu'il a laides
monni' (li- l.iim ■
Puis il commença ce fameux exoi'dc, recueilli par l'abbé \laurv, cl que l'on regarde à jusie titre comme un des morceaux les plus éloquens de la langue française
•< A la vue d'un auditoire si nombreux pour miu.il semble, nies Livres, (pie je ne devrais ouvrir la bouche que pour vous demander pardon en faveur d'un pauvre missionnaire, dépourvu de tous les talens que vous
exigez quand on vient vous parler de salul. .l'éprouve cependant aujourd'hui un sentiment bien différent ; el si je me sens humilié, virile/ \.,>
de croire que je m'abaisse aux misérables inquiétudes de la v.uiii; comme si j'étais accoutumé à me prêcher moi-même. \ Dieu ne plaise qu'un ministre dn Seigneur pense jamais avoir besoin d'excuse auprès de vous! car, qui que vous soyez, vous n'êtes tous, comme moi, au jugi nient dernier, que des pécheurs. C'est donc uniquement devant votre Dieu cl le mien que je me sens pressé, en ce moment, de frapper ma poitrine. Jusqu'à présent , j'ai prêché les justices du Très-Haut dans les temples couverts de chaume; j'ai prêché les rigueurs de la pénitence .1 des infortunés dont la plupart manquaient de pain; j'ai annoncé aux bons habiians de la campagne les ventes les plus effrayantes de ma reli gion. Ou'ai-je l'ait.' malheureux ' .l'ai conlristc les pauvres, les meilleurs amis de mon Dieu! j'ai porte l'épouvante et la douleur dans ces aines Simples et fidèles, que j'aurais dll plaindre et consoler' C'est ici, ou mes
regards ne tombent que sur des grands, sur des riches , sur des
seurs de l'humanité souffrante et sur des pécheurs endurcis el audacieux .
c'est ici seulement, au milieu de tant de scandales, qu il fallait (aire re
lenlir la parole sainte dans toute la force de son tonnerre, cl placer avec
moi dans cette chaire, d'un côté, la mort qui vous menace, el, de l'autre, mon grand Dieu qui vous (but juger! I remblez donc devant moi, hommes
superbes et dédaigneux qui ni 'écoule/. ' L'abus ingrat de toutes CCS espèce, de grâces, la nécessite du salul , la eerlitude il' la mort , l'inivrlilude de
cette heure si effroyable pour vous, l'impénitence finale, le ju dernier, le petit nombre d'élus, l'enfer, et par-dessus toul l'éternité! l'éternité ! voilà les sujets dont je veux vous entretenir, el que j'aurais dil
sans doute réserver peur vous : culs oh ! qu'ai-jc besoin de VOS su II 1,1 ;es
qui me damneraient peut-être avec vous sans vous sauver ' Dieu va vous émouvoir, tandis que son indigne ministre vous parlera; car j'ai acquis une Ion ue expérience de es miséricordes C'^st lui-même, c'est lui seul
qui, dans quelques instans, va remuer mis consciences. Frappés aussitôt i, pénétrés d'horreur pour vos iniquités passées , vous viendrez nous jeter entre les bras de ma charité en versant des larmes de componction et de repentir; ei, a force de remords, vous me trouverez assez éloquent. - ,
On ne saurait peindre l'impression profonde que produisirent les paroles du père Bridaine sur l'auditoire, naguère si mal disposé, et qui maintenant ['écoutait en silence et dans une religieuse admiration.
Apres quelques instans de repos, il reprit : Mais, dites-vous, e'est le pain de la parole de Dieu (pie nous attendais avec tant d'impatience ! Pourquoi avoir mis notre empressement à l'épreuve? Eh bien! Dieu a mis sur mon passage toute une famille qui attendait, elle, le pain de charité. C'était un enfant qui mourait de miser/ près de son père à l'agonie ; c'était une mère si malheureuse, qu'elle allait douter de la providence de Dieu. Et par un vain respect du monde, il m'aurait fallu me détourner de tant de souffrances, et ne pas donner a manger à ceux qui avaient faim! ne pas consoler les affligés ! Et il aurait fallu tout cela pour ménager votre impatience et votre orgueil? A genoux tous et demandez pardon à Dieu, ou plutôt, riches coupables, riches que Dieu, dans sa colère], à l'heure du dernier jugement, renverra peut-être, affames, de la table du salut, faites tomber sur Lazare les miettes de votre banquet, afin qu'une voix s'élève en votre faveur, quand les trompettes de l'ange vengeur jetteront dans l'immensité de l'univers ce cri terrible qui réveillera les morts et glacera les coupables d'épouvante : le jugement dernier! le jugement dernier!
l'.t qui de vous osera lever les yeux sur le Père, et sur le Fils qui s'assiéra a la droite du l'ère? Qui de \ous répondra, lorsqu'une voix inexorable demandera : Où est le bien que vous avez fait? Alors les plaintes que vous n'avez point apaisées, les douleurs que vous n'avez point soulagées, quand il ne fallait pour cela que votre superflu , s'élèveront autour de vous, et crieront : Anathème ! anathème ! Ces cris vous suivront dans l'enfer, où gémit le mauvais riche : ils seront votre supplice pour
jamais.
