LA TRÉGATE LA BELLE-POULE
La frégate qui porte aujourd'hui ce nom vient d'acquérir une célébrité trop facile en rapportant de Sainte-Hélène les restes glorieux de .Napoléon. Il est bon que les marins qui la montent en connaissent l'histoire. il ne sera pas inutile sans doute de montrer a quelles conditions nos vaisseaux, comme nos xéginiens, ont conquis l'illustr lion qui s'attache aux litres qui les dtflingueiil.
lue escadre de douze vaisseaux de ligne, sortie (le loulou le 1:; avril 177s. sous le commandement du comte d'Estaing, s'était dirigée vers l1 Amérique, on elle devait combattre la Hotte anglaise, mouillée dans la baie de la Delaware. Depuis le départ di adre, deux n
s'étaient écoules; et chose étrange, aucun acte d'hostilité, aucun coup de canon, n'avait encore marqué, de part et d'autre, la rupture (lagr la paix. Les Français, si prompts, si impatiens, si ardens par nature, étaient dans une attente extraordinaire. \ qui doue devail échoir I neur d'engager cette terrible partie, qui avait pourtenans les deux nations les plus puissantes de l'Europe, et pour enjeu le sort du Nouveau- Monde? \ qui donc était reserve la gloire de faire jaillir la première étincelle de cet immense incendie, dont les flammes allaient parcourir toutes les mers et envelopper tous les pays? Etait-ce à un de nosvai: les plus formidables, a un des amiraux les plus renommés de notre marine militaire?
Non ! la Providence qui se plaît a élever les humbles et .1 humil grands en avait ordonne autrement.
Le 17 juin I77N,a dix heures du matin, une vive rumeur s'éleva tout a coup a bord d'une frégate française de troisième rang, qui sillonnait alors les eaux de la Manche cette frégate, armée de v iuliI-six canons de 12, s'appelait la Belle-Poule; elle était commandée par le lieutenant de vaisseau Chadeau de la Clocheterie. Le comte d'Orvilliers l'avait expédiée du port de Brest avec l'ordre d'aller observer les mouvemens de l'ennemi a l'entrée du détroit; or, la voix énergique de srs gabiers, qui, du haut des mâts, promenaient un renard interrogateur sur les différëns points de l'horizon, venait précisément d'annoncer la découverte de plusieurs navires. Cette apparition, d'abord confuse, n'avait pas tardé à se dessiner plus nettement; le nombre et les murs des navires, grandissant au furet a mesure qu'ils approchaient, on avait compté jusqu bàtimens de guerre. C'était l'escadre qui, sous le commandement de l'amiral Keppel. avait escortée les douze vaisseaux de ligne que le gouvernement anglais s'était bâte d'envoyer à la poursuite d i comte d'Estaing.
La frégate française, jetée sur la route de cette Hotte ennemie, se trouvait dans la position la plus critique
le capitaine de la Belle-Poule, se prépare a faire son devoir en homme de cœur et à soutenir dignement l'honneur de la France. M île b Clocheterie comptait beaucoup sur le brave Gréen île Saint-Marsault son commandant en second, l ne raie considération et un grand intér
tachaient a la personne de ce jeune officier; il avait figure pleine de
noblesse, des manières affectueuses, l'esprit élevé et des connaissances tirs étendues Iprès son pavs. le commandant de Saint-Marsault n'aimait rien au monde autant que sa sœur, mademoiselle de Gréen Iondeux étaient restes de bonne heure orphelins, et cet isolement n'avail qu'augmenté le vif attachement qu'ils avaient l'un pour l'autre ( , les mêmes penchans, les mêmes habitudes, les mêmes joies >-t les mêmes chagrins.
Souvent il arrivait a Saint-Marsault de mêler le nom de mademoiselle de Gréen aux intimes causeries du bord: il était si heureux d'exalter la l'esprit, le cœur naïf, la douce piété de -., sœur ' Ses camarades, qui avaient remarque ce pur et touchant enthousiasme, l'écoutaient toujours avec intérêt Ils avaient même fini par s'identifier tellement avec lame affectueuse de Saint-Marsault', que leur lang i libre, prenait devant lui un ton inusité de rés i
L'amiral Keppel n'avait pas plus la Belle-Poule qu'il
elle plusieurs de ses bàtimens
! . 1 1 lent, le veut était très faible . et les Vngla 1 Dcore
séparés des Français par une distance de deux inyriamèl i La Cl tene. satisfait d'avoir pu reconnaître les forces ,),- l'ennemi, prit habilement ses mesures pour se garantir de toute surprise ; d devail craindre par-dessus toutes choses, de se toi r envelopper pai rai. Complètement rassuré sous ce rapport il atle idil avec calme la i . ■ I' irélhua ■ l|
portail viûgt-lmit pièces de 1 2, c'est-à-dire deux canons de plus que la Belle rouir. A six heures et demi du soir, les deux bâtimens se trouvèrent à portée de pistolet. L'Anglais voulut alors communiquer aux nôtres le message de son amiral : mais La Clocheterie s'était aperçu que te capitaine Marshall avait eu l'adresse, en venant a lui, de le prendre par la hanche. Voulant se tirer à l'instant même d'une position si désavantageuse, il manœuvra avec une précision et une célérité qui mirent les deux frégates par le travers l'une de l'autre. Le capitaine Marshall put, enfin, le hèler en anglais. La Clocheterie répondit qu'il ne comprenait pas cette langue étrangère. L'ennemi, forcé de s'exprimer en français, déclare que l'amiral Keppel exige, conformément aux usages reçus, que la Belle-Poule se rende auprès de lui.
.le n'en ferai rien, repond le commandant, et ne reconnais à personne
au monde, sinon à mon chef, le droit de me donner des ordres.
Le capitaine Marshall insiste en vain, rien ne peut ébranler la résolution de La Clocheterie. L'Anglais dirige aussitôt toute sa bordée contre nos marins. Voilà donc la guerre fatalement, irrévocablement engagée par deux faibles bâtimens, mais par deux hommes résolus! car à ce duel \le frégate à frégate succéderont avant peu les combats beaucoup plus meurtriers d'escadre il escadre.
11 serait difficile de direqui, dans cet engagement, montra le plus d'ardeur et d'intrépidité, des officiers ou des marins de la Belle- Poule. Jamais les Français ne s'étaient signalés par des manœuvres plus habiles, par un feu plus soutenu, par un enthousiasme plus vif : on aurait pu se croire à une fête, en voyant l'exaltation empreinte sur toutes les physionomies noircies par la poudre et marbrées par le sang. Les coups sont donnes et rendus avec une ardeur infatigable, et bientôt le nombre des morts et des blessés transforme le pont de la Bélier-Poule en un champ de carnage. Le commandant en second, Gréen de Saint-Marsâult, était un des officiers de la frégate qui avaient désiré le plus ardemment de voir commencer les hostilités. Dans l'espoir de. se signaler par quelque action d'éclat et d'obtenir de l'avancement, il était impatient de rencontrer les anglais et brillait de les combattre. C'avait été avec une joie profonde qu'il avait reçu du capitaine de La Clocheterie l'ordre de se tenir prêt pour l'attaque, au moment où VAréthuse s'était approchée. Son affection pour mademoiselle, de Gréen, la pensée de lui faire un sort plus heureux et une condition plus brillante, l'inspirait encore en cette circonstance; mais le ciel ne devait exaucer ses vœux qu'au prix de son existence: il fut frappé mortellement en remplissant les devoirs de son grade avec un courage et un dévouaient admirables. Quelques marins accoururent pour le relever et le secourir; il n'était plus temps: une dernière fois Saint-Marsault prononça d'une voix éteinte le nom de sa sœur, et il expira aussitôt.
Malgré la \ ivacité de l'attaeue et de la défense, l'action dura cinq heures entières. Le chevalier de Capellis, le commandant de la batterie, fut merveilleusement secondé par les officiers auxiliaires, Damard et Sbirre, et (es gardes de marine, Basterot et de la Galernerie. L'enseigne la Roche de Kérandraon ayant eu le bras cassé après deux heures de combat, alla se faire mettre un premier appareil sur sa blessure, et vint reprendre son poste, qu'il garda jusqu'à la fuite de l'ennemi, Quoique grièvement blessé, l'officier auxiliaire Bouvet , ne voulut point quitter le pont pour se faire panser. Le commandant de La Clocheterie, dont la bravoure était digne du commandement, reçut deux fortes contusions, une a la tète et une autre à la cuisse. Enfin, cinquante-sept hommes furent blessés et quarante périrent glorieusement a bord de la Belle-Poule en combattant pour l'honneur de la France
i.es pertes de L'équipage de la frégate anglaise avaient été plus grandes d'un tiers.