« Hâtez-vous donc de sauver vos âmes, pendant qu'il en est temps encore; faites-vous des intercesseurs pour le jour de la vengeance et de la colère; vous n'avez qu'un moyen d'apaiser le juge qui tiendra votre sort entre ses mains, c'est la charité.
« Eh ! qu'ai-je besoin d'ajouter d'autres paroles. Qu'ai-je besoin de vous annoncer la loi du Dieu dont vous implorerez la pitié, si vous êtes sans pitié vous-mêmes? Soyez donc charitables, puisque la charité peut seule vous sauver... Mais hàtez-vous, car il ne vous reste pas même, peut-être, les quarante jours que le prophète laissait à Ninive ! C'est demain, c'est aujourd'hui, c'est à l'instant peut-être que l'haleine-de lamort va souffler sur \ous. il n'y a peut-être plus une seconde entre la bonne pensée et la
mort, entre le salut et l'enfer, entre cette vie éphémère et l'éternité
Entendez-vous bien , l'éternité! »
Alors le prédicateur tomba dans la chaire à deux genoux, se couvrit de ses mains le visage, et resta plongé dans la méditation des paroles terribles qu'il venait de prononcer.
( >uand il releva la tète, il sévit entouré de personnes qui lui apportaient de l'or à pleines mains; des femmes allaient jusqu'il détacher les bijoux dont elles étaient parées, et les jetaient aux pieds du prêtre; d'autres recueillaient dans l'église les aumônes des auditeurs, lin quelques minutes, plus de cinquante mille livres se trouvent amassées devant la chaire du
prédicateur.
Il confia en dépôt cet amas d'or et d'argent aux prêtres de Saint-Sulpiee, emporta mille écus pour Boucher, et se dirigea vers le logis de Partis! ' Mais tout-a-coup une pensée nouvelle le fit changer de route, et il prit aussitôt, a pied, le chemin de Versailles.
(lie/, les hommes qui se livrent a de graves travaux et dont la vie est consacrée a poursuivre un grand but, on rencontre parfois un enfantil-
lage qui contraste étrangement d'abord avec l'austérité de leur caractère; mais en y réfléchissant davantage, on comprend que ces hommes, tout entiers à leur seule idée, absorbés par leur sublime monomanie, n'ont point eu le temps de se blaser sur bien des distractions que dédaigne le vulgaire. Richelieu sautait à cloche-pied contre les murs de son cabinet; Newton s'amusait le soir à frapper aux portes pour jouir de la colère des portiers, et, dans Patlnnos, saint Jean, le disciple bien-aimé, se délassait en apprivoisant des perdrix, de sa mission évangélique, doublait les fougueuses extases de l'Apocalypse.
Ainsi, le père Bridaine trouvait un vif plaisir, et attachait la plus grande importance à entourer de mystère ses projets de bonheur pour François et pour Louise. Loin de les en prévenir, il leur cacha soigneusement que la pensée de les mettre désormais à l'abri de la misère lui fût venue à l'esprit : le lendemain matin, il se contenta donc d'apporter le reste de l'argent promis pour le tableau commandé la veille. Puis, se complaisant dans cet innocent mensonge, il indiqua le sujet, donna les dimensions et lixa le terme où L'œuvre devait être terminée. Boucher soulevait gâtaient sa tète languissante et pâle, à l'idée de reprendre ses pinceaux; le petit Charles souriait à sa mère; enfin l'on retrouvait sur le visage de Louise, reposée par un bain et par une nuit de calme et de sommeil, la douce sérénité qui la caractérisait. Un peu d'or avait chassé le désespoir et la maladie; déjà les traces que la misère avait imprimées dans l'humble logis disparaissaient pour faire place à une propreté minutieuse. Le père Bridaine vit avec satisfaction la promptitude avec laquelle ces merveilles s'étaient opérées, et elles le confirmèrent dans ses projets mystérieux.
Au bout de huit jours, François pouvait se promener dans la petite chambre et venir respirer à la fenêtre. Quant à l'enfant, peu de jours avaient suffi pour lui rendre la force et la gentillesse ; à cet âge on passe si rapidement de la santé à l'agonie, et de l'agonie à la santé ! Ce fut alors que le père Bridaine résolut de mettre enjeu les machines qu'il construisait, si laborieusement depuis une semaine.