Vers les onze heures et demie de la nuit, VAréthuse proiita d'un veut frais, qui venait de s'élever, pour abandonner le champ de bataille; démàice île son grand mût, presque sans agrès et sans vergues, et n'ayant plus qu'une voile, elle se replia sur la Hotte de l'amiral Keppel. Dans ce mouvement rétrograde, elle essuya encore plus de cinquante coups de
canon, sans pouvoir envoyer aux Français un seul boulet. Deux vaisseaux., le Vaillant et le Monarque, la recueillirent toute mutilée et la prirent à la remorque. Le lendemain une barque française, en revenant du large*, trouva sur l'eau un mût fracassé sur lequel ou lisait Avelhusa, témoignage irrécusable de la défaite des Anglais, qui fut soigneusement porte à Brest par nos marins (1).
La Belle-Poule ne pouvait poursuivre son adversaire qu'en s'engageant au milieu de l'escadre ennemie. Sou brave capitaine, heureux d'avoir contraint les Anglais à la retraite, songea à se mettre à l'abri de leur vengeance. 11 se retira dans l'anse de. Kervin, près Plpuescat, derrière des rochers, dont les bâtimens de l'amiral Keppel auraient tenté inutilement de franchir la formidable ligne. Ce fut là que l'enseigne de vaisseau Sercey, qui depuis fut un des contre-amiraux les plus célèbres de notre marine républicaine, lui amena de Brest un renfort de cent hommes. Lorsque la Belle-Poule eut réparé toutes ses avaries, ce même officier m prit le commandement, en l'absence du brave La Clocheterie, qui avait été appelé à \ ersailles. Sercey lit passer habilement la frégate entre les rochers et la côte, à la vue des forces anglaises, et parvint ainsi a la faire entrer, le 21 juin, dans la rade de Brest. ÎSous ne suivrons pas la Belle-Poule dans les autres combats où elle a ligure pendant la guerre de l'Indépendance. Nous nous contenterons de dire que, par un heureux rapprochement, elle lit une pénible et honorable campagne en 1778, avec le vaisseau le Vengeur, auquel l'avenir et la liberté reservaient tant de gloire et une si belle fin.
La relation du combat de la Belle-Poule contre la frégate anglaise. YAniltusc excita dans toute la France le plus vif enthousiasme.
Les officiers et les marins de la Belle-Poule furent dignement récompensés. Le lieutenant de La Clocheterie fut nomme capitaine de vaisseau. Bouvet obtint le grade de lieutenant de frégate. La Roche de Kérandraon, à qui il avait fallu amputer un bras , le lendemain du combat , reçut une pension et la croix de Saint-Louis. Tous les autres officiers, les gardes de la marine et les marins de la frégate , furent complimentés publiquement pour leur belle conduite. Le gouvernement accorda une gratification générale à tous les hommes de l'équipage et pourvut au sort des veuves et des enfans restés sans appui. Fnlin le courage et la mort du commandant en second Gréen de Saint-Marsault furent honorés et récompenses dans la personne de sa sœur, a laque le on donna une pension sur les fonds des invalides de la marine (2).
Nous n'avons pas besoin d'ajouter que la guerre de l'Indépendance, engagée d'une manière si glorieuse par la frégate la Belle-Poule , eut le plus heureux succès. De l'autre côte de l'Océan- Atlantique, il existe aujourd'hui un vaste empire qui sera la preuve éternelle de l'efficacité des secours que la valeur française porta à la démocratie américaine. La republique des États-Unis a pris rang parmi les puissances les plus respectées, les plus riches et les plus florissantes du monde : aux treize provinces confédérées, dont elle se composait originairement, treize autres provinces se sont sueccessivement réunies; aussi son drapeau est-il parsemé de vhlgt-six étoiles, dont l'éclat semble éclairer la route qui doit conduire l'ancien monde a la liberté.
Aristide Giilbeut.
(Nalionât).
(1) La Gazelle de France, n. TA, du '.(I juin, et n. .~>3, ilu 3 juillet, 177H. Voj v. aussi le Mercure de France du mois de jui let île la inèaie année, p. 221» et 227, et la France Maritime, l. Il, p. '.3li et 237.
(2) Gazette de France dû 20 juin et 13 novembre 1778. — llcnr.equin, Vies des Marins célèbres, t. 2, p. 1U2 et '.03. — Histoire de la dernière Guerre, p. 62 et 1)4.
LE CABliNET DE LECTl RE.
EES ÉMIGRÉS ET EKS REPUBLICAINS.
Dans les premiers jours de juillet, sur le plateau qui avoisine la petite ville de ViUiogen, un «les plus tristes pays et la plus chétive bicoque de la forêt Noire, nous étions tùvooaqués huit a dix mille hommes de toutes armes. Notre langage, m»s uniformes, les commandemens, les batteries des tambours, les sonneries des trompettes, tout annonce que nous sommes Français; nous portons la cocarde blanche, et noa drapeaux sont fleurdelisés. Nous formons le corps de Coudé et une division de l'armée autrichienne.
Parmi les choses curieuses de cette époque si fertile eu prodiges, ce
n'était pas la ins remarquable que l'existence de ce corps qui, amené
par une force majeure à la triste condition de combattre avec l'étranger contre la France, se maintint, non sans gloire, pendant di\ années de guerre.
Ici sont des régimens régulièrement disciplines à la française, infanterie, dragons, chasseurs, hussards; au peu d'espace qu'ils occupent sur la Hgne du bivouac, à la variété des uniformes qui se succèdent sur le front de handicre. on reconnaît que c es corps ne sont pas complets, car, ils ne se recrutent que de requisitionnaires déserteurs ou de pa\ sans alsaciens, émigrés pour échapper aux proscriptions du conventionnel Schneider, et les lacunes qu'ont laissées dans les rangs plusieurs campagnes meurtrit* ras n'ont pu être remplies.
la sont les corps de volontaires à pied ou a cheval, formant plus du tiers de cette petite armée; on les appelle corps nobles; véritable anomalie dans les fastes militaires, agglomération bizarre d'hommes de tout âge et de toute profession honorable, nobles ou non, unis par un sy mbole politique commun et par un même dévoûmenl .1 une cause malheureuse. Vvant fait abnégation île leurs antcccilens, et sentant le besoin d'un système d'égalité pratique, qu'on ne s'attend guère a trouver sous les dernières bannières de L'ancien régime, tel lils ou neveu d'un pair de France a pour caporal ou pour brigadier un boutgeem plus ancien de service que lui; un ancien officier supérieur, arrive trop tard pour prendre son rang, est Soldat; ce cavalier, auquel ses camarades défèrent plaisamment le jugement d'un litige ou il s'agit d'une hotte de foin, a été conseiller au parlement. Cel autre bien jeune, a la tournure élégante, aux formes graeieuses, aime de tous ses camarades, sera un jour ambassadeur a la cour de Saint-Pétersbourg et ministre des affaires étrangères, c'est Laferronnavs. l-.t ce fantassin, d'un esprit toujours studieux et méditatif, qui tire de son sic un Horace effeuille, ne se doute guère alors qu'il deviendra
garde-des-sceaux et qu'il dominera la France par sou éloquence; son nom
es) de .Serre.
Quel est ce jeune homme dont la ligure pâle et amaigrie porte une empreinte de tristesse qui contraste avec l'insouciante hilarité de ses camarades? Kst-il sous l'influence d'une passion violente, ou subirait-il déjà le poids du remords? — (Test Charles I.. Il ; il est toujours ainsi préoccupe depuis le malheur qui lui est arrive. Emigré avec son frère plus jeune que lui, ils avaient pris du service comme volontaires dans un de '■•■- régimens dits .1 cocarde blanche, que l'Angleterre, dans ses prévisions habituelles d'égolsme, entretenait a sa solde sur le continent pour menacer ses troupes nationales. Les deux frères saunaient tendrement, et dans un de leurs epanchemens d'amitié, ils s'étaient promis de se soustraire, par tous les moyens, aux outrages que reservait aux prisoi rs
émigrés, avant de les faire mourir, le féroce proconsul envoyé par la convention 3 l'armée du Kord. Lors de la retraite précipitée du duc iH onk a travers la Hollande dans l'hiver de 1794, le jeune I.. R., mortellement blesse d'une halle dans les reins, tombe de cheval. Tu connais nos conventions, dit-il j son frère, acbeve-moi, plutôt que de me laisser entre leurs mains .' — Non, c'est au dessus de mes forces, s'écrie Charles éperdu, plutôt me faire prendre aussi et mourir avec toi. — i;t notre pauvre mi re, qui restera dans ce monde pour la consoler? Puis saisissant
d'une main défaillante le bout de la carabine de son frère, et l'appliquant sur sa poitrine :
— Hâte-toi, lui dit le mourant, ils approchent. — Mors Charles, eu proie au plus affreux vertige, perd tout-à-fail la tète-, il entend le galop des chevaux des hussards ennemis qui retentit sur le pave de la route, et le coup de carabine part.
( est surtout dans les nombreux groupes qui se forment autour des Uu\ du bivouac ou près de l'échoppe du cantinier qu'il est curieux d'étudier la spécialité de ces mœurs militaires On s'attend .1 voir des :ru> tout hlasonnés de préjugés, vivans débris d'une aristocratie déchue, remémorant sans cesse le passe, et antipathiques .1 tontes les innovations de l'époque; loin de la ! Kux aussi ne sont pasVcstcs stationnaires ; ils ont
accepté franchement leur nouvelle position : d'officiers, de magistrats,
de propriétaires qu'ils étaient, ils se sont faits soldats. Leurs conversations vives, piquantes, saccadées, amniotiques, portent la double empreinte de leur condition présente cl de leur condition passée, c'està-dire, qu'aux expressions qu'il est convenu d'appeler de bonne conipagnie, se mêlent les locutions pittoresques et quelquefois triviales du soldat, comme un tribut qu'ils paient a une imminente actualité; point de scepticisme religieux, pas même de controverse politique; les faits marchent trop vite pour laisser place aux théories et aux sophismes. Dans ce temps-la, on agissait, ou ne discutait pas. Alors aussi point de suicide ; ce n'était cependant ni le courage, ni les malheurs qui manquaient, mais c'est qu'il y avait encore de la foi religieuse au fond de* coeurs.
On se demandera comment de tels corps pouvaient conserver la discipline nécessaire a toute reunion armée. Au premier coup de canon, tous étaient a leurs postes, et trois générations de Coude leur servaient de guide et d'exemple.
Et cependant ce corps que l'on appelait fastueusemenl ['armée de Condé, soit en raison de l'avenir qu'on lui supposait, soit parce que
dans des prévisions qui ne purent jamais se réaliser, des cadres avaient
ete disposes pour le complétera 25, » hommes, acquérait alors une
véritable importance, car il avait a sa tête son roi, son roi légitime, Louis M III
On sait que Louis \\ III. repousse de partout, parce qu'il était proscrit, s'était réfugié, en l'an 1796, a vermine, dans cette ville vénitienne, qui, cinq siècles auparavant, avait abrite un autre proscrit non moins célèbre, le Dante; mais \ cuise n'était plus au temps de la Ligue de Cambrai, elle n'avait plus pour doge un Dandolo ou un Moncenigo; usée de décrépitude, la sérénissime république crut échapper, par une lâcheté, il la main de fer de sa terrible saur, la république française : elle notifia au monarque fugitif l'ordre de quitter sur-le-champ son territoire. Avant d'obéir, le roi demanda a rayer de sa main son nom i\\i livre d'or, on. depuis François Ier, les Vénitiens s'honoraient d'inscrire tous les princes français, et puis il vint se jeter dans les bras de celte poi gnée de sujets fidèles formant le corps de Condé, qui seuls l'avaient proclame roi, sorte d'acte imprescriptible, hypothéqué sur le droit et la justice, mais auquel il manquait une Signature, celle de la France, qui ne fut donnée que dix-huit ans plus tard Le moment était malencontreux; Moreau venait de passer le Rhin et poussait devant bu Para autrichienne, dont le corps de Coude faisait l'arrière-garde Ce fut dans toute
la confusion d'une retraite précipitée, ,i \ illenuen. que nous fumes ml
mis à faire noire cour; la, au lieu des tuileries, une méchante au berge; au lieu du salon du trône, un ttoub enfumé, et un huissier, ou celui qui en faisait les fonctions, ouvrant l'huis royal, ou plutôt une porte basse et mesquine dont il chercha vainement les deux battans, et nous criant, comme il est d'usage Messieurs, le Roi! Leroi parut; je le vis pour la première fois, il avait quarante-quatre ans; il portait l'i niforme i:ris de fer de L'état-major de Condé avec ses épaulettes a couronne; sa taille, sans être svclte. n 'avait pas celte obésité dont il eut
tant à souffrir depuis ; son buste était beau sa tête remarquable pat la noblesse cl la régularité des traits et parmi airde sérénité qui annon-
mit delà confiance dans l'avenir; son organe était mélodieux et incisif. 11 nous parla de sa position sans jactance ni abattement, et de notre devoihnent à sa cause avec une vive expression de reconnaissance, et cela sans descendre d'une ligne de sa sommité, sans affecter cette bienveillance trhiale, véritable pâture des dupes, langage de la dissimulation ou de la peur. Qu'on mette dans la même position un homme ordinaire , dépouillé de tous les prestiges delà royauté, la scène ne sera que ridicule, burlesque même, qu'une plate et ignoble parodie ; eh bien ! cette scène, Louis XVIII sut l'ennoblir, lui imprimer un caractère grandiose, la rendre sublime; car les hautes infortunes, bien portées, ont leur poésie comme tous les actes héroïques : — il ne nous manquait là, pour que notre position fût complète, que le sol de la patrie, seul terrain où un roi puisse défendre ses droits avec succès et dans l'indépendance de l'étranger.
Triste vérité dont Louis XVIII ne tarda pas a éprouver toute l'amertume. Sa présence au milieu d'une division portant ses couleurs et entièrement dévouée à ses ordres , alarma l'inquiète et défiante susceptibilité du cabinet autrichien, qui lit signifierai! roi d'abandonner l'armée ; il lui fallut donc chercher un nouvel asile, et ce fut en nous quittant, à Villengen, qu'une balle partie d'une main inconnue vint effleurer son front et le sillonner d'une longue trace de sang. « Ah! sire, un pouce plus bas ! s'écria M. d'Avaray. — Ëh bien ! au lieu d'un Louis, vous auriez un Charles. » Réponse dont le courageux à-propos rappelle celle du roi de Suède, Charles XII. Cet attentat eut lieu le 18 juillet.
Revenant au corps de Condé, il est oblige de suivre le mouvement rétrograde de l'année autrichienne ; le général Latour qui la commande n'est pas de taille à lutter contre un colosse tel que. Moreau; aussi évite-t-il soigneusement tout engagement sérieux. Cependant, pour retarder s'il est possible la marche rapide de l'armée française, il juge à propos de faire opérer une diversion par le corps de Condé. Le prince obéit à regret -, il n'a avec lui qu'une faible partie de son infanterie, et il sait qu'une telle agression ne peut avoir aucun résultat sur l'issue de la campagne.
C'était le 13 août : nous avions dépassé la ville libre et impériale de Memmingen, et nous bivaquions en avant de la petite ville de Mindelheim. Vers le soir, à l'air préoccupé des chefs, aux courses multipliées des officiers de l'état-major, nous pensons que la nuit ne se passera pas sans quelque événement. A minuit, nous montons à cheval ; tout annonce le mystère; il est défendu de fumer, de parler haut, et les eommandemeus ont lieu à voix basse. Il fait une de ces belles nuits d'été, telles que d'ordinaire les romanciers se complaisent à les peindre, et l'absence de In lune n'empêche pas de distinguer les objets d'assez loin. Nous marchons en avant en bataille, environ 1,500 hommes de cavalerie dans une belle plaine dont nos chevaux foulent aux pieds les riches moissons : au bout d'une demi-heure, nous faisons halte. Nous avons à nos pieds le village de Kamelah, situé daus un étroit vallon, et sur le revers opposé d'une côte assez raide, nous apercevons dans une épaisse forêt de sapins la route toute crayeuse de Memmingen, dont les sinuositués d'un blanc mat semblent s'encadrer dans de noires parois. Tout est calme, tout est silencieux; une heure sonne à l'horloge du village.