— Or çà, dit-il, vous voilà capable de supporter le mouvement d'une voiture et d'aller a la campagne, .le veux vous mener chez un de mes amis qui demeure à Versailles, et chez lequel, nous trouverons, j'en suis sur, une bonne hospitalité. Si ma proposition vous agrée, je viendrai vous prendre demain matin dans un carrosse de louage. Qu'en dites-vous ?
— C'est une partie charmante! s'écria Louise.
— L'air de la campagne achèvera ma convalescence, ajouta François.
— A demain matin donc, à huit heures, afin d'arriver avant les chaleurs du jour.
— Nous serons prêts à l'heure dite, mon père. Louise tint parole; car, des sept heures et demie, parée d'une jolie robe qu'elle avait faite ellemême la veille, elle tenait dans ses bras son petit garçon vêtu de blanc, et qui tendit les bras au Père lorsque ce dernier pencha vers lui sa face basanée.
( ta monta donc en carrosse, on partit, et l'on arriva quatre heures après à Versailles, devant une jolie petite maison dépendante du château : elle s'élevait au milieu d'un joli jardin [liante d'arbres, et parmi lesquels serpentait un mince filet d'eau.
Mon Dieu ! quel ravissant séjour! s'écria Louise.
Mais qui donc est le maitre de cette maison, mon père? demanda Boucher.
— Le roi.
— Et celui qui l'occupe?
— Le peintre ordinaire du roi.
— Comment se nomme-t-il ?
Les fleurs d'un arbuste que regardait le père Bridaine le préoccupaient tellement, qu'il n'entendit point cette dernière question; du moins il ne repondit pas.
Apres avoir bien parcouru le jardin, on entra dans le corps de logis; le couvert se trouvait dressé dans une jolie salle à manger, et en attendant
LE CABL.NET DE IJËCTl RE
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que l'on dinât, les visiteurs» reposèrent dans un salon décoré simplement, mais avec une coquette élégance.
— Madame est servit', vint dire linéiques instans après, une jeune femme de chambre.
— Madame ! répétèrent avec surprise François et sa femme, qui n'\ comprenaient rien, et qui cherchaient autour d'eux la maîtresse de la maison. Cependant le bon père, rouge et joyeux comme un enfant qui \ ient de commettre une espièglerie, riait aux éclats, se frottait les mains, et se tenait tourne vers une fenêtre a travers laquelle il feignait de regarder.
Louise et son mari commençaient à entrevoir la vérité; mais ils n'osaient croire à tant de bonheur, il leur semblait que les prestiges d'un rêve les entouraient d'illusions aussi douces que décevantes.
v. la lin, le père liridaine quitta la fenêtre, et tira de dessous sa soutane un parchemin scelle du sceau royal.
— Si vous ne connaisse/, point encore le maître de ce louis, dit-il, vous allezeonnaîtredu moins le peintre ordinaire du roi, nomme par ce brevet, et qui s'appelle.. T.isez plutôt vous-même.
— François Bouclier! s'écrie Louise.
— Moi2'
— () mon père! mon père ! vous êtes pour nous un ange protecteur!
— .le ne suis que l'instrument dont le Très-Haut, dans sa miséricorde, s'est servi pour mettre un terme à vos épreuves. Louange et reconnaissance a Dieu seul, mes enfans. Votre talent était déjà connu à la cour, et l'emploi vous était dû; on vous a rendu justice, voila tout : car je n'aurais pas demande une chose injuste, même pour vous rendre heureux.
— Oh! comment vous exprimer tout ce que j'éprouve! '...
— En nous mettant à table et en ne parlant plus de moi. mais de votre bonheur.
On se mit à table, et je vous laisse à penser si le repas lut gai, et si l'on porta joyeusement la saute du père liridaine.
\pres le dîner, le vieux prêtre prit son bâton pour partir.
— Vous reviendrez bientôt nous ?oir, dit Louise en présentant son fils aux caresses du religieux,
— Bientôt, reprit-il, d'un air mélancolique, bientôt!... je pars demain pour la Flandre a laquelle je vais porter nia mission de paix et de foi : car le repos arrive bien rarement au vieux missionnaire, madame. Il faul qu'il marche sans relâche, et qu'il poursuive son pèlerinage apostolique jusqu'à L'heure OÙ il s'arrêtera pour toujours.
— Lt quelle est la récompense de tant de travaux et de tant de bonnes actions .' s'écria Boucher.
Le père liridaine leva les yeux au ciel et s'éloigna.
Louise, par un mouvement instinctif, se mit à genoux, et le sur il des
veux jusqu'à ce qu'il eut tout-a-fail disparu, car elle la comprenait . elle, la récompense de cet bouline. — Celait Dieu.