A cet instant, trois obus partent de nos batteries. C'est le signal. lieux mille hommes d'infanterie noble se précipitent et surprennent les républicains endormis ; on entend les cris des blessés, les invectives, les apostrophes que se lancent les combattans; bizarres colloques dont les expressions se résument toujours à ces mots : la vie ou la mort, dont toute la logique est dans la force ou l'adresse ; dans cette multitude de combats singuliers, chaque maison est devenue un champ de bataille; aucun bruit n'est perdu pour nous; il n'y a pas jusqu'aux ràlemens des mourans qui ne viennent frapper douloureusement nos oreilles. Cependant, en dépit de l'assertion d'un de nos plus spirituels romanciers, qu'on accorde rarement merci à qui l'implore dans la même lanstte, le
mot rends-toi est souvent prononcé, et, en effet, nous voyons amener bientôt une assez nombreuse colonne de prisonniers.
Mais les républicains ne tardent pas à prendre leur revanche; revenus de leur surprise, ils se groupent, se reforment, et ayant reçu des renforts des bivacs voisins , ils n'hésitent pas à se mettre sur une vigoureuse défensive. Nous distinguons les exhortations des chefs citovens; du sangfroid et de l'ordre suivent les commandemens : Pelotons, armes, joue, feu ! et cette route, tout à l'heure si paisible, s'illumine soudainement, les détonations se succèdent, et en même temps une foule de tirailleurs, épars çà et là dans la forêt, échangent des coups de feu et des coups de baïonnette.
Vers la pointe du jour, le prince de Condé, ayant rempli sa mission , commanda la retraite qui s'opéra dans le meilleur ordre. Mais nous laissâmes sur le champ de bataille deux à trois cents chasseurs nobles et deux généraux.
Je n'ai cité ce combat si peu importent sons les rapports de la stratégie et de la politique que comme un type de cette déplorable époque où par le triste effet de nos dissensions civiles, des Français sont oppos -s à des Français. Deux principes les divisent, principes peu logiquement définis pour la plupart d'entre eux, et qui ne se formulent que par les cris de Vive le roi ou de Vive la république; et pour cette dissidence mal comprise, on s'égorge depuis quatre ans; et des amis, des parons, se trouvent en présence; et Desaix,qui commande une division de Farinée de Moreau, qui fut depuis le sultan-juste pour les Arabes et le héros de Marengo pour les Français, a un frère, des cousins dans l'artillerie de Condé. Nous avons reculé depuis trois semaines: vers le 10 septemdre, notre bivac est établi dans une grande plaine stérile et dépourvue de toute abri contre la chaude température des derniers jours de l'été. En face de nous, à une demi-lieue de distance, une rivière borne la plaine et coule dans une ligne parallèle. C'est l'Iser, et sur l'autre rive s'élève une grande ville qui, comme si elle eut voulu nous faire mieux sentir toutes nos privations et nos misères, nous étale ses édifices sompteux-, ses monumens, tout le luxe delà civilisation, toute la pompe d'une capitale, c'est Munich : douze mille soldats bavarois s'y sont renfermés, espérant, par une imposante neutralité, préserver leur belle cité des calamités de la guerre. Mais un faubourg est abandonné, notre avant-garde se loge daus la partie en deçà du fleuve. L'autre est occupée par Pavant-garde républicaine: un pont en pierre sépare les deux parties du faubourg, et comme pour animer ce paysage déjà si varié, où se groupent si pittoresquement tant de figures, te pont vivement dispute par les deux avant-gardes, devient un champ de bataille. Une vive fusillade s'engagea pour tout lejour, l'artillerie intervient, et pendant la nuit, comme un magnifique diorama, l'horizon tout en feu nous donne l'horrible pompe d'un incendie. Nombre de maisons sont brûlées sur les deuv rives; les citadins même tremblent; quelques uns de nos obus, enfans perdus, vont tomber dans l'enceinte de la ville.
Le lendemain, le calme se rétablit et on voit s'avancer sur le pont, arrivant chacun d'un côté, deux hommes à cheval ; ils sont sans escorte et paraissent animés d'une mutuelle confiance; l'un s vingt-six ans: à l'écharpe bleue, au panache tricolore, on reconnaît le général de brigade républicain Vbatucci qui commande l'avant-garde; l'autre plus jeune de deux, ans, a le plumet blanc au chapeau, le brassard fleurdelisé au bras gauche, c'est un Condé, c'est le duc d'Enghien, le chef de notre avant-garde à nous, tous deux braves, brillans, généreux, rivaux de gloire; ils s'estiment parce qu'ils se sont souvent combattus. Leur entrevue est courte, et il.s sont bientôt d'accord, car il s'agit d'une armistice pour épargner le sang français qui coule inutilement sur cet étroit champ de bataille. Iprès quelque propos d'une réciproque courtoisie : < Monseigneur, dit Abatucci, » et la qualification est remarquable à cette époque; vous n'aviez pas be- « soin de naître prince : fils d'un charbonnier, vous ainïez le même grade - dans l'armée française. » 11 n'y a que les hommes supérieurs qui conservent ce tact des convenances, si compatibles avec la fixité des opinions; un cuistre n'ei'rt pas manqué d'être bien grossier, bien gourmé, et il aurai! pris cela pour du eàfaetcre.
LE CABINLT L>i: LECTURE.
Et ces deux héros, qui semblaient avoir tant d'avenir, ont péri de mort violente: l'un, tué la même année en défendant avee sa vaillance aecoutumée le pont d'Huningue; l'antre, moins heureux, fut, comme chacun sait, enseveli huit ans plus tard dans les fossés de Yineeunes! Cet armistice montre du reste ce qu'est, ee que sera toujours le caractère français, lorsqu'il ne sera pas dénature par d'odieuses suggestions; d'un poste à l'autre on se \isitait, on échangeait des observations sur la position différente OÙ le hasard, souvent plus encore que la volonté, avait place chacun ; on buvait ensemble l'eau-de-vie, symbole delà cordialité militaire; quelques uns, des deux , côtes semblaient même s'étonner «pie leurs adversaires ne fussent pas des anthropophages, tant les passions politiques portent à L'exagération et faussent le jugement. Les hommes de la même province se recherchaient pour parler de la patrie dont un arrêt de mort nous séparait, et plusieurs des autres durent, a des renseignemens de localité trop précis, des détails affligeans. In d'eux s'etant enquis si dans les rangs opposés il n'y avait personne de Vesoul, eut la chance de trouver un compatriote — Savez- vous ce qu'est devenu madame de II... ? — La citoyenne B...., répond le soldat républicain, elle vient de se marier. — C'était la femme de l'interrogateur, bien désappointe comme on peut le croire.
L'humanité gagna aussi à ces rapprochemens; l'armée française avait toujours montré une extrême répugnance à obéir aux décrets de la convention qui frappaient de mort les émigrés pris les armes à la main, niais cette fois elle se prononça si energiquemcnt contre cette barbarie, que les ordres les plus rigoureux du directoire durent rester sans exécution. Nous eûmes même de fréquens exemples de l'évasion de nos prisonniers par la L'encreuse complicité d'ofliciers et de soldats qui ne voyaient pas d'autre moyen de les soustraire à la peine capitale. J'en citerai un exemple :
Un de mes camarades, oflicier aux chevaliers de la couronne, Duroure, fait prisonnier dans une reconnaissance et conduit à Augshourg, ou était le quartier-général de L'année française, fut porte sur les contrôles comme blesse grièvement, quoiqu'il se portât fort bien, Après quelques jours de détention, il reçut la visite de deux officiers républicains: Dans quelques heures nous évacuons la ville, lui dirent-ils brusquement, et noOS voulons auparavant sauver votre tète; parle/, surle-champ et prenez le chemin de la Bavière qui vous conduira pmnipteluciil chez les vôtres. — C'est fort bien, reprit le prisonnier émerveille d'une telle proposition ; mais suivant l'usage antique et solennel de toutes les troupes du monde, en me prenant on m'a pris nia bourse et ma montre; là-dessus nos deux officiers se cotisent, et réunissant avec |«'ine quelques llnrins: • Tenez, dirent-ils à l'émigré, c'en est assez pour gagner paya, et bon voyage. > Chateaubriand l'a dit : < Mise dans un des plateaux de la balance, l'épee du soldat français servit de contrepoids a la hache révolutionnaire. »
Le soir, lorsque les premières brises de l'automne venaient apporter quelque soulagement à ces milliers d'hommes gisans, après d'aventureuses et pénibles fatigues, sur un sol blanc et brûlé pat le soleil, une scène toute dramatique marquait la fin de la journée comme le chœur final d'un opéra C'était aussi des chants, spontanément entonnés par des myriades de voix, dans chaque bivac.
Les républicains, encore sous le prestige des idées nouvelles, nous jetaient l'une après l'autre les strophes de leur Marseillaise; nous leur envoyions en échange de ces refrais bruyana, de ces pont-neufs plus scintdlans de gaite que de poésie, et des deux côtes avec une discordance si déchirante pour les oreilles, que Mevcrbcer eût pu y trouver
■ 1rs inspirations pour ses chœurs de damnés, tandis que plus loin, et à
la liante de notre amour-propre national, un régiment autrichien, bivaqué près de nous, aux accens graves et méthodiques, avec tout l'ensemble de l'imposante harmonie, comme un beau chant de cathédrale, misait entendre le fameux air allemand trench eurh des leteiu.
état de chose dura dix il douze jours, el aou6 nous lUendii
rétrograder jusqu'à l'Inn. peut-être jusqu'à Menue, lorsqu'un heau matin on vint nous dire de monter a cheval pour poursuivre Moreau... Moreau toujours vainqueur, cela nous semblait un prodige: c'est que nous ignorions combien sa position était devenue critique par tes défaites successives de l'armée de .lourdan sur le Hein.
C'est alors que le gond gcncr.il français commença sa belle retraite; nous le poussâmes d'abord assez vigoureusement, mais le 2 octobre, a liibcracli, il se retourna et délit encore l'armée autrichienne. La, dit un historien, écrivant alors sous l'influence île L'époque, le gênerai I.ilour ne fut redevable du salut d'une partie de son armée, qu'au devoiiment des émigrés français, qui couvrirent en foule de leurs corps un champ de bataille qu'eux seuls avaient disputes
Comte de l'i VMAIGHE.
(Echo Français.)
TRIBUNAUX
CHANCELLERIE ROYALE 1>K GRENADE (esimgm (Correspondance particulière de l'Audience). lies Infidélités punies.
Dans ce pays des Dieux si souvent chaule par les poêles, aux bords du Darro, ce fleuve au voluptueux murmure, non loin de ce fameux palais de P Alhanibra, l'une des merveilles du monde, vivaient, il y a un an encore, don Diego ili .lacyntho et doua lues, son épouse Jamais l'hymen n'avait uni deux plus beaux mortels: don Diego grand, bien lait, leste à la course et expert dans le maniement de la lance et de l'épée, avait le plus charmant visai'e qu'ail de femme eût pu désirer; Inès, à son tour, vrai tvpe des belles espagnoles, ne levait jamais son <ril noir sur quelque cavalier, que celui-ci n'en devint éperdumenl amoureux; vive, impétueuse comme une fille du midi, lues se plaisait a causer de doux martyrs aux cœurs oisifs de Grenade; mais elle resta toujours fidèle à son épOUX, qu'elle aimait avec une jalouse frénésie.
Or, dansée monde, tout bonheur est fragile... Doua Inès, la belle et l'heureuse épouse, fut frappée, au commencement de cet automne, d'une maladie de langueur; ses forces L'abandonnèrent peu a peu... son regard, si beau et si passionne, se ternit; bientôt elle revêtit les couleurs de la mort; et, semblable a un beau lis brûlé par le soleil, elle pencha sa tète divine pour ne plus la relever.
\ son heure suprême, un éclair illumina encore les yeux de la mourante. Elle repoussa le franciscain l'eres, son confesseur, el, faisant signe aux assistans, elle demanda comme une grâce d'embrasser une dernien fois sa fille, la petite Brigitta, qui jouait en ce moment, heureuse el insouciante comme on l'est a six ans, avec deux oranges cueillies dans le jardin de son père
L'enfant, à la voix de sa mère, s'avança auprès du lit; les assistant se retirèrent pour ne pas gêner les épanchemens de cas deux éires que la mort allait desunir... La mère et la fille pleurèrent ensemble cl mêlèrent leurs paroles entrecoupées, et quand la petite Brigitta s'en retourna, elle était affreusement pâle, et elle oublia ses oranges Pourquoi ' Parce que, pour la première fois peut-être, elle savait ce qu'était la douleur, la souffrance el le tombeau '....
Deu\ jours après, on jetait de la terre sur un cercueil, el des inouïes lançaient en l'air leurs encensoirs d'argent eu chantant les cantiques fil nebres Doua lues était morte!...
aujourd'hui, a L'audience de Grenade, comparait comme assassin don Diego dl i.ieintlio.son époux Des morts oui été arrachés aux entrailles de la terre .. Peux cadavres sont posés devani les juges Des di nteûrs
sanglantes, un poignard à lame d'or et dont le manche est orné de rubis précieux, sont au nombre des pièees à conviction.
L'accusateur public se lève, et, au milieu du silence, il lit les faits reprochés à l'accusé.
«Un mois après la mort de doua Inès, que le Seigneur lui sourie en sa miséricorde, Diego attira dans sa demeure une jeune dame de Tolède, la signera Juana, cantatrice dont la voix était douce comme les sons de la lyre. Pendant quinze jours, on la vit sous les figuiers en fleur causer bas avec son amant... Les paysans de la plaine de Grenade ont souvent vu don Diego et sa belle maîtresse le long des buissons de laurier rose et d'aubépine en fleurs... Lui était joyeux et- animé, le bonheur se lisait dans son regard; elle laissait (lotter ses cheveux d'ébène au gré du vent, et> penchée mollement sur l'épaule de son cavalier, ramassait avec sa ceinture défaite la poussière des chemins...
« Une nuit la camériste de la signora Juana, qui habitait un appartement au dessous de sa maîtresse dans l'hôtel de don Diego, sentit tomber sur son visage, pendant qu'elle sommeillait, des gouttes glacées d'un liquide épais. D'abord son assoupissement n'en fut pas interrompu . mais les gouttes continuèrent à tomber... Elles venaient du plafond... La camériste battit le briqnet pour voir quelle pouvait être la cause de cette inondation. A la lueur de la flamme naissante, elle reconnut des taches de sang !... Elle monta chez sa maîtresse.
« La signora Juana était gisante dans son lit, percée au cœur de trois coups de poignard!...
« L'alcade fut informé de ce crime; ce fut don Diego lui-même qui eut l'audace d'avertir la justice; et c'est à ce soin qu'il peut attribuer sa non -arrestation... On ne se méfia pas de lui... Les recherches furent naturellement vaines.
« Un mois après ce cruel événement le galant don Diego a donné, de son propre aveu, un rendez-vous à la gentille Plitz Caplana, la plus belle Bohémienne du faubourg de Grenade. Les jeunes lilles des bosquets du Génératif déclarèrent que la petite sibylle, amoureuse de l'accusé, ne voulait pas entrer dans son palais. « La croix noire est sur la porte, disaitelle, il v a malheur pour toutes les femmes sous ce toit!...» Néanmoins son affection l'emporta sur sa prudence... Elle demeura huit jours chez Diego, le beau seigneur ! . . .
« Le neuvième jour on la trouva morte dans le lit. Deux coups de poignard avaient brisé ses tempes... un autre coup, dirigé d'une main ferme, lui avait percé le cœur.
« Don Diego fut arrêté! Sa chemise était teinte de sang; son poignard correspondait parfaitement avec les plaies; la victime avait été frappée dans sa couche; de pareilles pièces de conviction ont du éclairer la justice.
<> Il est sur le banc des criminels; vous le voyez, vous le condamnerez, messieurs, a dit l'accusateur eu terminant. »
Les juges entendirent les témoins cités, puis Diego dans sa défense. Elle se résumait en ce peu de mots :
« Je n'ai jamais trempé mes mains dans le sang; je suis innocent du <rime qui m'est imputé. »
La chancellerie, après délibération, reprend sou siège, et le président laisse tomber de ses lèvres les premières paroles d'une sentence de mort, quand l'huissier judiciaire l'interrompt pour annoncer qu'un témoin a des relations à faire.
— Quel qu'il soit , dit le chef des juges, s'il apporte la vérité , qu'il entre.
Les portes de l'audience s'ouvrent a deux battans, et une petite lille de six ans, la gentille Brigitta, pâle comme la mort , s'avance aux pieds de la cour.
— Seigneurs, dit-elle, mou père est innocent, c'est moi qui ai commis les crimes dont vous cherchez l'auteur.
— Vous?
— Moi ! Ma mère était jalouse de mon père. M'appelant à son lit de mort, elle m'a fait jurer de tuer ses maîtresses si, contrairement .1 la
promesse qu'il lui avait faite, il songeait à de nouvelles amours. Mon père a été infidèle ; j'ai frappé du poignard ses deux concubines', car je suis Espagnole, et je tiens mes sermeus. (Mouvement prolongé dans l'auditoire.)
— NT'avez-vous pas de complices, a demandé l'un des alcades présens.
— Pas un... J'ai frappé la cantatrice pendant qu'elle dormait... Pour la Bohémienne, j'ai eu plus de difficulté... Elle semblait lire dans ma pensée... Elle avait peur et ne voulait jamais jouer avec moi... Je l'ai tuée dans les bras de mon père.
Un grand tumulte, causé par l'émotion, a interrompu l'audience. C'est avec peine que le corrégidor chargé de la police parvint à rétablir l'ordre.
Les juges décident que don Diego sera rendu à la liberté, à condition qu'il veillera sur sa fille , la meurtrière de six ans : aucune loi n'ayant prévu le cas d'un délit commis par un enfant si jeune. On pense que l'autorité laissera assoupir cette affaire.
Doua Brigitta est gaie , elle mange, rit et joue comme à l'ordinaire. Seulement elle a dit à son père , eu le menaçant du poing : « Si tu as une troisième maîtresse, père, je la tuerai encore, car maman l'a voulu ainsi, et l'enfant qui craint Dieu doit respecter sa mère, m'a dit le père Pérès, mon confesseur...
POLICE MUNICIPALE DE PARIS
Le père Bidaud est un homme d'une cinquantaine d'années, dont la figure est enluminée, de ce beau rouge violet que donne l'habitude du vin pris à fortes doses.
Il arrive à la barre après une infinité de détours dans tous les sens. Il est assisté de Landrin, son garçon d'écurie.
Le présideut. — Où demeurez-vous?
Bidaud. — A Drancy.
Le président. — Vous avez entendu : par suite de l'état dans lequel vous vous étiez mis, vous vous êtes endormi dans un fossé, et vos chevaux et votre voiture ont stationné toute la nuit sur la route de Paris, ce qui a failli causer plusieurs accidens... Que pouvez-vous répondre pour vous justifier.
— Bidaud. — Ah ! farceur? (Hilarité prolongée.)
Le président; — Veuillez parler avec plus de respect au tribunal.
Bidaud. — .Mais j'aurai jamais raison avec vous... je demande a être jugé dans mon village... la justice de Paris m'en veut... parce que je ne bois jamais que hors barrière et que je ne paie pas d'entrée. (Ou rit.) Quant à ce que vous me demandez, ce n'est pas ma faute, j'avais envie de dormir.
— Le président. — Vous étiez ivre, le témoin qui vous a réveillé le matin est là, vous allez l'entendre. — Au témoin : parlez !
Le premier témoin, après le serment d'usage. C'est comme je vous l'ai dit , Messieurs , quand j'ai ramassé le père Bidaud , il était dans les vignes.
Bidaud. — Vous disiez dans un fossé de la route tout à l'heure ! (On rit.) On m'en veut, voilà la chose. On m'a nui dans mon commerce, on a attaqué ma moralité... on me fait passer pour un rien du tout. Figurez-vous, mon président, que j'étais allé à Paris porter de la paille au marche, parce que je suis voiturier de mon élat, voila que je suis trois jours absent, qu'est-ce qu'il y a d'étonnant à ça ? enfin il faut faire ses affaires. . .
Landrin. — Il y avait einq jours, Bidaud; cinq jours !
Bidaud. — Tais-toi, tu es mou garçon d'écurie, lu me dois le respect ; tais-toi quand je parle.
Après cette mercuriale faite d'une voix de stentor, M. Bidault reprend sa risible indignation.
Voilà que pendant les trois jours, ce gredin de Landrin, mon garçon d'écurie, qui s'avise de me jouer une farce. Le lendemain, en entrant a
Drancy, j'entends le tambour qui cric à tout le monde après un roulement... oh, tenez voDMe papier, je le lui ;ii arraché des mains, écouta: Il a été perdu le jeudi 2 I décembre dernier, le nommé père Bidaud, taille d'un mètre 070 millimètres, cheveux blancs, (ace rouge et blouse bleue: il conduit une voiture de paille et ne doit pas pouvoir se tenir sur ses jambes. Récompense honnête à qui le rapportera à Landrin, son garçon ' Hilarité
Voyons qu'est-ce que vous voulez qu'on pense de moi maintenant; on va dire: c'est un pas grandVhose, ce père Bidaud; nie v'Ià décrié... On rit.
Le procureur du roi conclut contre Bidaud à .'> francs d'amende et aux dépens.
Bidaud. — Ça m'est égal, la justice de Paris m'en veut... nous verrons à Drancy... Me foire une pareille tarée.
Landrin. — Mais ce n'était pas une force... j'étais inquiet, c'était très sérieux.
Bidaud, avec joie. — Ah bah !... Eh ben alors, mon garçon, comme je suis revenu tout seul, tu auras la complaisance de nie payer la récompense honnête. Hilarité Ça m'aidera à payer l'amende.
Landrin. — Pas de ça, pas de i a '
Bidaud. — Eh l>ien ! alors paie-moi la en consommation !
Le président prononce contre Bidaud les ."> lianes d'amende.
Landrin. — Allons, riens avec moi, au coin de la place
Bidaud. — Du tout... hors barrière, bêtat, nous ne paierons pas d'entrée, ça fera bisquer la justice.
JUSTICE DÉ PAR 2« VH]lo\l>IsM.VIï\ I
(Présidence de II. Lerat de HagnitolJ.
Robin noua le contenu!!!
Le sieur Sourd, maître boucher, assigne son ex-garçon, Bilaire, devant
le juge de paix. Quel crime a donc commis ce robuste héros de l'abat-
Ce gaillard aux formes herculéennes, dont le bras a assommé
plus de bouts que mille Voulais n'en manderaient en un an hélas!...
il a un défout dont VOUS ne vous douteriez pas... il a trop de sensibilité; lui . le boucher le [dos admit de la barrière des Martyrs! Que diront les légistes d' Ubion, qui n'admettent pas ces industriels à la prestation du serment ?
Le maître bouclier. — Je demande que cet effronté de Hilaire me restitue ce qu'il a gardé.
Hilaire. — Jamais : je préfère de beaucoup me servir moi-même... Je suis boucher, mais pas bourreau.
Le juge, au maître bouclier. — Expliquez les faits sur lesquels vous basez votre demande.
Le mattre boucher — Vous saurez qu'il y avait un anqu'Hilaire tuait
pour moi ; il assommait tres bien les grosses pièces el il égorgeait les brebis avec une adresse sans égale; ma femme en était très contente; elle s'y connaît, mon épouse... ayant épousé deux bouchers auparavant moi rire général.
— Lejage. — D'où nous sont venus vos motifs de plainte?
Le mailrc bouclier. — Voilà. I n soir, j'achète a Sceaux trois moutons blancs superbes . '-'ras comme des cailles; je les donne a Hilaire et je lui dis : 'laebe de ne les pas trop saigner, ça noircit la viande; v'Ia mon garçon qui me répond : Ça suffit; il va .1 rabatteur et le lendemain je reçois les trois montons prives de leur existence et de leurs peaux; je les détaille, ces bêtes; les deux premiers sont tres Limités par mes pratiques, OU me Jes arrache, on me dit ( le n'est pas du mouton, c'est du
beurre fondu, c'est dehtrosee Je mets le troisième en vente,' croyant
que les coiiipliniens continueraient : c'est le contraire qui arrive ; OU me dit \ nus vendez donc du cuir pour de la viande, c'est donc du caoutchouc qu'on livre a la consommation; eh bien ' nous changerons de boucher, vous n'êtes pas le seul.
Le juge. — D'où provenait cet état de choses?
Le mattre bouclier. —Je le sus plus lard. Quand on me rapporta les peaux des trois bêtes, elles étaient toutes trois blanches comme neige
il m'en revint une rousse rire général ; 11 coquin d'Ildaire m'avait
changé un mouton.
Le juge, a Hilaire. — VOUS avez failli fane perdre a votre mattre ses meilleures pratiques.
Hilaire. — Mou magistrat, C'est vrai; mais quand vous saurez, pourquoi...conscience de Dieu !.. vous ne m'en voudrez pas
Le juge Justifiez-vous.
Hilaire. — .le suis ne en Champagne, dans un petit village du côté d'Kpernav. l'étais venu a Paris pour gagner quelques sous a ma unie,
bien pauvre, mon bon monsieur!... Eh bien, je suis reste six issans
place , et , quand j'en eus une , quand je fus en positi l'envoyer quelques'pièces blanches au pays... j'appris que ma mère était morte! ,\ ive émotion. |
Le juge, avec honte. — Calniez-vouv monsieur.
Hilaire. — Klle était morte de misère, toute seule au milieu des étrangers, après avoir vendu pour vivre sa chaumière, son rouet, le petit troupeau que j'avais élevé et jusqu'à sa croix d'or, qui venait de mon père!.., Si vous avez, perdu voire mère, mon magistrat, vous saurez ce que j'ai souffert !
Le juge. — Nous compatissons à vos douleurs, monsieur, mais nous vous engageons a rentrer dans la cause.
Hilaire. —Ca y touche, à la cause, mon juge. Deux mois après cet événement, mon mattre me donne trois moulons a tuer je les mène a l'abattoir, j'égorge les deux premiers; mais quand je saisis le troisième, messieurs, au moment d'enfoncer le couteau, la pauvre bête me lèche les mains, puis elle bêle... elle bêle tendrement... connue une vieille
connaissance oh ! me suis-je dit, je ne veux pas te tuer, toi, on n'égorge pas les siens.
Le juge. — Comment, les siens?
Hilaire. — Oui, monsieur, c'était Robin, mon Robin, que j'ai vu
tout petit jouer avec sa mère, chez nous. . ilol pu- qous nom rissions a
la maison el qui n'en est sorti sans doute que parce que les créanciers de maman l'ont saisi ... Il m'avait reconnu, le pauvre petit, au moment où je voulais l'égorger!... attendrissement dans l'auditoire. J'ai pourtant essaye de vaincre mes sentimens, de faire mon métier de I :her consciencieusement , mais Robin tremblait de peur et il léchait mes doigts pleins de sang en me regardant d'unœil suppliant... oh! je n'ai pas pu tuer le mouton de ma mère! Vif mouvement d'attendrissement. j
Lejuge. — C'est alors que vous l'avez remplace '
Le maître boucher, interrompant. Par une vieille génisse Rire général Je n'ai pas gagné au change, mon garçon ; les moulons c'est comme les femmes... ça raccornit en vieillissant Bruyante hilarité, J'ai épouse une veuve de deux maris... j'en parle savamment.
Lejuge, au maître boucher Voyons, M. Lesourd, h iduitede
votre garçon mérite de l'indulgence ; reprenez-le cl consent,/ a ce qu'il
garde sa bête favorite.
I.e maître boucher. allons, j'y consens; mais plus de préférence,
plus de passe-droits... toutes les bêles a lame sont égales devant l'abattoir... je ne parle pas des autres
Lejuge raie la cause du réde
Hilaire, radieux —Quel bonheur: je pourrai garder Robin!!!
GARDE % \llo\ \| 1 DE PARIS
I oxskii, DE DISCIPLINE ni i v :; LÉGION
lia guérite fatale.
Le président, - m Malaquet, vous êtes accusé d'avoir fui du poste de l'état-major pendant la garde du 12 au 13 décembre que répondez
vous .'
itf
Malaquet. — Je réponds que vous me r'ouvrez une affreuse plaie... Pour déserter mon poste, moi, ordinairement si exact, il a fallu une force majeure, excessivement majeure.
Le président. — Vous ne devez pas trouver d'excuse... On comprend quelquefois qu'un garde national quitte le poste pour affaires urgentes ; mais quitter sa guérite, déserter sa faction ! c'est impardonnable !
Malaquet. — Ça ne l'est pas : « A tout péché miséricorde. » D'ailleurs avez-vous remarqué que tous ceux qui dans cette journée ont fait faction à cet endroit ont fui comme moi?
Le président. — C'est vrai, ils sont assignés comme vous et comparaîtront à leur tour.
Malaquet. — Eh bien, si un ou deux individus eussent quitté ce lieu confié à leur garde on aurait pu croire qu'ils se trouvaient incommodés ; mais tous ! tous ! c'est bien surprenant !
Le président. — Racontez-nous donc ce qui vous a tous chassés?
Malaquet. — C'est la guérite.
Le président. — Comment, la guérite?
Malaquet. — Oui : on me met en faction; l'eau tombait par torrens; je me réfugie dans la guérite... Il y avait des inscriptions assez bizarres que je ne rappellerai pas. Plus loin s'en trouvaient d'un genre différent ; il y avait :
Liste des femmes qui m'ont comblé de leurs bontés.
Madame Grange, la boulangère... Son mari est dans le pétrin.
Tiens, que je me dis, ce misérable Grange qui est toujours condamné pour faux poids... En v'ià une de contravention un peu lourde que commet son épouse ! . . . et dire qu'il se chauffe au poste sans se douter de la moindre des choses?... Ce que c'est que de nous'!!! (Rire prolongé.)
Le président. — Cette inscription ne fait rien à l'affaire.
Malaquet. — Attendez, il y en avait d'autres encore; plus bas, je lus :
» La petite dame blonde du cordonnier Benoit... chez qui j'ai mangé des crêpes!... » Ah seigneur! (is-je, quelle botte on te porte, ô Benoit! mon ami... Peut-on pousser plus loin la passion des pâtisseries. (Rire prolongé.) Enfin, monsieur, je résolus de lire la dernière ligne. Que visje! grand Dieu! ces mots à la craie : ■< Madame Olympe Malaquet... aux Tuileries... trois heures d'entretien. » Horreur! m'écriai-je, mon épouse en est aussi, et je suis trompé, moi, grainetier herboriste!... je suis le premier simple de ma boutique. (Rire général. ) Ma foi, je courus chez moi et je lis une terrible scène à ma femme... bien injustement, allez.
Le président. — Pourquoi?
Malaquet. — Parce qu'elle n'avait jamais cessé d'être une colombe, un ange d'innocence et de vertu fuyant la séduction... parce que l'auteur des inscriptions était un farceur du poste , qui était allé en faction le premier et s'était vengé de nous , qui n'avions pas voulu , à sa prière , changer d'heure de piquet.
Le président. — Cela est-il bien vrai ?
Malaquet, montrant deux hommes dans l'auditoire. — Demandez plutôt à Grange et à Renoît, le boulanger et le bottier qui étaient au poste avec, moi et qui se sont sauvés après avoir lu les inscriptions de la fatale guérite.
Les deux interpelés, vivement. — Parlez pour vous seul ! (Longue et bruyante hilarité.)
Le conseil acquite le chasseur Malaquet.
THEATRES
Académie, royale de musique. — Représentation au bénéfice de Mario.— Mademoiselle Heinefetter. — Il règne depuis quelques jours une certaine émotion, parmi les compositeurs français, produite par deux iucidens assez remarquables. Ces messieurs, qui n'ont à leur disposition que deux théâtres, se plaignent d'être éloignés de l'un par les bals du carnaval, et détrônés à l'autre par l'opéra italien.
En effet, L'affiche de Favart portait Relâche dimanche dernier, et celle de l'Académie de musique annonçait la scène de Torquato Tasso, laquelle vient d'être deux fois chantée, dans son idiome ultramontain, par liarroilhet.
Le bénéfice de Mario a été l'occasion de cette innovation assez bizarre. Nous avons entendu dans deux rôles nouveaux, ce chanteur dont nous ne regrettons pas la perte pour l'opéra français, quoiqu'il se soit montré mardi dernier, dans Guillaume Tell, bien mieux que nous l'avions espéré, et dans les Huguenots moins mal que nous ne l'avions craint. Pour reconnaître l'école d'Italie dans les beaux passages de Guillaume Tell, il faut les entendre dire à des italiens, bien que leur méthode étroite et de courte haleine ne parvienne pas à diminuer l'ampleur ni à supprimer l'expression de cette œuvre magnifique. En écrivant cet ouvrage, Ressini a fait ce. que fit Gluck dans la seconde partie de sa carrière, il s'est ir*spiré de la seule nature.
Soutenu par le génie du compositeur, Mario a été supérieur à luimême. Il a trouvé, dans le trio du second acte, de belles notes bien vibrantes et telles qu'à les ouïr, on oubliait de demander si elles partaient d'un cœur vraiment attendri. A vrai dire, il est difficile de lancer avec mesure et sensibilité, ces phrases douloureuses dont l'auteur a si bien ordonné le sublime désordre. En composant pour la scène française, Rossini, d'ailleurs, avait fort bien senti les exigeances de la langue et de l'esprit français, qui veulent, avant tout, précision et clarté. C'est pourquoi, la mélodie est partout large, simplifiée ; le récitatif travaillé, correct, puissant et subordonné avec un goût ferme et pur, aux lois de l'art déclamatoire. Cela était bien; car, en France, un chanteur d'opéra ne sera jamais goûté, s'il n'entend la déclamation ou s'il n'en possède au moins le sentiment instinctif élevé à un degré de perception très vif. Nos premiers grands auteurs furent des tragiques, et nos premiers opéras des tragédies en vers classiques, mises en musique. Le berceau de l'école française est là. Jusqu'ici, les chanteurs des Rouffes (sauf Garcia) ont échoué devant cette difficulté de la déclamation, et si bien échoué qu'ils ont pris le parti de sautiller par là dessus et d'accuser notre musique de lourdeur; nous leur attribuons, en revanche, le défaut de couleur et de style. Mario partage sur ce point l'infériorité de ses compatriotes; il est loin d'articuler, comme Nourrit ou comme Duprez, ces récitatifs nobles et ces mélodies calmes que Rossini a destinés à des chanteurs français, non à d'autres. IVest-il pas singulier que Rubini, si admirable dans Othello, dans Mosé, soit défectueux dans le rôle d'Arnold, et qu'on ne puisse, sans rire, l'entendre chanter l'andante du grand trio, cette mélodie toute baignée de larmes et dont les acceus serrent le coeur.
Mario a eu le bonheur, lui, de fréquenter la scène de l'opéra et de tempérer en pratiquant l'étiquette de la méthode française, le sautillant de ses allures d'Italien. Cette circonstance la mit en harmonie avec la partition de Rossini. Il s'est acquitté de sa tache avec honneur, seconde à merveille par madame Dorus, de qui la souplesse, la justesse d'intonation et la pureté sont dignes d'éloge.
Mais ces qualités dont Mario a fait preuve dans Guillaume Tell, il les a perdues dans les Huguenots. Cette seconde tentative était hardie, et dans ce rôle de Meyerbeer Mario paraît ne pas être à son aise.
Il faut, avant tout, être impartial et confesser qu'il n'entend rien à ce genre de musique. A part quelques beaux éclats de voix dans le forte du septuor du duel, il n'a rien présenté de remarquable. 11 n'est pas appelé à dire des récitatifs à un théâtre où on les écoute. Cependant, le quatrième acte des Huguenots est magnifique de situation, d'effet, d'harmonie. Rref, Mario a fait les plus honorables efforts, et il n'aurait pu mieux faire qu'en choisissant une autre pièce.
Durant celte représentation, mademoiselle Heinefetter a continué ses débuts dans les Huguenots. Cette jeune personne qui a servi à quelques journaux de projectile pour ou contre l'administration de l'Opéra, a été, pour cette raison d'état, diversement jugée, et nos lecteurs, à moins de l'avoir entendue, fixeraient difficilement leurs idées à une opinion quelconque sur ce sujet. Mademoiselle Heinefetter est une très belle actrice.
LE CABINET DE LECTl UE.
et de qui les nttraits bien épanouis ne se dissolvent pas sous les feux de la rampe. Douée d'intelligence dramatique, d'esprit même, à ce qu'il paraît, elle joue ses rôles a\ee onction, avec énergie; peut-être même, dé- I asse-t-elle sous ce rapport, le bul cherché. Elle introduit dans son chant un mouvement remarquable, sa déclamation est emportée, sa voix forte; mais... nous le confessons à regret1MBê Heinefetter a une Mie voix, une voix magnifique, trop belle même, puisque ees magnificences vont au delà du juste. Des exp< riences trop Eréquentes nousont instruit a nous méiierde ees chanteurs que l'on annonce long-temps d'avance comme doués d'une tics belle et très puissante VOÎX. De cruelles déceptions nous ont appris la vanité de us osiers pompeux, si bien que nous serions tenté de croire, avec un compositeur célèbre, que les belles voix ne servent qu'a chanter mal. Donc, mademoiselle Heinefetter est silre de son organe] à un quart de ton près Par un gros malheur, pire que le reste, ce quart de ton se prélasse sur la note, au lieu de se cacher en dessous, ce qui est d'une acuité bien funeste. Sans nid doute, en rompant avec certaines habitudes vocales qu'elle a contractées, mademoiselle Heinefetter recouvrerait de la justesse; le bon uoùt y gagnerait aussi, et cette charmante actrice arriverait par la douceur aux succès qu'elle prétend obtenir à cors et à cris. Qu'elle nous' pardonne une sévérité que son intérêt commande; si le mal était ans remède, nous nous bornerions à lui adresser des paroles .■mis liantes es stvle d*épitaphe, mais nous croyons que cet organe peut être ramené a son principe dejustesse, et qu'il ne faut pour ce résultat, que de l'étude. C'est du moins ce que nous avons dd penser, en trouvant mademoiselle Heinefetter beaucoup mieux dans \a Juive où elle a chante plus sobrement que dans le rôle de Yalenline.
Nous ne saurions, à cette heure, offrir a cette jeune actrice, un meilleur exemple a suivre que celui de madame Stolz qui, dans la Favorite, ouvrage des plus médiocres, a eu l'art, sans recourir à l'exagération et au bruit, de donner de la grandeur et du style à un rôle qui n'eu a guère, et d'unir à une simplicité remarquable une profondeur d'expression qu'on a rarement possédée. On ne peu! contester, sans injustice, les progrès réels survenus dans la méthode de cette cantatrice eminente, a qui nous ne reprocherons (pie de ne pas jouer assez souvent.
le ballet des Noces de (iamache qui lii;urait dans le programme de cette représentation, est une v ieillerie assez déguenillée et qui ferait triste figure auprès du Umllc Amoureux, le plus joli, le plus coquet, le plus gracieux ballet du monde. Cependant llcli s'est montre fort original dans le n'ile de lion Ouicbotte; sur lui seul reposait le destin de la pièce. Le de la Manche avait été précédé de M. Barroilhet qui a importé sur la scène française un fragment de Turquato Tasso. Cette musique, dénuée de Style comme l'est d'ordinaire celle des successeurs de llossini, n'est cependant pas dépourvue d'une certaine invention mélodique. .Mais quel pauvre Langage on fait parler au Tasse, qui, lui, faisait parler si grande* meut les héros de son épopée chrétienne.
Chanteur habile et délicat, iiarroilhet a tire de ce morceau tout le parti possible. Les durais l'ont médiocrement seconde, coiffes, qu'ils étaient, de toques a plumes suffisamment italiennes. Jusque lu, tout va bien, les ■eprésentations a bénéfice admettent tous les génies. M. us t'étanneoienl du public a été grand de revoir mercredi Turi/ualo Tasso, et d'entendre un acte de musique italienne, débite en idiome italien, sur la scène de l'Opéra. On a été surpris de voir les bouffes envahir ainsi le camp de leurs rivaux, et venir v sonner L'annonce de leur spectacle. Tel est l'incident qui a, comme nous l'avons dit, fortement préoccupé nos compositeurs , bien assures qu'ils sont qu'on ne leur laissera pas prendre leur revanche a l'Odéon.
("est bien assez, disent-ils, de subir presque coup sur coup les Martyrs et la Favorite. \ cela que répondre.' Que la Favorite fait recette, ce qui est vrai , bieu que nombre de journaux prétendent le contraire Pour nous qui n'aimons guère cette musique, et qui, si nous l'osions, blâmerions le public de s'y porter, nous sommes forcés d'avouer qu'il 1'accueiK. avec faveur
Cette disgrâce est bien cuisante, sans doute, niais comme nous n'avons qu'une conscience et pas une passion en jeu dansées sortes d'affaires, comme nous ne relevons que du public à qui nous devons fidélité
et loyauté, nous conserverons l'habitude de hu donner les choses pour ce qu'elles sont. On se trompe assez lors même qu'on est de bonne bu. pour ne pas ajouter les erreurs volontaires a celles que comporte l'humaine insuffisance H faut donc se souvenir qu'on doit la vérité au public, et des égards avec de l'indulgence à ceux qui consacrent leur vie a étudier la science difficile de lui plaire.